Travaux de linguistique
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8011-1322-0
176 pages

p. 49 à 88
doi: en cours

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I. Articles

no46 2003/1

2003 Travaux de linguistique I. Articles

Les verbes de perception en contexte d'effacement énonciatif : du point de vue représenté aux discours représentés

Alain Rabatel  [*]
Cet article analyse dans un cadre énonciatif le phénomène du point de vue narratif (PDV), et montre que des énoncés apparemment objectifs, qui sont des sortes de « phrases sans parole » (Banfield), expriment la subjectivité d’un énonciateur (par exemple un personnage) distinct du locuteur-narrateur. Plusieurs facteurs plaident en faveur de l’appartenance du PDV au discours rapporté. Sur le plan syntaxique, le PDV partage avec le discours indirect libre des mécanismes d’effacement énonciatif ; le PDV partage avec le discours indirect les mécanismes de subordination de la perception et des pensées au procès de perception rapporté par le locuteur-narrateur citant ; le PDV partage avec le discours direct une « quasi subordination » (Rosier 1999) en fonctionnant comme complément essentiel du verbum sentiendi, dans les cas de parataxe. Sur le plan sémantique, la parenté des verba sentiendi et dicendi fait du PDV un mixte de pensées, de perceptions et de paroles qui le rapproche du DIL (en contexte narratif à la troisième personne) ou du DDL (en contexte narratif à la première personne), jouant un rôle décisif dans l’expression d’une sorte de pensée pré-réflexive. Ces phénomènes renvoient à un continuum, des formes réflexives aux formes pré-réflexives, et plaident pour une redéfinition du DR comme discours représenté plutôt que rapporté. This article analyses in a discourse framework the phenomenon of narrative point of view, and shows that apparently objective utterances, which are kinds of « sentences without speech » (Banfield), express the subjectivity of the speaker (for example a character) as opposed to the speaker-narrator. Several factors argue in favour of narrative point of view belonging to reported speech. On a syntactic level, narrative point of view shares some utterance deletion mechanisms with free indirect speech ; with indirect speech narrative point of view shares mechanisms whereby perception and thoughts are subordinated to the process of perception reported by the quoting speaker-narrator ; narrative point of view shares with direct speech « near subordination » (Rosier 1999) by functioning as an essential complement to a verbum sentiendi, in the case of parataxis. On a semantic level, the relation between verba sentiendi and dicendi makes narrative point of view a mixture of thoughts, perceptions and speech which brings it closer to free indirect speech (in a narrative context in the third person) or free direct speech (in a narrative context in the first person), playing a decisive role in the expression of a sort of pre-reflexive thought. These phenomena relate to a continuum between reflexive and pre-reflexive forms, and argue in favour of redefining reported speech as represented speech.
On se propose d’ouvrir un nouveau chapitre dans l’histoire déjà fort riche des rapports entre le discours rapporté et les théories de l’énonciation. Selon la distinction opérée par André Joly [1], on fait écho à la première linguistique de l’énonciation (Bally, Guillaume, Damourette et Pichon, Brunot), qui a mis en avant l’importance du concept de sujet parlant, et à la seconde linguistique de l’énonciation (avec et après Benveniste) [2], qui a fait retour sur le sujet parlant, en le clivant, qu’il s’agisse du sujet divisé de la psychanalyse, du sujet éclaté de l’idéologie. À partir de la disjonction locuteur/énonciateur, centrale pour l’analyse des phénomènes d’hétérogénéités énonciatives comme pour les phénomènes d’effacement énonciatif, on montrera que certains énoncés apparemment objectifs, dans les récits hétérodiégétiques, expriment un point de vue narratif (PDV), ces sortes de « phrases sans parole » (Banfield), renvoyant à la subjectivité d’un énonciateur (par exemple un personnage) distinct du locuteur-narrateur. Ce mode énonciatif original plaide non seulement pour une analyse énonciative du PDV, il invite à examiner les relations entre le PDV et les formes conventionnelles du discours rapporté. Ainsi, sur le plan syntaxique, le PDV partage avec le discours indirect libre des mécanismes d’effacement énonciatif ; le PDV partage avec le discours indirect les mécanismes de subordination de la perception et des pensées au procès de perception rapporté par le locuteur-narrateur citant ; le PDV partage avec le discours direct une « quasi subordination » (Rosier 1999) en fonctionnant comme complément essentiel du verbum sentiendi, dans les cas de parataxe. Sur le plan sémantique, la parenté des verba sentiendi et dicendi fait du PDV un mixte de pensées, de perceptions et de paroles qui le rapproche du DIL (en contexte narratif à la troisième personne) ou du DDL (en contexte narratif à la première personne), jouant un rôle décisif dans l’expression d’une sorte de pensée pré-réflexive, autour de la représentation des perceptions. Ces phénomènes renvoient à un continuum, des formes réflexives aux formes pré-réflexives, et plaident pour une redéfinition du DR comme discours représenté plutôt que rapporté.
 
0. Cadre théorique
 
 
Selon Rosier, le « principe fondamental » du discours rapporté réside dans « le rapport à autrui et à son discours » (Rosier, 1999 : 9). Cette formule mérite d’être précisée [3], car :
  • autrui, ce n’est pas seulement l’autre, l’interlocuteur, le tiers délocuté, c’est aussi une certaine part du moi, ou, du moins, un certain rapport de soi à soi [4], réflexif, dans le passé (proche ou lointain), dans le futur (proche ou lointain), dans la construction imaginaire de mondes possibles, dans la construction de postures énonciatives que le moi se représente, mettant en scène/à distance les contradictions, les mensonges, les repentirs, les doutes, les hypothèses, etc. de ses alter ego ;
  • autrui, c’est aussi, comme on a tenté de le montrer à partir de l’analyse du point de vue (Rabatel, 2001b, e), la part de pensées pré-réflexives, à l’intérieur du moi ou du soi, dans laquelle les perceptions jouent un rôle considérable : l’être humain n’est pas seulement un cogito, c’est aussi un cogitatur : « ça pense, ça perçoit en nous ».
Bref, autrui, c’est aussi moi dans une posture de réflexivité aux contours variables et au trajet sinueux, entre formes pré-réflexives et formes réflexives [5]. La première dimension a déjà été défrichée depuis les travaux fondateurs de de Gaulmyn (1986a, 1986b, 1992), à partir de la notion de reformulation d’une part et depuis les analyses d’Authier-Revuz (1995) sur les non-coïncidences du dire d’autre part, puis dans les diverses publications de Vincent avec la mise en relief des fonctions pragmatiques du discours rapporté quotidien dans la construction des identités des interlocuteurs de l’interaction [6] ; en revanche, la deuxième dimension est encore une terra incognita, et c’est cette frontière que nous voulons traverser…
En situant l’analyse énonciative dans la continuité des travaux qui ont mis en avant les notions de dialogisme (Bakhtine, 1979), d’hétérogénéité énonciative (Authier-Revuz, 1995), en inscrivant le présent travail dans le cadre d’une sémantique pragmatique,
  • on souhaite argumenter en faveur d’une hétérogénéité radicale du sujet parlant, tout en rappelant que cette hétérogénéité résulte d’une dialectique incessante entre notre expérience du monde et la langue, qui est un des lieux où se vit et se réfléchit cette praxis ; cette profession de foi explique non seulement que les faits langagiers sont rarement explicables par la « grammaire », comme le rappelait Rosier [7], mais aussi que la langue, contrairement à une tendance dominante, ne doit pas être réduite à un cognitivisme abstrait généralisé, en quelque sorte à un mentalais pur ;
  • on plaide également ici pour une approche globale/matérialiste [8] du « rapport de paroles et de pensées » au cœur du DR [9] : c’est ce à quoi invite la saisie de la multiplicité des formes mixtes ou hybrides qui viennent se rajouter au couple historiquement « fondateur » DD/DI : DIL, bien sûr, mais aussi DDL, formes mixtes – telles le DD avec que, les « îlots textuels » de DD dans le DI ou le « discours absorbé » (Wilmet 1997) –, formes du on-dit, de la rumeur, problématiques de la reformulation, de la paraphrase, de la citation ou de l’autocitation ; à quoi il faut ajouter le point de vue, tant il est vrai que l’analyse linguistique des relations paroles/pensées serait incomplète sans celle des perceptions.
Une telle approche se justifie dans la mesure où le PDV narratif est une forme très particulière de point de vue, en ceci que le PDV exprime bien une subjectivité particulière (comme tout point de vue argumentatif) sans pour autant relever d’une énonciation personnelle, puisque l’énoncé n’est pas embrayé. C’est ce mode particulier d’énonciation que Charaudeau nomme un « simulacre énonciatif » :
un ‘jeu’ que joue le sujet parlant, comme s’il lui était possible de ne pas avoir de point de vue, de disparaître complètement de l’acte d’énonciation.
(Charaudeau, 1992 : 650)
Vion confirme cette analyse en exemplifiant les cas d’effacement énonciatif les plus fréquents :
L’effacement énonciatif constitue une stratégie, pas nécessairement consciente, permettant au locuteur de donner l’impression qu’il se retire de l’énonciation, qu’il « objectivise » son discours en « gommant » non seulement les marques les plus manifestes de sa présence (les embrayeurs) mais également le marquage de toute source énonciative identifiable. Plusieurs cas de figure sont alors possibles :
– Faire jouer au langage une fonction purement descriptive selon laquelle il se contenterait de constater et de relater les dispositions d’un monde tel qu’il serait sans l’intervention d’un sujet parlant. Cette disposition particulière peut faire penser à la notion d’énonciation historique par laquelle Benveniste opposait « histoire » à « discours ».
– Construire un énonciateur abstrait et complexe, comme celui qui prendrait en charge un proverbe, un slogan publicitaire, un texte de loi, un article non signé de journal.
– Construire un énonciateur « universel » comme celui qui prendrait en charge un discours scientifique ou théorique. On peut, à la limite, considérer que ces ceux derniers cas de figure pourraient être regroupés.
(Vion, 2001 : 334)
C’est dans ce cadre que le PDV sera analysé, le PDV relevant du DR sous une forme certes très particulière, l’effacement énonciatif [10] – mais il n’est pas le seul, le DIL également, entre autres.
À partir de là, la question linguistique du rapport à autrui renvoie à celle de la représentation pour l’interlocuteur, pour le délocuté et pour soi des formes par laquelle cette réflexivité permet aux êtres de langage de penser leur rapport au monde et aux autres, à des fins cognitives et argumentatives : d’où l’appartenance de plein droit de la saisie des perceptions à la problématique du discours rapporté. Certes, les formes pré-réflexives, comme la reformulation métalinguistique, se situent chacune à un des pôles du discours rapporté : il n’est donc pas question ici de donner à penser, si peu que ce soit, que ces pôles seraient l’essence même du discours rapporté. Mais, même si l’on se trouve ici aux « confins » du discours rapporté, il n’en reste pas moins légitime, à partir de cette position excentrée, de redessiner les contours du discours rapporté, voire d’en redéfinir la nature :
  • « D » : comme Discours, en assumant toute l’ambivalence du terme, ici paraphrasé par l’expression « mixte paroles / pensées / perceptions » ;
  • « R » : pour représentées (plutôt que rapportées) : car, au-delà des motifs cognitifs et argumentatifs en faveur de la notion de représentation, il existe des raisons proprement linguistiques qui militent en ce sens (Nølke et Olsen, 2000 : 87). En effet, à chaque fois qu’il existe des disjonctions énonciatives, il est licite d’en rendre compte à l’intérieur d’une problématique élargie du Discours Représenté (désormais DR).
Tel est à gros traits le cadre dans lequel on aborde les rapports PDV/DR. Comme la matière est abondante, on s’intéressera essentiellement aux rapports des verba sentiendi (dont l’appartenance à la problématique du DR est très rarement mentionnée [11], encore moins théorisée) avec les verba dicendi et les verba putandi, qui relèvent tous, à des degrés différents, de l’expression de procès mentaux (4). Mais, avant d’aborder ces rapports, il est nécessaire de faire le point sur les relations entre locuteur et énonciateur (1) qui sont au cœur des paramètres linguistiques du PDV (2) et qui expliquent le phénomène d’effacement énonciatif si caractéristique des perceptions représentées (3).
 
1. Hétérogénéités énonciatives
 
 
L’utile mise au point effectuée dans le récent Dictionnaire d’analyse du discours de Charaudeau et Maingueneau (2002), dans l’article intitulé « Énonciateur », rappelle opportunément que les positions sont tranchées sur la question des rapports entre locuteur et énonciateur. Pour certains, le DR s’analyse comme un énoncé produit par un seul énonciateur, intégrant deux locuteurs ; pour d’autres, le même énoncé est produit par un locuteur, et rassemble le point de vue de deux énonciateurs distincts. Pour notre part, nous dirons que le locuteur (L) est l’instance qui profère un énoncé, et à partir de laquelle opère le repérage énonciatif. Quant à l’énonciateur (E), c’est l’instance qui assume l’énoncé, à partir de laquelle opèrent les phénomènes de qualification et de modalisation.
À chaque fois qu’il pense ce qu’il dit [12], le locuteur est aussi énonciateur de ses propres énoncés. Mais la dissociation locuteur/énonciateur n’est pas une sophistication inutile : elle permet de rendre compte des multiples cas où on locuteur se distancie de son propre dire, ou du dire d’un tiers ou d’un interlocuteur : en ce cas, l’énonciateur E1 marque sa distance avec un énonciateur e2, qui peut correspondre soit à lui-même (cas d’auto-ironie ou de distance avec un point de vue antérieur, ultérieur du sujet), soit à l’interlocuteur, soit à un tiers. Sans le concept d’énonciateur, on serait bien à la peine pour rendre compte de l’implicite, des points de vue qui s’expriment dans des « phrases sans paroles » (comme dans les récits hétérodiégétiques), et, en définitive, de toutes les situations où un locuteur rapporte un point de vue auquel il prête sa voix, sans aller jusqu’à le reprendre à son compte.
Dans les cas d’emboîtement, on notera respectivement l et e les locuteurs et énonciateurs enchâssés (ou cités) dans l’énoncé du locuteur citant, et dans le point de vue originel à partir duquel se marquent les positions énonciatives divergentes. En ce sens, L et E sont :
  • linguistiquement premiers, par rapport à l et à e qui occupent une posture seconde, puisque la deixis est calculée par rapport à L1, impliquant les transformations idoines dans le discours cité de l2 ;
  • hiérarchiquement supérieurs à l et à e, sur le plan pragmatique, dans la mesure où l’on considère conventionnellement que le L1 utilise ses propres mots pour rendre compte des dires et ou des pensées de l2, par conséquent que le jugement de L1 est toujours-déjà présent dans le discours cité de l2.
La disjonction locuteur/énonciateur ne fait pas problème lorsqu’elle est linguistiquement marquée, par exemple par des guillemets, des formules du type « selon X », « d’après Y », « à croire Z », ou une intonation spécifique, à l’oral, éventuellement accompagnée de gestes mimant les guillemets. Mais l’on sait que ces marques ne sont pas toujours présentes, et que la disjonction existe, comme le prouvent ces enchaînements fréquents dans lesquels L2 reproche à L1 d’avoir tenu des propos scandaleux, alors que L1 rétorque en se défendant de les penser, alléguant les avoir rapportés, sans les partager le moins du monde… Bref, il n’existe pas toujours de marques linguistiques indiquant clairement qu’on change de repère énonciatif.
1.1. La disjonction locuteur/énonciateur
La disjonction locuteur/énonciateur a fait l’objet de nombreuses controverses, autour des analyses communicationnelles et non communicationnelles du DIL. Nous n’entrerons pas dans des débats qui nous semblent aujourd’hui tranchés, et nous donnons raison à Ducrot (contre Banfield) dans la controverse autour de l’unicité du sujet de conscience, telle qu’elle a notamment été à maintes reprises présentée par Reboul (1994, 2000) notamment. Ainsi, l’exemple célèbre a-t-il été l’occasion d’analyses opposées de Banfield et Ducrot :

[1]

Tout le jour il avait l’œil au guet ; et la nuit,

Si quelque chat faisait du bruit,

Le chat prenait l’argent

(La Fontaine, Fables VIII, II Le Savetier et le financier, vers 14-16)

Banfield conteste l’hypothèse DIL. Selon elle, les vers 15 et 16 relèvent de la narration, avec comme sujet de conscience le fabuliste, qui « conjecture ce que serait la réaction du savetier si…, et non comme la pensée du savetier. Il s’agit alors d’une simple phrase de la narration avec pour sujet de conscience le fabuliste, et non d’une phrase au style indirect libre avec pour sujets de conscience le savetier et le fabuliste » (Reboul, 1994 : 337) [13]. Selon Ducrot, au contraire, le vers 16 est du DIL, avec deux énonciateurs : le mode de donation du référent « le chat » indique le point de vue du narrateur qui sait que c’est un chat, et non un voleur ; « prenait l’argent », en revanche, envisage l’action du point de vue du savetier qui croit que le bruit correspond à un voleur.
Jaubert (1997) va plutôt dans le sens de l’analyse de Ducrot en insistant sur la dimension montrée de cette hétérogénéité énonciative, selon une actualisation antérieure au compromis discursif du DIL, mettant aux prises deux images d’univers, distinctes selon le savoir des deux consciences (Jaubert ne parle pas de sujet de conscience) : « ce qui n’est pas dit est montré », à savoir l’impertinence énonciative entre un fait et son conséquent interprétatif [14] (Jaubert 1997 : 21-22).
Cette disjonction locuteur/énonciateur fonctionne dans les récits hétérodiégétiques comme dans les récits homodiégétiques : sur ce plan, Reboul (2000) a raison de dire que des énoncés de DIL à la première personne sont susceptibles d’avoir plusieurs référents possibles, et donc de comprendre au minimum deux sujets de conscience [15]. Moyennant quoi Reboul accepte l’idée qu’il y ait plusieurs sujets de conscience dans le DIL (Reboul, 2000 : 25), considérant que les pronoms de la troisième personne fonctionnent comme des quasi-indexicaux essentiels, qui, dans le DIL, peuvent avoir plusieurs référents possibles. Ainsi dans l’énoncé « Si j’étais toi, je ne me ferais pas confiance » produit par Pierre à l’intention de Jacques :

[2]

« Si j’(p)étais toi(j), je(p) ne me(p) ferais pas confiance »

« Si j’(p)étais toi(j), je(p) ne me(j) ferais pas confiance »

« Si j’(p)étais toi(j), je(j) ne me(j) ferais pas confiance »

« Si j’(p)étais toi(j), je(j) ne me(p) ferais pas confiance »

« S’il(p) était lui(j), il(p) ne se(p) ferait pas confiance »

« S’il(p) était lui(j), il(p) ne se(j) ferait pas confiance »

« S’il(p) était lui(j), il(j) ne se(j) ferait pas confiance »

« S’il(p) était lui(j), il(j) ne se(p) ferait pas confiance »

Cette disjonction locuteur/énonciateur n’est pas seulement indispensable pour rendre compte du DIL, elle est également très utile pour l’analyse de toutes les situations dialogiques dans lesquelles un locuteur envisage de faire écho à la subjectivité d’autrui, sans éprouver nécessairement le besoin de lui donner la parole : d’où son intérêt pour l’étude du point de vue représenté.
1.2. La disjonction du repère énonciatif et du support des qualifications et des modalisations
Si la disjonction locuteur/énonciateur est problématique, en l’absence de marques d’attribution du dire, on ne saurait pour autant prétendre que leur présence règle tous les problèmes. En effet, ces marques, quand elles existent, sont parfois très ambiguës. Sur le plan linguistique, cette ambiguïté repose sur le fait que, sauf dans le meilleur des mondes linguistiques possibles, le repérage énonciatif (renvoyant à l’ancrage déictique ou à la structuration anaphorique des plans d’énonciation) ne va pas nécessairement de pair avec le support à l’origine des modalisations et qualifications.
Certes, cette deuxième disjonction est souvent masquée par les énoncés limités au cadre de la phrase, mais dès qu’on sort du cadre des énoncés préfabriqués pour traiter de cas attestés, qui débordent du cadre phrastique, alors la discursivité permet à la disjonction repère/support de se déployer. En effet, il faut dissocier le repérage, qui seul renvoie à un locuteur situé, déterminé, des positions énonciatives abstraites et variables que ce locuteur est susceptible d’endosser plus ou moins fortement, alternativement, voire en même temps.
On se trouve ici face à des faits de polyphonie analysés tant par Ducrot (1984) que par Culioli et son école, pour ne citer que des références incontournables [16]. En dépit de leur notoriété, ces théorisations ne sont pas toujours suivies d’effet, comme le montre la très récente publication d’un ouvrage consacré précisément à l’analyse énonciative du récit, La langue du récit. Introduction à la narratologie énonciative, que Rivara (2000) vient de publier. Selon Rivara, le locuteur est bien un être humain, incarné, unique, en tant qu’il est à l’origine de paroles, en un lieu et à un moment donnés ; l’énonciateur, en revanche, désigne un être abstrait, construit par le locuteur, et qui est à l’origine des modalisations et qualifications, des repérages énonciatifs. Cette définition générale de l’énonciateur (Rivara 2000 : 63) est on ne peut plus discutable : car l’énonciateur n’est pas nécessairement à la source des repérages énonciatifs. Cette situation se produit uniquement dans les cas de conjonction locuteur premier (ou enchâssant, noté L1) / énonciateur premier (ou enchâssant, noté E1), c’est à dire dans les cas où le locuteur pense ce qu’il dit, et ne se retranche pas derrière une source énonciative seconde (ou enchâssée, notée e2) distincte de lui [17]. Mais dès qu’on est dans la problématique des discours rapportés, il est clair que seul L1 est à l’origine des repérages, comme on le voit avec les changements qui affectent la déixis (d’abord la personne, ensuite le « temps », puis les déictiques spatio-temporels, enfin le lexique, selon la gradation évoquée par Combettes [18]). Dès lors, si l’on veut être précis, il convient de rectifier les propos mentionnés précédemment en disant que le locuteur est seul à l’origine du repérage [19], et que si l’énonciateur paraît être lui-même à l’origine de ces repérages, ce n’est que parce qu’il est factuellement en syncrétisme avec L1 (E1 et L1 renvoient à une même instance) et en consonance avec L1 (E1 adhère à ce que dit L1). Quant à l’énonciateur, il est le support des modalisations et qualifications, et cette qualité seule lui est permanente, qu’il soit conjoint avec L1, ou disjoint de lui : dans ce cas, s’il perd la faculté d’être repère, il garde celle de support (cf. Danon-Boileau 1982 : 97).
Les données du problèmes ainsi rectifiées ne règlent cependant pas tout, dans la mesure où il ne suffit pas d’affirmer que les modalisations et qualifications relèvent de l’énonciateur, sans plus de précision : s’agit-il de E1 ou de e2, ou des deux ? Sur ce plan, les réponses de Rivara ne sont guère convaincantes. Ce dernier prend comme exemple de disjonction dans le discours rapporté deux énoncés concernant le mythe d’Œdipe, qui ont beaucoup été commentés par les culioliens, notamment par Danon-Boileau [20] :

[3]

Œdipe fit part de ses projets aux citoyens de Thèbes : il allait épouser sa mère

Selon Rivara,
le second énoncé est interprétable comme discours indirect libre ayant Œdipe pour énonciateur. Celui-ci apparaît dès lors comme responsable non seulement de l’assertion, mais aussi de la formulation du repérage sa mère. Le résultat est que cet énoncé est contraire au mythe d’Œdipe : il lui attribue la volonté délibérée d’être incestueux […]. En discours indirect libre, l’énonciateur cité est seul responsable des expressions désignatives (et appréciatives) : sur ces points, il n’y a plus de reformulation possible par le rapporteur, et on entend seulement les mots du premier énonciateur [21].
(Rivara 2000 : 130-131)
Ces analyses sont sujettes à caution : en effet, si disjonction énonciative il y a, il est discutable de prétendre que dans le DIL seul e2 est responsable de la qualification : car rien n’empêche d’imaginer que les paroles effectives d’Œdipe n’aient été :
[4]

Je souhaite prendre pour femme la Reine de Thèbes, la femme de Laïos, Jocaste

Et rien n’empêche non plus l’énonciateur citant de reformuler l’énoncé primitif en disant qu’
[5]

Il allait épouser, le malheureux, celle qu’il ne savait pas être sa mère

Bref, même si l’on ne sait pas ce qu’a dit Œdipe (qu’il est au demeurant vain de chercher à savoir), il suffit que l’énoncé puisse être paraphrasé par des formulations relevant du point de vue de l’énonciateur du discours citant pour montrer que l’analyse selon laquelle l’énonciateur cité serait seul responsable des expressions désignatives et appréciatives est fausse : soit que E1 prenne seul la responsabilité d’une reformulation comme en [5] ; soit que E1 partage le point de vue de e2 ; soit que E1 et e2 mettent des sens différents sous une même qualification comme en [6] :
[6]

Œdipe fit part de ses projets aux citoyens de Thèbes : il allait épouser cette malheureuse Jocaste

Car, « malheureuse », Jocaste peut l’être du point de vue d’Œdipe, par analepse, pensant au deuil récent qui frappe la reine (paraphrase : « sa malheureuse Jocaste »), comme elle peut l’être par prolepse aux yeux du locuteur-narrateur citant, qui connaît la dimension incestueuse de cette union (paraphrase : « la malheureuse Jocaste »). La possibilité que « malheureuse » renvoie au modus de L1 et de l2 est exemplifiée dans les énoncés [6a] et [6b], qui enchaînent respectivement en explicitant le point de vue de L1 ([6a]) ou de l2 ([6b]) :
[6a]

Œdipe fit part de ses projets aux citoyens de Thèbes : il allait épouser cette malheureuse Jocaste. En effet, malheureuse, ne l’était-elle pas au suprême degré, en ajoutant à la douleur du deuil l’horreur de l’inceste ?

[6b]

Œdipe fit part de ses projets aux citoyens de Thèbes : il allait épouser cette malheureuse Jocaste. « La dignité de Jocaste dans son malheur est émouvante, ajouta-t-il, et la rend particulièrement désirable ».

Les énoncés [6a] et [6b] ont le mérite de montrer que « malheureuse » renvoie puissantiellement à deux points de vue différents. Certes, on peut toujours objecter que ces deux paraphrases sont correctes, mais ne prouvent rien concernant l’intrication des deux modus dans le même énoncé. Mais il est facile d’opposer un énoncé qui cumule les deux énoncés dans la même phrase, et aussi les deux sujets modaux :
[6c]

Œdipe fit part de ses projets aux citoyens de Thèbes : il allait épouser cette malheureuse Jocaste. « La dignité de Jocaste dans son malheur est émouvante, ajouta-t-il, et la rend particulièrement désirable ». Mais, malheureuse, ne l’était-elle pas au suprême degré, en ajoutant à la douleur du deuil l’horreur de l’inceste ?

En effet, si les deux dernières phrases de [6c] renvoient l’une à l2, l’autre à L1, en revanche, la première occurrence de « malheureuse » renvoie aux deux sujets modaux que sont L1 et l2, dont les points de vue sont glosés dans la suite de l’énoncé [22]. Autrement dit, « malheureuse » est assumée à la fois par E1 et par e2, en des sens très différents pour l’un comme pour l’autre.
Ce dernier exemple montre que les relations entre énonciateur rapporteur et énonciateur rapporté sont plus complexes que ce qu’en dit Rivara (2000 : 131), dans une formule que le chiasme rend, de prime abord séduisante, et dont la validité théorique ne résiste pas à l’analyse :
l’énonciateur rapporté s’exprime mais n’énonce pas, tandis que l’énonciateur rapporteur énonce mais ne s’exprime pas.
(Rivara 2000 : 136)
En réalité, s’il est vrai que l’énonciateur rapporté s’exprime mais n’énonce pas (ce pourquoi il est courant de dire que dans le DIL, on ne rapporte que le contenu des pensées et propos, mais non leur forme, laissant à l’énonciateur citant (E1) le soin des repérages, qualifications, et modalisations), en revanche, il est tout aussi vrai que l’énonciateur rapporteur (E1) énonce, et s’exprime. Ce déséquilibre est un fait linguistique fondamental, donnant en quelque sorte l’avantage au locuteur du discours citant [23].
Cette hétérogénéité énonciative constitutive des DR est donc infiniment complexe, sous l’angle de la prise en charge énonciative. Mais il faut ajouter qu’elle est encore plus complexe que ce qu’on vient de voir, plus complexe également que ce que laisse penser la représentation traditionnelle du DR comme catégorie générique regroupant DD et DI (régi, non régi) DIL. « Le » discours rapporté ne se limite pas à ces trois classes, ni même à une quatrième, si on y ajoute le discours direct libre [24], ni même à une cinquième, plus lâche, si l’on y intègre les discours du « on-dit », ainsi que le recommande à juste titre Rosier (1999) : c’est qu’il existe encore une « classe » du DR fort paradoxale, qui paraît à peine rapportée, et qui semble a priori ne pas relever d’une énonciation primaire, je veux parler du PDV.
En effet, l’analyse énonciative du PDV revient à interpréter des énoncés narratifs comprenant des descriptions ou des récits délocutés comme l’expression d’une subjectivité indirecte et implicite d’un énonciateur e2 disjoint du locuteur narrateur, bref, comme expression d’un PDV rapporté, ou d’une énonciation rapportée. Cette théorie pose la question du marquage de cet énonciateur, en l’absence des marques traditionnelles du Je-ici-maintenant dont le syncrétisme signale le locuteur. Situation complexe, plus encore que les DIL les plus retors, dans la mesure où les perceptions représentées du PDV semblent, a priori du moins, purement dénotatives, et dénuées de toute valeur interprétative. C’est donc sur la base de la disjonction locuteur/énonciateur précédente que l’on peut rendre compte de la nature énonciative particulière du PDV : le débrayage énonciatif propre à l’inscription linguistique d’un support énonciatif distinct du locuteur y relève d’une modalité énonciative spécifique, l’effacement énonciatif, que nous allons analyser en contexte narratif, dans la deuxième partie, avant d’exemplifier des degrés dans le marquage de l’effacement énonciatif dans la troisième partie.
 
2. La représentation des perceptions dans le point de vue représenté
 
 

[7]

Chauvieux arriva à l’usine un peu déprimé. Il s’arrêta une minute à l’entrée pour considérer les trois groupes de bâtiments en W, entre lesquels étaient ménagées deux allées étroites, bordées de fleurs chétives. La lumière de l’été mettait en valeur les arêtes vives et austères de ces vastes hangars vitreux. Il ne percevait rien de l’activité des ateliers qu’un bruit de machine, étouffé et profond et qui semblait la respiration d’une ville endormie.

(M. Aymé, Travelingue, Folio : 106s)

[8]

Il flâna toute la matinée devant les éventaires forains et parmi le bétail aligné sur la place ; tout au long de la grande rue, les garçons des villages regardaient en ricanant les jeunes filles qui passaient bras dessus, bras dessous, et riaient moqueusement pour les agacer ; il aime cela. Il décida de revenir à pied, c’est deux petites heures de marche. Hélène, qui rentrait à bicyclette, le dépassa à la sortie du bourg.

(Vailland, Les mauvais coups, Livre de poche : 77)

En quoi y a-t-il, dans les exemples précédents, représentation d’une perception, et non pas perception pure ? C’est toute la différence entre [7] et [8] et leurs paraphrases respectives [7a] et [8a], qui se limitent à la prédication d’une perception par L1/E1 :
[7a]

Chauvieux considéra les bâtiments sans s’attarder sur l’activité des ateliers.

[8a]

Il [=Milan] flâna avec plaisir dans le village.

Les deux paraphrases expriment, relativement à la perception, un contenu propositionnel grosso modo identique à l’original. En revanche, les paraphrases n’intègrent pas des données relatives aux effets que ces perceptions exercent sur e2, à l’origine de ces mêmes perceptions. La notion de représentation renvoie aux commentaires du personnage sur sa propre perception. Cette notion de commentaire peut à première vue paraître surprenante, puisque les personnages n’ont rien dit explicitement. Ici, on se référera aux théories de Ducrot (1984), sur « la nécessité de distinguer l’énonciateur et locuteur dans une théorie énonciative » [25] : en [7] et en [8], le personnage (l’énonciateur) ne dit rien, à proprement parler, puisque les textes renvoient aux mots du narrateur (locuteur) : il n’en reste pas moins que dans les mots du locuteur-narrateur se trouvent des traces de la perception de l’énonciateur-personnage e2 [26] :
  • la première de ces marques linguistiques réside dans le discordanciel énonciatif entre le premier plan, plutôt objectif, porté par la narration, et le deuxième plan, relevant du commentaire (plus ou moins subjectif selon la densité des subjectivèmes (Kerbrat-Orecchioni 1980)) de e2. En ce sens, le deuxième plan signale une rupture énonciative et indique que les perceptions sont données au lecteur à travers le prisme perceptif de l’énonciateur e2.
  • la deuxième de ces marques repose dans l’emploi de formes verbales exprimant une visée sécante, propre à favoriser l’expression des perceptions de l’intérieur : ces formes verbales sont le plus souvent l’IMP (cf. [7]), mais on trouve aussi le présent (cf. [8]). La perception d’un objet de discours (un objet matériel, un événement, etc.) selon une visée sécante signifie soit que l’énonciateur est contemporain de l’événement perçu, soit que ses conséquences, ou certaines de ses caractéristiques sont contemporaines de l’énonciateur, quand bien même l’événement appartient à un passé révolu : d’où les valeurs toncales (Damourette et Pichon 1911-1936: 168-174, 208, 234, 265), subjectives (Bally 1912 : 601-3), perspectives ou intrasubjectives (Guillaume 1990 : 223, 237-241), expériencielles (Lyons 1980) attachées à l’IMP, d’où les valeurs interprétatives du présent (cf. pour une présentation de ces valeurs Rabatel 1998). Ainsi, en [7], le narrateur écrit-il que Milan « aime cela » : en fait, il faut comprendre que l’ensemble équivaut à une sorte de monologue intérieur embryonnaire, à la troisième personne, ou de focalisation interne :
[8b]

Il flâna toute la matinée : les éventaires forains et le bétail aligné sur la place ; les garçons des villages qui regardent en ricanant les jeunes filles qui passent bras dessus, bras dessous, et qui rient moqueusement pour les agacer : j’aime ça/cela. Il décida de revenir à pied : c’est deux petites heures de marche. Hélène, qui rentrait à bicyclette, le dépassa à la sortie du bourg.

On note en effet que [8b] présente les mêmes perceptions que [8], c’est-à-dire à la fois le même contenu propositionnel, et aussi, à la différence de [8a], exprime les motivations et les réactions des perceptions de l’énonciateur.
  • On rajoutera donc à ces marques verbo-aspectuelles toutes les marques, nombreuses, qui concernent la construction linguistique de la référence : le mode de donation des référents de [8] confirme bien le caractère subjectif de la perception. En effet, ce n’est pas la même chose de parler de « jeunes villageois » et de « garçons des villages » : en focalisant sur « garçons », on laisse entendre l’importance, pour e2, du phénomène des relations sexuelles (au sens large) entre les filles et les garçons, et en qualifiant les garçons comme des « gars de la campagne », le narrateur laisse entendre que la scène est appréhendée par un énonciateur e2 qui est une sorte de don juan citadin, se délectant du comportement malhabile des gens de la campagne par opposition aux citadins (cf. « ricanant »). La différence de caractérisation entre les filles et les garçons (qui sont les seuls à bénéficier (si l’on peut dire) du sème de la ruralité – voire de la rusticité… – témoigne bien d’une différence de maîtrise dans la mise en scène de la séduction… Au surplus, le mode de donation des référents n’affecte pas seulement le lexique : ainsi, les anaphores définies (alors qu’il s’agit dans le co-texte d’une première mention) témoignent bien du caractère saillant pour e2 des objets de discours en question. Certes, Milan ne nous dit pas explicitement tout cela, mais les stratégies concordantes du mode de donation des référents le font entendre : en ce sens, le PDV, à l’instar du DIL, est bien une « phrase sans parole » (Banfield) dans le récit du narrateur. On comprend donc qu’avec le PDV en contexte passé, et dans une narration hétérodiégétique, le discordanciel énonciatif amène à interpréter ce qui relève du IL/LA-BAS/ALORS comme l’expression de la subjectivité : on aura reconnu ici les analyses que Banfield a consacrées au DIL, et que nous reprenons à notre compte, partiellement du moins, pour l’étude du PDV [27].
  • la quatrième de ces marques relève du rapport sémantique entre la prédication de la perception dans le premier plan et le développement des perceptions et des pensées associées dans le deuxième plan : sur le plan sémantique, ces perceptions sont dans un rapport anaphorique méronomique avec la perception prédiquée, c’est-à-dire que le deuxième plan détaille des parties d’un tout (la perception globale prédiquée) : ainsi, en [8], l’hyperonyme « flânerie d’un citadin à la campagne » se décline-t-il en activités entretenant une relation hyponymique avec le tout : d’une part, perception des lieux variés (« la place », « la grande rue »), d’autre part, perceptions portant sur les différents « objets » (observation des « éventaires », des « garçons des villages », des « jeunes filles »).
On peut ainsi en conclure que la notion de perception représentée renvoie :
  • sur le plan énonciatif, à la disjonction locuteur-énonciateur (L1/e2).
  • sur le plan textuel de l’organisation séquentielle, au processus d’aspectualisation caractéristique des descriptions ;
  • sur le plan sémantique-énonciatif, à un ensemble qui combine perceptions et procès mentaux, et donc apparente le PDV soit au DIL, lorsque les verbes du deuxième plan sont à l’IMP (cf. [7]), soit au DDL ou au monologue intérieur, lorsque les verbes sont au présent (cf. « il aime cela », en [8], ou cf. [8b]) [28]. Dans ces conditions, la question qui se pose est celle de la différence entre PDV et DDL ou DIL : la réponse est que si le PDV intrique nécessairement perceptions et pensées ([7], [8], et, infra, [10], [12], en revanche, le DDL et le DIL peuvent se limiter aux seules pensées ou aux seules paroles.
 
3. Gradualité de l’effacement énonciatif dans les points de vue représentés
 
 
Il découle des points précédents que si le PDV appartient bien à la problématique générale des discours représentés, il le fait selon des modalités spécifiques, et selon un effacement énonciatif particulièrement fort, en contexte hétérodiégétique, du moins. Mais cela ne signifie pas que la problématique de l’effacement énonciatif soit réservée au PDV. Examinons rapidement ces deux points.
On a vu en 2. que les marques des perceptions représentées portent plutôt sur la référenciation de la perception qu’elles n’indiquent directement la source énonciative de la perception. C’est pourquoi nous sommes, avec le PDV, confronté à un phénomène d’effacement énonciatif. De quoi s’agit-il ? On dira qu’il y a effacement énonciatif, dans le cadre du PDV lorsque :
  • en contexte passé, les marques du centre déictique sont absentes (en bref lorsque la subjectivité s’exprime non pas par le JE/ICI/MAINTENANT, mais, par le biais du IL/ALORS/LA-BAS (Banfield, 1995)
  • le sujet de la perception n’est pas explicite ;
  • le procès de perception est sous-entendu ;
  • et que la valeur énonciative des perceptions ne repose que sur le discordanciel énonciatif marqué par l’opposition premier/deuxième plans et/ou sur le caractère subjectivant de la référenciation de la perception.
On notera que ces critères posent des questions différentes, à deux niveaux distincts :
  • 1°, la question du statut énonciatif d’un énoncé narratif, descriptif, considéré comme énoncé délocuté renvoyant à la subjectivité d’un énonciateur e2, en l’absence des marques traditionnelles du marquage du rapport (subordination, transformations de la personne, du « temps », des déictiques spatio-temporels)
  • 2°, la question de la nature de l’effacement : effacement de l’énonciation de e2 et / ou effacement du rapport de E1 ?
Autant dire, sur la base des analyses de la première section, que cet effacement énonciatif est particulièrement redoutable quand on relève des indications lacunaires ou contradictoires en ce qui concerne la question de l’ancrage énonciatif, et davantage encore lorsque l’interprétation hésite sur le support modal à l’origine d’une référenciation en l’absence d’ancrage explicite. Selon que les critères précédents soient cumulés ou non, et relèvent tantôt de l’ancrage énonciatif, tantôt du support modal, le phénomène d’effacement est plus ou moins fort, y compris dans les PDV, même si, d’une manière générale, l’effacement énonciatif est plus fort avec le PDV en général que dans les DR traditionnels.
Ainsi, en [10], les fragments entre crochets sont attribués au PDV de Milan, même en l’absence de verbe de pensée ou de parole, du fait du débrayage énonciatif et de la présence des paramètres linguistiques du PDV analysés précédemment :

[10]

Elle sauta du lit et il la regarda [traverser la chambre d’un pas résolu. Elle est trapue, les fesses sont carrées, les hanches droites, la poitrine musclée ; ces corps-là ne s’abîment pas, le visage se fane avant que les seins ne tombent.]

(Vailland, Les mauvais coups, Livre de poche : 9)

En [11], en revanche, l’effacement est plus fort, compte tenu de l’absence du verbe de perception. On retrouve là, avec cette ellipse du verbum sentiendi, un phénomène analogue à celui qui a été analysé sous le terme des zero quotatives (cf. infra). Cette ellipse du verbum dicendi introducteur se retrouve dans le PDV représenté lorsque la structure virtuelle du PDV [X (verbe de perception et / ou de procès mental) P] [29] n’actualise pas le sujet percevant (X) et / ou fait l’économie du verbe de perception (et / ou de procès mental), comme en [11] :
[11]

Le réveil sonna. Milan pressa la poire et l’ampoule s’alluma au-dessus du lit. Il arrêta la sonnerie. Roberte dormait sur le dos, elle ronflait légèrement.

Milan souleva le drap et toucha l’épaule nue.

Roberte cessa de ronfler. Elle s’agita mais ne se réveilla pas. Maintenant elle lui tournait le dos.

(Vailland, Les mauvais coups, Livre de poche : 5).

Dans ce cas, l’existence des perceptions représentées dans les propositions P n’est indiquée que par le débrayage énonciatif entre le premier et le deuxième plans, et par le choix de verbes de visée sécante dans P, assortis de mode de donation des référents renvoyant à une source énonciative saillante en contexte. Tuomarla note que ces zero quotatives, dans la presse, produisent souvent « une illusion d’immédiateté », accrue par l’emploi des introducteurs au présent (par exemple un verbe de mouvement). Cette illusion fonctionne également à plein avec le PDV, comme nous l’avons montré avec la double construction de la mimésis du sujet et de l’objet [30].
L’effacement énonciatif peut donc connaître des degrés, et il est maximal si toutes les conditions précédentes sont réunies. On notera qu’avec les perceptions représentées, qui se donnent comme des perceptions objectives, indépendamment de la médiation de l’énonciateur ou du locuteur, l’effacement énonciatif peut viser à la fois l’énonciateur-personnage, et le locuteur-narrateur, comme c’est le cas avec la perception stéréotypée d’un objet que le texte rapporte sans que le narrateur ne manifeste de distance explicite envers ladite stéréotypie, comme dans l’exemple suivant :

[12]

L’intellectuel a enlevé sa chemise : sa chair est blanche ; c’est de la viande de femme.

(Bory, Mon village à l’heure allemande, J’ai lu : 115)

Nous renvoyons à Rabatel 2003b (sous presse) pour l’analyse de cet exemple : nous nous bornons ici à remarquer que le jugement anti-intellectuel et antiféministe stéréotypé du personnage, qui repose sur des évidences perceptuelles, un enthymème et sur le mode de donation très dépréciatif des référents est exprimé dans une phrase délocutée, qui n’est pas explicitement prise en charge par un personnage (pourtant contextuellement saillant), et que, de surcroît, ce jugement péjoratif est rapporté dans le récit sans que le locuteur-narrateur ne manifeste explicitement une distance, du moins dans cet énoncé. Avec le même énonciateur-personnage, l’effacement serait moins marqué en [12a], moins encore en [12b] :
[12a]

L’intellectuel enleva sa chemise. Pierre remarqua que sa chair était blanche : c’était de la viande de femme.

[12b]

L’intellectuel enleva sa chemise. Pierre remarqua que sa chair était blanche : c’était de la viande de femme, pensa-t-il.

Quant au locuteur-narrateur de [12c], on note qu’il fait entendre sa distance envers le PDV de l’énonciateur-personnage par des commentaires, par des guillemets de distanciation, des italiques, des tirets, ici cumulés (ce qui rend par contraste très problématique l’interprétation de [12]) :
[12c]

L’intellectuel, comme disait Pierre, enleva sa chemise. Le champion de l’anti-intellectualisme primaire remarqua que sa ‘‘chair’’ était blanche : c’était de-la-viande-de-femme.

Cet effacement énonciatif est fréquent avec le PDV, et une bonne part de l’efficacité pragmatique du PDV repose sur lui, puisque des PDV très subjectifs et donc potentiellement discutables empruntent le masque de considérations en apparence objectives, ou semblent parées du crédit porté conventionnellement à la voix du narrateur, ce qui renforce la valeur argumentative indirecte [31] des PDV [32].
 
4. La dimension interprétative des verba sentiendi
 
 
L’appartenance des perceptions représentées au DR repose non seulement sur la représentation discursive des perceptions, elle s’appuie en amont sur un marquage linguistique de nature sémantique (4.1) et syntaxique (4.2).
4.1. Parentés sémantiques des verba sentiendi avec les autres verbes de procès mental
On constate que les verbes de perception sont souvent associés à des procès mentaux, et que ces verbes perceptifs sont plus ou moins intentionnels, ayant une dimension cognitive variable, selon leur sémantisme (cf. les verbes de perception expériencielle, inférentielle ou représentationnelle [33]) et selon leur construction : ainsi, voir si ou voir que indiquent une intentionnalité et un savoir supérieurs que voir (Schnedecker 1997). Il en résulte que la représentation des perceptions dans le deuxième plan (telle qu’elle a été brièvement présentée en 2.) ne fait qu’accroître la valeur de procès mental intrinsèquement associée aux perceptions. C’est pourquoi les verbes de perceptions sont à plusieurs titres concernés par la problématique du DR.
Weinrich est le seul, à notre connaissance, à intégrer explicitement les perceptions aux « opinions rapportées » (OR), dans sa Grammaire textuelle du français. En vertu du fait que le discours rapporté est loin de se limiter aux seules paroles, voire aux pensées, Weinrich (1989 : 564) signale que les OR fonctionnent avec [34] les verba dicendi, verba putandi, verba sentiendi, et les verbes de structuration [35]. Weinrich précise que
pas plus qu’au discours indirect intégré, le discours indirect libre ne signifie qu’on parle à voix haute. Toute perception intérieure est tout aussi fondée à être restituée au discours indirect libre que les manifestations d’extériorisation plus ouvertes. Les perceptions des sens et les données de la conscience font même l’objet d’une certaine prédilection pour l’emploi du discours indirect libre, en particulier en prose littéraire.
(1989 : 576)
Il y a une réelle proximité de fonctionnement entre verba dicendi, sentiendi, putandi, et verbes de structuration, comme le montre le tableau n° 1 : en effet, les paraphrases [13a] à [13e] sont globalement équivalentes à la dimension interprétative sous-jacente à l’original, en [13]. Cela confirme que le même énoncé est compatible avec tous ces verbes, et donc leur parenté, à savoir de fonctionner en contexte interprétatif (cf. Reboul 2000). Ainsi, le tableau n°1 tente-t-il d’expliciter ce qui était implicite chez Weinrich :

Tableau n° 1 – Parenté des énoncés avec verba dicendi, sentiendi, putandi et de structuration
[13]M. Darbédat entendit Pierre chanter dans la chambre voisine. C’était à peine un chant, du reste ; plutôt une sorte de récitatif aigu et précipité.(Sartre, La chambre, in Le mur, Gallimard, Folio : 58)
[13a]avec verbum dicendi :M. Darbédat entendit Pierre chanter dans la chambre voisine. Il déclara que c’était à peine un chant, du reste ; plutôt une sorte de récitatif aigu et précipité.
[13b]avec verbum sentiendi [36] :M. Darbédat entendit que Pierre chantait dans la chambre voisine : c’était à peine un chant, du reste ; plutôt une sorte de récitatif aigu et précipité.
[13c]M. Darbédat entendit Pierre chanter dans la chambre voisine. Il écouta plus attentivement. C’était à peine un chant, du reste ; plutôt une sorte de récitatif aigu et précipité.
[13d]avec verbum putandi :M. Darbédat entendit Pierre chanter dans la chambre voisine. Il jugea que c’était à peine un chant, du reste ; plutôt une sorte de récitatif aigu et précipité.
[13e]avec verbe de structuration :M. Darbédat entendit Pierre chanter dans la chambre voisine. Il reconnut que c’était à peine un chant, du reste ; plutôt une sorte de récitatif aigu et précipité.

C’est en raison de cette proximité que ces verbes peuvent être rangés sous la dénomination de verbes de procès mental. La notion de verbe de procès mental subsume donc les verba sentiendi, dicendi, putandi et verbes de structuration, parce que tous ces verbes se prêtent aisément à l’analyse. Certes, ce phénomène est encore plus net en discours que dans des phrases ad hoc, car, en contexte discursif, les relations sémantiques méronomiques entre des procès variés renvoient à la même source énonciative à l’origine de l’interprétation. Ce phénomène est néanmoins sensible avec des énoncés décontextualisés, et il fonctionne quelle que soit la structure syntaxique, comme on va le voir à présent.
4.2. Transitivité syntaxique des verba sentiendi
En effet, la relation méronomique peut opérer en l’absence de la subordination qui caractérise le DI, ou en faisant l’économie d’une typographie idoine, dans les cas de parataxe, tels les deux points, avec le DD. D’une manière générale, dès que l’objet direct d’un verbum sentiendi fait l’objet d’une prédication seconde, dans la même phrase, la représentation de la perception équivaut à un procès mental accompagnant ou suivant la perception. Ce phénomène opère avec la subordination ([10a]) :

[10a]

Elle sauta du lit et il la regarda traverser la chambre d’un pas qu’il jugea résolu ; bien qu’elle soit trapue, que les fesses soient carrées, les hanches droites, la poitrine musclée, ces corps-là ne s’abîment pas, se dit-il, le visage se fane avant que les seins ne tombent.

la coordination ([10b]) :
[10b]

Elle sauta du lit et il la regarda traverser la chambre d’un pas résolu : elle était trapue, les fesses étaient carrées, les hanches droites, la poitrine musclée ; mais ces corps-là ne s’abîmaient pas, le visage se fane avant que les seins ne tombent.

ou la juxtaposition ([10c]) :
[10c]

Elle sauta du lit et il la regarda traverser la chambre d’un pas résolu, trapue, les fesses carrées, les hanches droites, la poitrine musclée : ces corps-là ne s’abîment pas, le visage se fane avant que les seins ne tombent.

ou encore dans une autre phrase, selon un enchaînement parataxique (cf. [13d], [13e]).
Un argument supplémentaire en faveur de l’appartenance du PDV au DR repose par conséquent sur la similitude du rôle syntaxique joué par les propositions contenant des perceptions représentées ou des DR. Dans les deux cas, on peut parler de transitivité du PDV et du DR. Certes, selon la tradition, seul le DI relève de la subordination, tandis que le DD est parataxique. Certes encore, nombre de PDV suivent ce fonctionnement parataxique du DD, puisque la représentation des perceptions est le plus souvent réalisée dans des propositions qui ne sont pas sous la rection d’un subordonnant (c’est ce qui explique qu’on étudie ici ensemble DD et PDV sous l’angle de la transitivité), comme le montrent [7], [8] et [10]. Mais malgré la parataxe, la relation anaphorique méronomique plaide en faveur d’une certaine transitivité [37].
Rosier a donc raison de relativiser l’opposition [DI/DD :: subordination/parataxe] en notant qu’avec le DD, il y a malgré tout « subordination d’un certain type » (Rosier 1995 : 59 [38]), puisque le DD, tout en étant juxtaposé à la proposition qui contient le verbe introducteur, joue à son égard le rôle de complément essentiel. Authier-Revuz pense de même en notant que le discours cité a la fonction de COD du verbe introducteur (Authier-Revuz, 1992 : 40).
Selon Tuomarla (2000 : 135s), cette analyse serait contredite dès qu’on ne fait plus référence à des verbes introducteurs du type dire, demander, qui sont transitifs : mais, avec bien des verbes secondaires [39], ce ne serait plus le cas. Or les exemples qu’elle allègue n’infirment en rien cette transitivité du DD :

[16]

Claude Eerdekens, chef du gouvernement socialiste francophone, explose : « Continuez comme ça, et la France s’étendra jusqu’aux portes de Bruxelles ! »

(L’Express, 1996, n° 2359 : 99)

[17]

Pour une fois, sourit-elle, je ne serai pas la seule petite catho dans mon coin […]

(Le Nouvel Observateur, 20-8-1997, in Tuomarla 2000 : 136)

Dans ces deux exemples, en réalité, le discours cité correspond bien à un COD : le raisonnement renvoie aux évolutions diachroniques évoquées par Fónagy, et repose ici sur des inférences, qui conduisent à restituer le verbe de parole sous-entendu : dans les deux cas, le locuteur du DD dit quelque chose en explosant, dit quelque chose en souriant : le COD vise la relation entre la source énonciative du dit et le dit à proprement parler, cependant que les compléments circonstanciels précisent des manières de dire du locuteur cité. Bref, le complément construit par le verbe secondaire est second par rapport au complément essentiel construit in absentia (absence toute relative) par le verbe secondaire, qui postule un comportement verbal primaire : une manière de dire présuppose un dire.
Cette discussion sur la transitivité du DD est très significative, et riche d’enseignements pour les rapports entre PDV et DR : on constate que l’analyse du DD est complexifiée dès qu’on sort des exemples des grammaires focalisant sur les formes génériques en dire [40]. La complexification opère d’une part par l’intégration dans l’analyse des nombreux verbes attributifs du dire, et d’autre part lorsque l’on intègre (et pas seulement à la marge) la question des verbes de pensée. Le résultat plaide évidemment pour un continuum des formes, puisque bien des verbes introducteurs secondaires, jugés autrefois réservés au DIL, peuvent introduire un DD, surtout lorsqu’ils fonctionnent en incise (Tuomarla 2000 : 137s). Ce continuum doit être étendu aux relations paroles+pensées+perceptions représentées, comme le montrent les parentés sémantiques et syntactico-sémantiques entre verba sentiendi et les autres verbes introducteurs du DR, notamment les similitudes de la fonction de complément d’objet direct du PDV et du DD face aux verbes introducteurs du DR.
Par conséquent, lorsque le PDV est sous la rection d’un verbe de perception et d’une conjonction de subordination, alors le PDV s’apparente au DI, sous l’angle de la subordination :

[18]

Pierre vit que X était […].

Lorsque le PDV n’est pas sous la rection d’une subordination, le PDV partage cette « subordination d’un certain type » avec le DD :
[19]

Pierre aperçut Paul. Il avait l’air inquiet [=il pensa qu’il avait l’air inquiet].

Enfin, lorsque le verbe de perception est absent (ou est remplacé par un verbe de mouvement), et qu’il n’y a pas de subordonnant, le PDV est très proche du DIL [41], en [20] ou du DDL en [21] :
[20]

Pierre entra dans la pièce. L’atmosphère était glauque.

[21]

Pierre entra dans la pièce. Ça respire la peur ici.

C’est entre autre ce que montre le tableau n° 2, qui reprend les correspon-dances établies entre perception et discours rapporté, dans Rabatel (2001b [42]), selon un continuum, depuis les formes les plus diégétiques jusqu’aux formes les plus mimétiques, selon l’expression d’une conscience et d’une perception la moins réflexive, jusqu’à l’expression de la réflexivité et de l’intentionnalité la plus grande [43] :

Tableau n° 2 : Pôle de la perception/conscience non réflexives, non représentées
[22]sommaire diégétique ([discours narrativisé de Genette] mention de l’acte verbal sans en spécifier le contenu) : Marcel parla à sa mère pendant une heure.
[23]perception narrativisée :Guillou eut froid. Une ortie brûla son mollet.(Mauriac, Le Sagouin, Livre de poche, 1951 : 97)
[24]sommaire moins purement diégétique (mention de l’acte verbal avec spécification du contenu) : Marcel informa sa mère de sa décision d’épouser Albertine.
[25]perception narrativisée moins purement diégétique :La vieille baronne se redressa, considéra sa bru de bas en haut et sans rien répondre, sans une parole pour Guillou, quitta la cuisine.(Mauriac, Le Sagouin, Livre de poche, 1951 : 135)
[26]paraphrase indirecte du contenu (discours indirect régi) : Marcel déclara à sa mère qu’il voulait épouser Albertine.
[27]perception indirecte régie :Il s’aperçut que l’enfant, arrivé à la fin du chapitre, s’était arrêté.(Mauriac, Le Sagouin, Livre de poche, 1951 : 116)
[28]discours indirect (régi) partiellement mimétique : Marcel déclara à sa mère qu’il voulait épouser cette petite garce d’Albertine.
[29]perception indirecte régie partiellement mimétique :Il commença à voir que la montagne de Sainte-Victoire ressemblait à un immense voilier couvert de toile. Mais il garda l’image pour lui. (Giono, Angélo, Gallimard, Folio : 145)
[30]discours indirect libre : Marcel alla se confier à sa mère : il fallait absolument qu’il épousât Albertine.
[13]perception indirecte libre :M. Darbédat entendit Pierre chanter dans la chambre voisine. C’était à peine un chant, du reste ; plutôt une sorte de récitatif aigu et précipité. (Sartre, La chambre, in Le mur, Gallimard, Folio : 58)
[31]discours direct : Marcel dit à sa mère : « il faut absolument que j’épouse Albertine ».
[13f]*/ ? perception « directe », intégrée dans un discours direct :M. Darbédat entendit Pierre chanter dans la chambre voisine : « c’est à peine un chant, du reste, plutôt une sorte de récitatif aigu et précipité, se dit-il ».
[13g]*/ ? Perception « directe », intégrée dans un discours direct libre :M. Darbédat entendit Pierre chanter dans la chambre voisine ; c’est à peine un chant, du reste, je trouve que c’est plutôt une sorte de récitatif aigu et précipité.
[33]discours direct libre : Marcel va trouver sa mère. Il faut absolument que j’épouse Albertine.
[34]perception directe libre (PDV avec perception directe libre en italiques, PDV avec DIL entre crochets [44]) :?[D’abord, il se plante dans les rues méphitiques d’Aubervilliers]. [À cette heure tardive, pas un pèlerin pour lui indiquer la route]. Il stoppe la Mob au pied de l’unique réverbère que les mouflets du coin n’ont pas dégommé au lance-pierres, retire son casque protecteur, fouille de ses doigts gourds dans l’épaisseur de sa canadienne, en tire un plan Paris-Banlieue, le feuillette, les yeux plissés pour mieux distinguer les caractères minuscules dans la lumière jaunasse.Il se trouve dans une banale avenue Jean Jaurès. [On l’attend dans une non moins conventionnelle rue de l’Entrepôt, pour une réunion importante dont on n’a pas voulu lui donner l’objet par téléphone. Mystère et malabar. Ah, voilà, il n’en est pas si loin après tout ; deuxième à gauche et troisième à droite].Il range le plan dans l’épaisseur ouatée, rajuste son hémisphère plastique, lance le moteur de sa machine et s’enfile deux sens interdits avant de parvenir au but. Une voie totalement hors du temps et de l’espace, bordée d’interminables murs aveugles, et où même les voitures en stationnement semblent abandonnées depuis des siècles. Il roule jusqu’à un portail grand ouvert, au fond duquel on voit de la lumière. Dans la cour, il plante la Mob contre un mur, assujettit l’antivol, [on ne sait jamais], et, casque au creux du bras, frappe à une petite porte métallique sur laquelle s’écaille l’inscription « entrée du personnel ». Des exclamations retentissent à l’intérieur, enfin, c’est pas trop tôt, il a fait un détour par Marseille, et la porte s’ouvre sur un Jojo hirsute et hilare, verre en main.– Salut, Pécu. Ça fait un moment qu’on t’attend, mon salaud.(J.C. Lebrun, Loubard et Pécuchet, Gallimard, 1996 : 9s)
PÔLE DE LA PERCEPTION/CONSCIENCE RÉFLEXIVES, REPRÉSENTÉES

Quelques mots sur le sens de ce tableau : en montrant qu’à côté de chaque forme plus ou moins canonique de discours rapporté, correspond une expression plus ou moins marquée des perceptions et des points de vue, on veut souligner que le PDV ne se limite pas au mimétisme. Ainsi, le PDV représenté connaît des degrés dans l’expression du mimétisme, comme, d’ailleurs, toutes les autres formes du DR : il n’y a quasiment rien de commun entre la perception narrativisée de [23] [45] et le PDV représenté de [34]. Mais l’essentiel n’est pas là : il réside à nos yeux dans l’existence d’un continuum depuis les formes pré-réflexives jusqu’aux formes les plus réflexives, dans une approche attentive à suivre les surgissements de la pensée et du dire comme réponse aux sollicitations de l’extérieur, cet extérieur pouvant endosser les formes variées des perceptions, des inférences ou des dires d’autrui.
Ces relations entre perception, pensée et discours d’autrui renvoient aux phénomènes de pré-verbalisation ou de sous-verbalisation de l’expérience (à l’instar de la sous-conversation chez Sarraute), ou de post-verbalisation de l’expérience : sorte de pensée et de parole pré-réflexive, dont on trouve des représentations chez Proust, Musil, Broch, pour ne citer que des grands noms, mais qui paraissent au cœur des mécanismes cognitifs les plus généraux : je pense ici aux travaux philosophiques sur la perception chez Berkeley, Russell, Merleau-Ponty, et aux recherches actuelles dans le domaine des sciences cognitives, notamment à travers deux ouvrages de Damasio (1994, 1999). Les analyses neurologiques et psychologiques de ce dernier montrent un intéressant processus de construction des faits psychiques, depuis les expériences physiques du corps, jusqu’aux représentations théoriques dont elles sont l’objet, autour des relations entre proto-soi, soi central de la conscience noyau et soi-autobiographique de la conscience étendue. Damasio démontre en effet que l’émotion, le sentir, la conscience sont en étroit rapport avec le corps : le fait de « sentir » des sentiments, par exemple, augmente la portée des émotions en facilitant la planification de nouvelles réponses adaptatives taillées sur mesure. De même que Leroi-Gourhan (1964, 1965) ne cessait de nous rappeler que l’homme à appris à penser par les pieds, en accédant à la station debout, ce qui favorisa le développement du cortex, libéra la main et permit la création des outils, en un processus d’hominisation interrompu, de même la conscience provient chez Damasio d’une dynamique externe/interne, depuis les signaux des viscères lorsque l’homme est en interaction avec les objets, jusqu’aux analyses de ces signaux, à la construction du sentiment, de la conscience. Comme l’a théorisé Comte-Sponville (1988 : 304-305, 1994 : 225s), c’est toujours cette dialectique matérialiste du primat et des primautés qui est à l’œuvre : primat des pieds, des viscères, de l’économique, de la langue et primauté des processus réflexifs ou interprétatifs, dans une dialectique où la parole (y compris la parole intérieure) vient de l’extérieur, et où, selon la magnifique formule de Bergounioux, « le for est produit par le forain » (Bergounioux, 2001) : on mesure à cette aune l’intérêt des analyses sémantiques et syntaxiques croisées entre verba sentiendi, verba dicendi et verba putandi notamment.
 
Conclusion prospective
 
 
Ainsi, il semble qu’il faille amender [46] la définition de Rosier (1999 : 125) en insistant sur le fait que l’autre n’est pas seulement un locuteur différent, mais encore soi-même, et surtout en mettant en avant l’importance de la problématique de la (pré)réflexivité : le DR sert non seulement à se citer, mais encore à représenter des niveaux d’appréhension des phénomènes (cf. la problématique des sources évidentielles), dans des espaces mentaux différents.
D’où l’essai [47] d’amendement suivant :
  • le discours représenté est la mise en re-présentation d’espaces énonciatifs distincts et hiérarchisés par le locuteur citant. Ces espaces énonciatifs peuvent provenir
  • • de locuteurs différents (l1 et l2), définis ou indéfinis ;
  • • de points de vue distincts d’un seul locuteur (L1 représente des propos de E1, e2) ;
  • • d’un énonciateur à l’origine d’un point de vue, sans être représenté dans le DR comme locuteur (L1 représente le point de vue de e2).
  • Cette mise en re-présentation est sémantiquement et syntaxiquement variable :
  • • selon la nature des phénomènes représentés, parole et/ou pensée et/ou perception ;
  • • selon la nature du lien entre le discours citant et le discours cité ;
  • • selon la nature de la représentation du « discours » cité : comme discours de L2 ou comme point de vue de e2, sans que ce dernier n’ait été représenté comme locuteur de son point de vue ;
  • • selon les formes de prise de distance envers telle ou telle manière de dire et/ou de penser et/ou de percevoir : distance temporelle, épistémique (perception, inférences, dire d’autrui), axiologique, etc.
Reste à préciser, à partir de l’analyse de ces formes pré-réflexives, ce qu’on entend par DR. Si l’usage a longtemps hésité entre style et discours, on ne parle plus guère aujourd’hui que de style indirect libre, dans la mesure où l’effacement énonciatif est tel que certains répugnent à parler de discours indirect libre. Quoi qu’il en soit, style ou discours, les deux termes signifient que le DR échappe au cadre de la grammaire stricto sensu et déborde du cadre linguistico-discursif vers la rhétorique ou la stylistique (au sens premier du terme chez Bally comme l’inscription du sujet parlant dans son discours, en l’occurrence, à travers les mécanismes énonciatifs au cœur du rapport des dires d’autrui). En ce sens, le discours renvoie bien aux énonciations différentes qui s’imbriquent et se hiérarchisent dans le DR.
Certes, ce terme de discours n’est qu’une approximation très peu satisfaisante, tant par rapport au concept de parole (vs langue) que par rapport au caractère multiforme des paroles, des pensées et des perceptions représentées. Il est clair que ce qui est rapporté déborde du cadre des paroles : mais malgré ces inconvénients, on ne saurait ignorer le fait que ce sont massivement des paroles qui sont rapportées (ainsi que le rappellent opportunément les analyses quantitatives de Vincent et Dubois 1997) et que le verbe
dire est le verbe d’introduction neutre du discours rapporté puisqu’il est utilisé indifféremment pour marquer le discours direct ou indirect et les échanges rapportés, toutes catégories d’emploi confondues – à l’exception de l’actualisation de paroles –, et ce pour l’ensemble des locuteurs.
(Vincent et Dubois, 1997 : 106 [48])
Va donc pour discours, donc, avec toutes les réserves d’usage (et de mention) qui s’imposent… Si, dans l’expression « discours rapporté », le terme de « discours » paraît devoir être conservé, parce qu’il ne s’en présente pas de meilleur, en revanche celui de « rapporté » est nettement problématique, parce que le DR ne rapporte pas toujours des propos déjà formulés.
D’où la notion alternative de représentation. Dans La construction textuelle du point de vue, cette notion était commentée ainsi :
La représentation [d’une perception représentée] est à la fois une REPRÉSENTATION, en un seul mot, et une RE-PRÉSENTATION, en deux mots. D’une part, il s’agit d’une représentation d’abord au sens de l’expression « mimétique » d’une perception, ensuite au sens d’une mise à distance, d’une mise en valeur d’une perception (comme dans une représentation théâtrale, par exemple) [49], les perceptions et/ou les pensées représentées étant mises en relief par rapport à la trame événementielle. Il s’agit d’autre part d’une «RE-PRÉSENTATION» en ceci que le texte re-présente les perceptions, par le biais de l’IMP : en effet, ces perceptions, qui appartiennent au passé, sont présentifiées, présentées comme «quasi-présentes», selon la formule de Ricœur.
(Rabatel, 1998 : 24)
Plus fondamentalement, ce qui est en cause avec la notion de représentation renvoie à la scénographie énonciative au cœur du DR : même si cette expression a le défaut d’être (comme celle de discours rapporté) passible d’une lecture mimétique, elle est à tout prendre moins plate [50] que celle de rapport, dans la mesure où elle laisse mieux entendre les calculs pragmatiques du locuteur/énonciateur du discours citant pour rendre compte des dires et/ou des pensées et/ou des perceptions d’autrui selon l’usage qu’il en a dans le hic et nunc de son énonciation. Certes, cette dimension n’est pas ignorée des tenants du « discours rapporté », mais ils la considèrent comme seconde, relativement aux mécanismes de transposition (des personnes, temps, des déictiques temporels et spatiaux) qui découlent du rapport par L1 des dires de l2. On comprend que, pour nous, la notion de représentation, tout en intégrant la question des transpositions, met en avant l’importance des calculs énonciatifs, à même de rendre compte de bien des « dysfonctionnements » qui sont le pain quotidien des analystes du DR.
 
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