Travaux de linguistique
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8011-1322-0
176 pages

p. 133 à 143
doi: en cours

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III. In memoriam

no46 2003/1

2003 Travaux de linguistique
iii. in memoriam

Nicolas Ruwet (1933-2001)

Marc Dominicy  [*]
Nicolas Ruwet était né en 1933 — et non en 1932, comme le veulent les documents officiels [1]. Il nous a quittés le 14 novembre 2001. Pour ceux de ma génération, il fut, en premier lieu, l’auteur de l’Introduction à la grammaire générative (1967/68) — clé indispensable, aujourd’hui encore, à quiconque désire comprendre les sources de la linguistique chomskienne, et le rôle central qu’elle a joué dans l’évolution récente de notre discipline. Quant au reste, Nicolas n’écrivait pas de livres ; tous les ouvrages qu’il a signés ensuite (1972a, 1972b, 1982, 1986a, 1991a) regroupent quelques articles dont émerge comme par contrecoup, et sans qu’une intention préalable semble y trouver sa réalisation, l’unité presque inattendue d’une enquête sur le langage, sur la musique, ou sur la poésie. Sans doute ce mode d’écriture et de réflexion a-t-il progressivement éloigné Nicolas de certains circuits éditoriaux de la France académique [2]. Mais si l’on a eu le privilège de lire — dans des versions préliminaires, intermédiaires, finales, ou de nouveau révisées — les petites monographies que Nicolas rédigeait patiemment, en y ajoutant un apparat de notes de plus en plus nourri [3], on peut mesurer l’ampleur du travail abattu, et ce qu’il impliquait d’attention à l’autre, à ses intuitions et à ses critiques. La fascination que j’ai toujours ressentie, à l’instar de nombreux autres lecteurs, face aux textes de Nicolas tient aussi à sa « touche » particulière, consistant à attaquer le sujet au hasard d’une lecture, en réponse à une opinion prestigieuse ou unanimement répandue, et à transformer ce qui s’offre, dans son apparence initiale, comme une note d’humeur ou comme l’expression d’une inquiétude ponctuelle, en une étude approfondie et systématique qui déborde, en fin de parcours, les limites mêmes du domaine traité.
Pour des raisons en grande partie historiques, l’on a coutume de distinguer « deux Ruwet » : le musicologue et poéticien structuraliste, qui cite volontiers Lévi-Strauss, mais aussi Lacan ; et le générativiste de moins en moins fidèle à Chomsky. Cette dichotomie ne me semble guère refléter la réalité des choses. Dès son article de 1959 sur les « Contradictions du langage sériel » (1972a : chapitre 1), Nicolas a voulu débusquer les paramètres qui, en assurant la perception de certains traits structuraux, permettent à l’auditeur et au lecteur, de musique ou de poésie, d’extraire une certaine signification. Il lui est apparu, très rapidement, que les théoriciens de l’art musical — et, en particulier, les tenants du sérialisme — sous-estimaient le rôle de la répétition, alors que celle-ci occupait une place éminente dans la poétique de Roman Jakobson. Mais à ce stade, il lui importait aussi de ne pas mêler sémantique musicale et sémantique linguistique : l’une, d’abord évocative, ne peut donner accès à des états de choses précis (1972a : 14) ; la seconde, parce qu’elle appartient — croyait-il alors — au système de la langue, nous livre des représentations du réel. Ceci entraîne que si le jeu des répétitions garantit, en musique, l’identification d’une « grammaire » (par exemple, tonale ; cf. 1972a : chapitre 5), l’impact des parallélismes poétiques devrait se cantonner, par contre, à des effets d’essence rhétorique qui se bornent à souligner la similarité ou la dissimilarité de certains termes ou de certaines expressions (1972a : 34-35, 45-47, 157, 165, etc.).
Au contact de la grammaire générative, Nicolas glissera vers une épistémologie falsificationniste, d’inspiration poppérienne (voir, par exemple, 1967/68 : 11-14). Le contraste s’avère brutal pour qui lit, dans leur continuité diachronique, les textes musicologiques antérieurs à 1968 et un article de 1975 où Nicolas, tout en critiquant Nattiez, paraît surtout s’en prendre à lui-même (1975b) [4]. Mais les nombreux lecteurs de l’Introduction à la grammaire générative (1967/68) savent que la pérennité de ce livre, dans un univers où les manuels se démodent si vite, tient précisément à son souci de ne jamais partir d’une table rase, et de (re)découvrir, dans les innovations les plus actuelles, les traces ou le souvenir d’intuitions déjà anciennes. Il y a donc, selon moi, une forte dose d’erreur dans la légende qui voudrait que Nicolas ait connu, en l’occurrence, son chemin de Damas. La crise, dans l’acception la plus positive du mot, est née d’une espèce d’embouteillage conceptuel dont je vais essayer de démêler l’écheveau.
Admettons, pour les besoins de la cause, que la nature véritable de la science réside, selon le credo poppérien, dans l’extraordinaire prise de risque qui consiste à avancer une hypothèse falsifiable. En syntaxe, cette exigence méthodologique semble remplie, dès lors que le linguiste, écrivant une grammaire générative, fournit par là même la définition « en intension » d’un langage. À un certain niveau de généralisation, la poétique comme la musicologie peuvent s’accommoder de cette démarche ; mais quand il s’agit d’étudier l’œuvre d’un artiste particulier, voire l’une de ses productions, le simple décalque de l’approche générativiste conduirait à soutenir — comme cela a été fait pourtant — qu’il s’agit à chaque fois d’écrire une « grammaire ». Outre qu’il semble tout aussi absurde d’écrire la « grammaire » d’un poème ou d’un concerto que d’inventer une loi scientifique pour un seul événement, l’entreprise générale se heurte, de surcroît, à un problème plus profond. Si, en musique, les répétitions aident à identifier une « grammaire », elles ne sauraient se confondre avec celle-ci. Et si une grammaire générative doit renfermer une « composante sémantique », la signification linguistique s’y calculera en dehors de toute prise en compte des parallélismes poétiques ; de sorte que ceux-ci ne sauraient revêtir aucune dimension « grammaticale ».
L’affaire ne s’arrête cependant pas là. Lorsque la sémantique générative développa son programme, Nicolas se rangea très vite aux côtés de la « théorie standard » et du lexicalisme [5]. Avec le recul, il apparaît que cette attitude, qui confère son unité conceptuelle à Théorie syntaxique et syntaxe du français, procédait moins du souci de falsifiabilité (1972b : chapitre 1) que d’un scepticisme tenace vis-à-vis de la possibilité même de développer une analyse combinatoire et formelle du contenu — scepticisme que Nicolas a toujours partagé avec son ami Kuroda [6]. La lecture des articles réunis en 1972 ne nous permet pas encore d’apercevoir toutes les conséquences qui découleront d’une telle option. Mais si l’on parcourt les deux itinéraires intellectuels que jalonnent, respectivement, les articles sur les constructions « à contrôle » ou « à montée » (1972b : chapitre 2, 1982 : chapitre 1, 1983, 1990b), et les textes consacrés aux verbes psychologiques (1972b : chapitre 5, 1994a, 1995a), on voit s’ébaucher, pas à pas, l’esquisse de ce que John Goldsmith, dans sa préface au livre de 1991, appelle une « grammaire herméneutique » (1991a : xi-xiii). Considérons, par exemple, les deux emplois — « à contrôle » et « à montée » — d’un verbe comme prétendre : Le gourou [de cette secte]i prétend (*eni) être immortel vs La liste [de ces verbes]i ne prétend pas (OKeni) être exhaustive ; ou encore les deux emplois (physique ou psychologique) d’un verbe comme frapper (1972b : 223-232, 1994a, 1995a). Une grammaire purement formelle échoue, certes, à expliquer la multiplicité de pareils cas de figure ; mais une grammaire purement cognitive ne peut prédire, quant à elle, le détail des traits structuraux qui sont observés (par exemple, l’emploi du clitique pronominal en dans les constructions « à montée » ; 1972b : chapitre 2). Nicolas en conclut que la syntaxe doit demeurer « autonome », non pas parce qu’elle fournirait, d’une manière ou d’une autre, un input à une « composante sémantique » de nature algorithmique, mais parce qu’elle constitue, avec ses contraintes, le matériau même sur lequel s’exerce l’activité herméneutique du sujet parlant,… et celle du linguiste. Ce dernier point, le plus délicat peut-être de tout ce que Nicolas ait avancé, nous aide à saisir ce qu’il entendait par « l’Illusion de l’Exemple Représentatif » ou « Illusion de l’Hirondelle » (1991b). Il ne s’agissait pas seulement que les linguistes consultent des corpus ou élargissent la gamme de leurs données ; mais bien qu’ils s’interrogent sur les raisons qui leur font choisir, dès le départ, certains exemples plutôt que d’autres — par exemple, le contraste entre Je veux partir et *Je veux que je parte, plutôt que celui, beaucoup moins tranché, entre Je veux (, si j’y suis autorisé,) pouvoir partir dès demain et Je veux que (, si j’y suis autorisé,) je puisse partir dès demain (1984).
Comprise de la sorte, l’« autonomie » de la syntaxe nous pousse à tolérer ce que d’aucuns prendront pour de la « surgénération » (1991a : 78-81). Pourtant, les avantages de cette option apparaissent immédiatement aux yeux du poéticien. En effet, une continuité s’installe désormais entre la pratique ordinaire du sujet parlant et les « distorsions » syntaxiques que l’on rencontre en poésie, même chez des auteurs bien plus timides que Cummings ou que Mallarmé (1975a : 334-346, 1985). Il ne saurait donc plus être question de re-rédiger, à chaque coup, la « grammaire » du sujet ou du poète, mais au contraire de saisir la façon dont le phénomène en cause prend ses sources dans un dispositif syntaxique « autonome ». Simultanément, le rôle des parallélismes superficiels se modifie du tout au tout. Car au lieu de constituer des ornements rhétoriques ajoutés à une signification déjà construite par les règles communes du langage, les parallélismes permettent maintenant de relier une occurrence exceptionnelle à des usages plus communs, facilitant par là même le traitement herméneutique de la structure produite. Il me paraît symptomatique, à cet égard, que le premier exemple choisi par Nicolas (1975a : 329-330) pour illustrer la complémentarité des parallélismes et des « déviations » — Il pleure dans mon cœur Comme il pleut sur la ville — exhibe précisément l’un de ces verbes météorologiques qui l’amèneront, plus tard, à s’interroger encore davantage sur l’interaction entre la forme linguistique et la phénoménologie de nos expériences sensibles (1986b, 1988, 1990a).
Je l’ai dit : ni les répétitions musicales, ni les parallélismes poétiques n’appartiennent à la « grammaire », c’est-à-dire à la syntaxe « autonome » de la musique ou de la langue. Mais nous comprenons maintenant leur fonction, qui est d’autoriser le sujet producteur ou récepteur à exprimer, ou à reconnaître, par l’entremise d’une forme indépendamment contrainte, une signification irréductible à cette forme, et qui en émerge cependant par le jeu de l’évocation symbolique. Le programme de recherches « non galiléen » [7] qui se dessine alors pour la musicologie comme pour la poétique n’est plus très éloigné de celui que devrait se fixer le « grammairien herméneute ». Je laisse à d’autres le soin de déterminer ce qui, en l’occurrence, a pesé du plus grand poids : les impasses empiriques et conceptuelles du générativisme, ou le souci de ne jamais rompre les ponts avec l’esthétique.
Lorsque j’ai entrepris cette notice, je me suis remis à explorer une œuvre que je pensais connaître. En un sens que je crois avoir élucidé jusqu’ici, je ne me trompais pas. Cependant, par l’effet de perspective qui m’a conduit des premiers articles de musicologie jusqu’à Lamartine et à « la musique du Lac » (1996), j’ai découvert, à travers l’écho de quelque phrase ou dans le retour des mêmes citations, certains thèmes d’élection qui me paraissent définir, de façon souvent discrète, la personnalité humaine du chercheur et les exigences intellectuelles dont il s’inspirait. Je ne prendrai ici qu’un seul exemple. Dans un article de 1965, « Sur un vers de Charles Baudelaire », Nicolas écrivait (1972a : 205 note 1) :
Cette utilisation des équivalences formelles pour souligner les équivalences sémantiques est illustrée par les vers célèbres, de Racine, « Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur », et de Malherbe, « Et les fruits passeront la promesse des fleurs ». Plus subtilement encore, chez Baudelaire :
Mais les bijoux perdus de l’antique Palmyre,
Les métaux inconnus, les perles de la mer,
(Bénédiction).
Si Nicolas a commenté le vers de Racine dès 1968 (1972a : 211-214), ceux de Malherbe et de Baudelaire ne referont surface, si j’ose dire, que quinze ou vingt années plus tard. Nicolas paraît alors venir à Malherbe pour réfuter l’hypothèse, émise par Genette, que la poésie de Malherbe se révélerait réfractaire au parallélisme (1980), et invoquer Bénédiction afin de dénoncer la part trop modeste que la poétique jakobsonienne réservait à la syntaxe (1989 : 15-18). Mais outre que la rencontre n’est pas nouvelle, une lecture attentive nous permet d’apercevoir d’autres enjeux.
L’abbé Bremond avait affirmé que l’on « casserait tout », chez Malherbe, si l’on remplaçait la promesse par les promesses. Comme le Ruwet de 1965, il recherchait la source de cette évidence esthétique dans le pur jeu des sonorités. En 1980, tout a changé. Nicolas — je l’ai déjà dit — a publié ses grands articles sur les verbes « à contrôle » et « à montée » ; il sait, désormais (1972b : 76-86), que le verbe promettre entre dans deux classes de constructions (Pierre a promis d’épouser MarieLa discussion promet d’être passionnante) ; il va bientôt réaborder cette question (1983), puis la relier au statut « antilogophorique » des clitiques pronominaux en et y (1990b). Tandis que le pluriel les promesses se marie avec l’un et l’autre usages du verbe (Pierre a tenu ses promessesLa discussion a tenu ses promesses), il n’en va pas de même pour le singulier, qui se laisse difficilement rapprocher de l’emploi dit « à montée » (Pierre a tenu sa promesse — *La discussion a tenu sa promesse). La réussite de Malherbe s’explique, dès lors, par la conjonction de divers facteurs (1980 : 205-208). Au singulier substantival correspond, certes, une construction « à montée » (Les fleurs promettent de donner des fruits abondants/magnifiques/succulents…). Mais en accord avec la double organisation du discours poétique que Nicolas a précédemment caractérisée (1975a), cette déviation s’inscrit dans un remarquable réseau de parallélismes qui relie deux alexandrins à rythme quaternaire 3-3-3-3 :

La moisson de nos champs lassera les faucilles,

Et les fruits passeront la promesse des fleurs.

La « promesse » abstraite que décrirait le verbe « à montée » se voit ainsi concrétisée par un singulier d’autant plus acceptable, ici, qu’il répond au singulier tout à fait banal du vers précédent. Les syntagmes nominaux La moisson de nos champs et la promesse des fleurs occupent chacun un hémistiche, à l’intérieur d’une structure en chiasme qui, en répartissant différemment les nombres grammaticaux et les séquences de trois syllabes métriques, crée un parallélisme décalé entre les deux formes verbales lassera et passeront. Or, lassera – verbe physique ou psychologique susceptible d’une interprétation « non-agentive » (1972b : 99, 152-154, chapitre 5 ; 1995a) – fait clairement allusion à un sujet de conscience humain (les agriculteurs fatigués par une moisson généreuse) qui n’est pas absent, non plus, dans la promesse des fleurs – puisque, si les fleurs « promettent » quelque chose, ce ne saurait être qu’aux yeux de quelqu’un. De même que, dans son emploi « à montée » (La liste ne prétend pas en être exhaustive), le verbe prétendre n’efface pas toute présence de l’être humain qui prétend (1983 : 30-31), la formule choisie par Malherbe n’écarte qu’en apparence les sujets du roi Henri IV, comblés par les bienfaits d’un temps redevenu heureux.
Venons-en aux deux alexandrins de Bénédiction. Dans l’article plus tardif (1989 : 15-18) où il tente de cerner les effets évocatifs que déclenchent ces vers, Nicolas ne manque pas de renvoyer à un autre poème de Baudelaire, Le Guignon, qu’il avait auparavant analysé (1975a : 325-327) pour montrer comment le poète, en exploitant le jeu des parallélismes, était parvenu à créer un raccord entre deux strophes hétérogènes — traduite, l’une, de Longfellow, et l’autre, de Thomas Gray [8] :
Pour soulever un poids si lourd,
Sisyphe, il faudrait ton courage !
Bien qu’on ait le cœur à l’ouvrage,
L’Art est long et le Temps est court.
Loin des sépultures célèbres,
Vers un cimetière isolé,
Mon cœur, comme un tambour voilé,
Va battant des marches funèbres.
— Maint joyau dort enseveli
Dans les ténèbres et l’oubli,
Bien loin des pioches et des sondes ;
Mainte fleur épanche à regret
Son parfum doux comme un secret
Dans les solitudes profondes.
Cette thématique du trésor caché, inaccessible depuis toujours ou seulement disparu des mémoires, je la retrouve dans « Un art d’écrire oublié », titre d’un texte de Leo Strauss que Nicolas a voulu faire connaître au public français (1979b) [9]. On sait que, pour Strauss, les grandes œuvres du passé renferment des vérités que nous ne comprenons plus, parce que nous avons perdu la capacité de « lire entre les lignes ». Si l’idée a tant séduit Nicolas, c’est sans doute qu’elle explicitait une conviction déjà installée et, plus profondément peut-être, qu’elle apportait un fondement articulé à sa propre éthique de l’écriture. J’ai déjà mentionné cette propension qu’il avait à passer, sans trop en avoir l’air, d’une remarque ou d’une objection de détail à des problèmes généraux d’esthétique ou d’épistémologie, de politique ou de morale. Il y a là une sorte de piège tendu au lecteur distrait, en même temps qu’une volonté de ne pas lui livrer toutes faites les conclusions à tirer [10].
Je pourrais épingler bien d’autres convergences encore – tel ce dualisme profond par lequel Nicolas voulait défendre la culture de l’homme – seul animal « politique » à ses yeux [11] –, ou encore l’aversion qu’il ressentait pour la dichotomie entre jugements de fait et jugements de valeur, et qui n’a pas peu contribué à lui faire écrire, en réponse à Milner, l’un de ses meilleurs textes polémiques (1982 : 16-17 et chapitre 7) [12]. Mais je terminerai par un souvenir plus personnel. Chaque fois que nous prenions, pour aller à Saint-Denis ou pour en revenir, l’ancienne ligne de métro qui passe par la station « Liège », assez chichement ouverte aux voyageurs, Nicolas engageait la conversation sur le destin glorieux que Bonaparte, au début de son règne, entendait réserver à la ville des Princes-Évêques. De là, nous sautions souvent à la politique belge ou à l’histoire de France, aux campagnes de Napoléon, au duc de Marlborough, à la Guerre du Péloponnèse… Sa fascination pour l’échec d’un grand homme, ou pour la décadence d’un régime pourtant inspiré par de nobles idéaux, participait — je crois — d’un étonnement plus profond devant certaines réussites : celles des artistes qu’il admirait et celle, presque constante, du langage. Dans l’un de ses premiers écrits, consacré à la « Fonction de la parole dans la musique vocale » (1972a : chapitre 2), Nicolas opposait la musique, expression du « désir », à ce langage d’autant plus paradoxalement efficace qu’« à la limite je veux toujours autre chose que ce que je dis » [13]. Il n’aura cessé, sa vie durant, de rechercher l’endroit où la forme, d’essence commune et sociale, et la signification, irréductiblement singulière et individuelle, se rejoignent enfin, comme le font les variétés de l’être dans la philosophie de Platon.
 
RÉFÉRENCES
 
 
Dans le volume qu’elles ont édité en hommage à Nicolas Ruwet (De la musique à la linguistique, Gand, Communication & Cognition, 1992), Liliane Tasmowski et Anne Zribi-Hertz ont fourni la liste complète des publications de Nicolas Ruwet jusqu’à 1992. J’ajoute ici les références postérieures, et je cite, outre les six livres qu’il a signés, les articles auxquels je renvoie explicitement, s’ils ne sont pas repris dans l’un de ces ouvrages, ou s’ils s’y trouvent traduits en italien ou en anglais.

1967/68Introduction à la grammaire générative, Paris, Plon.
1972aLangage, musique, poésie, Paris, Éditions du Seuil.
1972bThéorie syntaxique et syntaxe du français, Paris, Éditions du Seuil.
1975a« Parallélismes et déviations en poésie », dans Kristeva (J.), Milner (J.-C.) et Ruwet (N.), éds, Langue, Discours, Société. Pour Émile Benveniste, Paris, Éditions du Seuil, 307-351. Traduit dans (1986a : chapitre 2).
1975b« Théorie et méthodes dans les études musicales : Quelques remarques rétrospectives et préliminaires », Musique en Jeu, 17, 11-36. Traduit dans (1986a : appendice 2).
1975c« Synecdoques et métonymies », Poétique, 23, p. 371-388. Traduit dans (1986a : appendice 1).
1979a« Préface », dans Kuroda (S.-Y.), Aux quatre coins de la linguistique, Paris, Éditions du Seuil, p. 7-12.
1979bLeo Strauss, « La persécution et l’art d’écrire » suivi de « Un art d’écrire oublié », présentation et traduction de Nicolas Ruwet, Poétique, 38, p. 229-253.
1980« Malherbe : Hermogène ou Cratyle ? », Poétique, 42, p. 195-224. Traduit dans (1986a : chapitre 4).
1982Grammaire des insultes et autres études, Paris, Éditions du Seuil.
1983« Montée et Contrôle : Une question à revoir ? », dans Herslund (M.), Mørdrup (O.) et Sørensen (F.), éds, Analyses grammaticales du français. Études publiées à l’occasion du 50e anniversaire de Carl Vikner. Revue Romane, numéro spécial 24, p. 17-37. Traduit dans (1991a : chapitre 2).
1984« Je veux partir/*Je veux que je parte. De la distribution des complétives à temps fini et des compléments à l’infinitif en français », Cahiers de Grammaire, 7, p. 74-138. Traduit dans (1991a : chapitre 1).
1985« Notes linguistiques sur Mallarmé », Le français moderne, 53, p. 195-216.
1986aLinguistica e poetica, Bologne, Il Mulino.
1986b« Note sur les verbes météorologiques », Revue québécoise de Linguistique, 15, p. 43-56.
1988« Les verbes météorologiques et l’hypothèse inaccusative », dans Blanche-Benveniste (C.), Chervel (A.) et Gross (M.), éds, Grammaire et histoire de la grammaire. Hommage à la mémoire de Jean Stéfanini, Aix-en-Provence, Publications de l’Université, 383-402. Traduit dans (1991a : chapitre 4).
1989« Roman Jakobson. Linguistique et poétique, vingt-cinq ans après », dans Dominicy (M.), éd., Le souci des apparences. Neuf études de poétique et de métrique, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 11-30.
1990a« Des expressions météorologiques », Le français moderne, 58, p. 43-97. Traduit dans (1991a : chapitre 3).
1990b« En et y : deux clitiques pronominaux antilogophoriques », Langages, 97, p. 51-81.
1991aSyntax and Human Experience, Chicago/Londres, The University of Chicago Press.
1991b« À propos de la grammaire générative. Quelques considérations intempestives », Histoire Épistémologie Langage, 13, p. 109-132.
1993« Les verbes dits psychologiques : Trois théories et quelques questions », Recherches Linguistiques, 22, p. 95-124.
1994a« Être ou ne pas être un verbe de sentiment », Langue française, 103, p. 45-55.
1994b« Huit siècles de polyphonie rationnelle en Occident : une histoire terminée ? », conférence donnée à Ars Musica, Bruxelles, inédit.
1995a« Les verbes de sentiment peuvent-ils être agentifs ? », Langue française, 105, p. 28-39.
1995b« Le style : une notion préthéorique ? », inédit.
1996« Lamartine : la musique du Lac », Langue française, 110, p. 86-102.

 
NOTES
 
[*]Laboratoire de Linguistique Textuelle et de Pragmatique Cognitive, CP 175, Université Libre de Bruxelles, Avenue Roosevelt 50, B – 1050 Bruxelles : mmmdomini@ ulb. ac. be
[1]Pour les férus de petite histoire, voici le détail de l’affaire, tel que Gyoko Murakami m’a autorisé à le relater. Nicolas vit le jour le 1 janvier 1933, vers quatre heures du matin ; le certificat établi par la sage-femme en atteste. Mais les temps étaient troublés par la montée du nazisme. Contre les souhaits de la maman, qui aurait voulu que son fils fût du 1 janvier, le père de Nicolas préféra déclarer la naissance au 31 décembre 1932, pour la raison — curieuse — que le garçon aurait ainsi de meilleures chances d’avoir accompli son service militaire avant qu’une guerre n’éclate. Les événements déjoueront, bien sûr, ce calcul par trop abstrait. Le milicien Nicolas n’aura pas dû combattre ; mais il aura tout de même connu ce lieutenant « plutôt mal embouché » qui appelait « fesse » chacune de ses conquêtes féminines (1975c : 386).
[2]Bien des fois, j’ai dû citer, à l’un ou l’autre ignorant de service qui croyait savoir que « Ruwet ne publiait plus depuis… », la longue kyrielle des contributions que « Ruwet » avait fait paraître entretemps.
[3]Pour un article au moins (1990b), Nicolas a jeté le gant et s’est résolu à sacrifier les notes, qui font 19 pages dans la version dactylographiée.
[4]Après ce texte, Nicolas ne publiera plus rien sur la musique (voir cependant 1994b).
[5]Certains ont voulu y voir une marque d’allégeance au maître, en oubliant, par la même occasion, la connivence intellectuelle qui n’a cessé d’unir Nicolas à Ross, Postal ou McCawley. Assez paradoxalement, Chomsky s’est graduellement éloigné du lexicalisme, tandis que Nicolas, tout en maintenant ses positions, n’a guère fréquenté les modèles syntaxiques qui intègrent l’option lexicaliste dans leur appareil formel.
[6]Sur ce point, voir (1982 : 194, 1991a : xxii-xxiii, 1991b : 122-124), et surtout la préface au livre de Kuroda (1979a).
[7]Il est permis de se demander ce qui subsiste, dans ce programme « non galiléen » (1982 : 18, 1991a : xxiii-xxiv, 1991b : 124-127), de l’exigence poppérienne de falsifiabilité. La réponse de Nicolas nous renvoie à la distinction, introduite par Hayek, entre le « principe » et le « détail » (cf. 1975a : 346-350, 1975b : 19-24). Un pan entier de la linguistique, mais aussi de la poétique ou de la musicologie, traite de contraintes formelles suffisamment précises et générales pour qu’on puisse les tester sur une grande masse de données. Rien, en revanche, ne nous permet de prédire les chemins que prendront les diverses interprétations possibles de telle ou telle occurrence particulière. Si la réflexion de Nicolas s’est inspirée, à une certaine époque, des travaux menés par Dan Sperber sur le symbolisme et sur l’évocation (voir, notamment, 1975a, 1975c), tout semble indiquer qu’il n’a jamais adhéré au « naturalisme » de cet auteur.
[8]Précédemment, Nicolas avait dégagé l’unité structurale du sonnet « Je te donne ces vers… », là où un stylisticien comme Albert Henry ne voyait que l’accumulation de pièces rapportées (1972a : 17 et chapitre 10).
[9]Dans un texte inédit (1995b), Nicolas évoque les « trésors » qu’on peut découvrir à la lecture de Strauss et de ses meilleurs disciples.
[10]Baudelaire ne pensait pas différemment. Le manuscrit du Guignon porte, pour les vers 12 et 13, la leçon suivante :
Mainte fleur épanche en secret Son parfum doux comme un regret.
À ce stade, l’épanchement des fleurs pouvait devoir son caractère secret à sa seule inaccessibilité matérielle. Après la correction, une retenue s’installe dans l’esprit même de fleurs, étrangement conscientes, où l’on verra la métaphore d’un artiste qui se veut solitaire.
[11]Voici quelques citations qui montrent bien ce que je veux dire : « le babil enfantin ne signifie rien, et la vie amoureuse des grands singes est purement anarchique, ne fonde aucune conduite sociale » (1972a : 26) ; « L’homme naturel n’existe pas » (1972a : 47) ; « La phonologie, la syntaxe, se prêtent à une étude “galiléenne” ou “cartésienne” dans les termes de la “substance étendue” ; le sens ne s’y prête pas. Bref, nous sommes renvoyés au problème classique des rapports entre l’âme et le corps » (1982 : 18) ; « Je me demande pourquoi Voorst prend pour experiencer paradigmatique un grizzly, animal dont il est bien difficile de deviner les émotions », etc. (1995a : 30 note 7).
[12]J’ai analysé ce débat entre Milner et Ruwet dans une note publiée par la Revue Internationale de Philosophie 138, 1982, p. 380-384.
[13]Voir, sur ce thème emprunté à Lacan, (1972a : 57 note 1, 67-68, 181 note 2, 198 ; et, de manière plus inattendue, 1995a : 33 note 17) – mais il est vrai qu’alors, Nicolas traite des émotions ou actions sociales comme le mépris ou l’humiliation, qui placent l’homme, en tant qu’« animal politique », sous le regard impitoyable de ses congénères (1995a : 36-38).
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Laboratoire de Linguistique Textuelle et de Pragmatique Cog...
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Pour les férus de petite histoire, voici le détail de l’aff...
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Bien des fois, j’ai dû citer, à l’un ou l’autre ignorant de...
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Pour un article au moins (1990b), Nicolas a jeté le gant et...
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Après ce texte, Nicolas ne publiera plus rien sur la musiqu...
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Certains ont voulu y voir une marque d’allégeance au maître...
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Sur ce point, voir (1982 : 194, 1991a : xxii-xxiii, 1991b :...
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Il est permis de se demander ce qui subsiste, dans ce progr...
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Précédemment, Nicolas avait dégagé l’unité structurale du s...
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Dans un texte inédit (1995b), Nicolas évoque les « trésors ...
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Baudelaire ne pensait pas différemment. Le manuscrit du Gui...
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