Travaux de linguistique
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8011-1322-0
176 pages

p. 159 à 170
doi: en cours

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IV. Notes de lecture

no46 2003/1

P. Fabre, 1998, Les Noms de personnes en France, P.U.F. (Coll. Que sais-je ?, n° 235).

Le volume de Paul Fabre remplace (il porte le même numéro dans la collection) celui de P. Lebel, Les Noms de personnes qui datait de 1946. L’auteur commence par une très courte introduction qui exprime avec lucidité les difficultés de sa tâche. Il entreprend, en effet, « une synthèse honnête et claire, à défaut d’être complète » (p. 3) entre l’apport de la tradition (dominée par Albert Dauzat) et les nombreuses recherches nouvelles en anthroponymie des dernières décennies. La brièveté même de son introduction (qui s’achève à la page 5) montre déjà ce qui sera son obsession : en dire le plus possible dans le cadre très restreint d’un petit « Que sais-je ? ». Et la page 6 est une petite table d’abréviations, suivie de courtes définitions à l’usage de lecteurs peu familiers avec le sujet. De même, la bibliographie en fin de volume ne comporte qu’une page, avec 10 titres seulement ; mais le premier chapitre intitulé État des lieux et méthodologie présente la véritable bibliographie, utilement (et sobrement) commentée.
L’énumération des titres et chapitres confirme l’ambition de l’auteur : chap. II « Avant l’anthroponymie française » (pp. 17-30) ; chap. III  : « L’anthroponymie française » (pp. 31-58) ; chap. IV : « Les catégories de noms de personnes » (pp. 59-93) ; chap. V : « Noms allogènes et particularités onomastiques » (pp. 94-116) et enfin « Conclusion » (pp. 117-123).
La lecture de ces chapitres confirme ce que laissait prévoir l’ajout de « en France » au titre de P. Lebel. Certes, Paul Fabre prend bien soin de définir l’anthroponymie en général pour que le lecteur non averti puisse suivre sa démonstration. Il indique bien aussi qu’il ne se contentera pas de décrire les noms de famille. Dans le chapitre II, il explique pourquoi il exclut les noms gaulois et latins (parce qu’ils ne relèvent pas du système français). Le chapitre III est l’exposé historique de la création du système anthroponymique français, avec la transformation d’un système « nom + surnom » en celui de « prénom + nom ». Le chapitre IV explicite les principales catégories impliquées par le système général (les noms de baptême, les noms d’origine, les noms de métiers, d’état et de parenté, les sobriquets). Enfin, le dernier chapitre traite de l’afflux de noms nouveaux consécutifs à l’arrivée en France de représentants d’ethnies fort diverses et qui, du moins pour l’instant, sont hors système.
Ce trop bref résumé de ce petit livre si riche aura montré, je l’espère, son grand intérêt et aussi sa clarté. L’auteur a magnifiquement réussi à relever le défi qu’il s’était imposé : écrire un petit manuel d’introduction pour public non averti sur une matière qui exige en principe des connaissances très pointues.
Hélène Nancy

L. Hébert, 2001, Introduction à la sémantique des textes, Paris, Champion (= Bibliothèque de Grammaire et de Linguistique n° 9), 224 p., avec une bibliographie, un glossaire et un index.

On escomptait dire tout le bien possible de l’ouvrage de Louis Hébert, mais autant avertir d’emblée le lecteur que cette attente a été déçue. Le livre ne remplit pas le contrat de lecture que propose son quatrième de couverture : ce n’est pas — pas seulement et pas assez — « la première présentation synthétique de la sémantique interprétative de François Rastier ».
En voici la composition : le chapitre premier introduit aux notions, très diversement utilisées, de signe et de référence. L.H. y entend adopter une position « métathéorique », censée le maintenir au-dessus de la mêlée. Le deuxième chapitre rapporte les principales propositions théoriques contenues dans Sémantique interprétative (1987) et se clôt par une reprise de la problématique de l’« impression référentielle ». Le troisième chapitre emprunte quant à lui à Sens et textualité (1989) l’ordre de sa partie théorique, en présentant les quatre composantes de l’analyse sémantique des textes : thématique, dialectique, dialogique et tactique ; à ceci près, toutefois, qu’en ce qui concerne la dialogique L.H. propose des développements qui lui sont personnels ; en revanche, la tactique est presque totalement négligée. Enfin, un quatrième chapitre expose, selon divers angles d’approche, quelques analyses de textes, notamment des textes d’auteurs québécois (Hector de Saint-Denys Garneau, Claudette Charbonneau, Normand Chaurette).
Demandons à présent à qui pourrait être adressé ce livre. Aux jeunes chercheurs et à ceux parmi la communauté des linguistes et des littéraires qui souhaitent être introduits à la sémantique des textes ? Il aurait alors à subir forte concurrence, car à l’intention de ceux-ci François Rastier a lui-même rédigé, avec la collaboration de deux linguistes, Sémantique pour l’analyse (1994) [1], ouvrage puissant, à la fois synthétique et précis, montrant bien quels sont les tenants et les aboutissants de l’analyse sémantique des textes. L’ouvrage de L.H. n’offre pas, à ce titre, d’alternative. Le premier chapitre, dans lequel l’auteur est amené à argumenter l’articulation des notions de signifié, de concept et de référent sur la base d’une dissociation maximale de leurs fonctions respectives, risque de fâcher presque tout le monde. L’exposition « métathéorique » demeure en effet trop proche des positions de Rastier pour faire l’état d’une problématique, et elle n’inclut pas assez d’exemples ou de références pour inviter à la discussion. Le même problème se pose à l’encontre des nombreux schémas et tableaux établis par les soins de l’auteur. Si, ce faisant, L.H. cherche à éprouver et à démontrer la cohésion théorique de la sémantique interprétative, on aurait voulu savoir d’après quel postulat épistémologique il s’y autorise. Pour ma part, de manière générale, je n’ai pas trouvé ces schémas et tableaux très édifiants.
Est-ce alors aux étudiants de premier et second cycles que le livre pourra servir ? Pas davantage à cet égard l’ouvrage n’est satisfaisant. D’abord, il est trop digressif. Ensuite, il est insuffisamment orienté vers la pratique de l’analyse de textes. Ni les exemples d’analyse ni les présentations théoriques (auxquelles il manque tout de même des éléments importants : les graphes de Sowa et les descripteurs tactiques sont évoqués trop allusivement pour l’application) n’offrent de protocole méthodologique continu. Il est vrai que l’une des difficultés de l’analyse des textes selon Rastier est précisément qu’elle ne suppose pas de procédure linéaire. S’ajoute enfin à cela un inconvénient pratique, qu’il faut tout de même prendre en considération, à savoir que, vendu au prix de 38 euros, le livre ne se trouve guère à la portée des bourses d’étudiants !
Sur le fond, l’ouvrage n’est pas critiquable. On peut créditer L.H. d’une fréquentation assidue de la théorie de Rastier, dont l’exposition ne m’a paru à aucun moment défectueuse. Il s’en faut beaucoup, cependant, que ceux qui ont acquis une certaine familiarité avec cette théorie trouvent intérêt à la lecture de l’ouvrage de L.H. François Rastier est un théoricien qui a le verbe clair et qui va au bout de ses démonstrations ; son travail n’est pas si abondant ni si rare qu’il ne soit par lui-même accessible. Quant aux développements personnels par lesquels L.H. cherche à prolonger l’analyse dialogique, ils sont marqués par l’empreinte de la sémiotique logique (celle qui est issue de la théorie des mondes de Leibniz), laquelle ne me paraît pas adhérer aux perspectives théoriques de la sémantique interprétative, ni, confrontée à l’analyse des textes, pouvoir apporter quelque chose à leur compréhension. Aussi aurait-on souhaité que l’auteur justifie la pertinence de ces développements dans le cadre donné.
Écrire un ouvrage de synthèse, bref mais explicite, que pourrait accueillir une des collections à fin didactique dont regorge l’édition française, et qui présenterait la sémantique des textes dans sa théorie et dans ses méthodes d’analyse, reste un challenge à saisir.
Sémir Badir
F.N.R.S. / Université de Liège

V. de Nuchèze et J.-M. Colletta, 2002, Guide terminologique pour l’analyse des discours

Dans leur Guide terminologique pour l’analyse des discours, Violaine de Nuchèze et Jean-Marc Colletta, avec la collaboration de toute une équipe, se proposent de « faciliter et accélérer l’accès » au domaine de l’analyse des discours, partant du constat que la récente multiplication des travaux – et des spécialistes – des discours a engendré une espèce de « chaudron de sorcière » terminologique.
Pour réaliser ce projet, les auteurs ont voulu établir non pas un manuel de référence, mais une grille de lecture pour les travaux sur les discours. Aussi leur ambition est-elle d’orde essentiellement terminologique (comme l’indique d’ailleurs déjà le titre de l’ouvrage) : ils ont répertorié, sur la base d’un critère de fréquence, « les notions les plus centrales » dans des dictionnaires de Sciences du Langage et des travaux récents. Les termes retenus relèvent de domaines multiples : divers courants de la pragmatique (notamment celle des actes de langage), l’analyse conversationnelle et l’analyse du discours, la linguistique de l’énonciation, l’intelligence artificielle, les théories de la politesse, etc. Nous avons apprécié notamment l’inclusion explicite des notions d’enseignement/apprentissage et de pragmatique interculturelle. D’autres notions cependant, même si elles ne sont pas absentes, se perdent quelque peu dans les entrées retenues : ainsi, pour repérer des termes tels que « pertinence », « connecteur », « séquence », etc., l’inclusion d’un index supplémentaire aurait été intéressante.
S’agissant d’un projet terminologique, il n’est pas surprenant que les différents termes soient rangés dans l’ordre alphabétique. Aussi les ‘articles’ successifs ne sont-ils pas vraiment liés les uns aux autres, si ce n’est par les nombreux renvois internes, à l’aide d’astérisques indiquant les mots qui font l’objet d’une entrée individuelle. Ce système permet de voir clairement les liens étroits qu’entretiennent les différentes notions entre elles. L’ouvrage ne se prête donc certainement pas à une lecture linéaire, mais se veut un ouvrage de consultation, très riche en informations d’ailleurs : pour chaque notion retenue, les auteurs ont établi une fiche (de 4 à 8 pages) contenant au maximum 11 rubriques de taille très variable.
Les quatre premières rubriques sont purement terminologiques : sont mentionnés, le cas échéant, 1) les notions constitutives, renvoyant aux termes les plus fréquemment associés (ainsi, pour « politesse », on cite : déférence, face, figuration, maximes, norme, principe, relation, rituels, routine, savoir-vivre, stratégie, tact) ; 2) les termes dérivés, indiquant « le degré d’expansion lexicale de la notion » (ainsi, pour « pragmatique » : pragmaticien, pragmatisme) et 3) les néologismes, illustrant « le degré de créativité lexicale propre à la notion » (ainsi, pour « variation » : variationniste, variationnisme), la frontière entre 2 et 3 n’étant cependant pas toujours très claire ; et 4) l’étymologie, rappelant le sens premier de la notion.
Les deux rubriques suivantes concernent 5) les pionniers de la notion et 6) les champs, permettant respectivement « d’identifier les précurseurs et/ou les fondateurs » et « de situer les principaux domaines d’exploration de la notion ».
Ensuite, la partie centrale de chaque fiche englobe 7) un cadrage général, 8) des définitions, et 9) une discussion. Le cadrage général actualise la notion en répertoriant les acceptions de base, souvent de façon schématique : cette rubrique permet au lecteur de se faire rapidement une idée des aspects principaux de la notion, ainsi que de ses différentes acceptions selon les courants et les auteurs, des apports les plus importants à son évolution, etc. La rubrique pèche peut-être par sa densité : elle évoque souvent toute une série de notions connexes qui, de cette façon, se voient bien assigné une place au sein du cadre global de l’analyse des discours, mais qui, faute d’être élaborées à leur tour, font que le lecteur reste quelque peu sur sa soif (ainsi, les notions citées dans le cadrage du terme « relation »). De même, on peut regretter une certaine carence d’exemples permettant de concrétiser la relative aridité de la matière théorique. Or, comme nous l’avons déjà dit, l’ouvrage ne se veut pas un manuel de référence. Quant aux définitions mentionnées, elles représentent la sélection, de la part des auteurs, parmi les définitions existantes. La partie la plus intéressante, enfin, est sans doute la rubrique discussion, qui « permet de répertorier les difficultés, zones de flou, ambiguïtés, interrogations persistantes, contradictions, polémiques, débats… soulevés par la notion ». Ici apparaissent effectivement les limites de la recherche actuelle, les problèmes méthodologiques, les relations étroites de la notion, voire sa concurrence, avec d’autres notions. Cette discussion débouche finalement sur une définition terminale (qui est reprise dans un glossaire – à notre avis quelque peu superflu – à la fin du livre) explicitant l’éclairage de la notion privilégié par l’équipe de rédaction, éclairage qui s’inscrit toujours dans une approche résolument interactionniste, impliquant que « tout discours est co-construit à des degrés divers, adressé, médiatisé par une relation, inscrit dans un contexte ».
Chaque rubrique se termine par une bibliographie concise, contenant « les sources citées et/ou mentionnées dans la fiche » (il y a pourtant quelques lacunes à regretter, toutes les références n’étant pas toujours reprises : ainsi, par exemple, K. Pike 1967, mentionné à la page 129). À la fin du livre, le lecteur peut se reporter à une bibliographie plus étendue.
En conclusion, le Guide terminologique pour l’analyse des discours nous paraît un outil de travail bienvenu pour le lecteur de travaux sur les discours, qui y trouvera un appui considérable pour se retrouver dans le réseau terminologique complexe propre au domaine. Certes, pour parvenir à une compréhension plus approfondie de la matière, il lui faudra consulter des ouvrages plus spécialisés. Or, grâce aux nombreuses références qu’il fournit, le Guide, digne de son nom, y offre déjà une première voie d’accès.
Karolien Rys
F.W.O.-Vlaanderen – K.U.Leuven

V. Beaudouin, 2002, Mètre et rythmes du vers classique. Corneille et Racine. Paris, Honoré Champion (Lettres numériques 2), 620 p.

Le présent ouvrage vise à explorer – prenant appui sur des méthodes d’analyse de la linguistique informatique – les diverses facettes de l’interaction entre mètre et rythme dans le vers classique. Le corpus – de taille inédite, correspondant à près de 80 000 vers – est constitué par les œuvres théâtrales complètes de Corneille et de Racine.
Valérie Beaudouin se propose d’exploiter les ressources qu’offre l’outil informatique dans l’analyse d’un vaste corpus : le grand apport de l’informatique aux études littéraires réside en effet dans la possibilité d’analyser « quantitativement » ou « statistiquement », c’est-à-dire de dégager des lois appuyées sur des données importantes. Avant de procéder à l’analyse assistée par ordinateur il importe toutefois de distinguer des niveaux d’analyse : en ce qui concerne le rythme de l’alexandrin, l’on peut reconnaître celui de la position, celui du vers et celui défini par la rime. L’outil informatique auquel l’auteur a eu recours, le métromètre, permet de « segmenter chaque vers concret en syllabes qui correspondent de manière univoque aux douze positions métriques du modèle » et de « caractériser chaque vers concret par des marquages phonétiques, lexicaux, morpho-syntaxiques et prosodiques qui permettront de construire une figure générale et multiple du vers et des hémistiches » (p. 14).
Il n’est pas évident de transformer des qualités textuelles en statistiques. L’approche adoptée révèle immédiatement ses limites intrinsèques  : ainsi le métromètre n’admet-il que des vers écrits dans une orthographe moderne et ne donne-t-il qu’une transcription phonétique « actuelle ». Ce parti-pris réducteur – l’outil n’offre qu’une représentation abstraite conforme au modèle du vers tel qu’il apparaît aux observateurs actuels – entraîne des conséquences importantes qui consistent en premier lieu en la suppression de toute perspective diachronique, et donc d’une partie de la valeur originelle.
Le premier chapitre (p. 25-58) répond à une double visée, historique et théorique. Dans le volet historique, l’histoire de l’alexandrin est retracée, depuis ses origines jusqu’à la période classique, occasion, entre autres, de passer en revue quelques phénomènes métriques et de dresser un tableau des types de versification. Dans le volet théorique, l’auteur commence par exposer les apports de la métrique générative américaine, ainsi que de théories voisines telles que l’approche connexionniste, avant de passer à l’application de la théorie du rythme de Lusson et Roubaud à l’alexandrin. Les considérations historiques et théoriques l’amènent, en fin de chapitre, à présenter le projet du métromètre.
Le recours à l’informatique suppose la possibilité de « modéliser » le corpus afin de le rendre compatible avec l’outil informatique. Dans le deuxième chapitre (p. 59-76), l’auteur présente le corpus, édité sous forme standardisée. Le balisage a porté sur différentes catégories de texte, à savoir le vers, la prose et le paratexte. L’auteur a « reconstruit » les vers fragmentés, pris en charge par plusieurs personnes.. De nombreuses corrections manuelles, ayant pour objectif de faciliter l’analyse syntaxique, ont également été effectuées.
Dans un troisième chapitre (p. 77-150), l’auteur procède à l’examen des rimes chez Corneille et Racine. Après un bref survol des points de vue des métriciens, elle décrit la méthode utilisée pour mettre en place le « Rimarium », c’est-à-dire la liste des couples de mots rimant ensemble dans le corpus étudié, appelé Corrac ; cette liste est organisée par type de séquence finale » (p. 82). L’examen empirique des couples de mots mène à la découverte d’équivalences graphiques et phonétiques en fin de vers et permet de définir, pour chaque groupe, une unité abstraite, le rimème. La notion d’équivalence graphico-phonétique permet également de rendre compte de certains phénomènes ; ainsi le [´] a toujours besoin d’un phonème d’appui.
Dans le premier chapitre l’auteur a spécifié l’ensemble des exigences auxquelles doit répondre le métromètre ; l’outil doit avant tout être en mesure d’identifier les positions métriques, et dans un second temps, d’en délimiter les frontières, c’est-à-dire de rattacher au noyau vocalique les consonnes qui lui correspondent. Dans le quatrième chapitre (p. 151-204), elle se concentre sur trois lieux de variation phonologique qui interviennent dans l’identification des composantes syllabiques du vers, à savoir la diérèse, le e « muet » et la liaison. La variation phonologique est attribuable aussi bien à la possibilité de représentations différentes qu’à la manière dont plusieurs représentations peuvent coexister au sein d’un même ensemble. Or, le métromètre requiert un certain nombre de règles phonologiques autorisant la construction correcte de la séquence de positions métriques. L’analyse, du vers écrit et non pas de sa réalisation orale permet de les définir.
Quels sont les éléments qui interviennent dans l’organisation du discours à l’intérieur du vers ? Le découpage en positions métriques a, certes, permis d’obtenir une structure minimale qui offre une représentation partielle du vers. Force est toutefois de constater qu’il faut prendre en considération d’autres éléments actifs dans la construction de la figure rythmique, c’est-à-dire dans la représentation multidimensionnelle du vers. Dans le cinquième chapitre (p. 205-236), l’auteur se propose d’étayer l’hypothèse selon laquelle la structure métrique et rythmique du vers résulterait d’un agencement particulier des éléments du discours et de cela seulement. À cet effet, elle a sélectionné des marquages de langue, linguistiques et non métriques qu’elle projette sur la séquence minimale. L’examen des composantes linguistiques, à savoir les phonèmes de la syllabe, le noyau vocalique, la catégorie syntaxique et le marquage accentuel, doit permettre de voir comment le vers mobilise le matériau linguistique pour aboutir à la mise en place de son propre modèle métrico-rythmique. La phase initiale de l’analyse est constituée par la description de l’ensemble des marquages envisageables pour chaque composante linguistique, phonétique, lexicale, syntaxique et prosodique ; l’examen initial permet de ne retenir que les marquages susceptibles de rendre compte des aspects métriques du vers.
Le sixième chapitre (p. 237-274) s’articule en deux parties : dans une première partie l’auteur explicite le fonctionnement du métromètre, outil de linguistique informatique conçu en fonction de la représentation multidimensionnelle du vers. L’outil résulte de l’assemblage d’outils déjà existants, un analyseur syntaxique et un phonétiseur auxquels a été ajouté un ensemble de règles. L’auteur passe ensuite en revue les limites actuelles de l’outil d’analyse qui peuvent être réparties en trois catégories, à savoir des difficultés liées à la phonétisation, à l’analyse syntaxique et à l’insuffisance des marquages adoptés. Ce travail constitue un point de départ à partir duquel le métromètre pourra être amélioré. Remarquons toutefois que la position de ce chapitre, situé au beau milieu d’un ouvrage dans lequel la succession des chapitres correspond aux diverses étapes de l’analyse, surprend.
Dans le septième chapitre (p. 275 - 350) l’auteur reprend le fil de l’analyse pour examiner la répartition sur chaque position de toutes les modalités qu’admettent les marquages. Il s’agit, autrement dit, d’étudier si certaines propriétés du rythme « total » – les voyelles métriques, les frontières de mots et les positions métriques, la répartition des catégories morpho-syntaxiques et, enfin, la marque accentuelle – sont repérables sur chacune des positions. L’examen approfondi de la rime chez Corneille et Racine permet ainsi de vérifier l’incidence des marquages « de langue » qui influencent la forme rythmique de chaque hémistiche, dont l’unité est assurée par le marquage systématique de la dernière position et par le contraste entre la dernière position d’un hémistiche et les positions adjacentes. Le second hémistiche n’est toutefois pas une copie fidèle du premier; il amplifie et exacerbe la forme du premier. Si l’unité rythmique semble bien répondre à l’hémistiche, l’unité du vers est assurée par l’action concomitante de la rime, du mode d’agencement des deux hémistiches, c’est-à-dire par des phénomènes de frontière et par la plus grande régularité du second hémistiche.
La statistique textuelle peut-elle être un outil révélateur des corrélations entre la structure métrico-rythmique et les formes textuelles, telles qu’un genre ou un champ sémantique? Le rythme peut-il jouer un rôle de marqueur stylistique ? Dans le huitième chapitre (p. 351-408) l’auteur a recours aux méthodes d’analyse factorielle et de classification : le découpage préliminaire des œuvres de Racine et de Corneille, classées avec l’outil de statistique textuelle Alceste en fonction d’occurrences lexicales a permis d’identifier une tension bipolaire dans le corpus, à savoir Amour et Mort. Ces deux pôles ont été rapprochés des figures rythmiques des hémistiches, ce qui a permis de voir que telle forme apparaît fréquemment dans tel pôle. La méthode adoptée autorise également à formuler des considérations sur le genre et l’auteur, ainsi, Racine, par rapport à Corneille, privilégie un rythme très régulier dans ses tragédies, régularité qui n’apparaît pas dans son unique comédie. Dans la seconde partie, l’auteur se concentre sur une partie limitée du corpus, à savoir les tragédies centrales de Racine, d’Andromaque à Phèdre, afin de cerner des interactions entre des passages dans les pièces et des solutions rythmiques.
Le Rimarium, le dictionnaire des rimes est proposé en annexe : celui-ci est constitué par la liste des rimèmes, suivie d’un guide de lecture du Rimarium, ainsi que de la liste exhaustive des couples de mots-rimes de chaque rimème. La taille du corpus traité et l’analyse serrée sous l’angle des dernières méthodes et évolutions de la linguistique informatique distinguent cet ouvrage d’ouvrages précédents. Il reste toutefois à déplorer – et l’auteur le reconnaît elle-même – que l’analyse ne porte que sur l’œuvre modernisé de Corneille et de Racine et non pas sur des pièces conçues au XVIIIe siècle. L’écart entre les textes originels et les éditions utilisées n’est d’ailleurs pas comblé : l’analyse ne cherche pas à rendre compte des évolutions subtiles que le vers français a subies au cours des trois siècles derniers. N’empêche que ce travail fournit certainement un cadre de référence à partir duquel le métromètre actuel pourra être amélioré, ce qui permettrait d’appréhender d’autres œuvres, genres ou périodes.
Isabelle Melis
Département de littérature, KULeuven

Maurais, J. et M. A. Morris (éds), 2001, Géostratégies des langues (Terminogramme 99-100), Québec, Les publications du Québec, 405 p., 2-551-19529-2.

Les numéros 99-100 de la revue de recherche et d’information en aménagement linguistique et en terminologie sont consacrés à une analyse globale des rapports qui gouvernent les choix linguistiques dont la nécessité a apparu comme la conséquence d’un certain nombre d’événements mondiaux. Les éditeurs du volume ont sollicité la participation de spécialistes issus d’horizons culturels et géographiques très variés et reconnus dans leurs domaines. Les auteurs ont évité les prévisions à long terme qui sont trop peu sûres dans le domaine de la situation linguistique mondiale. W. F. Mackey (Prévoir le destin des langues, 89-108), résume les difficultés de telles prévisions. Les données démographiques sur la langue, provenant surtout du recensement, identifient une personne à une langue et ignorent les fonctions langagières les plus importantes (le travail et la scolarisation dans une autre langue). L’attribution du destin d’une langue à des facteurs décisifs tels que militaires, économiques ou sociaux, ignore souvent les leçons de l’Histoire. En plus, les modèles de diffusion d’une langue ignorent souvent les différences entre l’écrit et l’oral, la lecture et l’écoute, ce qui fait que le nombre de lecteurs d’une langue peut augmenter à mesure que le nombre de locuteurs diminue.
Le deuxième bloc de contributions porte sur les aires géographiques dans le monde. F. Fodor et S. Peluau se penchent sur l’enseignement et l’apprentissage des langues étrangères en Europe centrale et orientale. Deux articles concernent le continent sud-américain. R.E. Hamel analyse les dynamiques linguistiques et politiques de la langue observées dans le MERCOSUR, Marché commun entre l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay, et M. da Graça Krieger s’occupe du rôle du portugais brésilien dans l’intégration latino-américaine, soulignant que son expansion représente un plus grand équilibre des forces linguistiques en Amérique du Sud. R. Breton décrit la situation dans l’Afrique subsaharienne qui représente une aire géographique extrêmement diversifiée du point de vue linguistique. B.N. Schlyter, R.B. Baldauf et Paulin G. Djité examinent le présent et l’avenir de quelques autres aires géographiques plurilingues et peu explorées du point de vue linguistique : l’Asie centrale, l’Australasie et le Pacifique Sud.
La troisième section, réunissant des articles qui concernent les grandes langues du monde, s’ouvre par la contribution de U. Ammon (La place de l’allemand dans le monde, 275-294). L’auteur compare l’allemand aux autres langues en ce qui concerne différents paramètres : la puissance numérique exprimée par le nombre de locuteurs natifs de cette langue, la puissance économique qui renvoie au PNB du groupe de ces locuteurs natifs, la puissance politique qui fait référence au statut de la langue dans certains pays ou organisations internationales et enfin la puissance culturelle fondée sur les textes, scientifiques ou non, générés par la langue. Ces paramètres peuvent servir d’indicateurs, non seulement pour l’allemand sans doute, de la position internationale d’une langue donnée. Dans sa contribution, F. Laroussi s’occupe de l’arabe face aux nouvelles technologies. L’avènement d’Internet a relancé le débat sur la question de l’intégration de l’arabe dans les nouvelles technologies de la communication et de l’information. Les problèmes sont liés à la fois aux difficultés techniques concernant l’alphabet arabe et à la diglossie du monde arabe largement favorable à la variété littéraire. La situation du russe, décrite par V.I. Mikhal’chenko et Y. Trouchkova, est très compliquée, si l’on considère le large éventail de ses fonctions sociales. Les auteurs passent en revue les points forts du russe tant démographiques que fonctionnels dans différentes régions du monde. Pour le français, R. Chaudenson (Géolinguistique, géopolitique, géostratégie : le cas du français, 363-372) souligne les dangers du discours officiel sur le français dans le monde. Le discours brouille le concept de « francophone » en lui accolant des adjectifs (« occasionnels », par exemple) ou en lui donnant des pseudo-synonymes (« francisants »), pour augmenter le nombre total de francophones. Sous une étiquette de « francophones », on confond des locuteurs d’états géopolitiquement francophones dont les compétences réelles en français ne sont nullement comparables. Cet optimisme de façade affiché par le discours officiel détourne de la gravité de la situation et de la nécessité de définir des stratégies mieux adaptées pour la diffusion du français. La dernière contribution, rédigée par G.D. McConnel (Vers une géostratégie scientifique de l’anglais, 373-389), tente d’évaluer la capacité à surveiller les tendances que suivent les langues sur une échelle globale. L’auteur déplore la non-existence d’un instrument pour un aménagement géostratégique de portée scientifique et passe en revue les quelques sources de données linguistiques déjà disponibles, comme l’Annuaire statistique des Nations Unies et l’Ethnologue.
Il n’a pas été possible de rendre compte ici des vingt-et-une contributions réunies dans l’ouvrage, mais il va sans dire que le recueil, si intéressant soit-il, demeure une tentative très partielle de description des géostratégies de diverses langues. Bien que les éditeurs aient essayé de couvrir le plus grand spectre géopolitique possible, un seul ouvrage, même si assez volumineux, ne peut y réussir complètement. Impossible dans un monde en pleine mutation, dans un domaine où les chercheurs ne sont pas encore trop sûrs de ce qui est une langue et de leur nombre, de ce qui peut être désigné comme un locuteur d’une langue. Pourtant, l’ouvrage contient de nombreuses informations, statistiques et données précieuses. Nous sommes persuadé qu’il sera apprécié par tous ceux qui s’intéressent à la démolinguistique, à la sociolinguistique, au contact des langues ou, pourquoi pas, par ceux qui veulent simplement apprendre quelque chose sur la position de la langue qu’ils étudient.
Jan Holĕs
Katedra romanistiky
 
NOTES
 
[1] Une traduction anglaise, sous le titre Semantics for Descriptions a paru en 2002 à Chicago UP.
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