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S'inscrire Alertes e-mail - Travaux de linguistique Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezLes verbes de perception en contexte d'effacement énonciatif : du point de vue représenté aux discours représentés
AuteurAlain Rabatel[*] [*] IUFM de Lyon, ICAR, Université de Lyon 2/ CNRS,...
suitedu même auteur
On se propose d’ouvrir un nouveau chapitre dans l’histoire déjà fort riche des rapports entre le discours rapporté et les théories de l’énonciation. Selon la distinction opérée par André Joly[1] [1] Joly (1987 : 11-13). ...
suite, on fait écho à la première linguistique de l’énonciation (Bally, Guillaume, Damourette et Pichon, Brunot), qui a mis en avant l’importance du concept de sujet parlant, et à la seconde linguistique de l’énonciation (avec et après Benveniste)[2] [2] Dont les travaux ont fleuri dans un contexte structuraliste...
suite, qui a fait retour sur le sujet parlant, en le clivant, qu’il s’agisse du sujet divisé de la psychanalyse, du sujet éclaté de l’idéologie. À partir de la disjonction locuteur/énonciateur, centrale pour l’analyse des phénomènes d’hétérogénéités énonciatives comme pour les phénomènes d’effacement énonciatif, on montrera que certains énoncés apparemment objectifs, dans les récits hétérodiégétiques, expriment un point de vue narratif (PDV), ces sortes de « phrases sans parole » (Banfield), renvoyant à la subjectivité d’un énonciateur (par exemple un personnage) distinct du locuteur-narrateur. Ce mode énonciatif original plaide non seulement pour une analyse énonciative du PDV, il invite à examiner les relations entre le PDV et les formes conventionnelles du discours rapporté. Ainsi, sur le plan syntaxique, le PDV partage avec le discours indirect libre des mécanismes d’effacement énonciatif ; le PDV partage avec le discours indirect les mécanismes de subordination de la perception et des pensées au procès de perception rapporté par le locuteur-narrateur citant ; le PDV partage avec le discours direct une « quasi subordination » (Rosier 1999) en fonctionnant comme complément essentiel du verbum sentiendi, dans les cas de parataxe. Sur le plan sémantique, la parenté des verba sentiendi et dicendi fait du PDV un mixte de pensées, de perceptions et de paroles qui le rapproche du DIL (en contexte narratif à la troisième personne) ou du DDL (en contexte narratif à la première personne), jouant un rôle décisif dans l’expression d’une sorte de pensée pré-réflexive, autour de la représentation des perceptions. Ces phénomènes renvoient à un continuum, des formes réflexives aux formes pré-réflexives, et plaident pour une redéfinition du DR comme discours représenté plutôt que rapporté.
0 - Cadre théorique
2 Selon Rosier, le « principe fondamental » du discours rapporté réside dans « le rapport à autrui et à son discours » (Rosier, 1999 : 9). Cette formule mérite d’être précisée[3] [3] Cf. la définition proposée par Rosier :...
suite, car :
- autrui, ce n’est pas seulement l’autre, l’interlocuteur, le tiers délocuté, c’est aussi une certaine part du moi, ou, du moins, un certain rapport de soi à soi[4] [4] Cf. encore, pour une approche herméneutique de la...
suite, réflexif, dans le passé (proche ou lointain), dans le futur (proche ou lointain), dans la construction imaginaire de mondes possibles, dans la construction de postures énonciatives que le moi se représente, mettant en scène/à distance les contradictions, les mensonges, les repentirs, les doutes, les hypothèses, etc. de ses alter ego ; - autrui, c’est aussi, comme on a tenté de le montrer à partir de l’analyse du point de vue (Rabatel, 2001b, e), la part de pensées pré-réflexives, à l’intérieur du moi ou du soi, dans laquelle les perceptions jouent un rôle considérable : l’être humain n’est pas seulement un cogito, c’est aussi un cogitatur : « ça pense, ça perçoit en nous ».
Bref, autrui, c’est aussi moi dans une posture de réflexivité aux contours variables et au trajet sinueux, entre formes pré-réflexives et formes réflexives[5] [5] Sur ces questions, cf. Rabatel (2001b : 236), Rabatel...
suite. La première dimension a déjà été défrichée depuis les travaux fondateurs de de Gaulmyn (1986a, 1986b, 1992), à partir de la notion de reformulation d’une part et depuis les analyses d’Authier-Revuz (1995) sur les non-coïncidences du dire d’autre part, puis dans les diverses publications de Vincent avec la mise en relief des fonctions pragmatiques du discours rapporté quotidien dans la construction des identités des interlocuteurs de l’interaction[6] [6] Cf. Vincent et Dubois (1997 : 122-123, 132-133). ...
suite ; en revanche, la deuxième dimension est encore une terra incognita, et c’est cette frontière que nous voulons traverser…
3 En situant l’analyse énonciative dans la continuité des travaux qui ont mis en avant les notions de dialogisme (Bakhtine, 1979), d’hétérogénéité énonciative (Authier-Revuz, 1995), en inscrivant le présent travail dans le cadre d’une sémantique pragmatique,
- on souhaite argumenter en faveur d’une hétérogénéité radicale du sujet parlant, tout en rappelant que cette hétérogénéité résulte d’une dialectique incessante entre notre expérience du monde et la langue, qui est un des lieux où se vit et se réfléchit cette praxis ; cette profession de foi explique non seulement que les faits langagiers sont rarement explicables par la « grammaire », comme le rappelait Rosier[7] [7] « Dès les origines antiques, la réflexion...
suite, mais aussi que la langue, contrairement à une tendance dominante, ne doit pas être réduite à un cognitivisme abstrait généralisé, en quelque sorte à un mentalais pur ; - on plaide également ici pour une approche globale/matérialiste[8] [8] Telle qu’elle est développée dans Bergounioux...
suitedu « rapport de paroles et de pensées » au cœur du DR[9] [9] DR : discours rapporté ; DD :...
suite : c’est ce à quoi invite la saisie de la multiplicité des formes mixtes ou hybrides qui viennent se rajouter au couple historiquement « fondateur » DD/DI : DIL, bien sûr, mais aussi DDL, formes mixtes – telles le DD avec que, les « îlots textuels » de DD dans le DI ou le « discours absorbé » (Wilmet 1997) –, formes du on-dit, de la rumeur, problématiques de la reformulation, de la paraphrase, de la citation ou de l’autocitation ; à quoi il faut ajouter le point de vue, tant il est vrai que l’analyse linguistique des relations paroles/pensées serait incomplète sans celle des perceptions.
Une telle approche se justifie dans la mesure où le PDV narratif est une forme très particulière de point de vue, en ceci que le PDV exprime bien une subjectivité particulière (comme tout point de vue argumentatif) sans pour autant relever d’une énonciation personnelle, puisque l’énoncé n’est pas embrayé. C’est ce mode particulier d’énonciation que Charaudeau nomme un « simulacre énonciatif » :
Vion confirme cette analyse en exemplifiant les cas d’effacement énonciatif les plus fréquents :
– Faire jouer au langage une fonction purement descriptive selon laquelle il se contenterait de constater et de relater les dispositions d’un monde tel qu’il serait sans l’intervention d’un sujet parlant. Cette disposition particulière peut faire penser à la notion d’énonciation historique par laquelle Benveniste opposait « histoire » à « discours ».
– Construire un énonciateur abstrait et complexe, comme celui qui prendrait en charge un proverbe, un slogan publicitaire, un texte de loi, un article non signé de journal.
– Construire un énonciateur « universel » comme celui qui prendrait en charge un discours scientifique ou théorique. On peut, à la limite, considérer que ces ceux derniers cas de figure pourraient être regroupés.(Vion, 2001 : 334)
C’est dans ce cadre que le PDV sera analysé, le PDV relevant du DR sous une forme certes très particulière, l’effacement énonciatif[10] [10] Cf. Vion (2001), Philippe (2002), ainsi que Rabatel (2002a),...
suite – mais il n’est pas le seul, le DIL également, entre autres.
4 À partir de là, la question linguistique du rapport à autrui renvoie à celle de la représentation pour l’interlocuteur, pour le délocuté et pour soi des formes par laquelle cette réflexivité permet aux êtres de langage de penser leur rapport au monde et aux autres, à des fins cognitives et argumentatives : d’où l’appartenance de plein droit de la saisie des perceptions à la problématique du discours rapporté. Certes, les formes pré-réflexives, comme la reformulation métalinguistique, se situent chacune à un des pôles du discours rapporté : il n’est donc pas question ici de donner à penser, si peu que ce soit, que ces pôles seraient l’essence même du discours rapporté. Mais, même si l’on se trouve ici aux « confins » du discours rapporté, il n’en reste pas moins légitime, à partir de cette position excentrée, de redessiner les contours du discours rapporté, voire d’en redéfinir la nature :
- « D » : comme Discours, en assumant toute l’ambivalence du terme, ici paraphrasé par l’expression « mixte paroles / pensées / perceptions » ;
- « R » : pour représentées (plutôt que rapportées) : car, au-delà des motifs cognitifs et argumentatifs en faveur de la notion de représentation, il existe des raisons proprement linguistiques qui militent en ce sens (Nølke et Olsen, 2000 : 87). En effet, à chaque fois qu’il existe des disjonctions énonciatives, il est licite d’en rendre compte à l’intérieur d’une problématique élargie du Discours Représenté (désormais DR).
Tel est à gros traits le cadre dans lequel on aborde les rapports PDV/DR. Comme la matière est abondante, on s’intéressera essentiellement aux rapports des verba sentiendi (dont l’appartenance à la problématique du DR est très rarement mentionnée[11] [11] Une exception notable, Weinrich (1989). Certes, on n’a...
suite, encore moins théorisée) avec les verba dicendi et les verba putandi, qui relèvent tous, à des degrés différents, de l’expression de procès mentaux (4). Mais, avant d’aborder ces rapports, il est nécessaire de faire le point sur les relations entre locuteur et énonciateur (1) qui sont au cœur des paramètres linguistiques du PDV (2) et qui expliquent le phénomène d’effacement énonciatif si caractéristique des perceptions représentées (3).
1 - Hétérogénéités énonciatives
5 L’utile mise au point effectuée dans le récent Dictionnaire d’analyse du discours de Charaudeau et Maingueneau (2002), dans l’article intitulé « Énonciateur », rappelle opportunément que les positions sont tranchées sur la question des rapports entre locuteur et énonciateur. Pour certains, le DR s’analyse comme un énoncé produit par un seul énonciateur, intégrant deux locuteurs ; pour d’autres, le même énoncé est produit par un locuteur, et rassemble le point de vue de deux énonciateurs distincts. Pour notre part, nous dirons que le locuteur (L) est l’instance qui profère un énoncé, et à partir de laquelle opère le repérage énonciatif. Quant à l’énonciateur (E), c’est l’instance qui assume l’énoncé, à partir de laquelle opèrent les phénomènes de qualification et de modalisation.
6 À chaque fois qu’il pense ce qu’il dit[12] [12] On considère que par défaut, dès lors...
suite, le locuteur est aussi énonciateur de ses propres énoncés. Mais la dissociation locuteur/énonciateur n’est pas une sophistication inutile : elle permet de rendre compte des multiples cas où on locuteur se distancie de son propre dire, ou du dire d’un tiers ou d’un interlocuteur : en ce cas, l’énonciateur E1 marque sa distance avec un énonciateur e2, qui peut correspondre soit à lui-même (cas d’auto-ironie ou de distance avec un point de vue antérieur, ultérieur du sujet), soit à l’interlocuteur, soit à un tiers. Sans le concept d’énonciateur, on serait bien à la peine pour rendre compte de l’implicite, des points de vue qui s’expriment dans des « phrases sans paroles » (comme dans les récits hétérodiégétiques), et, en définitive, de toutes les situations où un locuteur rapporte un point de vue auquel il prête sa voix, sans aller jusqu’à le reprendre à son compte.
7 Dans les cas d’emboîtement, on notera respectivement l et e les locuteurs et énonciateurs enchâssés (ou cités) dans l’énoncé du locuteur citant, et dans le point de vue originel à partir duquel se marquent les positions énonciatives divergentes. En ce sens, L et E sont :
- linguistiquement premiers, par rapport à l et à e qui occupent une posture seconde, puisque la deixis est calculée par rapport à L1, impliquant les transformations idoines dans le discours cité de l2 ;
- hiérarchiquement supérieurs à l et à e, sur le plan pragmatique, dans la mesure où l’on considère conventionnellement que le L1 utilise ses propres mots pour rendre compte des dires et ou des pensées de l2, par conséquent que le jugement de L1 est toujours-déjà présent dans le discours cité de l2.
La disjonction locuteur/énonciateur ne fait pas problème lorsqu’elle est linguistiquement marquée, par exemple par des guillemets, des formules du type « selon X », « d’après Y », « à croire Z », ou une intonation spécifique, à l’oral, éventuellement accompagnée de gestes mimant les guillemets. Mais l’on sait que ces marques ne sont pas toujours présentes, et que la disjonction existe, comme le prouvent ces enchaînements fréquents dans lesquels L2 reproche à L1 d’avoir tenu des propos scandaleux, alors que L1 rétorque en se défendant de les penser, alléguant les avoir rapportés, sans les partager le moins du monde… Bref, il n’existe pas toujours de marques linguistiques indiquant clairement qu’on change de repère énonciatif.
1.1 - La disjonction locuteur/énonciateur
8 La disjonction locuteur/énonciateur a fait l’objet de nombreuses controverses, autour des analyses communicationnelles et non communicationnelles du DIL. Nous n’entrerons pas dans des débats qui nous semblent aujourd’hui tranchés, et nous donnons raison à Ducrot (contre Banfield) dans la controverse autour de l’unicité du sujet de conscience, telle qu’elle a notamment été à maintes reprises présentée par Reboul (1994, 2000) notamment. Ainsi, l’exemple célèbre a-t-il été l’occasion d’analyses opposées de Banfield et Ducrot :
Si quelque chat faisait du bruit,
Le chat prenait l’argent(La Fontaine, Fables VIII, II Le Savetier et le financier, vers 14-16)
suite. Selon Ducrot, au contraire, le vers 16 est du DIL, avec deux énonciateurs : le mode de donation du référent « le chat » indique le point de vue du narrateur qui sait que c’est un chat, et non un voleur ; « prenait l’argent », en revanche, envisage l’action du point de vue du savetier qui croit que le bruit correspond à un voleur.
9 Jaubert (1997) va plutôt dans le sens de l’analyse de Ducrot en insistant sur la dimension montrée de cette hétérogénéité énonciative, selon une actualisation antérieure au compromis discursif du DIL, mettant aux prises deux images d’univers, distinctes selon le savoir des deux consciences (Jaubert ne parle pas de sujet de conscience) : « ce qui n’est pas dit est montré », à savoir l’impertinence énonciative entre un fait et son conséquent interprétatif[14] [14] Non pertinence qui fonctionnerait tout autant si le texte...
suite (Jaubert 1997 : 21-22).
10 Cette disjonction locuteur/énonciateur fonctionne dans les récits hétérodiégétiques comme dans les récits homodiégétiques : sur ce plan, Reboul (2000) a raison de dire que des énoncés de DIL à la première personne sont susceptibles d’avoir plusieurs référents possibles, et donc de comprendre au minimum deux sujets de conscience[15] [15] Reboul situe son analyse du DIL dans le cadre de la théorie...
suite. Moyennant quoi Reboul accepte l’idée qu’il y ait plusieurs sujets de conscience dans le DIL (Reboul, 2000 : 25), considérant que les pronoms de la troisième personne fonctionnent comme des quasi-indexicaux essentiels, qui, dans le DIL, peuvent avoir plusieurs référents possibles. Ainsi dans l’énoncé « Si j’étais toi, je ne me ferais pas confiance » produit par Pierre à l’intention de Jacques :
« Si j’(p)étais toi(j), je(p) ne me(j) ferais pas confiance »
« Si j’(p)étais toi(j), je(j) ne me(j) ferais pas confiance »
« Si j’(p)étais toi(j), je(j) ne me(p) ferais pas confiance »
« S’il(p) était lui(j), il(p) ne se(p) ferait pas confiance »
« S’il(p) était lui(j), il(p) ne se(j) ferait pas confiance »
« S’il(p) était lui(j), il(j) ne se(j) ferait pas confiance »
« S’il(p) était lui(j), il(j) ne se(p) ferait pas confiance »
1.2 - La disjonction du repère énonciatif et du support des qualifications et des modalisations
11 Si la disjonction locuteur/énonciateur est problématique, en l’absence de marques d’attribution du dire, on ne saurait pour autant prétendre que leur présence règle tous les problèmes. En effet, ces marques, quand elles existent, sont parfois très ambiguës. Sur le plan linguistique, cette ambiguïté repose sur le fait que, sauf dans le meilleur des mondes linguistiques possibles, le repérage énonciatif (renvoyant à l’ancrage déictique ou à la structuration anaphorique des plans d’énonciation) ne va pas nécessairement de pair avec le support à l’origine des modalisations et qualifications.
12 Certes, cette deuxième disjonction est souvent masquée par les énoncés limités au cadre de la phrase, mais dès qu’on sort du cadre des énoncés préfabriqués pour traiter de cas attestés, qui débordent du cadre phrastique, alors la discursivité permet à la disjonction repère/support de se déployer. En effet, il faut dissocier le repérage, qui seul renvoie à un locuteur situé, déterminé, des positions énonciatives abstraites et variables que ce locuteur est susceptible d’endosser plus ou moins fortement, alternativement, voire en même temps.
13 On se trouve ici face à des faits de polyphonie analysés tant par Ducrot (1984) que par Culioli et son école, pour ne citer que des références incontournables[16] [16] Cf. Franckel et Lebaud (1990 : 22ss, 207-209) :...
suite. En dépit de leur notoriété, ces théorisations ne sont pas toujours suivies d’effet, comme le montre la très récente publication d’un ouvrage consacré précisément à l’analyse énonciative du récit, La langue du récit. Introduction à la narratologie énonciative, que Rivara (2000) vient de publier. Selon Rivara, le locuteur est bien un être humain, incarné, unique, en tant qu’il est à l’origine de paroles, en un lieu et à un moment donnés ; l’énonciateur, en revanche, désigne un être abstrait, construit par le locuteur, et qui est à l’origine des modalisations et qualifications, des repérages énonciatifs. Cette définition générale de l’énonciateur (Rivara 2000 : 63) est on ne peut plus discutable : car l’énonciateur n’est pas nécessairement à la source des repérages énonciatifs. Cette situation se produit uniquement dans les cas de conjonction locuteur premier (ou enchâssant, noté L1) / énonciateur premier (ou enchâssant, noté E1), c’est à dire dans les cas où le locuteur pense ce qu’il dit, et ne se retranche pas derrière une source énonciative seconde (ou enchâssée, notée e2) distincte de lui[17] [17] Convenons que L1 renvoie au locuteur premier (ou citant,...
suite. Mais dès qu’on est dans la problématique des discours rapportés, il est clair que seul L1 est à l’origine des repérages, comme on le voit avec les changements qui affectent la déixis (d’abord la personne, ensuite le « temps », puis les déictiques spatio-temporels, enfin le lexique, selon la gradation évoquée par Combettes[18] [18] C’est la conjonction de la disjonction potentielle...
suite). Dès lors, si l’on veut être précis, il convient de rectifier les propos mentionnés précédemment en disant que le locuteur est seul à l’origine du repérage[19] [19] Il est vrai que Rivara fait un usage large (lâche,...
suite, et que si l’énonciateur paraît être lui-même à l’origine de ces repérages, ce n’est que parce qu’il est factuellement en syncrétisme avec L1 (E1 et L1 renvoient à une même instance) et en consonance avec L1 (E1 adhère à ce que dit L1). Quant à l’énonciateur, il est le support des modalisations et qualifications, et cette qualité seule lui est permanente, qu’il soit conjoint avec L1, ou disjoint de lui : dans ce cas, s’il perd la faculté d’être repère, il garde celle de support (cf. Danon-Boileau 1982 : 97).
14 Les données du problèmes ainsi rectifiées ne règlent cependant pas tout, dans la mesure où il ne suffit pas d’affirmer que les modalisations et qualifications relèvent de l’énonciateur, sans plus de précision : s’agit-il de E1 ou de e2, ou des deux ? Sur ce plan, les réponses de Rivara ne sont guère convaincantes. Ce dernier prend comme exemple de disjonction dans le discours rapporté deux énoncés concernant le mythe d’Œdipe, qui ont beaucoup été commentés par les culioliens, notamment par Danon-Boileau[20] [20] Cf. Danon-Boileau (1987 : 64). ...
suite :
suite.(Rivara 2000 : 130-131)
Ces analyses sont sujettes à caution : en effet, si disjonction énonciative il y a, il est discutable de prétendre que dans le DIL seul e2 est responsable de la qualification : car rien n’empêche d’imaginer que les paroles effectives d’Œdipe n’aient été :
suite. Autrement dit, « malheureuse » est assumée à la fois par E1 et par e2, en des sens très différents pour l’un comme pour l’autre.
15 Ce dernier exemple montre que les relations entre énonciateur rapporteur et énonciateur rapporté sont plus complexes que ce qu’en dit Rivara (2000 : 131), dans une formule que le chiasme rend, de prime abord séduisante, et dont la validité théorique ne résiste pas à l’analyse :
En réalité, s’il est vrai que l’énonciateur rapporté s’exprime mais n’énonce pas (ce pourquoi il est courant de dire que dans le DIL, on ne rapporte que le contenu des pensées et propos, mais non leur forme, laissant à l’énonciateur citant (E1) le soin des repérages, qualifications, et modalisations), en revanche, il est tout aussi vrai que l’énonciateur rapporteur (E1) énonce, et s’exprime. Ce déséquilibre est un fait linguistique fondamental, donnant en quelque sorte l’avantage au locuteur du discours citant[23] [23] Et il a son équivalent narratologique dans le fait...
suite.
16 Cette hétérogénéité énonciative constitutive des DR est donc infiniment complexe, sous l’angle de la prise en charge énonciative. Mais il faut ajouter qu’elle est encore plus complexe que ce qu’on vient de voir, plus complexe également que ce que laisse penser la représentation traditionnelle du DR comme catégorie générique regroupant DD et DI (régi, non régi) DIL. « Le » discours rapporté ne se limite pas à ces trois classes, ni même à une quatrième, si on y ajoute le discours direct libre[24] [24] « Classe » complexe, elle-même...
suite, ni même à une cinquième, plus lâche, si l’on y intègre les discours du « on-dit », ainsi que le recommande à juste titre Rosier (1999) : c’est qu’il existe encore une « classe » du DR fort paradoxale, qui paraît à peine rapportée, et qui semble a priori ne pas relever d’une énonciation primaire, je veux parler du PDV.
17 En effet, l’analyse énonciative du PDV revient à interpréter des énoncés narratifs comprenant des descriptions ou des récits délocutés comme l’expression d’une subjectivité indirecte et implicite d’un énonciateur e2 disjoint du locuteur narrateur, bref, comme expression d’un PDV rapporté, ou d’une énonciation rapportée. Cette théorie pose la question du marquage de cet énonciateur, en l’absence des marques traditionnelles du Je-ici-maintenant dont le syncrétisme signale le locuteur. Situation complexe, plus encore que les DIL les plus retors, dans la mesure où les perceptions représentées du PDV semblent, a priori du moins, purement dénotatives, et dénuées de toute valeur interprétative. C’est donc sur la base de la disjonction locuteur/énonciateur précédente que l’on peut rendre compte de la nature énonciative particulière du PDV : le débrayage énonciatif propre à l’inscription linguistique d’un support énonciatif distinct du locuteur y relève d’une modalité énonciative spécifique, l’effacement énonciatif, que nous allons analyser en contexte narratif, dans la deuxième partie, avant d’exemplifier des degrés dans le marquage de l’effacement énonciatif dans la troisième partie.
2 - La représentation des perceptions dans le point de vue représenté
18
suite : en [7] et en [8], le personnage (l’énonciateur) ne dit rien, à proprement parler, puisque les textes renvoient aux mots du narrateur (locuteur) : il n’en reste pas moins que dans les mots du locuteur-narrateur se trouvent des traces de la perception de l’énonciateur-personnage e2[26] [26] Évidemment, du fait que le PDV de l’énonciateur-personnage...
suite :
- la première de ces marques linguistiques réside dans le discordanciel énonciatif entre le premier plan, plutôt objectif, porté par la narration, et le deuxième plan, relevant du commentaire (plus ou moins subjectif selon la densité des subjectivèmes (Kerbrat-Orecchioni 1980)) de e2. En ce sens, le deuxième plan signale une rupture énonciative et indique que les perceptions sont données au lecteur à travers le prisme perceptif de l’énonciateur e2.
- la deuxième de ces marques repose dans l’emploi de formes verbales exprimant une visée sécante, propre à favoriser l’expression des perceptions de l’intérieur : ces formes verbales sont le plus souvent l’IMP (cf. [7]), mais on trouve aussi le présent (cf. [8]). La perception d’un objet de discours (un objet matériel, un événement, etc.) selon une visée sécante signifie soit que l’énonciateur est contemporain de l’événement perçu, soit que ses conséquences, ou certaines de ses caractéristiques sont contemporaines de l’énonciateur, quand bien même l’événement appartient à un passé révolu : d’où les valeurs toncales (Damourette et Pichon 1911-1936: 168-174, 208, 234, 265), subjectives (Bally 1912 : 601-3), perspectives ou intrasubjectives (Guillaume 1990 : 223, 237-241), expériencielles (Lyons 1980) attachées à l’IMP, d’où les valeurs interprétatives du présent (cf. pour une présentation de ces valeurs Rabatel 1998). Ainsi, en [7], le narrateur écrit-il que Milan « aime cela » : en fait, il faut comprendre que l’ensemble équivaut à une sorte de monologue intérieur embryonnaire, à la troisième personne, ou de focalisation interne :
- On rajoutera donc à ces marques verbo-aspectuelles toutes les marques, nombreuses, qui concernent la construction linguistique de la référence : le mode de donation des référents de [8] confirme bien le caractère subjectif de la perception. En effet, ce n’est pas la même chose de parler de « jeunes villageois » et de « garçons des villages » : en focalisant sur « garçons », on laisse entendre l’importance, pour e2, du phénomène des relations sexuelles (au sens large) entre les filles et les garçons, et en qualifiant les garçons comme des « gars de la campagne », le narrateur laisse entendre que la scène est appréhendée par un énonciateur e2 qui est une sorte de don juan citadin, se délectant du comportement malhabile des gens de la campagne par opposition aux citadins (cf. « ricanant »). La différence de caractérisation entre les filles et les garçons (qui sont les seuls à bénéficier (si l’on peut dire) du sème de la ruralité – voire de la rusticité… – témoigne bien d’une différence de maîtrise dans la mise en scène de la séduction… Au surplus, le mode de donation des référents n’affecte pas seulement le lexique : ainsi, les anaphores définies (alors qu’il s’agit dans le co-texte d’une première mention) témoignent bien du caractère saillant pour e2 des objets de discours en question. Certes, Milan ne nous dit pas explicitement tout cela, mais les stratégies concordantes du mode de donation des référents le font entendre : en ce sens, le PDV, à l’instar du DIL, est bien une « phrase sans parole » (Banfield) dans le récit du narrateur. On comprend donc qu’avec le PDV en contexte passé, et dans une narration hétérodiégétique, le discordanciel énonciatif amène à interpréter ce qui relève du IL/LA-BAS/ALORS comme l’expression de la subjectivité : on aura reconnu ici les analyses que Banfield a consacrées au DIL, et que nous reprenons à notre compte, partiellement du moins, pour l’étude du PDV[27] [27] Le fait que la subjectivité de la personne de Milan...
suite. - la quatrième de ces marques relève du rapport sémantique entre la prédication de la perception dans le premier plan et le développement des perceptions et des pensées associées dans le deuxième plan : sur le plan sémantique, ces perceptions sont dans un rapport anaphorique méronomique avec la perception prédiquée, c’est-à-dire que le deuxième plan détaille des parties d’un tout (la perception globale prédiquée) : ainsi, en [8], l’hyperonyme « flânerie d’un citadin à la campagne » se décline-t-il en activités entretenant une relation hyponymique avec le tout : d’une part, perception des lieux variés (« la place », « la grande rue »), d’autre part, perceptions portant sur les différents « objets » (observation des « éventaires », des « garçons des villages », des « jeunes filles »).
On peut ainsi en conclure que la notion de perception représentée renvoie :
- sur le plan énonciatif, à la disjonction locuteur-énonciateur (L1/e2).
- sur le plan textuel de l’organisation séquentielle, au processus d’aspectualisation caractéristique des descriptions ;
- sur le plan sémantique-énonciatif, à un ensemble qui combine perceptions et procès mentaux, et donc apparente le PDV soit au DIL, lorsque les verbes du deuxième plan sont à l’IMP (cf. [7]), soit au DDL ou au monologue intérieur, lorsque les verbes sont au présent (cf. « il aime cela », en [8], ou cf. [8b])[28] [28] Les analyses précédentes portent sur des récits...
suite. Dans ces conditions, la question qui se pose est celle de la différence entre PDV et DDL ou DIL : la réponse est que si le PDV intrique nécessairement perceptions et pensées ([7], [8], et, infra, [10], [12], en revanche, le DDL et le DIL peuvent se limiter aux seules pensées ou aux seules paroles.
3 - Gradualité de l’effacement énonciatif dans les points de vue représentés
19 Il découle des points précédents que si le PDV appartient bien à la problématique générale des discours représentés, il le fait selon des modalités spécifiques, et selon un effacement énonciatif particulièrement fort, en contexte hétérodiégétique, du moins. Mais cela ne signifie pas que la problématique de l’effacement énonciatif soit réservée au PDV. Examinons rapidement ces deux points.
20 On a vu en 2. que les marques des perceptions représentées portent plutôt sur la référenciation de la perception qu’elles n’indiquent directement la source énonciative de la perception. C’est pourquoi nous sommes, avec le PDV, confronté à un phénomène d’effacement énonciatif. De quoi s’agit-il ? On dira qu’il y a effacement énonciatif, dans le cadre du PDV lorsque :
- en contexte passé, les marques du centre déictique sont absentes (en bref lorsque la subjectivité s’exprime non pas par le JE/ICI/MAINTENANT, mais, par le biais du IL/ALORS/LA-BAS (Banfield, 1995)
- le sujet de la perception n’est pas explicite ;
- le procès de perception est sous-entendu ;
- et que la valeur énonciative des perceptions ne repose que sur le discordanciel énonciatif marqué par l’opposition premier/deuxième plans et/ou sur le caractère subjectivant de la référenciation de la perception.
On notera que ces critères posent des questions différentes, à deux niveaux distincts :
- 1°, la question du statut énonciatif d’un énoncé narratif, descriptif, considéré comme énoncé délocuté renvoyant à la subjectivité d’un énonciateur e2, en l’absence des marques traditionnelles du marquage du rapport (subordination, transformations de la personne, du « temps », des déictiques spatio-temporels)
- 2°, la question de la nature de l’effacement : effacement de l’énonciation de e2 et / ou effacement du rapport de E1 ?
Autant dire, sur la base des analyses de la première section, que cet effacement énonciatif est particulièrement redoutable quand on relève des indications lacunaires ou contradictoires en ce qui concerne la question de l’ancrage énonciatif, et davantage encore lorsque l’interprétation hésite sur le support modal à l’origine d’une référenciation en l’absence d’ancrage explicite. Selon que les critères précédents soient cumulés ou non, et relèvent tantôt de l’ancrage énonciatif, tantôt du support modal, le phénomène d’effacement est plus ou moins fort, y compris dans les PDV, même si, d’une manière générale, l’effacement énonciatif est plus fort avec le PDV en général que dans les DR traditionnels.
21 Ainsi, en [10], les fragments entre crochets sont attribués au PDV de Milan, même en l’absence de verbe de pensée ou de parole, du fait du débrayage énonciatif et de la présence des paramètres linguistiques du PDV analysés précédemment :
suite n’actualise pas le sujet percevant (X) et / ou fait l’économie du verbe de perception (et / ou de procès mental), comme en [11] :
Milan souleva le drap et toucha l’épaule nue.
Roberte cessa de ronfler. Elle s’agita mais ne se réveilla pas. Maintenant elle lui tournait le dos.(Vailland, Les mauvais coups, Livre de poche : 5).
suite.
22 L’effacement énonciatif peut donc connaître des degrés, et il est maximal si toutes les conditions précédentes sont réunies. On notera qu’avec les perceptions représentées, qui se donnent comme des perceptions objectives, indépendamment de la médiation de l’énonciateur ou du locuteur, l’effacement énonciatif peut viser à la fois l’énonciateur-personnage, et le locuteur-narrateur, comme c’est le cas avec la perception stéréotypée d’un objet que le texte rapporte sans que le narrateur ne manifeste de distance explicite envers ladite stéréotypie, comme dans l’exemple suivant :
suite des PDV[32] [32] Il va de soi que cet effacement énonciatif, caractéristique...
suite.
4 - La dimension interprétative des verba sentiendi
23 L’appartenance des perceptions représentées au DR repose non seulement sur la représentation discursive des perceptions, elle s’appuie en amont sur un marquage linguistique de nature sémantique (4.1) et syntaxique (4.2).
4.1 - Parentés sémantiques des verba sentiendi avec les autres verbes de procès mental
24 On constate que les verbes de perception sont souvent associés à des procès mentaux, et que ces verbes perceptifs sont plus ou moins intentionnels, ayant une dimension cognitive variable, selon leur sémantisme (cf. les verbes de perception expériencielle, inférentielle ou représentationnelle[33] [33] Cf. Benzakour (1990) pour l’analyse des verbes de...
suite) et selon leur construction : ainsi, voir si ou voir que indiquent une intentionnalité et un savoir supérieurs que voir (Schnedecker 1997). Il en résulte que la représentation des perceptions dans le deuxième plan (telle qu’elle a été brièvement présentée en 2.) ne fait qu’accroître la valeur de procès mental intrinsèquement associée aux perceptions. C’est pourquoi les verbes de perceptions sont à plusieurs titres concernés par la problématique du DR.
25 Weinrich est le seul, à notre connaissance, à intégrer explicitement les perceptions aux « opinions rapportées » (OR), dans sa Grammaire textuelle du français. En vertu du fait que le discours rapporté est loin de se limiter aux seules paroles, voire aux pensées, Weinrich (1989 : 564) signale que les OR fonctionnent avec[34] [34] C’est-à-dire des verbes ayant une importance...
suite les verba dicendi, verba putandi, verba sentiendi, et les verbes de structuration[35] [35] À ces quatre classes de verbes, Weinrich rajoute...
suite. Weinrich précise que
Il y a une réelle proximité de fonctionnement entre verba dicendi, sentiendi, putandi, et verbes de structuration, comme le montre le tableau n° 1 : en effet, les paraphrases [13a] à [13e] sont globalement équivalentes à la dimension interprétative sous-jacente à l’original, en [13]. Cela confirme que le même énoncé est compatible avec tous ces verbes, et donc leur parenté, à savoir de fonctionner en contexte interprétatif (cf. Reboul 2000). Ainsi, le tableau n°1 tente-t-il d’expliciter ce qui était implicite chez Weinrich :
| [13] | M. Darbédat entendit Pierre chanter dans la chambre voisine. C’était à peine un chant, du reste ; plutôt une sorte de récitatif aigu et précipité. (Sartre, La chambre, in Le mur, Gallimard, Folio : 58) |
| [13a] | avec verbum dicendi : M. Darbédat entendit Pierre chanter dans la chambre voisine. Il déclara que c’était à peine un chant, du reste ; plutôt une sorte de récitatif aigu et précipité. |
| [13b] | avec verbum sentiendi[36] [36] Dès que le verbum sentiendi est construit avec que,... suite : M. Darbédat entendit que Pierre chantait dans la chambre voisine : c’était à peine un chant, du reste ; plutôt une sorte de récitatif aigu et précipité. |
| [13c] | M. Darbédat entendit Pierre chanter dans la chambre voisine. Il écouta plus attentivement. C’était à peine un chant, du reste ; plutôt une sorte de récitatif aigu et précipité. |
| [13d] | avec verbum putandi : M. Darbédat entendit Pierre chanter dans la chambre voisine. Il jugea que c’était à peine un chant, du reste ; plutôt une sorte de récitatif aigu et précipité. |
| [13e] | avec verbe de structuration : M. Darbédat entendit Pierre chanter dans la chambre voisine. Il reconnut que c’était à peine un chant, du reste ; plutôt une sorte de récitatif aigu et précipité. |
4.2 - Transitivité syntaxique des verba sentiendi
26 En effet, la relation méronomique peut opérer en l’absence de la subordination qui caractérise le DI, ou en faisant l’économie d’une typographie idoine, dans les cas de parataxe, tels les deux points, avec le DD. D’une manière générale, dès que l’objet direct d’un verbum sentiendi fait l’objet d’une prédication seconde, dans la même phrase, la représentation de la perception équivaut à un procès mental accompagnant ou suivant la perception. Ce phénomène opère avec la subordination ([10a]) :
27 Un argument supplémentaire en faveur de l’appartenance du PDV au DR repose par conséquent sur la similitude du rôle syntaxique joué par les propositions contenant des perceptions représentées ou des DR. Dans les deux cas, on peut parler de transitivité du PDV et du DR. Certes, selon la tradition, seul le DI relève de la subordination, tandis que le DD est parataxique. Certes encore, nombre de PDV suivent ce fonctionnement parataxique du DD, puisque la représentation des perceptions est le plus souvent réalisée dans des propositions qui ne sont pas sous la rection d’un subordonnant (c’est ce qui explique qu’on étudie ici ensemble DD et PDV sous l’angle de la transitivité), comme le montrent [7], [8] et [10]. Mais malgré la parataxe, la relation anaphorique méronomique plaide en faveur d’une certaine transitivité[37] [37] Transitivité qui, au demeurant, ne fait aucun problème...
suite.
28 Rosier a donc raison de relativiser l’opposition [DI/DD :: subordination/parataxe] en notant qu’avec le DD, il y a malgré tout « subordination d’un certain type » (Rosier 1995 : 59[38] [38] Rosier (1995). ...
suite), puisque le DD, tout en étant juxtaposé à la proposition qui contient le verbe introducteur, joue à son égard le rôle de complément essentiel. Authier-Revuz pense de même en notant que le discours cité a la fonction de COD du verbe introducteur (Authier-Revuz, 1992 : 40).
29 Selon Tuomarla (2000 : 135s), cette analyse serait contredite dès qu’on ne fait plus référence à des verbes introducteurs du type dire, demander, qui sont transitifs : mais, avec bien des verbes secondaires[39] [39] D’après Fónagy (1986 : 264-266), les...
suite, ce ne serait plus le cas. Or les exemples qu’elle allègue n’infirment en rien cette transitivité du DD :
30 Cette discussion sur la transitivité du DD est très significative, et riche d’enseignements pour les rapports entre PDV et DR : on constate que l’analyse du DD est complexifiée dès qu’on sort des exemples des grammaires focalisant sur les formes génériques en dire[40] [40] C’est un truisme de remarquer la pauvreté...
suite. La complexification opère d’une part par l’intégration dans l’analyse des nombreux verbes attributifs du dire, et d’autre part lorsque l’on intègre (et pas seulement à la marge) la question des verbes de pensée. Le résultat plaide évidemment pour un continuum des formes, puisque bien des verbes introducteurs secondaires, jugés autrefois réservés au DIL, peuvent introduire un DD, surtout lorsqu’ils fonctionnent en incise (Tuomarla 2000 : 137s). Ce continuum doit être étendu aux relations paroles+pensées+perceptions représentées, comme le montrent les parentés sémantiques et syntactico-sémantiques entre verba sentiendi et les autres verbes introducteurs du DR, notamment les similitudes de la fonction de complément d’objet direct du PDV et du DD face aux verbes introducteurs du DR.
31 Par conséquent, lorsque le PDV est sous la rection d’un verbe de perception et d’une conjonction de subordination, alors le PDV s’apparente au DI, sous l’angle de la subordination :
suite, en [20] ou du DDL en [21] :
suite), selon un continuum, depuis les formes les plus diégétiques jusqu’aux formes les plus mimétiques, selon l’expression d’une conscience et d’une perception la moins réflexive, jusqu’à l’expression de la réflexivité et de l’intentionnalité la plus grande[43] [43] Il va de soi que ce continuum renvoie à des représentations...
suite :
| [22] | sommaire diégétique ([discours narrativisé de Genette] mention de l’acte verbal sans en spécifier le contenu) : Marcel parla à sa mère pendant une heure. |
| [23] | perception narrativisée : Guillou eut froid. Une ortie brûla son mollet. (Mauriac, Le Sagouin, Livre de poche, 1951 : 97) |
| [24] | sommaire moins purement diégétique (mention de l’acte verbal avec spécification du contenu) : Marcel informa sa mère de sa décision d’épouser Albertine. |
| [25] | perception narrativisée moins purement diégétique : La vieille baronne se redressa, considéra sa bru de bas en haut et sans rien répondre, sans une parole pour Guillou, quitta la cuisine. (Mauriac, Le Sagouin, Livre de poche, 1951 : 135) |
| [26] | paraphrase indirecte du contenu (discours indirect régi) : Marcel déclara à sa mère qu’il voulait épouser Albertine. |
| [27] | perception indirecte régie : Il s’aperçut que l’enfant, arrivé à la fin du chapitre, s’était arrêté. (Mauriac, Le Sagouin, Livre de poche, 1951 : 116) |
| [28] | discours indirect (régi) partiellement mimétique : Marcel déclara à sa mère qu’il voulait épouser cette petite garce d’Albertine. |
| [29] | perception indirecte régie partiellement mimétique : Il commença à voir que la montagne de Sainte-Victoire ressemblait à un immense voilier couvert de toile. Mais il garda l’image pour lui. (Giono, Angélo, Gallimard, Folio : 145) |
| [30] | discours indirect libre : Marcel alla se confier à sa mère : il fallait absolument qu’il épousât Albertine. |
| [13] | perception indirecte libre : M. Darbédat entendit Pierre chanter dans la chambre voisine. C’était à peine un chant, du reste ; plutôt une sorte de récitatif aigu et précipité. (Sartre, La chambre, in Le mur, Gallimard, Folio : 58) |
| [31] | discours direct : Marcel dit à sa mère : « il faut absolument que j’épouse Albertine ». |
| [13f] | */ ? perception « directe », intégrée dans un discours direct : M. Darbédat entendit Pierre chanter dans la chambre voisine : « c’est à peine un chant, du reste, plutôt une sorte de récitatif aigu et précipité, se dit-il ». |
| [13g] | */ ? Perception « directe », intégrée dans un discours direct libre : M. Darbédat entendit Pierre chanter dans la chambre voisine ; c’est à peine un chant, du reste, je trouve que c’est plutôt une sorte de récitatif aigu et précipité. |
| [33] | discours direct libre : Marcel va trouver sa mère. Il faut absolument que j’épouse Albertine. |
| [34] | perception directe libre (PDV avec perception directe libre en italiques, PDV avec DIL entre crochets[44] [44] La frontière entre PDV et DIL n’est pas toujours... suite) : ?[D’abord, il se plante dans les rues méphitiques d’Aubervilliers]. [À cette heure tardive, pas un pèlerin pour lui indiquer la route]. Il stoppe la Mob au pied de l’unique réverbère que les mouflets du coin n’ont pas dégommé au lance-pierres, retire son casque protecteur, fouille de ses doigts gourds dans l’épaisseur de sa canadienne, en tire un plan Paris-Banlieue, le feuillette, les yeux plissés pour mieux distinguer les caractères minuscules dans la lumière jaunasse. Il se trouve dans une banale avenue Jean Jaurès. [On l’attend dans une non moins conventionnelle rue de l’Entrepôt, pour une réunion importante dont on n’a pas voulu lui donner l’objet par téléphone. Mystère et malabar. Ah, voilà, il n’en est pas si loin après tout ; deuxième à gauche et troisième à droite]. Il range le plan dans l’épaisseur ouatée, rajuste son hémisphère plastique, lance le moteur de sa machine et s’enfile deux sens interdits avant de parvenir au but. Une voie totalement hors du temps et de l’espace, bordée d’interminables murs aveugles, et où même les voitures en stationnement semblent abandonnées depuis des siècles. Il roule jusqu’à un portail grand ouvert, au fond duquel on voit de la lumière. Dans la cour, il plante la Mob contre un mur, assujettit l’antivol, [on ne sait jamais], et, casque au creux du bras, frappe à une petite porte métallique sur laquelle s’écaille l’inscription « entrée du personnel ». Des exclamations retentissent à l’intérieur, enfin, c’est pas trop tôt, il a fait un détour par Marseille, et la porte s’ouvre sur un Jojo hirsute et hilare, verre en main. – Salut, Pécu. Ça fait un moment qu’on t’attend, mon salaud. (J.C. Lebrun, Loubard et Pécuchet, Gallimard, 1996 : 9s) |
| PÔLE DE LA PERCEPTION/CONSCIENCE RÉFLEXIVES, REPRÉSENTÉES |
suite et le PDV représenté de [34]. Mais l’essentiel n’est pas là : il réside à nos yeux dans l’existence d’un continuum depuis les formes pré-réflexives jusqu’aux formes les plus réflexives, dans une approche attentive à suivre les surgissements de la pensée et du dire comme réponse aux sollicitations de l’extérieur, cet extérieur pouvant endosser les formes variées des perceptions, des inférences ou des dires d’autrui.
Ces relations entre perception, pensée et discours d’autrui renvoient aux phénomènes de pré-verbalisation ou de sous-verbalisation de l’expérience (à l’instar de la sous-conversation chez Sarraute), ou de post-verbalisation de l’expérience : sorte de pensée et de parole pré-réflexive, dont on trouve des représentations chez Proust, Musil, Broch, pour ne citer que des grands noms, mais qui paraissent au cœur des mécanismes cognitifs les plus généraux : je pense ici aux travaux philosophiques sur la perception chez Berkeley, Russell, Merleau-Ponty, et aux recherches actuelles dans le domaine des sciences cognitives, notamment à travers deux ouvrages de Damasio (1994, 1999). Les analyses neurologiques et psychologiques de ce dernier montrent un intéressant processus de construction des faits psychiques, depuis les expériences physiques du corps, jusqu’aux représentations théoriques dont elles sont l’objet, autour des relations entre proto-soi, soi central de la conscience noyau et soi-autobiographique de la conscience étendue. Damasio démontre en effet que l’émotion, le sentir, la conscience sont en étroit rapport avec le corps : le fait de « sentir » des sentiments, par exemple, augmente la portée des émotions en facilitant la planification de nouvelles réponses adaptatives taillées sur mesure. De même que Leroi-Gourhan (1964, 1965) ne cessait de nous rappeler que l’homme à appris à penser par les pieds, en accédant à la station debout, ce qui favorisa le développement du cortex, libéra la main et permit la création des outils, en un processus d’hominisation interrompu, de même la conscience provient chez Damasio d’une dynamique externe/interne, depuis les signaux des viscères lorsque l’homme est en interaction avec les objets, jusqu’aux analyses de ces signaux, à la construction du sentiment, de la conscience. Comme l’a théorisé Comte-Sponville (1988 : 304-305, 1994 : 225s), c’est toujours cette dialectique matérialiste du primat et des primautés qui est à l’œuvre : primat des pieds, des viscères, de l’économique, de la langue et primauté des processus réflexifs ou interprétatifs, dans une dialectique où la parole (y compris la parole intérieure) vient de l’extérieur, et où, selon la magnifique formule de Bergounioux, « le for est produit par le forain » (Bergounioux, 2001) : on mesure à cette aune l’intérêt des analyses sémantiques et syntaxiques croisées entre verba sentiendi, verba dicendi et verba putandi notamment.
Conclusion prospective
32 Ainsi, il semble qu’il faille amender[46] [46] Amender, et non remplacer : car il est important...
suite la définition de Rosier (1999 : 125) en insistant sur le fait que l’autre n’est pas seulement un locuteur différent, mais encore soi-même, et surtout en mettant en avant l’importance de la problématique de la (pré)réflexivité : le DR sert non seulement à se citer, mais encore à représenter des niveaux d’appréhension des phénomènes (cf. la problématique des sources évidentielles), dans des espaces mentaux différents.
33 D’où l’essai[47] [47] Il s’agit bien d’un essai, avec toutes les...
suite d’amendement suivant :
- le discours représenté est la mise en re-présentation d’espaces énonciatifs distincts et hiérarchisés par le locuteur citant. Ces espaces énonciatifs peuvent provenir
• de locuteurs différents (l1 et l2), définis ou indéfinis ;
• de points de vue distincts d’un seul locuteur (L1 représente des propos de E1, e2) ;
• d’un énonciateur à l’origine d’un point de vue, sans être représenté dans le DR comme locuteur (L1 représente le point de vue de e2).
Cette mise en re-présentation est sémantiquement et syntaxiquement variable :
• selon la nature des phénomènes représentés, parole et/ou pensée et/ou perception ;
• selon la nature du lien entre le discours citant et le discours cité ;
• selon la nature de la représentation du « discours » cité : comme discours de L2 ou comme point de vue de e2, sans que ce dernier n’ait été représenté comme locuteur de son point de vue ;
• selon les formes de prise de distance envers telle ou telle manière de dire et/ou de penser et/ou de percevoir : distance temporelle, épistémique (perception, inférences, dire d’autrui), axiologique, etc.
Reste à préciser, à partir de l’analyse de ces formes pré-réflexives, ce qu’on entend par DR. Si l’usage a longtemps hésité entre style et discours, on ne parle plus guère aujourd’hui que de style indirect libre, dans la mesure où l’effacement énonciatif est tel que certains répugnent à parler de discours indirect libre. Quoi qu’il en soit, style ou discours, les deux termes signifient que le DR échappe au cadre de la grammaire stricto sensu et déborde du cadre linguistico-discursif vers la rhétorique ou la stylistique (au sens premier du terme chez Bally comme l’inscription du sujet parlant dans son discours, en l’occurrence, à travers les mécanismes énonciatifs au cœur du rapport des dires d’autrui). En ce sens, le discours renvoie bien aux énonciations différentes qui s’imbriquent et se hiérarchisent dans le DR.
34 Certes, ce terme de discours n’est qu’une approximation très peu satisfaisante, tant par rapport au concept de parole (vs langue) que par rapport au caractère multiforme des paroles, des pensées et des perceptions représentées. Il est clair que ce qui est rapporté déborde du cadre des paroles : mais malgré ces inconvénients, on ne saurait ignorer le fait que ce sont massivement des paroles qui sont rapportées (ainsi que le rappellent opportunément les analyses quantitatives de Vincent et Dubois 1997) et que le verbe
suite)
Va donc pour discours, donc, avec toutes les réserves d’usage (et de mention) qui s’imposent… Si, dans l’expression « discours rapporté », le terme de « discours » paraît devoir être conservé, parce qu’il ne s’en présente pas de meilleur, en revanche celui de « rapporté » est nettement problématique, parce que le DR ne rapporte pas toujours des propos déjà formulés.
35 D’où la notion alternative de représentation. Dans La construction textuelle du point de vue, cette notion était commentée ainsi :
suite, les perceptions et/ou les pensées représentées étant mises en relief par rapport à la trame événementielle. Il s’agit d’autre part d’une «RE-PRÉSENTATION» en ceci que le texte re-présente les perceptions, par le biais de l’IMP : en effet, ces perceptions, qui appartiennent au passé, sont présentifiées, présentées comme «quasi-présentes», selon la formule de Ricœur.(Rabatel, 1998 : 24)
Plus fondamentalement, ce qui est en cause avec la notion de représentation renvoie à la scénographie énonciative au cœur du DR : même si cette expression a le défaut d’être (comme celle de discours rapporté) passible d’une lecture mimétique, elle est à tout prendre moins plate[50] [50] D’où les tentatives de redénomination...
suite que celle de rapport, dans la mesure où elle laisse mieux entendre les calculs pragmatiques du locuteur/énonciateur du discours citant pour rendre compte des dires et/ou des pensées et/ou des perceptions d’autrui selon l’usage qu’il en a dans le hic et nunc de son énonciation. Certes, cette dimension n’est pas ignorée des tenants du « discours rapporté », mais ils la considèrent comme seconde, relativement aux mécanismes de transposition (des personnes, temps, des déictiques temporels et spatiaux) qui découlent du rapport par L1 des dires de l2. On comprend que, pour nous, la notion de représentation, tout en intégrant la question des transpositions, met en avant l’importance des calculs énonciatifs, à même de rendre compte de bien des « dysfonctionnements » qui sont le pain quotidien des analystes du DR.
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Notes
[ *] IUFM de Lyon, ICAR, Université de Lyon 2/ CNRS, FRE 2690, 16 rue Auguste Comte, F 69002 Lyon – Tél./Fax : 04 78 37 64 93 – at. rrrabatel@ wanadoo. fr
[ 1] Joly (1987 : 11-13).
[ 2] Dont les travaux ont fleuri dans un contexte structuraliste profondément influencé par la psychanalyse (Lacan 1966, notamment) ou l’analyse des discours.
[ 3] Cf. la définition proposée par Rosier : « Le discours rapporté est la mise en rapport de discours dont l’un crée un espace énonciatif particulier tandis que l’autre est mis à distance et attribué à une autre source, de manière univoque ou non » (Rosier 1999 : 125). Cf. encore celle qu’elle propose dans sa conclusion : « La définition du discours rapporté selon un principe sémantique de rapport entre soi et l’autre a trouvé sa traduction linguistique dans la personne grammaticale, symbole du passage énonciatif du dire l’autre vers le dire soi » (Rosier, 1999 : 299). Ces définitions sont centrées sur un rapport entre soi et l’autre qui passe par des paroles, et des locuteurs différents. Notre approche, sans rejeter ces analyses, qui forment bien évidemment le cœur du phénomène du DR, vont jusqu’à inclure dans le rapport de soi à l’autre les postures énonciatives : dans ce cas, ce qui est rapporté/représenté concerne des énonciateurs différents (renvoyant à des locuteurs différents, comme le dit Rosier) voire des énonciations distinctes d’un même locuteur qui prend ses distances envers telle ou telle manière de voir, penser, dire…
[ 4] Cf. encore, pour une approche herméneutique de la question, Soi-même comme un autre, de P. Ricœur. Sans entrer ici dans une discussion détaillée des thèses de Ricœur, on dira qu’en insistant sur cette conception de soi(-même) comme un autre, on partage la thèse du primat de la médiation réflexive sur la position immédiate du sujet, qui se marque à travers le pronom réfléchi de la troisième personne. On partage également la distinction entre le même comme idem (identité-mêmeté, caractère, permanence dans le temps), ou comme ipse (maintien de soi par ipséité, indépendant de la perpétuation du même, soi-même étant appréhendé comme semblable à un autre, en tant que autre), distinction qui est au cœur de la conception du récit comme manière de résoudre la question du devenir humain et de répondre à la force dissolvante du temps par la construction d’une identité narrative complexe, faite du même et de l’autre (Ricœur, 1990 : 168-169, 195-198). Cette distinction est très productive, y compris sur le plan éthique, politique ou ontologique : mais ceci est une autre histoire… (Ricœur, 1990 : septième et neuvième études). Il nous semble que, ramenée à notre propos, cette dialectique de la mêmeté et de l’ipséité est susceptible d’ouvrir de vastes horizons à l’analyse énonciative.
[ 5] Sur ces questions, cf. Rabatel (2001b : 236), Rabatel (2001d : 88-93) et Damasio (1994), (1999) sur les relations entre perceptions du proto-soi et pensées du soi.
[ 6] Cf. Vincent et Dubois (1997 : 122-123, 132-133).
[ 7] « Dès les origines antiques, la réflexion sur le discours rapporté n’est pas grammaticale : elle touche à la fois à la rhétorique et aux figures de style d’une part, à l’autorité et à la citation d’autre part » (Rosier, 1999 : 25).
[ 8] Telle qu’elle est développée dans Bergounioux (2001).
[ 9] DR : discours rapporté ; DD : discours direct ; DDL : discours direct libre ; DI : discours indirect ; DIL : discours indirect libre ; DN : discours narrativisé (ou P-R : psycho-récit) ; MI : monologue intérieur ; PDV : point de vue ; RNA : compte-rendu narratif d’une action.
[ 10] Cf. Vion (2001), Philippe (2002), ainsi que Rabatel (2002a), (2003g) ; cf. également Charaudeau et Maingueneau (2002 : 226).
[ 11] Une exception notable, Weinrich (1989). Certes, on n’a garde d’omettre ici le très stimulant ouvrage de Franckel et Lebaud (1990) consacré aux verbes de perception, sentiment et connaissance : mais l’analyse n’aborde pas la question du discours rapporté. En revanche, elle apporte beaucoup d’eau à notre moulin, relativement aux proximités syntaxiques et sémantiques de certains verbes de perception, de sentiment (de pensée) et de connaissance, ou encore à propos des degrés d’intentionnalité de la perception (et donc aussi des degrés de savoir corrélé à ladite perception) : cf. Franckel et Lebaud (1990 : 26-28, 38-40, 55-57, 100, notamment, ainsi que 195-200, 231s). Au surplus, leur ouvrage apporte de l’eau au moulin de la disjonction locuteur/énonciateur en insistant sur le fait que le repère (ou le site, ou l’ancrage) énonciatif ne va pas toujours de pair avec le support modal à l’origine des qualifications, modalisations, évaluations, susceptibles de renvoyer à un énonciateur distinct du locuteur : cf. infra, note 16.
[ 12] On considère que par défaut, dès lors que le locuteur ne marque pas de distance (formes de modalisation du dire et/ou du dit, intonation, mimiques faciales, gestes para-verbaux à l’oral, guillemets, italiques ou autres signes à l’écrit), il adhère au contenu propositionnel énoncé. En contexte interactionnel, ces signaux sont en principe interprétés comme tels par le co-énonciateur. Dans les cas de communication différée, tels les textes littéraires, en l’absence de feed-back, c’est la règle par défaut qui prévaut seule.
[ 13] Banfield récuse une disjonction entre sujet de conscience et locuteur, ainsi que le rappelle Reboul :
Règle de l’unicité du sujet de conscience
1. Pour toute phrase au style indirect libre ou au discours direct, il y a au plus un référent, appelé le sujet de conscience, auquel tous les éléments expressifs [i.e. éléments déictiques] sont attribués. Ce qui signifie que toutes les réalisations du sujet de conscience sont coréférentielles.
2. S’il y a un je, je est coréférentiel avec le sujet de conscience. En l’absence de je, un pronom personnel à la troisième personne peut être interprété comme sujet de conscience.
3. Si la phrase est reliée de façon anaphorique au complément d’un verbe de conscience, son sujet de conscience est coréférentiel avec le sujet ou l’objet indirect de ce verbe. (Mœschler et Reboul, 1994 : 337).
Cette analyse est critiquable parce que la conception même du sujet de conscience est ambiguë : en effet, tout se passe comme si le sujet de conscience se limitait d’une part au centre déictique stricto sensu. Dans ce cadre étroit, alors les remarques de Banfield et de Reboul sur l’unicité du sujet de conscience sont évidemment acceptables. Dans le DIL, la déixis du discours cité est nécessairement transposée, le « je » du discours cité devient « tu » (ou n’importe quelle autre expression coréférentielle), pour l’interlocuteur, ou « il », pour un tiers, faute de quoi la référence serait inaccessible. Mais une chose est le marquage du centre déictique, qui renvoie bien à une personne grammaticale, ou à un locuteur, autre chose le marquage de la subjectivité, qui déborde la présence du « Je-ici-maintenant », et qui peut s’exprimer polyphoniquement dans le lexique, comme c’est le cas avec l’ironie. Dans ce cas, on voit bien que le locuteur d’un propos ironique rapporte un propos dont il se distancie : il est locuteur (L1), et il n’assume pas, en tant qu’énonciateur E1, le propos qu’il prête à un énonciateur e2. Il y a un centre déictique mais deux sujets de conscience. Reboul (2000) prend nettement ses distances avec l’analyse de Banfield, qu’elle rapportait sans distanciation claire dans Reboul (1994), notamment lorsqu’elle résumait l’analyse de Ducrot en regrettant une multiplication des êtres théoriques susceptibles de décrire l’énonciation (mais sans argumenter (Reboul 1994 : 340)). Or cette multiplication est toute relative : dans la plupart des cas, on a besoin de E1 et de e2 qui peut renvoyer à un interlocuteur identifiable, ou à l’énonciateur de la doxa ou à un énonciateur indéterminé.
[ 14] Non pertinence qui fonctionnerait tout autant si le texte remplaçait « argent » par « jambon », ou « le chat prenait l’argent » par « le voleur prenait l’argent » pourtant plus acceptables : car le problème est moins dans le mode de donation des référents de chacune des propositions que dans les conséquences tirées de l’une à l’autre : cet « abus de déduction » est bien mis en valeur par Jaubert.
[ 15] Reboul situe son analyse du DIL dans le cadre de la théorie de l’interprète (Dennett, 1990), qui considère que l’accès aux pensées n’est pas le privilège exclusif de la fiction (vs la thèse de K. Hamburger, qui l’amenait à considérer que le DIL était exclusivement réservé à la fiction littéraire). Selon Dennett, les individus, en tant qu’agents rationnels, sont dotés de croyances, de désirs et autres états mentaux, en sorte que la prédiction qu’on peut faire sur autrui repose sur la capacité à lui prêter des états mentaux, et sur la possibilité linguistique de les représenter (phénomènes qui expliquent que la fiction recourre avec prédilection au DIL). Le DIL relève du discours interprétatif (Sperber et Wilson, 1989 : 343-348) en général, et « sur une échelle qui irait de la plus à la moins grande fidélité au discours ou aux pensées représentées, il se situerait vers le pôle de la plus grande fidélité, ce qui explique tout à la fois son poids explicatif pour l’application de la stratégie de l’interprète et le rôle que lui ont souvent attribué les récits de fiction » (Reboul, 2000 : 28).
[ 16] Cf. Franckel et Lebaud (1990 : 22ss, 207-209) : ils distinguent, à propos des procès de perception, deux cas : a) cas où la prédication d’un événement perceptif est indissociable de sa qualification par le repère ; b) cas où la prédication d’un événement perceptif dissocie la situation de la notion (opération symbolisée QNT, pour délimitation quantitative) dans l’espace et le temps de la spécification de la notion (opération symbolisée par QLT, pour délimitation qualitative). Le cas b) revient à dire que le repère (ou encore le site, ou l’ancrage énonciatif) est disjoint du support modal.
[ 17] Convenons que L1 renvoie au locuteur premier (ou citant, rapporteur, enchâssant, etc.) et que E1 renvoie à l’énonciateur premier, lorsque L1 assume immédiatement ce qu’il énonce. Lorsque L1 cite ou rapporte ou mentionne des propos ou des points de vue d’une source énonciative distincte, avec laquelle il peut être en accord (médiat) ou en désaccord, on dira que ces propos ou points de vue cités, rapportés, enchâssés réfèrent à une instance e2. Dans le cadre de la problématique énonciative dans les récits, L1=N1 (c’est à dire le narrateur premier), et chaque fois que L1 / N1 assume ses propos, on est face à un syncrétisme L1 / N1 / E1. Je reviendrai plus loin sur ces schématisations. Je mentionne d’emblée le caractère problématique, voire quasiment aporétique (en première approximation du moins) de l’existence de L1 / N1 / E1, dans les cas, très fréquents, de narration anonyme.
[ 18] C’est la conjonction de la disjonction potentielle du locuteur et de l’énonciateur, mais encore du repère et du support des qualifications et modalisations qui explique la plupart des formes intermédiaires qui font éclater la tripartition traditionnelle des formes du DR. Ce qui explique que les DI ne relèvent pas de la dérivation du DD ni ne s’analysent en termes de fidélité avec un hypothétique DD : ils relèvent d’une scénographie énonciative, oscillant entre une énonciation montrée et une énonciation rapportée, selon une progression que Combettes (1990 : 109) symbolise ainsi :
1 2 3 4 Marques de personne « Temps » du verbe Déictiques temporels et spatiaux Lexique (« niveaux » de langue/langues différentes…) traduction d’un point de vue
Le continuum qu’évoque Combettes renvoie à l’idée que les relations locuteur/ énonciateur sont plus complexes que ce qu’en laissent penser les représentations grammaticales traditionnelles du DR. Autrement dit, ce continuum n’est possible que parce qu’il repose sur des relations de conjonction, et, surtout, de disjonction locuteur / énonciateur tous azimuts.
[ 19] Il est vrai que Rivara fait un usage large (lâche, à vrai dire) de la notion de repérage (cf., dans la citation que nous reproduisons, quand il évoque « le repérage sa mère » : il s’agit en réalité d’une qualification (ou d’une identification), plus que d’un repérage, terme qui doit plutôt être réservé aux repérages déictiques et anaphoriques. Cf. encore Rivara (2000 : 144). NB : toutefois, Rivara revient plus justement sur ce point, en passant, Rivara (2000 : 161).
[ 20] Cf. Danon-Boileau (1987 : 64).
[ 21] Le premier énonciateur dont il s’agit est l’énonciateur du discours cité, antérieur au discours citant. Dans notre symbolisation, il s’agit de e2. On voit que nous ne privilégions pas une hypothétique reconstruction génétique des paroles, nous adoptons le point de vue descriptif et hiérarchique qui consiste à donner le premier rôle au discours citant, hiérarchiquement supérieur.
[ 22] Il est vrai que si [6c] est acceptable, les mêmes propositions, disposées dans un ordre différent, produiraient un effet incohérent :
[ 23] Et il a son équivalent narratologique dans le fait que y compris (on est même tenté de dire : surtout) lorsque le récit développe le PDV d’un personnage, il construit dans le même temps le PDV du narrateur sur le personnage et sur le PDV du personnage. Cf. Rabatel (2000c, 2001a).
[ 24] « Classe » complexe, elle-même reposant sur un continuum, depuis les formes les plus embryonnaires du DDL jusqu’aux formes (plus ou moins, ici encore) développées du monologue intérieur : sur ce point, cf. Rosier (1999 : 271-297) et Rabatel (2001e).
[ 25] C’est le titre, on s’en souvient, d’un article de Simonin-Grumbach (1984).
[ 26] Évidemment, du fait que le PDV de l’énonciateur-personnage est « rapporté » tout en étant « montré » (représenté) dans la voix du locuteur-narrateur, il est fort possible que le narrateur exprime lui aussi un PDV à l’égard de ce qu’il rapporte : ces manifestations de distance ou de consonance ont fait l’objet de plusieurs parutions : cf. Rabatel (1998 : 172-188, 2000c, 2001a). On considérera que par une tacite convention, l’état non marqué laisse entendre que le locuteur ne juge pas utile de marquer une distance ou une approbation explicites, et donc que le contenu propositionnel rapporté est fiable, ou va de soi.
[ 27] Le fait que la subjectivité de la personne de Milan s’exprime par un IL, alors qu’en principe la subjectivité relève du JE/ICI/MAINTENANT est également confirmé par les valeurs subjectives exprimées par le mode de donation des référents : ainsi l’origine subjective du PDV signifie-t-elle deux choses bien différentes : d’une part, qu’il y a une origine énonciative spécifique (un centre déictique) : c’est Milan qui perçoit, et le narrateur ne fait que rapporter cette perception ; d’autre part, cette perception est saturée de subjectivèmes (mais on sait que la perception de Milan pourrait comporter moins de subjectivèmes, voire tendre vers une certaine objectivité, sans cesser pour autant d’être la perception de Milan). Ainsi, le PDV représenté repose sur l’expression de perceptions expansées, commentées, qui sont, de ce fait, plus ou moins chargées de procès mentaux. En ce sens, le PDV de [7] intrique moins de pensées et de perceptions que [8] : mais il n’en reste pas moins que du fait du discordanciel énonciatif, [7] doit être interprété à la fois comme une perception « objective » des bâtiments (soumise à un jugement de vériconditionnalité) et comme un ensemble de traces trahissant la subjectivité de l’énonciateur : même si la perception de Chauvieux est moins intentionnelle et moins analytique que celle de Milan, elle reste néanmoins saturée de subjectivèmes : « étroites », « chétives », « vives et austères », « vastes », « vitreux », « étouffé et profond ».
[ 28] Les analyses précédentes portent sur des récits hétérodiégétiques, mais les fondements énonciatifs sur lesquels elles reposent sont également pertinents pour des récits à la première personne : la disjonction locuteur/énonciateur fonctionne tout aussi bien à l’égard des personnages qu’envers le narrateur, selon qu’on distingue je-narré et je-narrant :
[ 29] Cf. Rabatel (1998 : 55-59). P correspond à la (ou aux) proposition(s) dans laquelle la perception est représentée.
[ 30] Cf. Rabatel (1998 : 62-78), pour les inférences sur l’énonciateur et pour le remplacement du verbum sentiendi par un verbe de mouvement, et Rabatel (2000d: 57-65), pour la double mimésis.
[ 31] Pour une analyse plus détaillée de ces effets argumentatifs indirects, cf. Rabatel (2000a, 2000d, 2001d et 2003c, 2003f).
[ 32] Il va de soi que cet effacement énonciatif, caractéristique des PDV représentés en contexte hétérodiégétique, ne leur est pas propre : le on-dit, la rumeur, le DIL, et, en réalité, nombre de formes du DR peuvent fort bien s’accommoder de l’effacement énonciatif. Faute de place, on n’abordera pas ici cette question, reprise dans Rabatel (2003a). On se bornera à évoquer le cas du DD, a priori peu concerné par cette problématique. Ce dernier est loin d’être toujours marqué par la structure conventionnelle [dire : « … »]. Rosier (1999 : 208s) en liste 16 variations différentes, uniquement centrées autour du verbum dicendi, et des signes typographiques ; à quoi s’ajoutent les variations avec lexème introducteur, avec marqueurs de littéralité (cf. dixit, sic), les traces de DD dans le récit du narrateur (= « vocifération », i.e. la mention de traits idiolectaux, sociolectaux, etc. ou la caractérisation d’habitus du locuteur cité), le DD avec que, ou avec verbes de mouvement, autrement appelées zero quotatives (Rosier 1999 : 210-221). Le nombre de ces tournures serait accru si l’on prenait en compte les spécificités du marquage de l’oral : ainsi que Blanche-Benveniste le remarquait (1997 : 109s), à l’oral, on sait qu’il y a parole, sans qu’on puisse savoir qui parle : on retrouve là la problématique des zero quotatives analysée par Mathis et Yule (1994), c’est-à-dire l’existence de discours direct sans mention de verbe de parole, et/ou sans caractérisation explicite de la source énonciative, l’attribution des paroles dépendant de la structure de l’échange conversationnel.
[ 33] Cf. Benzakour (1990) pour l’analyse des verbes de perception expérientielle (« je vois Pierre qui arrive »), des verbes dénotant une activité perceptive intentionnelle, inférentielle (« je vois que son état empire ») ou représentationnelle (imaginative) (« je vois mal Pierre réussir ce concours ») : dans tous les cas, la perception est plus ou moins intriquée aux procès mentaux. Nous ne développons pas ce point, abordé dans Rabatel (1998 : 19-21).
[ 34] C’est-à-dire des verbes ayant une importance particulière pour la méta-communication linguistique : cf. les verbes exprimant une perception extérieure du type entendre, voir, sentir, les verbes indiquant une perception extérieure du type penser, rêver, imaginer, ou exprimant une volonté, un jugement sur une situation, tels vouloir, désirer, espérer, ou approuver, réprouver, reconnaître (Weinrich, 1989 : 468). La lecture des exemples précédents montre qu’il s’agit d’une catégorie fourre-tout. Nous ne discutons pas ce point, nous constatons seulement que l’impossibilité de définir clairement cette catégorie plaide en faveur de la notion subsumante de verbes de procès mental.
[ 35] À ces quatre classes de verbes, Weinrich rajoute tout autre signe signalant un segment de texte comme opinion rapportée : « voici sa réponse », « alors moi, tout bas : […] », « lui, à l’oreille de sa femme : […] », « puis elle sur le même ton ».
[ 36] Dès que le verbum sentiendi est construit avec que, ou si, il acquiert une intentionnalité et une dimension interprétative qui le fait s’apparenter à un verbe de structuration, selon la définition qu’en donne Weinrich. Il faudrait se livrer à des analyses étendues sur les verba sentiendi pour préciser si ce phénomène est généralisable : le phénomène se vérifie pour « entendre » vs « entendre que/si », avec « voir », vs « voir que/si » (verbes de structuration), ou encore avec « goûter » vs « goûter si » (verbe de structuration), mais il semble ne pas fonctionner avec les verbes qui ne peuvent se construire avec si, que (« toucher »), voire avec des verbes qui admettent l’une des constructions (« écouter si ») tout en restant un verbum sentiendi.
[ 37] Transitivité qui, au demeurant, ne fait aucun problème lorsque la perception représentée est sous la rection d’un subordonnant, comme en [18], [27] ou [29].
[ 38] Rosier (1995).
[ 39] D’après Fónagy (1986 : 264-266), les verbes secondaires (distincts des verbes de parole dénotant une attitude propositionnelle) dénotent un comportement non verbal : bruit humain non verbal, bruit mécanique, mimétique du visage, mouvements physiques, comportement social, stratégies conversationnelles, attitude émotive (sans impliquer un acte de parole) : cf. rire, s’extasier, saliver… Selon Fónagy (et, avant lui, Zsigmond Simonyi), l’importance croissante de ces verbes secondaires résulterait d’une évolution diachronique au cours de laquelle le verbe de parole modifié par le complément adverbial (dit en s’extasiant ‡ s’extasia) aurait été éliminé au profit du complément, qui devient ainsi marqueur de DD en l’absence du verbe primaire (Fónagy, 1986 : 269, apud Tuomarla, 2000 : 130). On notera que ces verbes secondaires sont de plus en plus nombreux surtout en incise, davantage qu’en situation introductive du DD (Kerbrat-Orecchioni, 1979 : 352, Fónagy, 1986 : 271, et Rosier, 1993 : 383). Néanmoins, même si ces verbes se construisent plus « naturellement » en incise, ils se rencontrent aussi avec le verbe avant le DD, comme l’exemple [16] avec « explose ». Ces tournures, ainsi que l’écrivent Rosier et Tuomarla, se répandent de nos jours, pas seulement dans la presse. Il est de fait que le caractère inhabituel de ces emplois est parfois souligné, à des fins parodiques, par le choix de verbes de « parole » inattendu, cf. :
[ 40] C’est un truisme de remarquer la pauvreté des verbes de parole dans les grammaires : cf. les études d’Authier et Meunier (1977 : 48) et de Peytard (1993). Il ne s’est guère produit d’amélioration significative depuis.
[ 41] Selon J. Authier (correspondance privée), alors le PDV est du DIL : c’est tout à fait possible, mais à la condition de ne pas limiter le DIL aux cas où il renvoie à des paroles ou à des pensées (avec ou sans verba dicendi ou putandi), mais de l’étendre aux verba sentiendi. Or il faut bien reconnaître que nombre de cas litigieux de DIL renvoient à des perceptions, avec ou sans verbum sentiendi, ce qui oblige à des inférences coûteuses. Si l’on maintient ici la distinction, c’est parce que l’on veut insister sur la différence entre des occurrences de DIL non problématiques avec verbe de pensée, et des occurrences plus problématiques en l’absence de verbe de pensée : dans ce cas, il faut reconstruire un mécanisme inférentiel à partir d’un mouvement et/ou d’une perception, cf. Rabatel (2003d).
[ 42] Avec des compléments pour la perception directe (exemples [13f] et [13g]) et pour la perception directe libre exemplifiée en [34].
[ 43] Il va de soi que ce continuum renvoie à des représentations discutables, conventionnelles.
[ 44] La frontière entre PDV et DIL n’est pas toujours nette : ainsi de « il se trouve dans une banale avenue Jean Jaurès », ou « une voie totalement hors du temps et de l’espace » ; celle entre ces formes de DR et le récit pas davantage, compte tenu du fait que l’interprétation peut hésiter sur la part du récit « objectif » et sur l’importance de la prise en charge de la diégèse par le point de vue du personnage focalisateur : d’où le point d’interrogation devant la première phrase, qui peut-être interprétée soit comme du récit pris en charge par le narrateur, soit comme une sous-verbalisation de l’événement par le personnage. Ces flottements ont été analysés plus particulièrement dans Rabatel (2001f).
[ 45] Rappelons que cette perception narrativisée est très proche de ce que nous avons nommé PDV raconté dans Rabatel (2000a : 209-225, 2000b : 69, 2001a : 156-8, 2001c : 158-162).
[ 46] Amender, et non remplacer : car il est important de ne pas passer par pertes et profits (et l’occurrence, par perte) la notion grammaticale du rapport, sous le prétexte de tordre le coup au mimétisme. Pour autant, il ne paraît pas inutile de mettre les points sur les i pour pouvoir rendre compte de cas de disjonctions locuteur / énonciateur, autrement dit de cas d’effacements énonciatifs qui sont loin de ne concerner que le PDV. En réalité (mais la place fait défaut pour en donner une exemplification) la plupart des formes traditionnelles du discours rapporté peuvent faire l’objet d’un effacement énonciatif plus ou moins fort par L1 (cf. Rabatel, 2003a).
[ 47] Il s’agit bien d’un essai, avec toutes les précautions d’usage.
[ 48] Cf. encore Vincent et Dubois (1997 : 81 ss).
[ 49] Nous écrivions en 1998 que cette représentation allait de pair avec l’emploi de l’IMP, qui est l’instrument privilégié de la mise en relief, dans le cadre de l’opposition fonctionnelle des plans, et nous citions Pouillon, pour qui l’IMP des romans a une signification plus spatiale que chronologique : « il nous décale de ce que nous regardons […] Il ne signifie pas que l’événement a pris fin. Au contraire, le romancier veut nous faire participer à cet événement […] L’imparfait de tant de romans ne signifie pas que l’événement est dans le futur de son personnage, mais tout simplement qu’il n’est pas son personnage, qu’il nous le montre » (Pouillon 1946 : 163). Avec le recul, cette analyse de 1998 paraît devoir être approfondie car la notion de représentation dépasse le cadre des récits, et ne se limite pas aux valeurs de l’imparfait, car elle prend un sens fondamental avec le cumul de l’usage et de la mention dans le cadre des discours représentés, tout comme avec le cumul des valeurs descriptive et interprétative : cf. Rabatel (2003b) et (2003e).
[ 50] D’où les tentatives de redénomination qui se sont succédé : discours relaté (Peytard, 1993), représenté (Roulet, 2000 : 192), ou encore les différences de dénomination du phénomène en anglais ou en allemand (Rosier, 1999 : 46ss).
Résumé
Cet article analyse dans un cadre énonciatif le phénomène du point de vue narratif (PDV), et montre que des énoncés apparemment objectifs, qui sont des sortes de « phrases sans parole » (Banfield), expriment la subjectivité d’un énonciateur (par exemple un personnage) distinct du locuteur-narrateur. Plusieurs facteurs plaident en faveur de l’appartenance du PDV au discours rapporté. Sur le plan syntaxique, le PDV partage avec le discours indirect libre des mécanismes d’effacement énonciatif ; le PDV partage avec le discours indirect les mécanismes de subordination de la perception et des pensées au procès de perception rapporté par le locuteur-narrateur citant ; le PDV partage avec le discours direct une « quasi subordination » (Rosier 1999) en fonctionnant comme complément essentiel du verbum sentiendi, dans les cas de parataxe. Sur le plan sémantique, la parenté des verba sentiendi et dicendi fait du PDV un mixte de pensées, de perceptions et de paroles qui le rapproche du DIL (en contexte narratif à la troisième personne) ou du DDL (en contexte narratif à la première personne), jouant un rôle décisif dans l’expression d’une sorte de pensée pré-réflexive. Ces phénomènes renvoient à un continuum, des formes réflexives aux formes pré-réflexives, et plaident pour une redéfinition du DR comme discours représenté plutôt que rapporté.
This article analyses in a discourse framework the phenomenon of narrative point of view, and shows that apparently objective utterances, which are kinds of « sentences without speech » (Banfield), express the subjectivity of the speaker (for example a character) as opposed to the speaker-narrator. Several factors argue in favour of narrative point of view belonging to reported speech. On a syntactic level, narrative point of view shares some utterance deletion mechanisms with free indirect speech ; with indirect speech narrative point of view shares mechanisms whereby perception and thoughts are subordinated to the process of perception reported by the quoting speaker-narrator ; narrative point of view shares with direct speech « near subordination » (Rosier 1999) by functioning as an essential complement to a verbum sentiendi, in the case of parataxis. On a semantic level, the relation between verba sentiendi and dicendi makes narrative point of view a mixture of thoughts, perceptions and speech which brings it closer to free indirect speech (in a narrative context in the third person) or free direct speech (in a narrative context in the first person), playing a decisive role in the expression of a sort of pre-reflexive thought. These phenomena relate to a continuum between reflexive and pre-reflexive forms, and argue in favour of redefining reported speech as represented speech.
PLAN DE L'ARTICLE
- 0 - Cadre théorique
- 1 - Hétérogénéités énonciatives
- 2 - La représentation des perceptions dans le point de vue représenté
- 3 - Gradualité de l’effacement énonciatif dans les points de vue représentés
- 4 - La dimension interprétative des verba sentiendi
- Conclusion prospective
POUR CITER CET ARTICLE
Alain Rabatel « Les verbes de perception en contexte d'effacement énonciatif : du point de vue représenté aux discours représentés », Travaux de linguistique 1/2003 (no46), p. 49-88.
URL : www.cairn.info/revue-travaux-de-linguistique-2003-1-page-49.htm.
DOI : 10.3917/tl.046.0049.




