2003
Travaux de linguistique
i. articles
L’exclamation de degré et l’absence d’ancrage
Karolien Rys
[*]
Cette contribution propose une étude de deux familles d’énoncés exclamatifs – les énoncés comportant un adverbe, tel si, aussi et ceux qui exploitent le sémantisme des déterminants du nom. Elle vise à montrer que l’interprétation exclamative est déclenchée par leur caractère foncièrement incomplet et se propose de décrire les diverses stratégies qui mènent à l’interprétation de ces énoncés dépourvus d’ancrage.
This study is devoted to two types of exclamative sentences – sentences containing an adverb of degree, such as (aus)si and sentences exploiting the semantics of nominal determiners in a specific way. Its aim is to show that the exclamative interpretation is function of their incompleteness and to describe the various strategies leading to the interpretation of those sentences without grounding.
L’exclamation est le plus souvent mise en correspondance, par les grammaires de référence (Togeby 1982-1985 ; Grevisse-Goosse 1993)
[1], avec des notions, vagues et instables, comme l’expressivité ou l’affectivité ; ci et là surgit aussi un rapport avec l’idée de haut degré (Grevisse-Goosse 1993)
[2]. Or, puisque des énoncés autres qu’exclamatifs peuvent exprimer le haut degré, et que des énoncés non exclamatifs peuvent être teintés d’affectivité ou d’expressivité, il se pose la question de savoir s’il n’existe pas, au-delà de ces éléments apparemment insuffisants, un mécanisme plus fondamental qui caractérise les énoncés exclamatifs. La recherche d’un tel caractère plus essentiel de l’exclamation se voit inévitablement confrontée aux ressemblances formelles de l’exclamation tant avec l’assertion qu’avec l’interrogation, et amène dès lors à un examen des rapports entre assertion et exclamation d’une part et entre exclamation et interrogation de l’autre.
Dans le présent article, nous concentrons notre attention sur les exclamatives de degré qui sont formellement proches des assertives
[3]. Deux types de construction différents peuvent être distingués : les exclamatives en
si,
tant et
tellement d’une part (type a) et les exclamatives qui exploitent le sémantisme des déterminants de l’autre. Ce groupe peut être subdivisé en fonction du déterminant : l’article indéfini (type b),
un de ces (type c), le démonstratif (type d) et l’article défini (type e). Nous tenterons de montrer quel élément – commun à toutes ces constructions – est responsable de leur interprétation exclamative.
1. Les exclamatives en si, tant, tellement (type a)
En premier lieu nous considérerons les constructions qui comportent un des adverbes si, tant ou tellement. Comme l’a très justement remarqué J. Gérard (1980 : 3), ces constructions semblent se comporter d’une manière un peu particulière à l’intérieur de la catégorie des exclamatives de degré. En effet, si toutes les autres constructions marquent le haut degré sans avoir recours à un adverbe d’intensité, il n’en va pas de même – paraît-il – pour les énoncés exclamatifs en si, tant et tellement.
| [2] |
Il en sera si content !
|
| [3] |
Elle est tellement aimable !
|
Cependant, si, tant et tellement ne sont pas des adverbes de degré ordinaires. Remarquons tout d’abord que l’interprétation des phrases [1] à [3] semble nécessairement exclamative, comme il ressort de la comparaison de [1] avec [4]
| [4] |
Il en sera très content !
|
Si [4] est susceptible de recevoir une interprétation « exclamative » (du moins au sens intuitif du mot
[4]), celle-ci n’est possible que si l’intonation assertive est considérablement modifiée. La phrase [1], en revanche, n’a pas besoin d’une intonation expressive marquée. Elle peut être énoncée d’une manière assez neutre sans qu’elle perde pour autant son caractère exclamatif.
Une confrontation plus poussée de
si d’une part et de
très – adverbe de degré type – d’autre part confirme l’idée que le premier n’est pas un adverbe de degré ordinaire. Il est vrai que
si et
très ont quelques propriétés en commun : ainsi, les adjectifs qui ne peuvent pas être modifiés par un adverbe de degré excluent également
si
[5] : la phrase [5] est tout aussi impossible que [6]
| [5] |
* Cet ensemble est si dénombrable !
|
| [6] |
* Cet ensemble est très/peu/assez dénombrable.
|
Cependant, l’emploi de
si semble soumis à plus de restrictions que celui de
très : si ce dernier se combine tant avec des adjectifs « d’appréciation subjective » (adjectifs non-classifiants
[6]) qu’avec des adjectifs « d’évaluation objective » (adjectifs classifiants
[7]), cette deuxième classe d’adjectifs semble plus difficilement compatible avec
si. Nous donnons quelques exemples :
- Alors que l’énoncé [7] ne semble poser aucun problème, [8] paraît beaucoup moins acceptable :
| [7] |
Cette phrase est très (tout à fait) correcte
|
| [8] |
?Cette phrase est si correcte !
|
En revanche, une phrase comme
| [9] |
Notre directrice est si correcte !
|
passe assez bien, mais il va sans dire que l’adjectif correct prend ici un autre sens : il ne s’agit plus de la correction objectivement vérifiable (d’une phrase), mais d’une qualité que le sujet parlant apprécie (ou non) en sa directrice.
- Les adjectifs de couleur illustrent d’une manière exemplaire la divergence à laquelle nous faisons allusion ici : si on peut dire sans aucune difficulté de n’importe quel objet ou être qu’il est
| [10] |
très bleu, plus blanc, moins vert,
|
- l’adverbe si semble soumis à des contraintes liées au mot avec lequel l’adjectif qu’il détermine est associé. Ainsi, les énoncés [11] passent nettement moins bien que les énoncés [12] où des connotations de valeur sont associées aux mêmes couleurs
[8] :
| [11] |
?Ce mur est si bleu !
?Ce stylo est tellement vert !
|
| [12] |
Le ciel est si bleu en Italie !
Elle a des yeux tellement bleus !
L’Irlande est tellement verte !
|
Nous espérons avoir montré par ces quelques exemples
[9] qu’il existe des différences entre l’adverbe de degré « exclamatif » (
si) et les autres adverbes de degré, comme
très. Les exemples semblent suggérer que ces différences ont quelque chose à voir avec la « vérifiabilité » des énoncés : des adjectifs qui désignent une propriété objectivement vérifiable
[10] ne se prêtent pas à des emplois exclamatifs, même s’il s’agit de propriétés susceptibles d’être modifiées par un adverbe de degré. L’exclamation (en
si) n’est possible que – et ici, nous rejoignons Milner (1978 : 302) – si l’attribution de la propriété peut dépendre entièrement d’une appréciation subjective.
En résumé, il semble que l’adverbe
si, bien qu’il présente des affinités avec la classe des adverbes de degré
[11], s’en distingue par son incompatibilité avec l’idée de vérifiabilité intersubjective. Dans les pages qui suivent, nous tenterons d’apporter une explication à cette incompatibilité, qui s’avérera être en étroite relation avec la propension de
si à figurer dans des phrases exclamatives.
Afin de mieux comprendre la particularité de
si – et de
tant et
tellement
[12] –, il convient de confronter les phrases [1], [2] et [3] à des structures non exclamatives contenant les mêmes adverbes : ces phrases évoquent en effet les structures consécutives [13] à [15] :
| [13] |
Il en sera si content qu’il ne saura plus quoi dire.
|
| [14] |
Elle est tellement aimable que tout le monde se sent à l’aise chez elle.
|
| [15] |
Il souffre tant qu’il ne peut plus se lever.
|
La relation entre les exclamatives et les consécutives
[13] a été signalée par plusieurs grammairiens et linguistes. Si certains auteurs partent des constructions simples pour aboutir aux constructions consécutives, considérant les adverbes
si,
tant et
tellement comme de simples adverbes d’intensité
[14], soit comme des marques exclamatives
[15] in se, qui peuvent entrer en corrélation avec
que, d’autres auteurs au contraire sont d’avis que les exclamatives en
si, tant, et
tellement doivent être interprétées comme des consécutives tronquées
[16] :
si,
tant et
tellement étant des adverbes qui impliquent une conséquence, le ton exclamatif des phrases [1] à [3] serait précisément provoqué par le fait que la conséquence attendue n’est pas exprimée.
L’hypothèse de la consécutive tronquée a été émise et élaborée à plusieurs reprises. Berthelon déjà suggérait que les exclamatives en si sont diachroniquement le résultat d’une « ellipse suspensive de la conséquence » (1955 : 61). J. Gérard (1980 : 3) a également recours à l’appellation de consécutives tronquées. C’est encore la même idée que l’on retrouve dans la notion de réticence, utilisée par Frontier (1997 : 462) : « souvent, le style exclamatif entraîne, sur le plan de la construction, ce que les manuels de la rhétorique appellent la réticence (…) : la phrase reste inachevée, est laissée en suspens, le locuteur soudain se tait, comme si l’émotion l’empêchait de trouver ses mots. À l’interlocuteur d’imaginer, s’il peut, comment pourrait s’achever l’énoncé … C’est pourquoi des points de suspension suivent alors volontiers le point d’exclamation ». Il faut cependant nuancer les propos de Frontier et reconnaître que cette réticence, parfois spontanée peut-être, et relevant d’une impuissance véritable du locuteur à trouver les mots adéquats, est le plus souvent devenue un moyen d’expression à part entière : le locuteur, plutôt que de se taire soudain sous le coup de l’émotion, omet consciemment d’expliciter la conséquence dans le but d’exprimer une intensité extrême.
En effet, c’est précisément la non-expression de la conséquence qui est responsable du fait qu’à ces constructions est associée une idée de haut degré. Bien entendu, les constructions consécutives mêmes marquent déjà le degré, mais elles disent uniquement que le degré est tel que la conséquence se réalise. En soi, les adverbes
si,
tant et
tellement sont donc neutres : ils peuvent tendre aussi bien vers le haut que vers le bas. C’est là un autre point qui les distingue des adverbes de degré ordinaires, tels que
très,
peu,
beaucoup,
tout à fait,
on ne peut plus,
extrêmement. À la différence de ces derniers,
si,
tant, et
tellement sont dépendants – dans leur interprétation – de la conséquence qui les suit. Or, en laissant la conséquence tacite, le locuteur exprime en quelque sorte l’idée que la proposition est vraie pour toute conséquence imaginable, même la plus extrême, même celle qui dépasse le dicible. Le fait même qu’il ne
dit pas suggère que ce à quoi il pense est trop grand, trop élevé pour être saisi par des mots
[17].
La non-expression de la conséquence implique en même temps qu’elle ne peut pas être vérifiée. Il faut croire le locuteur sur parole lorsqu’il prétend que sa proposition est vraie pour toute conséquence imaginable, mais il n’est plus possible de l’évaluer « objectivement », en s’appuyant sur des conditions de vérification externes. L’ancrage intersubjectif disparaît. En effet, à la différence des adverbes de degré ordinaires – qui ont en eux-mêmes une certaine signification objective, au sens précisé plus haut : « bénéficiant d’une certaine stabilité intersubjective » – les adverbes si, tant et tellement doivent avoir recours à un stabilisateur pour pouvoir parvenir à une objectivité vérifiable pareille. Or, c’est précisément un tel stabilisateur que l’on trouve dans les phrases corrélatives [13] à [15] : la conséquence permet de stabiliser l’énoncé, parce qu’elle indique quel est l’étalon auquel l’énoncé doit être mesuré. Sans une telle stabilisation, toute vérification intersubjective (et donc objective) est impossible.
Damourette et Pichon (1911-1940 : §2126) ont attiré l’attention sur l’existence de ces éléments d’ancrage dans les différents types de phrases corrélatives : ils ont appelé « échantil » le stabilisateur des phrases consécutives, ainsi que des phrases comparatives (d’égalité ou d’inégalité) et des phrases corrélatives contenant le mot trop.
Or, l’omission de l’étalon stabilisateur ne suscite une interprétation exclamative que dans deux cas : celui des phrases consécutives et celui des phrases comparatives d’égalité. Les exemples [1] à [3] illustrent le premier cas. Le deuxième cas est illustré par la phrase suivante :
| [16] |
Jamais je n’ai rencontré une fille aussi aimable !.
|
À l’opposé, des phrases comme [17] et [18] ne donnent pas lieu à une interprétation exclamative.
| [17] |
Jean est plus grand.
|
| [18] |
Marie est une fille trop sensible.
|
En d’autres mots, l’interprétation exclamative ne surgit que dans les constructions où apparaissent les adverbes si, aussi, tant, autant et tellement.
Nous croyons que ce constat trouve une explication dans le fait que, à l’intérieur de la catégorie des adverbes que l’on pourrait qualifier de corrélatifs,
(aus)si,
(au)tant et
tellement diffèrent considérablement de
plus,
moins et
trop (cf. aussi Milner 1973 : 49) : tout comme
très
[18], les adverbes
plus,
moins et
trop – même s’ils ne sont pas eux-mêmes porteurs de stabilité – indiquent d’emblée si le degré tend vers le haut ou vers le bas. Ils ne sont donc pas interprétativement vides, neutres. De plus, ils impliquent nécessairement un ‘échantil’ externe, puisqu’ils signifient une différence : l’échantil qu’ils introduisent ne peut donc par définition jamais coïncider avec l’occurrence qu’ils déterminent
[19]. C’est pourquoi, lorsqu’ils apparaissent isolés, le locuteur cherchera un échantil adéquat dans le contexte. Ainsi, si un locuteur énonce [18], l’interlocuteur interprètera cet énoncé en fonction d’un (ensemble de) critère(s) présupposé(s), donné(s) dans le contexte
[20]. De même, si un locuteur propose [17] – sans plus –, l’interlocuteur interprètera cette confrontation en fonction du contexte antérieur : il tâchera d’y trouver l’échantil approprié qui permette d’ancrer l’énoncé.
En revanche, pour les adverbes
(aus)si,
(au)tant et
tellement, les choses semblent plus compliquées. Considérons tout d’abord les phrases confrontatives (d’égalité) : d’une part, ces phrases permettent souvent une interprétation comparable à celle que nous venons de proposer pour
trop et
plus/moins : le contexte antérieur peut parfois contenir l’échantil manquant. C’est sans doute ce qui explique pourquoi certaines phrases en
si,
tant et
tellement ne sont pas interprétées comme exclamatives, notamment en contexte négatif
[21]. Parfois, en effet, ces adverbes correspondent plutôt aux adverbes de comparaison, et renvoient au contexte antérieur pour l’identification de l’échantil :
| [19] |
Sans barbe, tu n’es plus tellement respectable
‘pas aussi respectable que tu l’étais avant’
|
| [20] |
Si t’avais si soif, répliqua son père, tu gueulerais pas tant
‘si tu avais aussi soif que tu dis, … pas autant que tu fais’
|
D’autre part, il s’avère cependant parfois impossible de trouver dans le contexte donné un échantil externe. Dans ce cas, l’énoncé sera interprété en quelque sorte comme étant son propre échantil. Ainsi, dans une phrase comme [16], le degré d’amabilité de la fille à laquelle pense le locuteur s’avère être l’échantil même qui sert de base à l’évaluation : Jamais je n’ai rencontré une fille aussi aimable « que cette fille est ». Nous touchons ici à la notion d’auto-repérage utilisée par Antoine Culioli (1974) pour décrire certains énoncés exclamatifs : à la différence de ce qui se passait dans les exemples précédents, la qualité énoncée n’est plus rapportée à un repère externe (un échantil identifiable dans le contexte qui permettrait l’ancrage stabilisateur), mais c’est l’amabilité de la fille dont on parle qui sert de repère à sa propre évaluation. Milner (1978 : 363-369) a montré que cet effet de sens est dû à la forme négative de la phrase, qui donne à fille un sens générique.
En effet, dans la phrase affirmative J’ai déjà rencontré une fille aussi aimable (que cette fille est), on peut attribuer à fille une référence individuelle déterminée, et dans ce cas, c’est sur cette fille spécifique que porte l’assertion, la fille qui reste implicite étant l’échantil externe.
L’exemple négatif ci-dessus, en revanche, n’est pas une assertion générale sur une fille, mais une assertion particulière sur le second terme implicite (1978 : 368). Le repère n’est pas externe, « dans la mesure où une fille est générique et inclut, dans sa référence actuelle, la référence actuelle du second terme implicite » (ibid.). La proposition ne peut donc pas être vérifiée dans le contexte – tout ce que le locuteur dit est qu’aucune autre fille n’atteint le même degré d’amabilité « que cette fille ». C’est ce manque de stabilisation externe qui a pour effet de porter l’interprétation à un degré extrême.
S’il est difficile de décrire les consécutives tronquées en termes d’auto-repérage, elles font preuve d’un même manque d’ancrage stabilisateur : une conséquence n’est par définition jamais antérieure, mais elle suit les faits
[22]. Lorsque la conséquence attendue ne suit pas l’adverbe (
si,
tant, ou
tellement) qui l’annonce, l’interlocuteur n’aura pas le réflexe de s’appuyer sur le contexte antérieur où cette conséquence serait paradoxalement déjà donnée, et l’omission recevra une autre interprétation : elle trahit – comme nous l’avons suggéré plus haut – l’incapacité du locuteur à l’expliciter. À la différence donc de la plupart des phrases comparatives et des phrases en
trop, les consécutives tronquées échappent à la vérification dans le contexte antérieur et dépendent dès lors entièrement d’une appréciation subjective du locuteur.
Nous avons ainsi trouvé une explication possible à la différence entre les adverbes de degré ordinaires et les adverbes de degré « exclamatifs », qu’une confrontation rapide entre les adverbes très et si – en fonction du type d’adjectifs qu’ils déterminent – avait déjà fait entrevoir : il était apparu, rappelons-le, que les adjectifs que si est susceptible de déterminer doivent admettre une appréciation entièrement subjective.
Or, la considération des exclamatives en si, tant et tellement comme des consécutives tronquées (ou comme des comparatives à auto-repérage) montre que cette contrainte doit être vue dans le cadre d’un refus plus général, dans ces phrases, de toute vérification externe, et ce dans le but d’exprimer l’indicible. L’interlocuteur ne reçoit pas les clés nécessaires à une interprétation objective de l’énoncé, mais il semble plutôt être appelé à assumer sa propre subjectivité en donnant une interprétation personnelle à l’énoncé incomplet du locuteur. Cela est possible grâce au caractère fondamentalement neutre, interprétativement vide, des adverbes si, tant et tellement, qui dépendent pour leur interprétation entièrement du contexte et peuvent donc donner lieu, en l’absence d’un contexte qui puisse les remplir, à une interprétation non stabilisée, extrême, et hautement subjective.
2. L’emploi expressif des déterminants
Après l’examen des phrases exclamatives en si, tant et tellement, nous passons à celui des constructions qui exploitent d’une manière expressive le sémantisme des déterminants (types b à e) :
| [21] |
Ah ! vous m’avez fait une peur !
|
| [22] |
J’ai une de ces faims, moi !
|
| [23] |
Tu sais jouer à la belote ? intercale Mado. Cette question !
|
| [24] |
Peyrade et Corentin sont-ils haïssables ? La sotte question !
|
Plusieurs grammairiens
[23] signalent un emploi « expressif » des déterminants dans les phrases exclamatives. Or, le fonctionnement exclamatif des différents types de déterminants n’est pas le même, et il donne lieu à des constructions très diverses. Dans le présent paragraphe, nous avons réparti ces constructions en deux groupes. Dans un premier temps, nous examinerons les phrases comportant un déterminant indéfini et nous distinguerons le type (b) caractérisé par la présence de l’article indéfini (cf. 21) du type (c) qui fait apparaître une expression plus complexe (cf. 22). Dans un deuxième temps, nous étudierons les phrases qui se caractérisent par un emploi particulier de déterminants définis et que nous répartirons également en deux types, en fonction de déterminant : le type (d), illustré par [23] contient en effet un déterminant démonstratif, tandis que le type (e) est caractérisé par la présence de l’article défini (cf. 24).
2.1.. Les déterminants indéfinis
2.1.1.. Le type (b) Vous m’avez fait une peur !
Les structures relevant du type (b) permettent un traitement parallèle à celui que nous avons donné aux phrases exclamatives en si, tant et tellement. En effet, de même que ces dernières, les exclamatives du type Vous m’avez fait une peur ! semblent se caractériser fondamentalement par un mécanisme de troncation : tout comme la présence de si (tant, tellement) suggérait l’apparition d’une conséquence explicitant à quel point la qualité désignée par l’adjectif était haute (ou basse), et stabilisant par là l’occurrence, l’article indéfini dans [21] suggère la présence d’un adjoint particularisant qui différencie l’occurrence en question d’autres occurrences de la même notion.
En effet, l’article indéfini saisit toujours l’occurrence particulière comme une occurrence parmi d’autres. C’est pourquoi le nom avec lequel
un se combine doit nécessairement être comptable, et si tel n’est pas le cas, la classe à laquelle il appartient doit être restructurée de manière à permettre une interprétation comptable. Pour que cet ajustement soit possible, le nom doit être accompagné d’un adjoint qui particularise la sous-espèce érigée en individu (Melis 1997-1998 : 56)
[24] comme il ressort des deux exemples suivants :
| [25] |
Il n’y a qu’un vin que j’aime : le Sancerre.
|
| [26] |
Il a fait aujourd’hui un soleil de plomb.
|
Dans le premier exemple [25], un nom qui désigne en principe un référent massif et dense – vin – est réinterprété comme étant structuré en différentes sous-espèces, dont le locuteur extrait une particulière : le Sancerre. Dans le deuxième exemple [26], un nom qui désigne un référent unique, le soleil, est considéré dans une de ses manifestations particulières possibles. Or, dans la phrase [21], un tel adjoint particularisant n’apparaît pas, d’où son caractère incomplet.
L’absence de l’adjectif qualificatif particularisant se fait le plus facilement sentir
[25] lorsque l’article
un accompagne un substantif qui, dans une phrase assertive, ferait partie d’une locution verbale sans article [27], un substantif qui se construit normalement avec
de suivi de l’article défini [28] ou un substantif qui demande, dans une construction assertive, l’article défini [29] :
| [27] |
Ah ! vous m’avez fait une peur !
(faire Ø peur)
‘Il a eu une peur terrible’
[26]
|
| [28] |
Il a un culot, cet homme-là, c’est formidable !
(avoir du culot)
‘Il a un sacré culot’
|
| [29] |
J’ai une migraine !
(avoir la migraine)
‘J’ai une migraine insupportable’
|
À côté de ces constructions clairement spécifiques, parce que non compatibles in se avec l’article indéfini, Berthelon (1955 : 50-51) signale deux cas moins typiques, qui se caractérisent toutefois par la même incomplétude : le premier cas est celui des constructions où le substantif se combine facilement avec l’article indéfini, mais où il est normalement accompagné d’un adjectif qualificatif [30] :
| [30] |
Croyez-vous qu’il a fait une chaleur aujourd’hui !
‘Il a fait une chaleur agréable aujourd’hui’
|
Le deuxième cas est celui des substantifs qui – pris dans un sens concret – peuvent sans aucune difficulté être utilisés avec l’article un seul (cf. note 24), mais qui – par une transposition sémantique – ont acquis un sens abstrait, cas dans lequel ils requièrent à nouveau un adjectif qualificatif, afin de permettre la présence de l’article un discrétisant [31] :
| [31] |
Elle a un œil, une sûreté, un sens de la mode avec ça !…
[27]
‘Il avait un œil trop fureteur pour ne pas s’en apercevoir’
|
Rien n’empêche cependant l’apparition, dans ces constructions exclamatives, d’un substantif concret, comptable. Dans ce cas, l’intonation acquiert un rôle capital : pour qu’elle puisse se distinguer de la phrase assertive correspondante, la phrase exclamative ne pourra plus se passer d’une intonation spécifique, suspensive
[28]. Ainsi, dans les phrases suivantes [32], c’est l’intonation seule qui permet d’éviter la confusion avec la simple constatation (assertive) ou même parfois avec une phrase exclamative simplement affective, où l’intonation exprimerait par exemple l’étonnement du fait que la personne dont on parle porte une cravate.
| [32] |
Il a une cravate !…
Dis-moi la vérité, ou je vais te faire une scène !…
|
Plus on s’éloigne donc des constructions spécifiques, exclamatives in se (parce que dans une phrase assertive, l’article indéfini serait normalement exclu), plus une intonation suspensive sera nécessaire pour que le récepteur puisse interpréter correctement les phrases énoncées.
Berthelon (1955: 52-57) montre également que le syntagme incomplet peut se trouver non seulement en position d’objet, mais aussi en position d’attribut, grâce à la préposition de [33, 34], ainsi qu’en position adverbiale, grâce à la combinaison avec des prépositions diverses [35, 36] – l’interprétation n’étant aucunement affectée par cette diversité des positions syntaxiques.
| [33] |
Elle est d’une simplicité !
‘elle est d’une grande simplicité’
|
| [34] |
Sa lettre est d’un bête !
‘sa lettre est d’un bête incroyable’
|
| [35] |
Les nuages filent à une vitesse !
‘les nuages filent à une grande vitesse’
|
| [36] |
Il a parlé d’Huguette avec un naturel !
‘il a parlé d’elle avec un naturel étonnant’
|
Les exemples [34] et [36] montrent que dans ces positions, un adjectif substantivé peut se substituer au substantif. Cette possibilité a fait que, dans les phrases du type [34], plusieurs auteurs ont réinterprété
d’un comme un adverbe intensif exclamatif autonome
[29]. Selon Dauzat (1958: 138), il ne conviendrait plus de parler, dans cette « nouvelle » formation, de sous-entendu. Il est clair cependant que, pour préserver la cohérence de cette classe de constructions exclamatives, il est préférable de continuer à considérer
d’un de manière analytique, et non comme un adverbe lexicalisé.
Finalement, Berthelon signale que « l’emploi de l’exclamative elliptique s’étend aux substantifs pluriels, avec lesquels l’adjectif indéfini s’accorde en nombre » (1955 : 51) :
| [37] |
(…) et elle se met dans des rages !
|
| [38] |
Mais quand tu parles de lui, tu as des expressions !
|
| [39] |
Souvent elle a des façons de me regarder, de me parler !
|
La seule différence avec les énoncés au singulier réside dans le fait que le locuteur n’extrait pas un seul individu, mais plusieurs de la classe désignée par le nom.
Il nous reste à donner une interprétation à ces syntagmes incomplets. Comme dans le cas des constructions en si, tant et tellement, l’intonation suspensive (plus ou moins marquée, selon qu’elle s’impose ou non) traduit l’indicible. Cette fois-ci, ce n’est pas la conséquence d’une qualité qui est tellement extrême qu’elle dépasse le dicible, mais c’est la qualité elle-même. Un premier effet de ce non-dire est à nouveau celui d’un haut degré : on suggère le manque d’une épithète suffisamment forte pour désigner une qualité – ou un défaut.
Plusieurs substantifs permettent en eux-mêmes une variation de degré (que ce soit dans la quantité ou dans la qualité). Ces substantifs correspondent le plus souvent à un adjectif (ou un verbe) qui peut être modifié par un adverbe de degré. Nous pensons par exemple aux substantifs froid, vent, pluie, simplicité, jalousie, peur, faim, etc. : « un froid, une peur, … indicibles ».
Pour d’autres substantifs, en revanche, il faut imaginer en plus un adjectif qualifiant (généralement à valeur fortement affective), qui porte sur une qualité ou un défaut du substantif, et c’est cette qualité ou ce défaut qui est alors à son tour porté à un degré intense. Il s’agit de substantifs comme vin, mine, façon, cravate, etc. : « un vin ayant une qualité / un défaut indicible ». À la différence des précédents, ces substantifs-ci n’ont pas d’équivalents adjectivaux (ou verbaux) compatibles avec une détermination de degré.
Dans le paragraphe précédent, nous avons attiré l’attention sur une deuxième implication de l’ellipse de la conséquence : le non-dit empêchait l’ancrage et donc la stabilisation de l’interprétation.
Plus nettement encore que dans les constructions exclamatives en si, tant ou tellement, les énoncés exclamatifs du type Vous m’avez fait une peur ! renoncent à la description objectivement vérifiable pour n’exprimer plus que l’intensité de l’occurrence – ou d’une qualité ou d’un défaut de cette occurrence : l’adjectif qualificatif lui-même n’est plus exprimé. Ce qui importe, ce n’est pas tellement la qualité précise de l’occurrence que l’impression que cette qualité produit chez le locuteur. Il ne s’agit plus pour lui de rapporter la valeur référentielle à un repère externe stable – intersubjectivement accessible – mais de suggérer que son énoncé est vrai pour tout complément, qu’il est vrai « quel que soit le cas que l’on extraie sur l’ensemble des possibles » (Martin 1987 : 104). Comme l’occurrence n’est plus rapportée à un repère externe, il devient impossible à l’interlocuteur de vérifier les propos du locuteur. Il est soumis à la subjectivité du locuteur, il doit le croire sur parole. Il n’est pas appelé à vérifier quelque chose qui est dit – justement, le locuteur ne dit pas –, mais à se laisser impressionner lui-même, à assumer sa propre subjectivité.
2.1.2.. Type (c) J’ai une de ces faims !
Nous retrouvons un mécanisme tout à fait semblable dans les constructions du type (c) (cf. 22 J’ai une de ces faims !), lequel peut être compris comme une variante plus complexe du type précédent. En effet, dans la phrase J’ai une de ces faims !, le locuteur extrait à nouveau un individu particulier d’une classe d’occurrences, mais à la différence des constructions à article indéfini seul – où la classe était en quelque sorte illimitée, définie par les seules instructions sémantiques véhiculées par le nom –, le prélèvement se fait maintenant sur une classe limitée : le démonstratif ces a auparavant déterminé un sous-ensemble particulier, et c’est sur ce sous-ensemble qu’opère ensuite l’extraction. Or, dans ce qui suit, nous tenterons de montrer que, dans les constructions exclamatives, le démonstratif ces pré-établit cette sous-classe d’une manière assez particulière : il se distingue ici du fonctionnement des autres déterminants définis en même temps qu’il se rapproche de l’article indéfini.
On pourrait en effet se demander pourquoi l’interprétation exclamative intensive n’apparaît que lorsque l’extraction s’opère sur un ensemble prédéterminé par un démonstratif : si le prélèvement se fait dans une classe définie au préalable par un article défini [40] ou par un déterminant possessif [41], la seule interprétation possible est assertive (ou à la limite exclamative intonative, simplement affective
[30]) :
| [40] |
Il m’a donné une des cravates.
|
| [41] |
Il m’a donné une de tes cravates.
|
Dans le cas de [40], l’interprétation est tout simplement partitive. Le référent – ici la classe prédéterminée sur laquelle s’opère ensuite l’extraction – peut être repéré par le récepteur dans l’univers du discours, grâce au seul sens du nom, selon les instructions de repérage fournies par l’article défini contenu dans
des (compte tenu des connaissances « pragmatiques »
[31] que l’émetteur prête à son récepteur). De même, dans [41], le repérage de la classe de laquelle est extraite l’occurrence particulière, ne devrait poser aucun problème : le récepteur peut trouver le référent adéquat dans l’univers du discours en tenant compte cette fois-ci non seulement du sens du nom, mais aussi d’informations relationnelles, contenues dans le déterminant possessif. L’interprétation est à nouveau simplement partitive : le locuteur extrait une occurrence d’une classe bien déterminée.
La phrase [42], en revanche, où apparaît un déterminant démonstratif, peut donner lieu à deux interprétations différentes :
| [42] |
Il m’a donné une de ces cravates.
|
Tout comme [40] et [41], la phrase [42] peut en effet être interprétée de façon simplement partitive : la cravate qui est offerte au locuteur fait dans ce cas partie d’un ensemble limité et défini sur des bases essentiellement situationnelles ou textuelles : les démonstratifs constituent en effet leur référent par repérage déictique ou phorique. Marc Wilmet (1986, 1997) a décrit ce fonctionnement du démonstratif comme suit : le référent auquel renvoie le démonstratif est normalement « endophoriquement ou exophoriquement interprétable »
[32]. Cela veut dire que le récepteur peut trouver le contenu du démonstratif ou bien dans la chaîne syntagmatique – « endophore » – ou bien en s’aidant d’un geste, d’une mimique ou d’un décor rapidement planté – « exophore » (Wilmet 1986 : 175). Dans les deux cas, il est donc possible – comme c’était le cas pour l’article défini et le déterminant possessif – d’identifier dans l’univers du discours un référent précis pour la classe dans laquelle s’opère ensuite la partition au moyen de l’indéfini
un.
Mais, à la différence de [40] et de [41], la phrase [42] peut en outre recevoir un interprétation exclamative, intensive, qui peut être mise en évidence grâce à la ponctuation :
| [43] |
Il m’a donné une de ces cravates !
|
Plusieurs grammairiens
[33] signalent ce caractère intensif – ou emphatique – cette expression du haut degré, de ce qu’ils appellent couramment « le tour
un de ces ». Et plus d’une fois, ils suggèrent que cette intensité est la conséquence d’un mécanisme de troncation. Ainsi, pour Wartburg et Zumthor, la phrase [44] équivaut plus ou moins à [45], la voix restant suspendue à la dernière syllabe comme si un adjectif allait suivre : « celui-ci n’est pas énoncé car le superlatif qu’il s’agit d’exprimer dépasse toutes les formules connues » (Wartburg & Zumthor 1958 : 300) :
| [44] |
Il faisait un de ces vents.
|
| [45] |
Il faisait un grand vent.
|
Cette explication rappelle notre développement à propos des phrases du type (b).
Or, étant donné que cette interprétation intensive ne se donne pas dans les phrases avec article défini ou déterminant possessif, l’on ne saurait prétendre que c’est l’utilisation de l’article indéfini qui est responsable du caractère exclamatif de ces constructions, alors que nous avons vu que tel était bien le cas dans les constructions du type (b) : dans les constructions du type (c), il semble que ce soit le déterminant démonstratif lui-même qui est à l’origine de l’interprétation exclamative. Cette hypothèse est corroborée par le fait que dans les constructions du type (c), contrairement aux constructions du type (b), l’explicitation d’un adjectif n’empêche pas nécessairement l’interprétation intensive : même en présence d’un adjoint caractérisant, une certaine impression de « sous-entendu » est fréquente. Nous trouvons quelques exemples chez Berthelon (1955 : 58-59) :
| [46] |
Il faisait un de ces petits vents froids !
|
| [47] |
Il a une de ces petite moustache
[34] !
|
En outre, l’interprétation exclamative de [42], c’est-à-dire [43] admet facilement des noms abstraits. Les constructions représentées par [40] et [41], au contraire, sont plutôt réfractaires à l’apparition de noms non comptables, tout comme l’interprétation partitive de [42]. Ainsi, s’il est possible de s’exclamer [48]
| [48] |
J’ai une de ces faims !
|
les phrases en [49] sont beaucoup moins acceptables :
| [49] |
*J’ai une des faims,
?J’ai une de mes faims,
?J’ai une de ces faims (dont je viens de parler)
|
Ce refus s’explique par le fait que ces phrases présupposeraient – nous venons de le voir – l’existence, dans l’univers du discours, d’un sous-ensemble pré-établi pluriel de « faims ». Or, le pluriel, tout comme l’article indéfini un, est par définition lié au trait comptable. Le fait que dans [48], l’apparition de noms non comptables ne pose aucun problème suggère donc à plus forte raison encore que le démonstratif y reçoit une interprétation particulière, qui doit être responsable du caractère intrinsèquement exclamatif de la phrase.
Dans ce qui suit, il nous faudra donc expliquer comment l’utilisation du démonstratif peut donner lieu à une telle interprétation exclamative intensive. Citons tout d’abord encore une fois Berthelon. Dans son ouvrage L’expression du haut degré en français contemporain, elle écrit que, dans les constructions du type (c), « le sujet parlant s’arrête avant la détermination parce qu’elle est superflue » (1955 : 58), et un peu plus loin, elle précise que « l’ellipse porte sur l’explication qu’annonce, dans cette tournure emphatique, le démonstratif actualisateur et présentatif » (ibid., c’est nous qui soulignons). En d’autres mots, le démonstratif semble suggérer toujours une certaine particularisation.
Pour une explication plus poussée de cette propriété du démonstratif, nous partons de l’analyse qu’a proposée Marc Wilmet – principalement dans son livre La détermination nominale (1986) –, du déterminant démonstratif : elle nous semble en effet le mieux en mesure de rendre compte du mécanisme exclamatif dans les phrases qui nous intéressent à présent. Comme d’autres auteurs encore, Wilmet propose de considérer le démonstratif comme un article défini augmenté de quelque chose : ce = le + Δ. Wilmet décompose le déterminant démonstratif en un élément quantifiant (le) et un élément caractérisant (Δ), ce dernier étant responsable de l’apport de traits spécifiques relevant – comme nous l’avons vu plus haut – soit de l’exophore, soit de l’endophore. Or, les phrases exclamatives se distinguent des phrases « normales » en ce que la signification du démonstratif ne peut pas être trouvée dans la situation ou dans le cotexte : dans les phrases exclamatives, il y a « absence totale d’endophore ou d’exophore » (Wilmet,1986 : 178). Ainsi, la caractérisation Δ demeure vide, abandonnée à la providence de l’auditeur-lecteur, qui accepte la responsabilité du jugement – « dépréciatif ou plus rarement laudatif » (ibid.).
Une analyse plus poussée permet de voir comment les constructions du type (c) peuvent être rapprochées de celles traitées dans les paragraphes précédents. Dans le cas de l’interprétation partitive de la phrase [42], Δ équivaut à un différenciateur que l’on pourrait qualifier de syntagmatique : il oppose ce(s) N à d’autres N à partir de données situationnelles ou cotextuelles. En d’autres mots, l’interlocuteur peut trouver l’interprétation adéquate du démonstratif dans le contexte. Le contexte textuel ou situationnel permet une stabilisation intersubjective de l’occurrence. En l’absence d’un tel ancrage contextuel – comme c’est le cas dans les exclamatives –, Wilmet stipule que « c’est l’intonation qui guide le décodage, le destinataire acceptant la responsabilité du jugement » (Wilmet, 1986 : 178). L’occurrence n’est plus stabilisée intersubjectivement, l’énoncé perd toute possibilité de vérification objective. Nous rejoignons donc l’interprétation que nous avons proposée pour les constructions précédentes : à la différence de la phrase partitive correspondante, la phrase exclamative invite l’interlocuteur à assumer sa propre responsabilité, à intervenir personnellement dans la (re)construction de l’interprétation adéquate – qui n’est plus objectivement donnée dans le contexte. Quelle est la voie qui lui est proposée pour y parvenir ? L’interprétation syntagmatique étant évincée, Δ recevra une autre interprétation, que l’on pourrait qualifier de paradigmatique : au lieu de repérer un référent objectivement identifiable en contexte, l’interlocuteur a maintenant le choix entre tous les éléments susceptibles d’apparaître à cet endroit de la chaîne, même les plus extrêmes, les plus extraordinaires. Le locuteur, quant à lui, refuse la responsabilité d’effectuer un choix – ancrage – effectif (dans le paradigme), simulant une certaine impuissance langagière à trouver le caractérisant adéquat, et ce afin de traduire un superlatif extrême.
Comment se fait-il que le démonstratif soit le seul des déterminants définis qui permette, dans ce type de constructions
[35], cette interprétation exclamative intensive ?
L’explication réside dans le fait que le démonstratif implique toujours un contraste interne, et c’est là qu’il se rapproche de l’article indéfini : « il suppose la saisie d’un N particulier opposable aux autres, de la même manière que l’indéfini est associé à une opération référentielle qui évoque la classe entière pour en extraire une valeur au moyen de l’énoncé » (Corblin 1987 : 225). Cela implique que la classe ces N fait elle-même partie d’un ensemble pluriel englobant, contenant tous les autres N.
Dans le cas des emplois « normaux » du démonstratif, l’interlocuteur sait en vertu de quelle qualité ce sous-ensemble particulier se distingue des autres N : sa particularité est « objectivement » identifiable en discours. Dans les phrases exclamatives, en revanche, toute évaluation rapportée à un repère externe est bloquée, ce qui favorise l’idée que le caractère spécifique de cette sous-classe est d’être tout simplement « telle qu’elle est »
[36]. Cette idée est encore soulignée par le fait que le nom, malgré le pluriel du démonstratif, se trouve souvent au singulier :
| [50] |
Il a un de ces cheval !
(Tamba 1981 : 3)
|
| [51] |
Il a une de ces petite moustache !
(Berthelon 1955 : 59)
[37]
|
2.2.. Les déterminants définis
À la lumière de l’analyse que nous venons de proposer pour les constructions du type (c) (voir 22), il semble légitime de nous demander si le même sémantisme permet d’expliquer également les phrases – essentiellement nominales
[38] – à déterminant démonstratif, du type (d), illustré par 23 :
Cette question !.
Dans la suite, nous nous appliquerons à justifier dans quelle mesure cette analyse nous paraît effectivement adéquate, pour essayer ensuite de donner une interprétation parallèle aux constructions similaires à article défini – type (e) (cf. 24 : La sotte question !). Il s’avère en effet que ces dernières peuvent avoir un effet de sens analogue, même si l’analyse ci-dessus a montré que l’article défini ne possède pas en lui-même l’idée de particularisation qui caractérise le démonstratif.
Dans sa
Grammaire de la phrase française (1993 : 511), Pierre Le Goffic montre que la phrase nominale est normalement l’équivalent d’une phrase indicative, qu’elle soit franchement assertive [52]
[39], ou dotée d’un surplus d’affect – et donc « exclamative au sens intuitif du mot » [53].
| [52] |
Ma tante (en présentant quelqu’un)
Fin de l’épisode.
|
| [53] |
Magnifique, ce paysage !
La police !
|
Mais, dit Le Goffic, il existe aussi « des énoncés nominaux comportant certains déterminants (défini et surtout démonstratif), qui ne sauraient être simplement assertifs » (ibid.). Soient les exemples suivants :
En effet, si les énoncés [52] et [53] peuvent être paraphrasés par des phrases assertives
[40] – éventuellement dotées d’un surplus d’affect :
| [56] |
Voici ma tante.
L’épisode est fini.
|
| [57] |
Ce paysage est magnifique !
La police arrive !
|
il n’en va pas de même pour les énoncés [54, 55] : ces derniers ne semblent pas admettre des paraphrases « assertives » pareilles.
Dans ce qui suit, nous examinerons d’abord les énoncés du type [54], qui semblent être le plus proches des constructions (c) traitées au paragraphe précédent. Ensuite, nous passerons à l’examen des énoncés [55], qui mettent en jeu non pas le déterminant démonstratif mais l’article défini.
2.2.1.. Type (d) Cette question !
Observons d’abord de plus près l’énoncé [54], qui comporte un déterminant démonstratif : son interprétation semble se rapprocher assez bien de celle des énoncés du type (b) [cf. 21] et (c) [cf. 22]. En d’autres mots, son interprétation est intensive. D’où vient le caractère intensif, intrinsèquement exclamatif de cet énoncé ?
Le lien avec le démonstratif des constructions (c) paraît à première vue évident. Wilmet (1986 : 178 ; 1997 : §290) mentionne d’ailleurs d’un trait les constructions (d) avec les constructions intensives en (un) de ces. Examinons les exemples suivants :
Un locuteur peut s’écrier [58] à propos d’un tableau présent dans la situation d’énonciation. Ou il peut s’exclamer [59], lorsqu’un interlocuteur vient d’avancer, dans le cotexte antérieur, une idée particulière.
Pour des énoncés de ce type, Wilmet propose donc la même analyse que celle que nous avons présentée plus haut pour les constructions du type (c) : « En l’absence totale d’endophore ou d’exophore, c’est l’intonation qui guide le décodage, le destinataire acceptant la responsabilité du jugement (dépréciatif ou, plus rarement, laudatif) :
cette idée !,
cette question ! = p.ex. “l’idée/la question déplacée, sotte, saugrenue, etc.” » (Wilmet 1986: 178). Le démonstratif suggère donc la particularité du tableau, de l’idée, de la question, mais ne dit pas en vertu de quelle qualité ils sont tellement particuliers
[41]. La non-expression de cette particularité « simule une impuissance langagière du locuteur à la recherche de l’épithète adéquate et traduit par contrecoup une qualité superlative : “je ne vous dis que ça”, “sacré” ou “fameux”, “au plus haut point” » (Wilmet, 1986 : 175).
Cependant, il nous semble que les phrases nominales (d) ne peuvent pas être traitées exactement de la même manière que les constructions (c) en un de ces. À la différence de ces dernières, où nous avons vu que le locuteur extrayait un individu d’une classe ni exophoriquement ni endophoriquement interprétable, il y a maintenant bel et bien – semble-t-il – ancrage (qu’il soit exophorique ou endophorique) : le tableau est effectivement présent, il est identifiable dans la situation. De même, l’idée est cotextuellement présente. Le locuteur semble donc désigner une réalité présente.
Comment comprendre, dans ces conditions, le caractère exclamatif des énoncés (d) ? En fait, le propre de ces constructions nominales réside dans le fait qu’elles sont interprétées comme des propos apportant un commentaire sur un thème –
le tableau ou
l’idée contextuellement repérables – qui reste implicite. En d’autres mots, le locuteur ne désigne pas vraiment la réalité présente, mais il la commente
[42]. Au lieu de dire, par exemple, « ce tableau est beau/un beau tableau », ou « cette idée est géniale/une bonne idée »
[43], le locuteur dit en quelque sorte : « ce tableau est ce tableau » ; « cette idée est cette idée ». Il n’y a pas caractérisation (
ce tableau est beau), ni classification (
ce tableau est un beau tableau), mais il y a « réidentification » :
(Ce tableau est) ce tableau, et c’est à ce moment seulement qu’il y a lieu de parler d’incomplétude, de suspension de la caractérisation : à l’interlocuteur la responsabilité d’interpréter la particularité du démonstratif caractérisant, puisque le locuteur en utilisant le démonstratif implique son existence, mais ne l’explique pas dans la mesure où il boucle l’expression.
2.2.2.. Type (e) La sotte question !
Maintenant que nous avons expliqué l’interprétation exclamative intensive des énoncés (d) à partir de l’idée de contraste interne qu’implique le déterminant démonstratif, il se pose la question de savoir comment il se fait que l’article défini puisse lui aussi parfois donner lieu à un effet de sens intensif semblable [55]. Les grammairiens
[44] lui attribuent en effet également un caractère emphatique et intensif, dans certaines constructions nominales.
Or, nous avons vu que l’article défini ne véhicule pas cette idée de particularisation qui caractérise le démonstratif. La construction nominale [55], reprise ici sous [60], se prête d’ailleurs difficilement à une paraphrase en un (de ces) :
| [60] |
Le beau paysage !
?Voilà un (de ces beau) paysage !
|
Un premier point commun avec les constructions (d) est l’ancrage dans le contexte (situationnel ou textuel) : comme dans les énoncés du type (d), il semble bien que l’on puisse déceler dans [60] une valeur déictique.
À cet égard, il est intéressant de noter qu’à la différence du démonstratif, l’article défini est le plus souvent accompagné, dans ce type de constructions, d’un adjectif. D’une part, cette présence d’un adjectif paraît confirmer le rapport avec les constructions démonstratives correspondantes. En effet, la combinaison ‘article défini-substantif-adjectif qualificatif’ équivaut souvent à un syntagme ‘démonstratif-substantif’ : ainsi, dans un ensemble de livres, je peux désigner un livre particulier en utilisant
[45], soit le démonstratif, accompagné d’un geste particularisant [61], soit l’article défini, accompagné d’un adjoint particularisant [62] :
| [62] |
Donne-moi le livre rouge.
|
D’autre part, la présence d’un adjectif qualificatif indique d’emblée une différence importante avec les constructions à déterminant démonstratif, en ce qu’elle semble fournir une caractérisation explicite. En effet, tout comme le démonstratif (d), l’adjectif qualificatif dans (e) a moins une fonction désignatrice qu’une fonction caractérisante : l’énoncé nominal [60] rapporte un propos à un thème –
le paysage – qui, lui, reste implicite. Ceci est d’autant plus clair que l’adjectif utilisé pourrait difficilement remplacer le geste discrétisant que suppose le démonstratif
[46] : comment demander par exemple à quelqu’un d’apporter, parmi un ensemble de livres, un livre précis en le qualifiant de « le beau livre »? Or, à la différence de la caractérisation suggérée implicitement par le démonstratif dans (d), la caractérisation apportée par l’adjectif qualificatif dans (e) semble bien explicite.
S’il n’y a pas de sous-entendu, comment se fait-il que les énoncés du type (e) aient un effet de sens intensif ? L’on ne pourrait prétendre, en effet, que la non-expression d’une particularité sous-entendue « simule une impuissance langagière du locuteur à la recherche de l’épithète adéquate et traduit par contrecoup une qualité superlative » (cf. supra).
Pour tenter d’arriver à une explication, nous commençons par un petit détour : nous avons vu dans le paragraphe précédent, qui traitait des constructions en un de ces, que l’idée de particularisation qu’implique le déterminant démonstratif peut être mise en rapport avec l’idée d’un contraste interne : ce N implique toujours qu’il existe d’autres N. Et c’est de ces autres N que ce N se distingue par sa particularité qui, à force de ne pas être exprimée, atteint un degré intense.
En fait, dans les constructions intensives à article défini, on peut déceler une idée analogue de contraste interne, et ce grâce à l’antéposition de l’adjectif. Il est remarquable, en effet, que dans toutes les constructions du type (e) l’adjectif s’antépose au nom. Plusieurs auteurs ont attiré l’attention sur le fait que l’adjectif antéposé apparaît souvent comme « plus intimement lié au substantif, plus subjectif, et que l’adjectif postposé semble plus objectif » (Goes 1999 : 92). L’adjectif antéposé se caractérise par conséquent souvent par une certaine « désémantisation » (ibid.) : Goes entend par là que l’adjectif antéposé inscrit son sémantisme dans les limites du substantif et devient ainsi dans une plus ou moins grande mesure «perméable» au sémantisme du substantif.
À la différence des syntagmes à adjectif postposé, où l’évaluation se fait d’une manière absolue (Goes parle de la « rencontre de deux parties du discours indépendantes », 1999 : 100), les syntagmes à adjectif antéposé peuvent souvent être paraphrasés à l’aide de « en tant que N » : ainsi, un grand politicien, par exemple, est grand en tant que politicien, et non pas en tant que « humain ». Plutôt que de fournir – comme le fait l’adjectif postposé – une évaluation absolue, auquel cas il y aurait lieu de parler d’un « repère externe », l’adjectif antéposé situe le référent par rapport aux autres éléments de la classe désignée par le nom, sur une échelle, et en définit en quelque sorte le degré : de cette façon, il opère une différenciation interne à la classe, et non une différenciation externe par rapport à des repères absolus. Cela rapproche le cas (e) des autres cas traités plus haut.
Or, comme dans les énoncés (d), le locuteur ne dit pas « (ce tableau est)
un beau tableau », ce qui reviendrait à dire que dans la classe des tableaux, ce tableau-ci fait partie de ceux qui méritent la qualification « beau », qu’il est beau en tant que tableau. Le locuteur dit : « (ce tableau est)
le beau tableau », et c’est précisément l’utilisation du défini – en combinaison de l’antéposition de l’adjectif – qui suscite l’interprétation intensive : l’article défini véhicule toujours une idée d’unicité
[47]. Il s’ensuit que ce que cet énoncé exclamatif exprime, c’est que le tableau en question est unique en tant que beau tableau, qu’il est donc le beau tableau par excellence : d’une part, sa beauté n’est pas rapportée à un repère externe à la classe des tableaux, grâce à l’antéposition de l’adjectif. D’autre part, il échappe également au repère que constitue l’échelle même des autres tableaux, car il les dépasse tous par son unicité, son excellence. De cette façon, l’ancrage est doublement éludé.
Qu’en est-il, finalement, des énoncés nominaux exclamatifs à article défini qui ne comportent pas d’adjectif antéposé ? L’analyse que nous venons de proposer pour l’énoncé (e) La sotte question ! peut-elle être étendue à ces cas ?
Les noms qui entrent dans ce type de construction sont de deux espèces : ils peuvent être eux-mêmes affectifs – Milner (1978 : 295-298) parlerait de noms de qualité – ou ils peuvent au contraire porter un simple jugement d’identité – Milner (ibid.) parlerait de noms ordinaires.
Le cas des noms de qualité se rapproche aisément de celui des noms précédés d’un adjectif qualificatif : au lieu de l’adjectif, c’est ici le nom qui a un sens laudatif ou péjoratif, et qui varie en degré
[48]. Son utilisation dans le même type de circonstances que celles décrites ci-dessus pour les énoncés nominaux à adjectif antéposé donne donc lieu à un effet de sens tout à fait comparable. Ainsi, si la personne à laquelle on réfère est présente dans la situation ou dans le cotexte, il suffit de s’écrier par exemple
L’imbécile !, pour faire entendre qu’elle excelle par son imbécillité.
Le cas des noms ordinaires (par exemple la table, le tableau, etc.), en revanche, est quelque peu différent. Lorsque le nom lui-même n’est ni affectif ni variable en degré, l’interlocuteur devra découvrir lui-même quelle est la qualité ou le défaut qui doit être porté à un degré intense : ainsi, si le locuteur s’écrie La table !, c’est à l’interlocuteur de découvrir l’interprétation correcte de cet énoncé. Seule la situation lui permettra de comprendre si le locuteur trouve la table extrêmement belle, laide, grande, petite, etc.
La différence entre adjectif démonstratif (d) et article défini (e) réside dans le fait que le premier suggère explicitement l’idée de particularisation, alors que pour le second, seules les conditions d’emploi particulières montrent qu’il y a une lacune : l’idée de particularisation est dans ce cas suggérée par le simple fait que le syntagme nominal est utilisé en tant que tel, sans précisions, sans que sa mention soit justifiée.
Dans ce qui précède, nous avons vu que l’interprétation exclamative des structures (a) à (e), qui sont formellement proches de la structure de la phrase assertive, est due à leur caractère incomplet, lacunaire
[49].
Les constructions en si, tant et tellement (a) peuvent être conçues soit comme des consécutives tronquées, soit comme des comparatives à auto-repérage. Dans le premier cas, la lacune réside dans l’absence d’une sous-phrase consécutive, dans le deuxième cas dans l’absence d’un repère (échantil) externe.
Le même effet lacunaire est obtenu par la non-expression de l’adjectif particularisant dans les énoncés (b), ou encore grâce au fait que l’idée de particularisation suggérée par le démonstratif dans les constructions (c) n’est pas résolue de manière syntagmatique. L’incomplétude est signifiée, enfin, par l’utilisation « en tant que tels » de syntagmes nominaux introduits par un déterminant démonstratif (d) ou par un article défini (e), les premiers suggérant explicitement la lacune grâce au mécanisme qui caractérise les énoncés (c), les deuxièmes ne la suggérant qu’implicitement, à cause des conditions d’emploi particulières mêmes : des groupes nominaux normalement hautement thématiques (à cause de leur définitude) sont lancés comme propos, il n’y a donc pas de rhème extérieur.
Nous avons vu que cette lacune a deux conséquences : d’une part, elle a pour effet de porter l’interprétation à un haut degré, la non-expression ayant pour but de traduire l’indicible. D’autre part, elle empêche l’ancrage et donc la stabilisation de l’interprétation : l’interlocuteur ne reçoit pas les clés en main pour une interprétation objective de l’énoncé, mais il semble plutôt être appelé à assumer sa propre subjectivité en donnant une interprétation personnelle à l’énoncé incomplet du locuteur.
Ces éléments nous semblent constituer un argument en faveur de l’autonomie du type de phrase exclamatif : son sens ne semble pas pouvoir se gloser par celui de l’assertion, le locuteur s’abstenant justement d’« asserter ». L’absence d’ancrage, et donc l’instabilité fondamentale de l’énoncé exclamatif, fait qu’il est requis de la part de l’interlocuteur une plus grande activité. Néanmoins son engagement plus grand ne signifie pas qu’il puisse interpréter l’énoncé du locuteur n’importe comment : l’interlocuteur doit aboutir à la reconnaissance de la valeur entendue par le locuteur. S’il est vrai que ce dernier n’explicite pas la qualité ni son intensité, il attend de l’interlocuteur que celui-ci le comprenne, qu’il comprenne sa stratégie.
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[1]
Voir aussi Rys (2001 : 13), qui présente un panorama plus complet de la littérature.
[2]
L’examen de l’ensemble des structures considérées comme exclamatives dans les grammaires montre que, même si l’idée de degré n’est pas toujours retenue par les commentaires, les exclamatives de degré doivent être considérées comme les plus prototypiques (Rys, 2001 : 17-18).
[3]
Les constructions qui contiennent des marques morphologiques et/ou syntaxiques qui les rapprochent des interrogatives feront l’objet d’une autre publication (Rys, en préparation).
[4]
Cette « intuition » trouve bien entendu son origine dans l’intonation. Aussi parlerons-nous dans ce qui suit tout simplement d’
exclamatives intonatives, lorsque le seul élément qui permet d’accorder un certain caractère exclamatif à une phrase est son intonation, intonation qui traduit par ailleurs toujours un ajout d’affectivité.
[5]
Pour cet exemple nous nous sommes inspirée de Milner (1978 : 270) qui a attiré l’attention sur le fait que les adjectifs qui n’admettent pas le degré paraissent incompatibles avec l’exclamation.
[6]
D’après la terminologie de Milner (1978 : 299ss).
[7]
Cf. note 6. Les adjectifs
classifiants sont affectivement « neutres », c’est-à-dire qu’ils désignent une propriété définissable de manière objective, permettant de définir une classe. Les adjectifs
non-
classifiants sont des adjectifs affectifs, qui n’expriment pas un jugement d’appartenance à une classe, mais qui désignent une qualité considérée en elle-même comme bonne/mauvaise, sans être saisie dans un réseau d’oppositions. Milner reconnaît que nombre d’adjectifs sont mixtes, c’est-à-dire qu’ils permettent, selon le contexte, les deux interprétations.
[8]
Pour ces exemples aussi, nous nous sommes inspirée de Milner (1978 : 303-304).
[9]
Il est évident que pour dépasser les intuitions, une étude plus poussée de la catégorie des adjectifs s’impose. Elle n’entre cependant pas dans le cadre de cette étude. Nous pouvons renvoyer ici à Milner (1978) qui a discerné – dans son ouvrage
De la syntaxe à l’interprétation – plusieurs contraintes auxquelles semble soumis le choix de l’adjectif (ainsi que du verbe) dans le contexte de l’exclamation.
J.Gérard a
grosso modo repris ces contraintes dans son ouvrage
L’exclamation en français (1980 : 54-64), tout en tentant d’y apporter quelques nuances dans son paragraphe consacré aux « restrictions sur les pivots exclamatifs ». De même, Bacha (2000 : 235-250) consacre tout un chapitre aux « restrictions sur les adjectifs », les testant sur un grand nombre d’adjectifs. Elle montre entre autres que les acceptabilités diffèrent d’après le type de construction exclamative.
[10]
Nous sommes d’accord avec Kleiber (1997) pour comprendre
objectivité dans le sens d’
intersubjectivité. En effet, il paraît « tout à fait juste de souligner que nous n’avons pas accès au monde tel qu’il est, en somme, que nous ne pouvons pas savoir quel est le monde
objectif ou quelle est vraiment la réalité, mais que […] ce n’est qu’un monde perçu, une image du monde, un monde expérimenté, interprété, que nous appréhendons » (Kleiber, 1997 : 118). Or, la conception ou la modélisation, explique Kleiber, est ce qui est pour nous le monde réel, et elle « apparaît comme
objectif, c’est-à-dire ne se trouve pas soumis aux variations subjectives d’un sujet parlant à l’autre, mais bénéficie, étant donné n
os structures physiologiques et mentales similaires, d’une certaine stabilité intersubjective à l’origine de ce sentiment d’
objectivité que peut dégager [le] monde projeté » (
idem, p. 119).
[11]
L’on peut penser aussi à l’impossibilité, pour
si comme pour les autres adverbes de degré, de déterminer l’adverbe de quantité
beaucoup : *
Il a eu très/si beaucoup d’ennuis.
[12]
L’adverbe
tant se distingue de
si en ce qu’il ne modifie pas des adjectifs (ou des adverbes) mais des verbes. Aussi une comparaison avec un adverbe de degré non exclamatif, comme celle que nous avons esquissée ci-dessus pour
si, poserait-elle problème : quel serait en effet l’équivalent non exclamatif de
tant ? Quant à l’adverbe
tellement, il peut aussi bien modifier des adjectifs (comme
si) que des verbes (comme
tant). De plus,
tant et
tellement, lorsqu’ils sont suivis de
de, peuvent également être employés comme des déterminants. Pour des raisons d’économie, nous nous limiterons cependant dans cet article à l’adverbe
si, les considérations sur son emploi exclamatif pouvant facilement être étendues aux deux autres adverbes (tant dans leur emploi comme adverbe que comme déterminant).
[13]
Nous verrons plus loin que, pour certaines constructions, un rapprochement avec les comparatives est également possible.
[14]
Togeby (1982-1985 : §1729) et Béchade (1994 : 208)
[15]
Bonnard (1997 : 310-311)
[16]
Grevisse-Goosse (1993 : 1423) ; Riegel e.a. (1997 : 403) ; Chevalier e.a. (1964 : 423) ; Charaudeau (1992 : 252-253).
[17]
Ce lien entre lacune et indicible d’une part et haut degré d’autre part trouve un appui dans la sémantique du prototype, qui suggère que l’ensemble des occurrences d’une notion est toujours structurée d’une manière gradable : les occurrences s’ordonnent en une échelle de prototypicalité, en fonction de leur degré de similarité avec le prototype, meilleur représentant imaginaire de la notion. En l’absence du particularisateur attendu (en l’occurrence la conséquence), qui attribuerait à l’énoncé une place stable dans l’échelle, c’est ce prototype qui sera finalement atteint, d’où le haut degré.
[19]
C’est ce que Milner appelle le « principe du disjoncteur » (1978 : 366). Voir aussi Muller (1996 : 94).