2003
Travaux de linguistique
I. Articles
ARTICLE PARTITIF ET LECTURE ASSOCIATIVE : UNE ASSOCIATION DIFFICILE
[*]
Anne Theissen
[**]
L’article partitif du a donné lieu à une abondante littérature. Mais des questions restent encore en suspens. On peut notamment se demander si, à l’image des déterminants indéfinis comme un, certain, plusieurs, etc. dont l’usage anaphorique associatif a été démontré, le SN du N peut correspondre à un SN anaphorique associatif indéfini et, en tant que tel, recevoir une interprétation partitive. Nous montrerons dans ce travail que l’article partitif du, en position syntaxique de sujet, ne peut fonctionner en site associatif, parce que l’extraction supposée par l’opération de partition ne peut avoir lieu de telle sorte que c’est uniquement la lecture existentielle de du N qui se révèle accessible.
The aim of this paper is to give an answer to the question of a possible associative anaphoric use of the French partitive determiner du. We will show that du, in subject position, cannot function in an associative context, because the extraction supposed by the mereological operation is not possible. Consequently, the only interpretation we can assign to the determiner du is an existential one.
Les noms comptables, on le sait, ne connaissent guère de difficultés pour figurer en anaphore associative soit avec l’article défini – cas le plus fréquent – soit avec l’article indéfini (avec l’interprétation où
un N équivaut à
un des N
[1]) :
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Les policiers inspectèrent une voiture. Les roues étaient pleines de boue.
(Kleiber, 2001a : 9)
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|
Les policiers inspectèrent une voiture. Une roue était pleine de boue.
(Kleiber, 2001a : 16)
|
Avec les noms massifs, le problème n’est pas aussi simple : si le défini massif (le N massif) paraît approprié dans une telle configuration (cf. Charolles, 1999), il n’est pas du tout acquis qu’il en va de même pour le correspondant de l’article indéfini, à savoir l’article partitif du. Ce sera l’objet de cet article que de voir si un SN nominal comme du N peut correspondre à une anaphore associative indéfinie.
Pour aborder cette question, nous nous proposons de comparer l’emploi de l’article défini et celui de l’article partitif avec un N massif en position sujet. Une fois expliquée l’association possible entre le N massif et le défini, il s’agira de comprendre pourquoi, dans certains cas, l’emploi du défini se révèle problématique et laisse la place à l’article partitif du. Ce premier constat, quoique intéressant, est mineur. Il est en effet plus intrigant de noter que l’emploi du SN indéfini du N, en lieu et place de le N – s’il est permis – ne paraît pas correspondre à une anaphore associative indéfinie. Le fait est étonnant et peu souligné à notre connaissance jusqu’ici. On s’attendrait en effet à ce que du N en position sujet fonctionne comme une anaphore associative partitive sur le modèle des anaphores associatives indéfinies. Alors qu’en est-il exactement ?
Pour comprendre ces faits, nous procéderons en trois étapes. L’on rappellera d’abord le fonctionnement un peu particulier des anaphores associatives définies entre le corps et ses parties. L’on s’intéressera ensuite au mode opérationnel de l’anaphore associative indéfinie. Enfin, si l’on accepte que le SN indéfini du N, en position sujet, n’est pas une anaphore associative indéfinie, il faut encore montrer ce qui bloque la lecture partitive (cf. note 1), puisque, comme nous le rappellerons, les SN associatifs indéfinis représentent un cas d’interprétation partitive. Nous traiterons ces différents problèmes à travers un cas particulier, celui du nom massif sang.
1. L’anaphore associative
Rappelons pour commencer que l’emploi de l’article défini en anaphore associative (AA) dans un exemple comme [1],
| [1] |
Nous arrivâmes dans un village. L’église était située en hauteur.
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est dû à une procédure anaphorique indirecte qui permet « l’introduction d’un référent nouveau, ici, l’église, (qui) est introduit dans le discours par l’intermédiaire d’un référent déjà introduit, ici en l’occurrence celui auquel renvoie le SN le village » (Kleiber, 1993 : 36
[2]).
C’est le fonctionnement des parties du corps en site anaphorique qui nous intéresse ici. Aussi, va-t-on d’abord rappeler le fonctionnement un peu particulier des expressions anaphoriques qui dénotent une partie du corps d’une entité animée pour comprendre ensuite comment se construit la définitude d’un N massif comme sang à partir d’un N comptable antécédent qui est ici l’individu concerné.
Pour ce faire nous nous appuierons sur deux principes ou deux conditions : la condition d’aliénation et le principe de congruence ontologique (cf. Kleiber, 1999, 2001a).
La condition d’aliénation a trait à la constitution de l’occurrence anaphorique. Ainsi, si on compare les exemples [2] et [3],
| [2] |
Il s’abrita sous un vieux tilleul. Le tronc était tout craquelé.
|
| [3] |
Il s’abrita sous un vieux tilleul. Le tronc du tilleul était tout craquelé.
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la description complète en [3], via le syntagme prépositionnel, pose l’entité tronc comme dépendante du SN défini prépositionnel alors que la description incomplète, sous la forme le N, présente cette même entité comme sémantiquement autonome. Ce qui signifie que « même si pragmatiquement, il reste dépendant, en ce qui concerne son interprétation référentielle, de la mention antérieure d’un autre individu, la forme Le N lui confère iconiquement la liberté. Par opposition à l’individu d’une description définie complète correspondante, celui d’une description définie simple le N en AA apparaît comme déjà délimité, isolé ou détaché. Il est en quelque sorte aliéné » (Kleiber, 1999 : 85). De sorte que la condition d’aliénation revient à stipuler que « le référent d’une anaphore associative doit être présenté ou donné comme aliéné par rapport au référent de l’antécédent » (Kleiber, 1999 : 85).
Et cette condition d’aliénation est subordonnée
au principe de congruence ontologique : le bon déroulement d’une AA suppose que l’antécédent et l’expression anaphorique soient du même type ontologique. Le point important étant en effet que « l’aliénation qui sert de modèle à l’aliénation pensée ou imaginaire
[3] exigée par l’AA est celle de la perception visuelle. Le système visuel permet d’isoler ou de détacher un élément sur une situation ou un objet sans que l’élément ainsi aliéné cesse pour autant de faire partie de la situation de l’objet. Or, ce modèle perceptuel ne peut aliéner que des éléments du même type ontologique que l’ensemble sur lequel ils sont isolés » (Kleiber, 1999 : 88). Ce qui explique d’une part, qu’une anaphore entre
voiture et
roue circule sans accident, puisque les deux entités se définissent d’un point de vue ontologique en termes de
matière et de
forme et, d’autre part, que le chemin associatif pour les propriétés et les événements est inopérant. La couleur ou la course de la voiture n’ayant en effet ni matière ni forme, leur formule ontologique diffère de l’expression source. Partant, si l’on peut isoler la roue par rapport à l’antécédent
voiture, la même opération s’avère évidemment difficile pour la couleur ou la course.
1.1. Condition d’aliénation et principe de congruence : application aux corps et à ses parties
Les noms concrets comptables se définissent, en termes de traits basiques, comme forme et matière. Les noms désignant des animés, on le sait, ajoutent à ces deux ingrédients l’intentionnalité ou le caractère animé. Et cette configuration ontologique explique que si l’on entend donner à une partie du corps le statut de sujet de prédication sous la forme d’un SN anaphorique, certains obstacles peuvent apparaître :
| [4] |
?Le garçon a couru sous la pluie. Les pieds étaient mouillés.
|
| [5] |
?Paul pouvait enfin se reposer. L’esprit était libre de tout souci.
(Kleiber, 1999 : 93)
|
La déviation, comme le note Kleiber (1999, 2001a), est due à la violation du principe ontologique, puisque la partie évoquée en [4] est de type
forme +
matière alors que le référent antécédent est de type
forme +
matière +
intentionnalité. Le même raisonnement vaut pour [5] excepté que la partie évoquée se décrit uniquement en termes d’intentionnalité. Aussi les parties évoquées ici ne sont-elles finalement pas, en quelque sorte, de réelles parties par rapport au tout exprimé. Elles ne peuvent donc être directement aliénées ou détachées du tout
[4]. La preuve en est qu’il faut un dispositif spécial pour obtenir cette aliénation comme le montre, par exemple [6],
| [6] |
Le malade est livide. Les yeux sont hors de leur orbite.
|
où, ainsi que le rapporte Julien (1983 : 137), c’est le point de vue médical qui aliène la partie du corps.
L’application de ces deux principes devrait nous permettre de comprendre par avance l’usage associatif du défini. Reste à comprendre le passage d’un nom comptable antécédent à un N massif comme sang.
1.2. Du comptable au massif : problèmes et solutions
Aller du comptable au massif pose avant tout, pour l’article défini, le problème de s’appliquer à un référent qui intrinsèquement n’a ni bornes ni limites. On le sait, si l’individualité requise ici est intrinsèquement associée aux N dénombrables, elle fait cruellement défaut aux noms de masse. Un SN comme
du sable n’évoque en effet pas une occurrence de sable, c’est-à-dire une entité qui possède intrinsèquement une forme et des limites
[5]. Il faut donc d’abord comprendre comment se construit l’occurrence massive. Une fois que les ingrédients qui confèrent à la description massive l’individuation nécessaire au bon fonctionnement du défini sont identifiés, il faut ensuite se demander si le passage du comptable au massif respecte ou au contraire viole le principe de congruence ontologique.
Le premier problème est résolu par Charolles (1999) qui montre que dans un exemple comme,
| [7] |
Dans l’entrée il y avait un thermomètre. Le mercure avait coulé le long du mur.
|
le syntagme SN2 le mercure, et donc la substance massive, hérite du trait « forme » via « le container dans lequel elle figurait initialement » (Charolles, 1999 : 419). La construction occurrentielle de l’entité massive se réalise par l’entremise de l’objet antécédent. On comprend alors pourquoi l’emploi du défini est compatible. On est en effet passé d’une substance non bornée et non individuée à une entité bornée et individuée. Et la solution du second problème n’est pas loin, puisque de tels exemples ne violent pas le principe de congruence comme le souligne Charolles (1999 : 419) : « Le SN2 aliène effectivement la matière contenue dans le SN1, mais il n’en résulte aucune discordance ontologique, dans la mesure où cette matière se voit limitée à ce qu’elle était, au moins, quantitativement dans l’objet désigné dans le SN1 ».
1.3. Le sang : une anaphore associative
On peut déduire de ce qui précède que l’emploi du SN le sang est pertinent ou que l’AA est viable si trois conditions sont satisfaites :
- la condition d’aliénation
- le principe de congruence
- la mise en forme ou la récupération d’une forme ou de frontières pour l’entité massive sang.
Il est aisé de voir comment la troisième condition est satisfaite. En effet, de même que le thermomètre en [7] propose des limites à l’entité massive mercure, le tout individu fournit des limites à la substance sang. La différence d’ingrédients matériels renforce évidemment ce processus et partant appuie également l’emploi du défini. On comprend donc l’association possible entre le N massif et le défini via l’expression antécédente dénotant un N comptable.
Qu’en est-il de (i) et de (ii) ? On rappellera que si l’on entend donner à une partie du corps le statut de sujet de prédication sous la forme d’un SN anaphorique, il faut que cette partie soit présentée comme aliénée et qu’il y ait correspondance ontologique entre la manière dont sont présentés le tout et la partie. Reste à comprendre comment fonctionne la condition d’aliénation. La modalité d’aliénation, comme le proposent Julien (1983) et Kleiber (1999, 2001 a), est fournie – on le constate avec [8] et [9] – par le contexte. Plus précisément, c’est la saillance portée au corps et les blessures corporelles (cf. écorchures en [8] et déchirer en [9]) qui opèrent le détachement nécessaire :
| [8] |
Elle aperçut que la main droite de son fils portait, sur les phalanges, quelques écorchures. Mais il y avait autour tant de glace, tant d’eau froide que le sang avait à peine rosi la peau et ne coulait plus.
(Le crime d’Olga Arbélina, A. Makine, 192, 1997, Mercure de France)
|
| [9] |
Souvent, les crevasses de ses mains se déchiraient, le sang coulait.
(La femme des sables, Kôbô Abé, 269, 1996, Stock)
|
Le corps est activé ici via les blessures décrites dans la proposition antécédente. Le principe ontologique est, lui aussi, respecté puisque le caractère animé (l’intentionnalité de l’individu) devient une donnée secondaire par rapport aux traits forme et matière. La même analyse vaut pour [10] où la lutte physique est une autre modalité d’aliénation au service de l’emploi du défini :
| [10] |
Le coup le rendit furieux et maintenant qu’Annie était partie, Mack ne se souciait plus de rien. Il lâcha Tanner pour empoigner McAlistair par sa veste : d’un violent coup de tête en plein visage, il lui écrasa le nez. Le sang jaillit et McAlistair poussa un rugissement de douleur.
(Le pays de la liberté, K. Follett, 111, 1997, Livre de Poche)
|
Enfin, c’est l’action exprimée par un verbe comme voir en [11] qui active, par la vision, une zone seulement de l’individu, sa matérialité (forme / substance) :
| [11] |
Il la voyait aussi : elle était étendue un peu en travers de son lit, la tête en arrière, offrant sa gorge au crime ou à l’amour, et ses bras levés comme des ailes disparaissaient dans le flot noir de ses lourds cheveux. Elle dormait pareille à une morte. Le sang avait ralenti sa course dans ses veines et ne colorait plus ses joues.
(Léviathan, J. Green, 104, 1993, Le livre de Poche)
|
Un exemple comme [12] jette toutefois une ombre à ce tableau. En effet, alors que les conditions nécessaires au bon fonctionnement anaphorique paraissent réunies, le défini éprouve des difficultés et c’est le partitif du qui prend le relais :
| [12] |
Ma sœur est violée à côté de moi. Lorsqu’il a fini avec elle, le soldat sort son couteau et lui tranche la gorge. Les autres filles sont abattues et laissées sur place.
Le soldat qui m’a attrapée est très jeune. Un gamin allemand aux yeux terrorisés. Quand il a fini, il me regarde. Nous sommes seuls dans une pièce, entourés de filles mortes. Il avait déchiré ma culotte et ne m’avait regardée pas pendant qu’il faisait son affaire. (…) Quand la nuit est là, je marche jusqu’à la sortie de la ville ; (…). Le matin, je m’arrête devant une petite ferme et je regarde un homme sortir d’une grange en fumant une cigarette. Je compte demander mon chemin pour la ferme de Stefan. Alors je continue, sans cesser de me cacher, jusqu’à la ferme suivante. Là, je vois une fillette un peu plus vieille que moi. Dans les champs, je vois des hommes, mais ils sont loin. J’ai faim, alors je me montre et j’appelle. Elle est surprise mais elle vient et me regarde comme si quelque chose n’allait pas. Du sang (?le sang) coule sur ma jambe, juste un peu, à ce cause de ce qui m’est arrivé la veille.
(Beach Music, P. Conroy, 600, 1998, Le livre de Poche)
|
Est-ce à dire que nous avons une AA indéfinie là où l’on s’attendrait à avoir une anaphore définie ? Pour le vérifier, rappelons brièvement le fonctionnement de ce type d’anaphores.
2. Du sang : une anaphore associative indéfinie ?
2.1. Les anaphores indéfinies : quelques rappels
Un certain nombre d’auteurs
[6] ont noté l’usage associatif de déterminants indéfinis comme
un, plusieurs, certains. Dans un exemple comme [13],
| [13] |
Les policiers inspectèrent la voiture. Une roue était pleine de boue.
|
| [14] |
Les policiers inspectèrent la voiture. Une abeille gisait morte sur le tableau de bord.
(Kleiber, 2001a)
|
l’interprétation référentielle du SN indéfini une roue transite obligatoirement par la prise en compte d’une entité mentionnée précédemment (cf. voiture), alors que l’interprétation du SN une abeille en [14] n’exige nullement un tel pont associatif. Cette différence peut être mise en valeur notamment par deux tests :
- on peut paraphraser le SN indéfini associatif une roue par une roue de la voiture, une des roues de la voiture, alors que cette même opération n’a pas de sens pour le SN indéfini non associatif : une des abeilles de ?
- on peut s’interroger plus précisément sur l’identité de l’antécédent : une roue de quoi ? de la voiture, quelle roue ? une de la voiture (celle de droite) alors qu’un tel questionnement n’a pas de sens pour le SN indéfini une abeille d’où ?, quelle abeille ?
Il reste toutefois à préciser ce qui est défini et ce qui est indéfini dans une AA indéfinie. Dans le cas des AA définies, nous l’avons vu, un SN anaphorique comme le tronc (cf. [2]) peut être paraphrasé par le tronc de l’arbre et la justification nécessaire au défini repose sur l’entité antécédente. Or, une telle justification n’est apparemment pas nécessaire dans le cas des AA indéfinies, puisque Kleiber (2001a, 17) souligne que les référents ainsi introduits le sont, malgré tout, de manière indéfinie. Il propose en effet de voir dans un exemple comme [13] deux référents nouveaux :
- le premier correspond à l’entité désignée par le SN indéfini et sur laquelle porte la prédication : soit une occurrence roue soumise à la prédication était pleine de boue
- le second correspond à un ensemble d’entités sur lequel l’indéfini a opéré le prélèvement occurrentiel qui lui est propre : l’ensemble des roues de la voiture introduite précédemment.
Et dans cette perspective « seul le deuxième référent, l’ensemble de N qui sert de base extractive à l’indéfini (les roues), est à la fois nouveau et connu. Le premier, celui qui est le référent du SN indéfini, est nouveau, mais indéfini » (Kleiber, 2001a : 18). L’explication étant que « le mode connu du deuxième référent provient de l’association entre l’entité mentionnée antérieurement (les roues = les roues de la voiture) (…) puisque seul ce deuxième référent, l’ensemble des N sur lequel l’indéfini extrait une ou des occurrences de N, est véritablement un référent associatif, c’est-à-dire un référent nouveau introduit sur le mode du connu via une relation associative avec une entité déjà mentionnée » (Kleiber, 2001a : 18). Ce qui a pour première conséquence que la nouveauté d’un SN indéfini comme une roue en [13] ne peut s’exercer qu’au sein de l’ensemble extracteur alors que pour le SN indéfini une abeille en [14], une telle limite n’est pas de mise. La seconde conséquence étant que ces SN indéfinis associatifs représentent un cas d’interprétation partitive ou encore d’emploi fort en opposition à l’interprétation existentielle ou faible.
2.2. Du sang vs le sang : anaphore associative définie vs indéfinie ?
Comme l’AA définie le sang fonctionne dans les sites étudiés, on s’attendrait à ce que la substitution du défini par l’indéfini du, si elle est possible, donne lieu à une AA indéfinie. Or il n’en va pas du tout ainsi comme le montrent [10] et [15] :
| [10] |
Le coup le rendit furieux et maintenant qu’Annie était partie, Mackne se souciait plus de rien. Il lâcha Tanner pour empoigner McAlistair par sa veste : d’un violent coup de tête en plein visage, il lui écrasa le nez. Le sang (du sang) jaillit et McAlistair poussa un rugissement de douleur.
|
| [15] |
Dans l’excès de sa colère, il leva son arme et en frappa Angèle au visage, sur les joues, sur le front, jusqu’à ce qu’elle se tût et que le sang (du sang) dérobât aux yeux du vainqueur la vue de ces traits qu’il adorait.
(Léviathan, J. Green, 104, 1993, Le livre de Poche)
|
Si l’emploi anaphorique associatif du défini est acquis dans ces exemples, l’usage associatif de l’article partitif ne l’est pas du tout. Les SN
du sang ne paraissent en effet pas s’interpréter associativement. L’article partitif
du, contrairement à l’indéfini
un et des déterminants comme
plusieurs, certains, etc., ne paraît donc pas connaître d’usage anaphorique associatif. Pour le vérifier, l’on peut ajouter à SN2 une information qui n’est pas prévue par le nom antécédent. Il a en effet été montré (Kleiber, 1993
[7]) qu’une information non ancrée stéréotypiquement dans le N antécédent parce qu’elle est difficilement accessible bloque le fonctionnement de l’AA. Si l’on applique ce test à n
os exemples, l’on s’aperçoit que
le sang correspond bien à une AA alors que
du sang n’est pas un SN anaphorique associatif, puisque l’adjonction d’un modificateur (
cf. tiède) ne rend pas le partitif
du inapproprié :
| [10a] |
Le coup le rendit furieux et maintenant qu’Annie était partie, Mackne se souciait plus de rien. Il lâcha Tanner pour empoigner McAlistair par sa veste : d’une violent coup de tête en plein visage, il lui écrasa le nez. ? Le sang tiède / du sang tiède jaillit et McAlistair poussa un rugissement de douleur.
|
Et la réciproque est vraie, puisque la substitution du défini au SN partitif du sang + Mod s’avère également difficile :
| [16] |
C’était bien fini, elle ne souffrait plus. Du sang tiède ( ?le sang tiède) coulait seulement le long de ses jambes.
(Pot-Bouille, Zola)
|
Autre preuve, on n’est nullement tenté de s’interroger sur l’origine du sang ou plus précisément sur l’identité de l’antécédent :
quel sang ? le sang de qui ? alors que, dans le cas d’une AA du type
une roue (
cf. [13]) un tel questionnement est légitime (
une roue de quoi ? de la voiture). L’emploi de
du avec le N
sang n’est donc pas, contrairement à celui de
le, anaphorique. Nous sommes en présence d’un emploi existentiel de
du et non pas partitif, comme le montrent les propriétés et tests suivants
[8] :
- la nécessité d’un prédicat spécifiant et la difficulté de la négation puisqu’elle peut remettre en cause l’existence du référent :
| [10b] |
Le coup le rendit furieux et maintenant qu’Annie était partie, Mackne se souciait plus de rien. Il lâcha Tanner pour empoigner McAlistair par sa veste : d’un violent coup de tête en plein visage, il lui écrasa le nez. ? Du sang était tiède et McAlistair poussa un rugissement de douleur.
|
| [15a] |
Dans l’excès de sa colère, il leva son arme et en frappa Angèle au visage, sur les joues, sur le front, jusqu’à ce qu’elle se tût et que ? du sang ne dérobât pas aux yeux du vainqueur la vue de ces traits qu’il adorait.
|
- la difficulté d’une glose partitive qui donnerait à penser que si certains éléments de l’ensemble d’extraction vérifient le prédicat, d’autres ne le font pas :
| [17a] |
Après cette échange insolite, Piloo Doodhwala donna l’ordre qu’on abatte tous ses troupeaux et qu’on distribue gratuitement la viande aux pauvres méritants et non-végétariens. Ce fut un royal massacre, le sang (du sang) déborda des égouts dans le quartier des abattoirs et inonda les rues qui en devinrent poisseuses et puèrent.
(La terre sous ses pieds, S. Rushdie, 116, 1999, Plon)
|
| [17b] |
Ce fut un royal massacre, ? parmi le sang, il y en avait qui déborda des égouts dans le quartier des abattoirs et inonda les rues qui en devinrent poisseuses et puèrent.
|
- l’absence d’une inférence mettant en jeu une totalité ou une partie complémentaire qui soit pertinente. On ne peut en effet inférer [18b] et [18c] de [18a] :
| [18] |
Un patriote polonais, Zbigniew Cybulski, a été assassiné dans un jardin, derrière une maison, entre les draps que gonfle le vent sur une corde à linge. Le sang se répand sur un drap blanc plaqué contre son ventre.
(La terre sous ses pieds, S. Rushdie, 278, 1999, Plon)
|
| [18a] |
Un patriote polonais, Zbigniew Cybulski, a été assassiné dans un jardin, derrière une maison, entre les draps que gonfle le vent sur une corde à linge. Du sang se répand sur un drap blanc plaqué contre son ventre.
|
| [18b] |
Tout le sang ne se répand pas sur un drap blanc plaqué contre son ventre.
|
| [18c] |
Il y a du sang qui ne se répand pas sur un drap blanc contre son ventre.
|
Enfin, pour confirmer la lecture existentielle de du et donc l’absence d’AA, prenons aussi en compte des sites qui se refusent précisément à l’emploi du partitif c’est-à-dire à la lecture existentielle de du :
| [19] |
À peine avait-on eu le temps d’entendre un craquement d’étoffe que, jetant là tout le poids et toute la révolte de son corps, elle se mit à frapper l’os de l’épaule, le bas ventre de l’homme. (…) Chaque coup attestait sa calme détermination d’aller jusqu’au bout. Le sang ( ? du sang) jaillit des narines de l’homme.
(La femme des sables, Kôbô Abé, 1996, 358, Stock)
|
| [20] |
Elle aperçut que la main droite de son fils portait, sur les phalanges, quelques écorchures. Mais il y a avait autour tant de glace, tant d’eau froide que le sang ( ? du sang) avait à peine rosi la peau et ne coulait plus.
(Le crime d’Olga Arbélina, A. Makine, 192, 1997, Mercure de France)
|
L’emploi existentiel de du présente en [19] l’entité massive comme inattendue. Or, non seulement les événements narrés rendent cette présence normale, voire attendue, mais il s’agit d’« une partie » ou d’un ingrédient corporel stéréotypique de l’individu. Mais parce que le SN indéfini présente le référent de façon indépendante, l’indéfini du ne marque pas l’appartenance du sang à tel ou tel protagoniste. Contrairement à l’emploi du défini, il est en effet inutile de connaître l’origine du sang pour interpréter sa présence dans une situation spécifique. Le SN du sang exprime seulement la présence d’une telle substance. Ainsi en [20] du ne signale pas qu’il s’agit du sang du fils, mais il ne dit pas non plus que ce n’est pas son sang. Pourtant c’est bien cette dernière interprétation qui semble faire obstacle à la lecture existentielle de du. Cette interprétation déviante est en effet induite par la rupture que suscite l’emploi de l’indéfini. Aussi avec du court-on le risque d’une inférence inadéquate (cf. Grice (1976)).
3. Du sang en lecture existentielle : les conséquences
Fait étonnant et non souligné à notre connaissance, l’indéfini du ne semble pas pouvoir donner lieu à une AA. Autre surprise : l’usage du défini, même si les conditions d’emploi sont a priori réunies est parfois difficile. L’indéfini du lui est alors préféré. Est-ce à dire que du serait tout de même associatif et donc partitif ? Il semble que non. On s’aperçoit en effet que dans tous les cas où l’emploi de le est difficile alors que l’usage de du est possible, il existe une raison à l’emploi non associatif. Chaque fois que l’entité massive sang n’est pas présentée comme une partie de l’individu/protagoniste ou, plus généralement, s’il y a un motif pour ne pas souhaiter la continuité référentielle qu’implique le défini, par son fonctionnement anaphorique, l’emploi existentiel et donc non associatif de du est plus adéquat. Ainsi en est-il en [12] où la narration adopte le point de vue de la fillette qui découvre la victime et qui ignore les violences subies par cette dernière avant leur rencontre (cf. elle est surprise mais elle vient et me regarde comme si quelque chose n’allait pas) :
| [12] |
Ma sœur est violée à côté de moi. Lorsqu’il a fini avec elle, le soldat sort son couteau et lui tranche la gorge. Les autres filles sont abattues et laissées sur place.
Le soldat qui m’a attrapée est très jeune. Un gamin allemand aux yeux terrorisés. Quand il a fini, il me regarde. Nous sommes seuls dans une pièce, entourés de filles mortes. Il avait déchiré ma culotte et ne m’avait pas regardée pendant qu’il faisait son affaire. (…) Quand la nuit est là, je marche jusqu’à la sortie de la ville ; (…). Le matin, je m’arrête devant une petite ferme et je regarde un homme sortir d’une grange en fumant une cigarette. Je compte demander mon chemin pour la ferme de Stefan. Alors je continue, sans cesser de me cacher, jusqu’à la ferme suivante. Là, je vois une fillette un peu plus vieille que moi. Dans les champs, je vois des hommes, mais ils sont loin. J’ai faim, alors je me montre et j’appelle. Elle est surprise mais elle vient et me regarde comme si quelque chose n’allait pas. Du sang ( ?le sang) coule sur ma jambe, juste un peu, à cause de ce qui m’est arrivé la veille.
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La continuité référentielle ou thématique associée à l’AA est niée par la manière dont sont présentés les faits. On comprend alors, non seulement pourquoi le défini paraît maladroit, mais aussi en quoi le partitif du, non anaphorique, devient pertinent. L’usage de ce dernier, parce qu’il propose une présentation indépendante de l’entité sang – du fait même de son caractère indéfini – est adéquat pour rendre compte de l’aspect « étonnant » ou non attendu de l’occurrence sang. Son emploi intègre ainsi pleinement la stratégie informationnelle de « l’inattendu » développée alors que le défini, via son caractère anaphorique, va à l’encontre en posant comme plus naturelle ou plus attendue la présence du référent.
Le fait que le SN indéfini présente le référent comme indépendant explique également son adéquation en [21] :
| [21] |
Mais John Poe avait la gorge tranchée, et la pièce dévastée montrait clairement qu’il avait longuement titubé avant de s’écrouler au pied du meuble de télévision. Du sang ( ?le sang) s’étalait sur l’écran, et il était allongé dans une grande flasque poisseuse, (…).
(La terre sous ses pieds, S. Rushdie, 108, 1999, Plon)
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L’entité sang est perçue comme autonome ou aliénée : elle est présentée comme étant simplement une occurrence d’un certain type de matière. Et cette vision, en quelque sorte extérieure, détache le sang de son origine en mettant l’accent sur sa présence : il y avait du sang sur l’écran. Aussi, de la même manière qu’il n’y aurait pas anaphore associative si l’on substituait au N sang le nom peinture en [21] – de la peinture s’étalait sur l’écran –, il n’y a pas AA avec le SN du sang.
La lecture existentielle s’avère donc meilleure que la lecture anaphorique s’il existe une raison pour ne pas présenter le sang comme une partie du corps activé précédemment.
Notre explication prévoit également la situation où le partitif et le défini sont possibles c’est-à-dire où l’on peut avoir à la fois un emploi anaphorique associatif de le et un emploi existentiel de du. L’emploi du partitif suppose alors que la présentation « indépendante » de l’entité sang s’intègre adéquatement dans le contexte global et que la rupture qu’il induit est pertinente :
| [22] |
Le juif se releva en trébuchant et retomba aussitôt devant une demi-douzaine de poings menaçants. Cette fois il ne se releva pas. Il respirait lourdement et du sang (le sang) suintait de ses lèvres coupées à l’intérieur et à l’extérieur.
(Le premier mai dans Un diamant gros comme le Ritz, S. Fitzgerald, 167)
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| [23] |
D’un mouvement rapide et puissant, le vieil indien trancha la main droite de Lennox à la hauteur du poignet.
« Seigneur » fit Mack.
Du sang jaillit du moignon et Lennox s’évanouit.
(Le pays de la liberté, K. Follett, 474, 1997, Livre de Poche)
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Des éléments textuels comme cette fois (cf. [22]) ou l’exclamation Seigneur montrent en effet que, même si l’on peut fort bien traiter la présence de sang comme naturelle (cf. la possibilité du défini), l’aspect inattendu que confère du à la présence de l’entité sang est adéquat par rapport à la stratégie informationnelle en cours. L’on pourrait même penser que la présence de l’entité sang bénéficie d’une saillance plus grande lorsque ce référent est présenté sous la forme indéfinie. En effet, l’emploi du partitif implique un référent totalement nouveau et ce statut de nouveauté informationnelle lui confère indirectement une forme de saillance. Aussi avec le SN du sang il semble que la présence du sang est mise en avant comme l’illustre, indirectement, la paraphrase par il y avait du sang :
| [24] |
Le docteur alla cogner la tête contre le Plexiglas, et retomba contre le dossier lorsque le chauffeur accéléra de nouveau. Il sentit sa peau se tendre sur-le-champ, et son front enfler; lorsqu’il toucha son sourcil boursouflé, du sang lui coulait déjà dans l’œil (il y avait déjà du sang qui lui coulait dans l’œil).
(Un enfant de la balle, J. Irving, 624, 1997, Le point)
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L’emploi du défini paraît plus pertinent si, à l’inverse, l’on souhaite donner à la présence de l’entité sang le statut de substance attendue. Via un lien thématique plus ferme, le banalise la présence du sang et ne fait, en quelque sorte, que confirmer l’attendu :
| [15] |
Dans l’excès de sa colère, il leva son arme et en frappa Angèle au visage, sur les joues, sur le front, jusqu’à ce qu’elle se tût et que le sang dérobât aux yeux du vainqueur la vue de ces traits qu’il adorait.
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L’entité massive n’est alors plus un référent totalement nouveau. Ce statut revient à la prédication qui l’accompagne. Cet état de fait peut donner à penser que la présentation indéfinie induit une forme de focalisation sur la présence du référent sang alors que la présentation définie donne plus de poids à la prédication. Mais une telle tendance mériterait une étude plus approfondie.
4. Qu’est-ce qui bloque l’anaphore associative indéfinie ?
Il reste une question essentielle à résoudre : qu’est-ce qui bloque l’AA indéfinie du SN du sang ? Pour y répondre, rappelons d’abord les conditions d’emplois de l’indéfini du en position sujet. Van de Velde (1995) explique l’emploi du tour partitif en position sujet par une corrélation sémantique entre la position sujet et les propriétés du référent. Elle fait appel à un principe d’individuation : une entité nécessite, pour occuper la position sujet, des limites. Elle doit donc satisfaire à une condition d’individuation et, partant, posséder une certaine autonomie. Dans cette perspective, la substance dénotée par le N massif doit acquérir, pour apparaître en position sujet sous la forme du N, le statut d’occurrence. Elle explique ainsi qu’un SN en du peut être sujet de verbes comme couler, jaillir qui sont des verbes inaccusatifs dont une des caractéristiques essentielles « est d’inclure le sujet thématique dans le groupe verbal, à la droite du verbe (c’est-à-dire dans une position syntaxique d’objet) et non dans la position canonique extérieure à gauche (Van de Velde, 1995 : 21). Dans cette perspective, la structure de base des énoncés où le partitif occupe la position sujet correspondrait à une construction impersonnelle où le groupe indéfini occupe la position objet. Ainsi la position sujet du tour partitif en [25] résulte-t-elle d’une position sous-jacente d’objet :
| [25] |
De l’eau a coulé sous les ponts.
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| [26] |
Il y a de l’eau qui a coulé sous les ponts.
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On s’aperçoit pourtant que la structure impersonnelle ne convient pas toujours. Par ailleurs dans des exemples comme [27] ou [28],
| [27] |
Du sang tachait sa veste.
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| [28] |
Du calcaire obstrue les tuyaux.
|
l’emploi des SN du sang et du calcaire n’est nullement le résultat d’une position sous-jacente d’objet. Enfin, plus généralement, Van de Velde soutient l’idée que le partitif ne peut apparaître en position sujet avec un prédicat statif. Or, il n’est pas rare que des SN en du acceptent ce type de prédicats :
| [29] |
Du grésil auréolait sa silhouette courte.
|
| [30] |
Du givre hérissait le pourtour de sa bouche.
|
| [31] |
De la sueur perlait sur son front.
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Van de Velde (1995), nous l’avons rappelé, fait appel à un principe d’individuation : une entité nécessite, pour occuper la position sujet, des limites. Nous avons montré (Theissen, 1997) que les limites de la substance sont fournies, dans des exemples comme [27] à [31], par le prédicat. Et les énoncés où le partitif occupe la position sujet partagent certaines caractéristiques. La première réside dans le fait que l’entité massive doit se trouver spatialement localisée et ces repères spatiaux doivent être définis directement ou indirectement. Cette localisation peut être le résultat d’un complément circonstanciel introduit par une préposition spatiale (
De l’eau bouillait dans la marmite), la substance peut aussi être repérée indirectement, puisque à partir d’un énoncé comme
Du sang tachait sa veste, on infère
Il y avait du sang sur sa veste. Enfin dans les énoncés qui mettent en jeu des verbes de mouvement, la connaissance spatiale du mouvement fournit indirectement le lieu où est localisée la substance. En d’autres termes, le tour partitif doit se combiner avec un prédicat spécifiant, c’est-à-dire un prédicat qui comporte des « indices référentiels (ou point de référence) comme le temps et le lieu, qui sont à même de localiser un particulier non encore délimité » (Kleiber, 1981 : 218)
[9].
Cette localisation spatiale de la substance, si elle est une condition nécessaire, n’est pas pour autant une condition suffisante. Elle entraîne en effet l’existence de limites et partant de formes. Mais elle n’indique pas par elle-même quelles sont ces limites et ces formes. Si tel était le cas, des énoncés comme :
| [32] |
*Du sang était sur sa veste.
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| [33] |
*Du calcaire était dans les tuyaux.
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devraient être possibles. S’ils ne le sont pas, c’est précisément parce que les limites ne sont pas données; le verbe être n’indiquant que l’existence, il ne saurait fournir lui-même ces limites. Celles-ci doivent être fournies par d’autres ingrédients de la situation au nombre desquels on peut trouver :
- le verbe : le sémantisme de verbe comme tacher ou auréoler implique intrinsèquement une forme :
| [34] |
Du sang tachait sa veste.
|
| [35] |
Du grésil auréolait sa silhouette courte.
|
- le locatif qui sert de repère ainsi que les propriétés afférentes au lieu. En effet, lorsque le verbe n’implique pas directement une forme, il peut faire intervenir une ou plusieurs dimensions de l’objet affecté par la substance :
| [36] |
De la glace recouvrait les fossés.
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| [37] |
De la laine se colla à la langue.
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On obtient ainsi, si ce ne sont les limites de la substance, au moins sa disposition dans le lieu et donc un mode d’occurrence.
- et ce mode d’occupation du lieu peut être complété par des représentations stéréotypiques comme en évoquent les énoncés ci-dessous :
| [38] |
Du grès orne les fenêtres.
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| [39] |
De la suie noircit la cheminée.
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Cette analyse s’applique également aux verbes de mouvement avec une différence, toutefois. Ce n’est pas la substance qui est localisée directement, mais son trajet. Et ceci, soit par un SN prépositionnel (De l’alcool coula sur le menton), soit par la connaissance approximative des bornes de départ ou d’arrivée de la substance (Du sang jaillissait des artères rompues et retomba en pluie sur le plastron et les habits). La connaissance de ces bornes, conjointement à celle de la consistance de la matière, fournit les limites nécessaires à l’individuation. Qui plus est, des verbes comme jaillir, s’engouffrer, évoquent indirectement une forme, celle du gouffre, du jet, etc. Par ailleurs, il n’est pas nécessaire d’avoir « toutes les limites » de la substance pour parler d’occurrence massive. Les noms comptables eux-mêmes, comme l’a bien montré Langacker (1991 : 111-112), ne spécifient en effet pas non plus les limites dans toutes les dimensions des domaines retenus.
En résumé, pour que du N soit possible en position sujet il faut a) que l’occurrence massive soit configurée ou formatée et b) que cette configuration occurrentielle soit fournie par le prédicat qui accompagne le SN.
Nous pouvons maintenant expliquer pourquoi, contrairement au SN une roue de [13],
| [13] |
Les policiers inspectèrent la voiture. Une roue était pleine de boue.
|
le SN du sang en [36] ne donne pas lieu à une lecture partitive :
| [21] |
Mais John Poe avait la gorge tranchée, et la pièce dévastée montrait clairement qu’il avait longuement titubé avant de s’écrouler au pied du meuble de télévision. Du sang s’étalait sur l’écran, et il était allongé dans une grande flasque poisseuse, le marais de sa vie perdue.
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L’article indéfini un, mais non le partitif du, implique, c’est-à-dire, postule intrinsèquement des limites pour l’occurrence dénotée. Or, une lecture partitive suppose une extraction sur l’ensemble restreint de départ et donc la possibilité de faire la séparation entre les occurrences qui vérifient le prédicat et celles qui ne le vérifient pas. Une telle opération contrastive ne peut s’établir que si l’ensemble de départ est constitué d’occurrences ou d’individus. Or cette condition n’est satisfaite qu’avec l’article indéfini un et non évidemment avec l’article partitif du. Si nous prenons l’ensemble restreint les roues (les roues de la voiture), on peut opérer avec le prédicat « était pleine de boue » une séparation entre celles des roues qui vérifient le prédicat et celles qui ne le vérifient pas. Or cette séparation ne se réalise pas dans un cas comme [21]. En effet, même si on a un ensemble massif restreint disponible, on ne peut pas avec le prédicat « s’étaler », par défaut d’occurrences déjà délimitées, faire la différence entre une partie de sang qui s’étale et une autre partie qui ne s’étale pas.
En résumé, le blocage d’une lecture AA partitive a pour origine la combinaison de deux facteurs : a) du, comme on le sait, ne peut délimiter à lui seul une occurrence et b) l’on n’a pas au départ un ensemble d’éléments individués. Cette double raison fait que l’extraction propre à la partition ne peut fonctionner et c’est donc la lecture existentielle qui s’impose. La position sujet pour un SN comme Du sang semble ainsi se soustraire à l’analyse de Martin (1983) qui prévoit que le fonctionnement de du « présuppose l’existence d’un objet massif (concret ou abstrait) sur lequel peut s’opérer le prélèvement d’une partie » (1983 : 35). La preuve en est que du est difficilement commutable avec de ce (Kupferman, 1979) :
| [21a] |
Mais John Poe avait la gorge tranchée, et la pièce dévastée montrait clairement qu’il avait longuement titubé avant de s’écrouler au pied du meuble de télévision. ? De ce sang s’étalait sur l’écran, et il était allongé dans une grande flasque poisseuse, le marais de sa vie perdue.
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Nous sommes consciente que l’anaphore associative est une problématique particulièrement riche et complexe. Il nous semble cependant que nous avons réussi à mettre en relief et à expliquer un fait étonnant et non souligné à notre connaissance jusqu’ici. L’emploi du SN du N en position syntaxique de sujet, contrairement au SN défini le N, ne donne pas lieu à une AA. À la différence d’un syntagme comme un N qui peut donner lieu, en lecture partitive, à une AA indéfinie, du N ne peut fonctionner dans une telle configuration parce qu’il se refuse à une lecture partitive. L’extraction supposée par l’opération de partition ne peut se réaliser. C’est donc uniquement la lecture existentielle de du N qui émerge.
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Theissen A., 1997, « Quand le partitif peut-il être sujet ? », Verbum, 19, p. 339-354.
·
Van de Velde D., 1995, Le spectre nominal : Des noms de matières aux noms d’abstraction, Peeters, Paris.
[*]
Un grand merci à Ignace.
[**]
Scolia & Université Marc Bloch de Strasbourg, Le Portique, 22 rue Descartes – 67000 Strasbourg ; theissen@umb.u-strasbg.fr.
[1]
L’interprétation de
un N par
un des N est connue, dans la littérature, sous le nom de
lecture partitive, cf. notamment Bosveld-De Smet (1997) et Kleiber (2001a, 2001b).
[2]
Voir, pour un état de la question, Kleiber, Schnedecker & Ujma (1994).
[3]
Le tronc n’est en effet nullement physiquement ou réellement détaché de l’arbre en [3].
[4]
La situation est différente dans le cadre intraphrastique (
cf. Kleiber, 1991).
[5]
La situation est tout autre avec les N comptables. Avec un SN comme
un chien, l’occurrence est en effet construite par la sémantique du nom, phénomène qui se traduit par la possibilité de pouvoir s’imaginer la forme du chien. Pour un état des lieux sur l’opposition comptable / massif, voir David (1999).
[6]
Cf. notamment Charolles & Choi-Jonin (1995), Kleiber (2001a).
[7]
Voir aussi Bosredon & Tamba (1987), Kleiber, Patry & Ménard (1993).
[8]
Pour la caractérisation de l’emploi partitif et de l’emploi existentiel,
cf. Kleiber (2001b).
[9]
Voir aussi sur ce point Bosveld-De Smet (2000).