Travaux de linguistique
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8011-1323-9
186 pages

p. 111 à 136
doi: en cours

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« Adverbiaux et Topiques »

no47 2003/2

2003 Travaux de linguistique « Adverbiaux et Topiques »

La complexité de la notion de topique et l’inversion du sujet nominal  [1]

Karen Lahousse  [*]
Dans cet article, nous proposons que la notion de topique n’est pas unitaire mais couvre au contraire deux types de topiques : le topique scénique et le topique contrastif. Notre argument principal est basé sur des données concernant la distribution de l’inversion nominale en français. Cette construction est permise derrière des adverbes et des groupes prépositionnels qui constituent des topiques scéniques, mais pas à la suite des syntagmes disloqués, qui sont des topiques contrastifs par excellence. In this article, we argue that the notion of topic is not unitary but, rather, covers two types of topics : the scenic topic and the contrastive topic. Our main argument is based on data on the distribution of nominal inversion in French. This construction is admitted after adverbs and prepositional phrases which represent scenic topics, but not after dislocated arguments, which are prototypical contrastive topics.
 
1. Introduction
 
 
La notion de topique remonte à celle de sujet logique de la logique classique. Cette dernière notion a été reprise et reformulée comme thème par Bally (1932) et a été développée par l’École de Prague (cf. Sgall, Haji ová & Panevová 1986 pour un survol). Depuis Hockett (1958), le terme topic est aussi connu dans la tradition anglo-saxonne. Actuellement, les termes thème, présupposé et topique sont utilisés, et renvoient souvent à la même réalité. Malgré le nombre élevé d’études sur la notion de topique, il en existe une grande variété de définitions. Ainsi le topique ou le thème peut-il être défini comme le « point de départ du message véhiculé par la proposition » (e.a. Halliday 1967), comme le « cadre de référence dans lequel se réalise la prédication » (e.a. Chafe 1976), ou comme « ce dont il s’agit dans la proposition » ou simplement « ce dont on parle » (cf., e.a., Kuno 1972, Dik 1989, Reinhart 1982, Gundel 1988, Lambrecht 1994, Nikolaeva 2001, de Swart & de Hoop 1995, Furukawa 1996, etc.). En grammaire générative, Rizzi (1997) par exemple, définit le topique comme « un élément antéposé typiquement séparé du reste de la phrase par une pause dans l’intonation et exprimant normalement de l’information ancienne, qui est d’une façon ou d’autre accessible et saillant dans le discours précédent » [2].
 
La situation est encore plus confuse du fait que le terme topique peut être envisagé à trois niveaux au moins : le niveau sémantique, le niveau pragmatique et le niveau syntaxique. Selon les approches sémantiques (cf. Rooth 1992, Kiss 1995, Erteshik-Shir 1997, Erteshik-Shir 1999), le caractère topical d’un élément de la phrase a un effet sur la valeur vériconditionnelle de l’énoncé. Ainsi, selon Erteshik-Shir (1997, 1999), les valeurs de vérité de la proposition sont déterminées en évaluant la vérité du prédicat par rapport au topique ; le topique sert donc de base d’évaluation pour la determination de la valeur vériconditionnelle de l’énoncé. Dans une telle perspective, le topique correspond au sujet logique ou sémantique (cf. Jacobs 2001). Les approches pragmatiques (comme celles de Chafe 1976, Reinhart 1982, Gundel 1988, Vallduví 1992, Lambrecht 1994 et Nikolaeva 2001), par contre, conçoivent le topique comme faisant partie d’un niveau communicatif qui est indépendant de celui où se déterminent les valeurs de vérité de la proposition, mais qui, par contre, dépend de la représentation que se fait le locuteur de l’état mental de l’interlocuteur. Dans une approche syntaxique comme celle de la syntaxe générative (cf. Cinque 1990 et Rizzi 1997/2002), le topique correspond à une projection (TopP) dont la position du spécificateur (Spéc) est occupée par l’élément topical, et le complément de la projection (YP) par le commentaire, le reste de la phrase :

[1] IMGIMGIMGIMF

 

Cette projection se trouve dans la périphérie gauche, la zone du complémenteur, qui précède le sujet grammatical, et sa position précise est clairement déterminée par rapport aux autres éléments qui occupent la périphérie gauche, comme par exemple les pronoms relatifs et les pronoms interrogatifs. Ainsi, les contrastes entre (2a) et (2b) d’une part et entre (3a) et (3b) de l’autre montrent que le topique suit les pronoms relatifs et précède les pronoms interrogatifs.
[2a]

? L’homme à qui, le livre, on l’a donné. [3]

[2b]

* L’homme, le livre, à qui, on l’a donné.

[3a]

Ce livre, qui l’a lu ?

[3b]

*Qui, ce livre, l’a lu ?

Le point commun des approches sémantiques, pragmatiques et syntaxiques de la notion de topique est qu’elles admettent toutes qu’une proposition peut contenir plusieurs topiques (cf. entre autres Nikolaeva 2001, Lambrecht 1994, Erteshik-Shir 1997 et Vallduví 1992) [4]. En effet, rien n’empêche qu’une phrase contienne plusieurs éléments qui forment le cadre de référence, ou qu’elle apporte de l’information nouvelle à propos de plusieurs référents. De même, rien n’empêche que la valeur de vérité d’une proposition soit évaluée par rapport à plusieurs référents à la fois. Il existe en outre un argument typologique : des données provenant d’une grande variété de langues prouvent que plusieurs topiques à la fois peuvent être présents dans une phrase, comme c’est le cas dans l’exemple suivant:
[4]

Il libro, a Gianni, domani, glielo darò senz’altro. (Rizzi 1997)

le livre, à Jean, demain, lui le je-donnerai certainement

En grammaire générative, cette idée est rendue par la notion de la « récursivité » de la projection topicale: une phrase comme [4] contiendrait trois projections topicales. [5]
Comme il ressort de ce rapide survol de la littérature, il existe une multitude de termes, de définitions et d’approches théoriques du phénomène qu’on appelle topique. Cette grande diversité suggère que la notion de topique demande à être raffinée. Dans cet article, nous tenterons de montrer en effet que la notion de topique n’est pas unitaire mais couvre plusieurs types d’éléments qui ont peut-être quelques caractéristiques « topicales » en commun, mais qui doivent avant tout être bien distingués. Plus précisément, nous montrerons que pour formuler les conditions dans lesquelles l’inversion du sujet nominal en français est légitime, la notion de topique ne suffit pas et doit être remplacée par (au moins) deux types de topiques: le topique scénique et le topique contrastif.
Dans la première section, nous présenterons d’abord l’inversion du sujet nominal en français du point de vue des contextes syntaxiques dans lesquels ce type d’inversion peut apparaître, et nous montrerons ensuite que ni une approche purement syntaxique ni une approche qui fait appel à la topicalité d’un élément antéposé ne peuvent rendre compte de toutes les données empiriques. Dans la deuxième partie de cet article, nous décrirons les conditions d’apparition de l’inversion dans les principales et nous montrerons le rôle qu’y jouent ces deux types de topiques.
 
2. La légitimation de l’inversion nominale par le biais de la notion de topique
 
 
2.1. L’inversion du sujet nominal en français
En français, il existe trois types d’inversion : l’inversion nominale [5a], l’inversion complexe [5b] et l’inversion pronominale [5c].

[5a]

Alors est arrivé Jean.

[5b]

Quand Jean est-il arrivé ?

[5c]

Quand est-il arrivé ?

Il est généralement admis que l’inversion complexe et l’inversion pronominale doivent recevoir un traitement uniforme. En effet, ces deux types d’inversion se ressemblent d’un point de vue formel et distributionnel, étant donné que la position postverbale est occupée par un clitique, qui se trouve toujours derrière la forme fléchie (cf. [5b-c]), et que ces deux types sont seulement admis dans les principales. Par contre, dans l’inversion nominale, le sujet se trouve derrière tout le groupe verbal (c’est-à-dire derrière le verbe fléchi et le participe dans [5a]). En outre, ce type d’inversion peut apparaître aussi bien dans les principales que dans les subordonnées (cf. infra). En effet, l’inversion nominale apparaît dans un grand nombre de contextes: dans les principales dont la position initiale est occupée par un groupe prépositionnel [6a] ou un adverbe [6b], ou dont la position initiale est vide [6] [6c], dans les interrogatives directes partielles [6d], dans les incises [6e] et dans un grand nombre d’enchâssées telles que les relatives [6f], les interrogatives indirectes partielles [6g], les phrases clivées [6h], les complétives [6i] [7] et dans une grande variété de subordonnées adverbiales [6j-k].
[6a]

De la surface de cet océan morose émergent de surprenants îlots.

(Hébrard et Velle)

[6b]

Je m’inscrivis au club de tennis de Vaucelles. Là se nouaient des idylles avec des jeunes filles en soquettes et jupe plissée blanche.

(Hébrard et Velle)

[6c]

Enfin, un grand vent fait bouger les rideaux : paraît Chantal.

(Genet) [8]

[6d]

Car, à qui ressemble le père Kihan, vu de dos dans la nuit ?

(Pilhes)

[6e]

« De quel parti es-tu ? » demanda Basson.

(Brincourt)

[6f]

Certainement, Normand était fier de l’intérêt que lui portait Gérard.

(Brincourt)

[6g]

Dans un italien trébuchant, elle lui expliqua son désir de savoir quand partait l’autobus pour la grande ville.

(Romilly)

[6h]

C’est souvent dans ce sens que fonctionne la destruction, à cause de cela que (…)

(Bienne)

[6i]

En pareille occurrence, Bep voulait que fût déjouée cette prétention des sans-pareil à nous distinguer (…).

(Tournier)

[6j]

Oublié le ressentiment des remplaçants, l’impatience des jeunes, quand arrive, vers midi, le journaliste.

(Le Monde 98)

[6k]

C’est le métaphysicien bégayeur au visage concassé qui, quinze ou vingt ans plus tard, passera quelques mois à Rome où tu l’as déjà rencontré parce que ne comptent pour toi ni le temps ni l’histoire : c’est Ballanche.

(Ormesson)

Étant donné les limites de cet article, nous nous limitons à une analyse détaillée de l’inversion du sujet nominal dans les principales non interrogatives, et écartons les autres contextes syntaxiques de l’inversion nominale.
2.2. Les conditions de légitimation de l’inversion nominale en français
Comme il semble difficile de repérer un facteur commun dans tous les contextes de [6] où l’inversion nominale est légitimée, beaucoup d’auteurs se sont limités à un seul contexte ou à un nombre restreint de contextes dans lesquels apparaît l’inversion nominale [9]. Certains auteurs ont cependant essayé de déterminer le déclencheur commun de l’inversion nominale, ou, autrement dit, les conditions de légitimation. En général, on peut distinguer entre les approches purement syntaxiques (2.2.1.) et les approches qui incorporent la structure informationnelle, par le biais de la notion de topique (2.2.2.).
2.2.1. Les approches purement syntaxiques
Un des buts de la grammaire générative dans les années 70 était de déterminer le déclencheur de l’inversion nominale. Ainsi, Kayne (1972) et Kayne et Pollock (1978), à partir de contrastes comme ceux de [7] et [8], concluent que l’inversion est déclenchée par la présence d’un élément-qu en position initiale [7] ou par la présence d’un verbe au subjonctif [8] :

[7a]

*Partira ton ami ?

(Kayne et Pollock 1978, p. 596)

[7b]

Quand partira ton ami ?

(Kayne et Pollock 1978, p. 595)

[8a]

*Elle dit que partira son ami.

(Kayne et Pollock 1978, p. 597)

[8b]

Je veux que parte Paul.

(Kayne et Pollock 1978, p. 602)

Dans Kayne et Pollock (1978, p. 616), cette observation mène à la détermination du filtre (9a) [10] qui agit sur la règle de l’inversion (9b) :
[9a]

Chaque phrase qui contient une position de sujet vide qui n’est pas précédée du déclencheur « {qu/+F} (que) » est agrammaticale.

[9b]

NP X → e 2 1 [11]

1 2

Le filtre [9a] stipule qu’une position de sujet vide est seulement admise si celle-ci est précédée d’un élément doté du trait {qu} ou {+F}. Selon la règle [9b], la position vide est due au déplacement du sujet vers la droite, à travers le verbe.
Depuis la théorie de l’asymétrie de Kayne (1994) toutefois, les mouvements vers la droite ne sont plus admis en grammaire générative. Par conséquent, l’ordre de mots verbe-sujet peut seulement être dérivé par des mouvements vers la gauche. Ainsi, Kayne et Pollock (2001) dérivent l’ordre inversé de la façon suivante: le sujet se déplace, à partir de sa position originelle dans SpecIP [10a] vers une position plus haute, traversant un élément initial X [10b], laissant ainsi la trace tS dans sa position originelle SpecIP. Ceci est suivi du mouvement du constituant verbal avec la trace du sujet [10c], et d’un mouvement supplémentaire de l’élément X (afin d’obtenir l’ordre définitif) (10d) [12]:

[10a]

X [IP S V]

[10b]

S X [IP tS V]

[10c]

[IP tS V] S X tIP

[10d]

X [tS V] S tX tIP

Dans cette approche, l’inversion est admise si, au-dessus de IP (le constituant verbal), il se trouve un élément X qui s’interpose entre le sujet et sa trace tS (cf. 10b). En d’autres mots, l’inversion est légitime si le sujet peut se déplacer à gauche au-dessus d’un élément quelconque.
Toutefois, des approches purement syntaxiques comme celles que nous venons de présenter ne sont pas capables de rendre compte de toutes les données empiriques. Par exemple, elles ne peuvent pas expliquer le contraste dans [11], qui montre que l’inversion est possible derrière des adverbes comme soudain [11b] mais pas derrière d’autres adverbes comme bruyamment [11a] :

[11a]

* Bruyamment sont entrés les enfants.

[11b]

Soudain sont entrés les enfants.

Par ailleurs, de telles approches prédisent l’agrammaticalité de l’inversion dans des principales dont la position initiale (qui précède le verbe) est vide, parce que, dans ce cas, il n’y aurait pas d’élément déclencheur en position initiale. Pourtant, de telles phrases sont attestées :
[12]

La plage était calme, incroyablement calme. Arrivait l’heure où le soleil exténué glissait vers l’ouest.

(Déon)

De plus, dans les contextes où elle est admise, l’inversion est optionnelle, comme il ressort de la comparaison entre l’exemple [11b] avec inversion et [13] sans inversion nominale:
[13]

Soudain les enfants sont entrés.

L’optionalité de l’inversion [13] suggère que l’explication n’est pas purement syntaxique, mais – au moins en partie – pragmatique ou discursive ; étant donné le caractère non obligatoire de l’inversion, une approche incorporant la pragmatique est donc préférable à une approche purement syntaxique.
2.2.2. Les approches qui incorporent la notion de topique
Blinkenberg (1928) et Le Bidois (1952), qui ont fourni les premières études générales de l’inversion du sujet en français, expliquent l’inversion non seulement par le biais de l’expressivité, comme l’avait fait avant eux toute une tradition de linguistes et de philosophes qui, à la suite de Rivarol (1784) [14], considèrent l’inversion comme un principe de non-rationalité, mais ils invoquent aussi des critères syntaxiques, logiques et psychologiques. Blinkenberg (1928, p. 30), dans sa vaste description de l’inversion en français, s’oppose à une explication de l’inversion par le seul biais de l’opposition entre l’ordre psychologique et l’ordre grammatical et voit dans chaque ordre à la fois « la réalisation d’une pensée et le fonctionnement d’une mécanique, collaboration ou opposition d’un choix conscient et d’un automatisme ». Le Bidois (1952, p. 358), lui aussi, explique l’inversion à la fois par les caractéristiques syntaxiques du contexte (comme la nature du terme introducteur des subordonnées) et par des considérations d’ordre psychologique et logique : « l’inversion est due à l’antéposition, devant le verbe, d’un terme qui reprend ou rappelle un mot énoncé précédemment, et qui sert ainsi de sujet psychologique ». Cette dernière formulation de Le Bidois rappelle évidemment la notion de topique et souligne son caractère souvent anaphorique.
Plus récemment, plusieurs auteurs ont en effet établi le lien entre l’inversion du sujet nominal et la valeur topicale (ou thématique) d’un élément antéposé, sans pour autant étendre cette observation à la totalité des constructions où l’inversion peut apparaître. Ainsi Tasmowski et Willems (1987, p. 182), en examinant l’inversion dans les principales commençant par un groupe prépositionnel, considèrent la structure à inversion nominale comme « une structure tripartite Loc VS, avec un cadre posé et topique ». De même, Fournier (1997, p. 119) interprète le schéma Sprép VS comme un schéma ayant pour effet de thématiser le Sprép initial. Cette idée a aussi été reprise récemment par De Bakker (1997, p. 206). Selon De Bakker (1997), c’est la présence d’un constituant topicalisé qui explique l’inversion dans les principales commençant par un syntagme prépositionnel.
Toutefois, malgré cette intuition fort répandue d’un lien entre l’inversion et le caractère topical de l’élément antéposé, la notion de topique ne permet pas de formuler la condition nécessaire pour légitimer tous les cas d’inversion du sujet nominal en français. En particulier, la notion de topique ne permet pas de rendre compte de la grammaticalité de l’inversion dans les principales dont la position initiale est vide, comme dans l’exemple [12]. En outre, la grammaticalité de l’inversion après des adverbes comme puis [14a] et soudain [14b] ne peut pas non plus être expliquée, puisque ces adverbes ne constituent pas le « point de départ du message véhiculé par la proposition », ni le « cadre de référence dans lequel se réalise la prédication », ni « ce dont il s’agit dans la proposition ». Ils ne constituent donc pas à proprement parler le topique.

[14a]

Puis avait éclaté la Deuxième Guerre mondiale, j’avais été appelé et, en conséquence, Maria avait disparu de ma vie (…).

(Styron)

[14b]

Et soudain retentit l’ut grave de la Savoyarde, le grand bourdon du Sacré-Coeur dont la voix de bronze tombait du ciel.

(Sabatier)

Enfin, l’inversion est impossible derrière des arguments disloqués à gauche, comme le montre l’agrammaticalité de l’exemple (15) :
[15]

*Les quais, les déserte la foule des champs de courses. [15]

Pourtant, les structures à dislocation sont très souvent considérées comme les structures topicales par excellence.
Il ressort de ce qui précède que ni une approche purement syntaxique, ni une approche basée uniquement sur la notion de topique ne permettent de formuler la condition de légitimation pour l’inversion nominale. Toutefois, étant donné l’optionalité de l’inversion, l’analyse ne peut être purement syntaxique. Dans ce qui suit, nous analyserons les contraintes qui pèsent sur l’inversion du sujet nominal dans les principales, et nous montrerons que la notion de topique doit être précisée en distinguant (au moins) deux sous-types de topiques.
 
3. L’inversion du sujet nominal en français et les types de topiques
 
 
Dans cette section, nous analyserons les conditions de l’inversion du sujet nominal dans les principales non interrogatives introduites soit par un adverbe (3.1.), soit par une position vide (3.2.), soit par un argument disloqué à gauche (3.3.).
3.1. L’inversion après un adverbe antéposé et les topiques scéniques
3.1.1. Le statut topical de l’adverbe antéposé
Comme beaucoup d’auteurs l’ont remarqué (cf. e.a. Le Bidois 1952, Jonare 1976, Fournier 1997 et Marandin 2001), et comme l’illustrent les exemples (16) et (17), l’inversion est admise et même fréquente après des adverbes locatifs comme ici, , de là, derrière, un peu plus loin,… et après les adverbes temporels et aspectuels comme alors, après, enfin, puis, ensuite, aussitôt, tout d’abord, parfois, bientôt, brusquement, lentement, soudain, très vite, du coup, de nouveau, déjà, peu à peu, tout à coup,… :

[16]

[Je m’inscrivis au club de tennis de V.] se nouaient des idylles avec…

(Hébrard et Velle)

[17a]

Alors commença la traversée de la douleur.

[17b]

Mais déjà vient la nuit.

[17c]

Je trottinais par-derrière, (…). Et soudain surgirent six hommes noirs.

(de Grèce)

En outre, il est bien connu que l’inversion nominale n’est pas grammaticale derrière les adverbes modaux comme peut-être, sans doute, malheureusement, heureusement, etc. :
[18a]

* Peut-être est parti Jean.

(Kayne 1972, p. 111)

[18b]

* Sans doute reviendra cette fille.

(ibid.)

Toutefois, ce qui, à notre connaissance, n’a été mentionné nulle part, c’est que l’inversion est impossible derrière les adverbes de manière qui sont orientés vers le sujet (cf. Guimier 1996), comme bruyamment et prudemment :
[19a]

* Bruyamment sont entrés les enfants.

[19b]

* Prudemment sont entrés les enfants.

Il en va de même derrière les adverbes dans [20], qui appartiennent aux « adverbes verbaux » (Schlyter 1974), dont la caractéristique commune est qu’ils modifient l’action dénotée par le verbe, que ce soit de façon quantitative ou qualitative:
[20]

de près, fort, mal, haut, davantage, fortement, légèrement, durement, assez fort, presque

[20a]

* Presque sont arrivés les enfants.

[20b]

* Fort a retenti une sonnerie lointaine.

La distribution de ces deux classes d’adverbes les distingue des trois classes mentionnées plus haut. En effet, comme l’a constaté Le Querler (1993) et comme le montrent les exemples [21], les adverbes de [20] ne peuvent pas se trouver en position initiale, même si le sujet n’est pas inversé:
[21a]

* Presque les enfants sont arrivés.

[21b]

* Fort, une sonnerie lointaine a retenti.

Étant donné que les topiques apparaissent typiquement en position initiale, l’agrammaticalité de [20’] et de [21] pourrait être considérée comme un signe de l’impossibilité de topicaliser ces adverbes. Cela expliquerait à son tour pourquoi l’inversion derrière ces adverbes est impossible. En effet, plusieurs auteurs (Laenzlinger 1996, Le Querler 1993, Grosu 1975, Cinque 1990, Chetrit 1976, Guimier 1996, etc.) ont remarqué que le sens d’un adverbe varie selon qu’il est en position initiale ou dans une position à l’intérieur de la phrase. Bien que les formulations diffèrent, l’intuition générale est que, en position initiale, l’adverbe est le thème ou le topique de la phrase, tandis que, dans une position à l’intérieur de la phrase, c’est un véritable circonstanciel qui modifie le prédicat.
Toutefois, le fait qu’un adverbe soit topique ou non ne suffit pas pour prédire si l’inversion sera possible ou non derrière cet adverbe. En effet, la notion de topique ne permet pas de faire une distinction nette entre les adverbes locatifs, temporels et aspectuels, qui peuvent déclencher l’inversion [16-17] et les adverbes modaux, les adverbes orientés vers le sujet et les adverbes verbaux, qui bloquent l’inversion [18-20’].
D’une part, la notion de topique ne permet pas une approche unifiée des adverbes locatifs, temporels et aspectuels (cf. 16-17), qui tous admettent l’inversion. En effet, tandis qu’on pourrait dire des adverbes anaphoriques [16] comme ici, , de là, derrière, un peu plus loin, alors, après, etc. qu’ils représentent « le cadre de référence de la proposition », ceci est beaucoup moins clair pour les adverbes comme enfin, brusquement, lentement, soudain, d’un coup, du coup, de nouveau, déjà, peu à peu et tout à coup, qui ne peuvent pas être considérés comme de véritables topiques [17]. Pourtant, ces adverbes admettent aussi l’inversion, comme il ressort de la grammaticalité des exemples [17b-c]. D’autre part, la topicalisation des adverbes verbaux et modaux et des adverbes de manière orientés vers le sujet ne semble pas exclue pour des raisons extra-linguistiques, étant donné que « ce dont il s’agit dans la phrase » ou le « point de départ du message véhiculé par la proposition » pourrait être la manière dont un événement se produit (dans le cas des adverbes verbaux et les adverbes de manière orientés vers le sujet), ou la vision du locuteur (dans le cas des adverbes modaux).
3.1.2. La notion de topique scénique
Contrairement à la notion de topique, la notion de topique scénique permet de distinguer entre les adverbes temporels, aspectuels et locatifs, d’une part, et les verbes modaux, verbaux et orientés vers le sujet de l’autre. Dans Erteshik-Shir (1997, 1999), le topique scénique est défini de la façon suivante:

[22]

Le topique scénique (sTOPt) définit les paramètres spatio-temporels de l’énoncé. Les topiques scéniques peuvent être explicites (« cet après-midi », « dans l’avenue du Parc »), ou spécifiés par le discours. (…) Le terme « scénique » ici (…) réfère au Temps/Lieu où se déroule l’événement exprimé par la proposition. (…) l’événement peut être vu comme se déroulant sur la scène définie par ce topique. [18]

Cette définition rappelle la définition de topique proposée par Chafe (1976):
[23]

« Le topique définit un cadre spatial et temporel à l’intérieur duquel la prédication principale est observée (le cadre dans lequel la proposition est valable). » [19]

La définition [22] reflète aussi, ainsi que plusieurs auteurs l’ont observé, qu’un circonstant en position initiale peut servir de cadre pour la proposition qui suit. Ainsi, selon Le Querler (1993, p. 177), « pour un circonstant thématisé, on dira qu’il y a cadrage quand le circonstant en première position fixe une localisation spatiale ou temporelle dans le cadre de laquelle le reste de l’énoncé se situe ». En outre, les topiques scéniques correspondent aussi au « scene-setting clause external topics » de Nikolaeva (2001), qui ne sont pas intégrés syntaxiquement dans la structure phrastique. La notion de topique scénique réfère donc à la localisation temporelle et spatiale de l’événement.
Selon Erteshik-Shir, un topique scénique peut être explicite ou implicite. Un topique scénique explicite est présent dans la proposition sous forme d’un élément locatif qui peut [24a], mais ne doit pas nécessairement, se trouver en position initiale. [20] Si l’élément locatif n’occupe pas la position initiale [24b], il est, d’après Erteshik-Shir, coindexé avec un topique scénique vide en position intiale.

[24a]

[En 1914]topique scénique, la première guerre mondiale a éclaté.

[24b]

[ei]topique scénique La première guerre mondiale a éclaté [en 1914]i.

Le topique scénique implicite est déictique, comme dans [25a] ou dépend du contexte antérieur, comme dans (25b):
[25a]

[e]topique scénique Il pleut.

= « Il pleut ici et maintenant ».

[25b]

Nous sommes arrivés en Espagne. [e]topique scénique Il pleuvait.

= « Il pleuvait en Espagne, au moment de notre arrivée ».

Contrairement à la notion de topique, la notion de topique scénique permet de rendre compte de la distribution de l’inversion dans les principales introduites par un adverbe. D’abord, il est clair que les adverbes modaux, verbaux et orientés vers le sujet n’expriment pas la localisation spatiale ni la localisation temporelle de l’événement. Par conséquent, ils ne permettent pas non plus l’inversion.
Ensuite, en ce qui concerne les adverbes temporels, locatifs et surtout les adverbes aspectuels, la situation est un peu plus complexe que dans le cas des syntagmes prépositionnels. Tandis que les adverbes anaphoriques comme de là, derrière et un peu plus loin (cf. supra) correspondent sans doute à la définition de topique scénique [22] en désignant la localisation spatiale ou temporelle de l’événement exprimé par la phrase, ceci est beaucoup moins clair pour des adverbes comme soudain, déjà et tout à coup. Observons d’abord que ces adverbes ne sont pas légitimes dans la réponse [26b] à une question hors de tout contexte discursif [26a]:

[26a]

Pourquoi as-tu l’air si confuse ?

[26b]

# Soudain, le téléphone a sonné.

La question en [26a] ne contient, ni explicitement, ni implicitement, aucune spécification spatio-temporelle, et, étant donné qu’elle est émise hors de tout contexte, le contenu d’un topique scénique implicite ne peut pas être identifié. Un adverbe comme soudain n’est donc pas approprié quand le contexte ne spécifie pas de topique scénique. Par contre, ces adverbes sont admis si la réponse elle-même contient un contexte temporel explicite, comme c’est le cas de cette nuit dans [27a]. En outre, des adverbes comme soudain sont admis dans un contexte narratif; dans ce cas, le contenu d’un topique scénique implicite est récupérable à partir du discours précédent [27b].
[27a]

Cette nuit, soudain, le téléphone a sonné.

[27b]

Je trottinais par derrière, accélérant le pas pour lutter contre le froid qui commençait à me gagner. Et soudain surgirent six hommes noirs, voilés.

(de Grèce)

Des adverbes comme soudain sont donc seulement admis si la proposition dans laquelle ils apparaissent contient un topique scénique temporel explicite ou implicite dont le contenu peut être récupéré à partir du discours précédent. Par conséquent, là où ils sont légitimes, ces adverbes signalent la présence d’un topique scénique implicite qui, à son tour, peut provoquer l’inversion du sujet nominal.
La conclusion de cette partie est double : d’une part, nous avons montré que la notion pure et simple de topique ne permet pas de prédire la distribution de l’inversion nominale derrière un adverbe et, d’autre part, nous avons vu que la notion de topique scénique est appropriée, parce que l’inversion est légitimée derrière un adverbe qui est un topique scénique lui-même ou qui signale la présence d’un topique scénique implicite.
3.2. L’inversion après un groupe prépositionnel antéposé et la définition « élargie » du topique scénique
La notion de topique scénique permet non seulement de prédire la distribution de l’inversion derrière des adverbes, mais aussi derrière des groupes prépositionnels. Ainsi, il a été remarqué à plusieurs reprises que l’inversion est possible derrière les groupes prépositionnels dénotant une localisation temporelle [28a] et spatiale [28b], qui correspondent clairement à la définition [22] du topique scénique :

[28a]

… et après d’interminables minutes…, s’amorce la monotone et inévitable escalade.

(Styron)

[28b]

Dans la cour, régnait l’animation habituelle.

(Brincourt)

Par contre, les exemples [29] sont agrammaticaux, parce que les groupes prépositionnels antéposés ne sont visiblement pas des topiques scéniques [21] :
[29a]

*À Jean pensait Marie.

[29b]

*À Jean plaisait Marie.

Toutefois, la grammaticalité des exemples suivants suggère la nécessité de raffiner davantage la notion de topique scénique :
[30a]

À la soumission aux usages ménagers s’ajoutait la dépendance pécuniaire.

[30b]

Au père succéda le fils.

[30c]

À chaque élément correspond un dossier différent. [22]

[30d]

À la relation de la rencontre du jeune homme avec l’amour, se superposent la narration du martyre de Sophie, l’évocation de l’univers concentrationnaire et de l’holocauste nazi.

(Styron)

[30e]

Avec le patriotisme instinctif, decline l’amour de la terre.

(Jonare 1976, p. 72)

Les compléments antéposés des exemples [30] ne dénotent pas vraiment la localisation temporelle ou spatiale de l’événement, et pourtant, ils légitiment l’inversion. Afin de rendre compte de ces cas, nous proposons, comme le fait Fournier (1997), de considérer les relations sémantiques d’addition, de succession, d’origine, de correspondance et de cause comme des localisations abstraites ou notionnelles et de les incorporer dans la définition de topique scénique. Ceci se justifie par le fait que le trait sémantique commun de ces relations sémantiques est qu’elles marquent « une relation de position dans le temps et dans l’espace » entre le complément antéposé et le sujet, comme le remarque Le Bidois (1952, p. 158) en parlant des complements antéposés des verbes s’ajouter à, succéder à, lier à, s’apparier à, correspondre à, répondre à, se mêler à,….
Notre définition élargie du topique scénique devient alors:

[31]

Le topique scénique d’une proposition correspond à la localisation spatiale, temporelle ou abstraite (incluant l’addition, la succession, la correspondance, l’origine et la cause) où l’événement dénoté par le verbe a lieu.

Notons que cette définition élargie exclut les compléments de but et de conséquence, qui ne légitiment pas l’inversion. En effet, ni Le Bidois (1952), ni Jonare (1976), ni Fournier (1996), dans leurs descriptions très fouillées de l’inversion dans les principales, ne donnent d’exemples de l’inversion derrière des groupes prépositionnels de but et de conséquence [23]. En effet, des phrases comme [32] sont agrammaticales:
[32a]

*Pour que les élèves soient silencieux, est entré le professeur.

[32b]

*Dans le but de chasser le comte, sont revenus tous les nobles du pays.

Bref, les données de cette section et de la section précédente montrent que l’inversion en français est admise derrière un adverbe ou un groupe prépositionnel représentant un topique scénique, c’est-à-dire une localisation spatiale, temporelle ou abstraite (l’addition, la succession, la correspondance, l’origine et la cause). Essayons maintenant d’expliquer la grammaticalité des exemples d’inversion absolue, dans les principales dont la position initiale est vide.
3.3. L’inversion absolue
Le fait que les topiques scéniques peuvent être implicites (cf. supra), nous permet de rendre compte des cas d’inversion absolue. Examinons les exemples suivants :

[Un silence se fit.]

[33a]

Alors jaillit une clameur….

[33b]

Jaillit alors une clameur….

[33c]

*Jaillit une clameur.

(Kerleroux and Marandin 2001, p. 299)
[34a]

Ici coexistent les données anciennesS.

[34b]

Coexistent ici les données anciennesS.

[34c]

*Coexistent les données anciennes.

(Le Querler 1993, p. 178)
L’inversion dans [33a] et [34a] se justifie par la présence d’un adverbe topique scénique en position initiale. En outre, l’idée d’Erteshik-Shir (1997/1999) qu’un élément représentant un topique scénique ne doit pas nécessairement se trouver en position initiale (cf. supra), explique le contraste entre les exemples [33b] et [34b] d’une part et les exemples [33c] et [34c] de l’autre. En effet, dans les exemples [33b-34b], qui contiennent un adverbe topique scénique, l’inversion est admise, tandis que l’inversion est interdite dans des exemples [33c-34c], qui ne contiennent pas de topique scénique.
Notre conclusion que l’inversion est légitimée même si l’élément représentant le topique scénique ne se trouve pas en position initiale est renforcée par les données suivantes, qui illustrent bien la distribution de l’inversion absolue. D’abord, l’inversion absolue est légitimée si le verbe est suivre :

[35]

Les hommes, le verbe haut, discutaient de l’affaire. Suivaient les coiffes, les robes noires, des jeunes filles par bandes.

(de Chateaubriand, cité par Le Bidois 1952, p. 21)

La sémantique lexicale du verbe suivre implique une succession par rapport au contexte précédent [24], et, comme la succession est incluse dans notre définition élargie [31] du topique scénique, l’inversion est justifiée. L’inversion absolue est aussi légitimée si le verbe est rester ou demeurer:
[36a]

Même s’il n’y a qu’un seul facteur, demeure l’idée que l’analyse doit prendre en compte le discours.

(Marandin à paraître)

[36b]

On ne peut pas expliquer directement l’inversion par la fonction présentative, puisque les énoncés sans inversion remplissent également cette fonction. Reste à explorer une autre voie: les énoncés à inversion ont nécessairement une fonction présentative.

(Marandin à paraître)

Dans ces exemples, il est clair que la phrase qui précède la phrase à inversion constitue le topique scénique de celle-ci. En outre, d’après notre analyse de corpus [25], dans plus de la moitié des cas d’inversion absolue, le sujet est temporel, cf. [12] et les exemples suivants:
[37a]

Il s’ en va. Vient l’heure de la représentation.

(Guehenno)

[37b]

Des oiseaux passaient, plongeant parfois. On voyait d’eux un ventre duveté. Vint le moment où de nouveau elles sentirent le froid, le poids de l’eau, et que leurs bras peinaient à la jeter en arrière, leurs doigts à rester unis dans l’effort.

(Pieyre de Mandiargues)

Dans ces exemples, c’est le sujet même qui correspond à la définition de topique scénique. Par ailleurs, dans plus d’un tiers des cas d’inversion absolue, la phrase qui contient la structure à inversion est la conséquence immédiate de la phrase précédente :
[38a]

Elle ouvre la porte. Apparaît la jeune élève, âgée de 18 ans.

(Ionesco)

[38b]

Monsieur lève un doigt. Paraît un ange, un ange qui se donne à lui tout de suite et pour toujours.

(Anouilh)

[38c]

Le camarade s’ approche doucement et fend avec un couteau le fond du sac. Apparaissent les jambes puis la croupe de l’aubergiste.

(Claudel)

Dans ces exemples, la première phrase est la cause immédiate et donc le topique scénique de la seconde phrase, qui contient la structure à inversion.
Bref, dans tous ces contextes d’inversion absolue, la présence d’un topique scénique implicite est marquée par la présence d’un élément locatif, ou le topique scénique est impliqué dans le contexte antérieur ou dans le sens du verbe. Si tel n’est pas le cas, comme dans [33c] et [34c], l’inversion est interdite.
3.4. L’inversion et la dislocation à gauche [26]
Dans tout ce qui précède, nous avons montré l’importance de la notion de topique scénique pour la légitimation de l’inversion nominale en français : l’inversion nominale dans les principales en français est légitimée si la phrase contient un topique scénique explicite ou un topique scénique implicite dont le contenu est recupérable à partir du contexte ou du sens du verbe. Que cette notion de topique scénique soit plus pertinente que celle de topique tout court, du moins si on cherche à capter les conditions de légitimation de l’inversion nominale, devient clair dès lors qu’on considère d’autres structures qui mettent en œuvre un topique.
En effet, dans les structures à dislocation à gauche [39a], ou dans les structures où le topique est marqué par des expressions comme à propos de [39b] et en ce qui concerne [39c] [27], l’inversion est impossible:

[39a]

*Les quais, les déserte la foule des champs [28].

[39b]

*A propos de Jean, est arrivé son père.

[39c]

*En ce qui concerne Jean, s’est terminé son mandat.

Le fait que ces phrases s’améliorent quand le topique est remplacé par un adverbe topique scénique, cf. le contraste entre [39] et [40], suggère que l’agrammaticalité des phrases de [39] est due au manque d’un contexte de légitimation approprié.
[39a]

En septembre les déserte la foule des champs.

[39b]

Ce matin est arrivé son père.

[39c]

La semaine passée s’est terminé son mandat.

Étant donné le contraste entre [39] et [40], la question se pose de savoir ce qui distingue les structures à dislocation, qui bloquent l’inversion, des topiques scéniques, qui légitiment l’inversion dans les principales en français.
D’abord, bien que les constituants disloqués soient souvent considérés comme des topiques par excellence, il a quelquefois été remarqué que la construction à dislocation a des propriétés en commun avec les constructions contrastives et/ou focales. Ainsi, Chafe (1976) constate que les constructions à dislocation anglaises comme [41] sont des phrases contrastives, et il se demande, à juste titre, « whether it is a good idea to speak of such items as topics ».

[41]
As for the play,John saw it yesterday.
en ce qui concerne la pièceJean a-vu la hier
En ce qui concerne la pièce,Jean l’a vue hier.
En outre, selon Reinhart (1982), qui se base sur Keenan et Schieffelin (1976) et sur Duranti et Ochs (1979), la dislocation est utilisée pour changer le topique de la conversation et pour introduire un nouveau topique. Pour le français, Ashby (1988) établit à partir d’une étude de corpus que la construction en question est utilisée principalement pour la création de nouveaux topiques et pour le changement de topique, confirmant ainsi les conclusions de Barnes (1985) et de Lambrecht (1981, 1987).
Pourquoi les éléments disloqués sont-ils alors si souvent considérés comme des topiques par excellence ? La réponse tient sans doute au fait que la sémantique de la construction implique un ensemble de référence, c’est-à-dire un ensemble d’éléments mentionnés dans le contexte précédent, implicitement présents dans le discours, ou prédictibles. Ainsi, la dislocation est impossible dans [42] si le référent du constituant disloqué n’a pas encore été mentionné dans le contexte précédent, et n’est pas prédictible :

[42]

[Pierre entre et dit :] Qu’est-ce que tu as fait cet après-midi ?

[Jean répond :] # Le livre de Rousseau, je l’ai lu [29].

Par contre, la dislocation est appropriée dans un contexte qui implique un contraste avec un topique donné. Par exemple, la phrase [43a] est appropriée dans le contexte [43b], qui implique clairement un contraste (entre le livre et les vieux journaux), mais elle est bizarre dans le contexte [43c], où il n’y a pas de contraste :
[43a]

Le livre, Jean l’a lu.

[43b]

Jean a acheté un livre et toute une série de vieux journaux. Le livre, il l’a lu. Quant aux journaux, il les a utilisés pour faire du feu.

[43c]

# Jean a acheté un livre. Le livre, il l’a lu. Ensuite, il a fait son travail de mathématiques.

Toutefois, dans le même contexte, une phrase comme [43c] est meilleure si le sujet de la deuxième phrase n’est pas le même que le sujet de la première phrase, comme le montre le contraste entre [44b] et [44a], qui correspond à [43c]:
[44a]

# Jean a acheté un livre. Mais le livre, il n’a pas voulu le lire.

[44b]

Jean a acheté un livre. Mais le livre, aucun des enfants n’a voulu le lire.

Ce qui distingue [44a] de [44b], c’est le fait que, dans [44a], le constituant disloqué n’implique ni un contraste, ni un changement de topique, tandis que, dans [44b], la présence du constituant disloqué est légitimée par un changement de topique. En effet, dans [44a], malgré la présence du constituant disloqué, le topique de la deuxième phrase est le même que celui de la première phrase, c’est-à-dire Jean. Ceci est souligné par la forme pronominale du sujet de la seconde phrase, les pronoms étant par définition des éléments topicaux (cf. Erteshik-Shir 1997). Il n’y a donc pas vraiment un changement de topique dans [44a], ni un contraste, d’où l’agrammaticalité de la structure à dislocation. Par contre, dans [44b], le sujet Jean de la première phrase n’est pas répété dans la seconde phrase, et, par le biais de la structure à dislocation, le livre est marqué comme étant le nouveau topique. Concluons que la construction à dislocation n’est légitimée que si le topique qu’elle désigne est en contraste avec un topique mentionné avant.
Revenons à notre observation que l’inversion nominale est permise à la suite des topiques scéniques, mais pas à la suite des syntagmes disloqués. Etant donné que les topiques scéniques, eux, ne sont pas contrastifs de façon inhérente, serait-ce la nature contrastive du constituant disloqué qui interdit l’inversion derrière celui-ci ? Il apparaît que la réponse est affirmative, étant donné que l’inversion nominale n’est pas non plus permise derrière un constituant contrastif comme en 1939 dans [45b], qui est en contraste avec en 1940 :

[45a]

Personne X : En 1940 éclata la Deuxième Guerre mondiale.

[45b]

Personne Y : Non, en 1939 [avec accent sur en 1939] éclata la Deuxième Guerre mondiale.

En outre, dans d’autres contextes dont le complément intial implique un contraste, l’inversion est aussi interdite :

[Un guide accompagne des touristes en Belgique, il est fasciné par Napoléon et leur montre tous les hôtels dans lesquels Napoléon a dormi. Le guide montre une auberge et dit:]

[46a]

Dans cette auberge dormait Napoléon quand il était de passage à Waterloo.

[46b]

??? Même dans cette auberge dormait Napoléon quand il était de passage à Waterloo.

En effet, dans la mesure où l’introduction de même, que Nølke (1983/1993) appelle un adverbe paradigmatisant, présuppose la présence d’un ensemble de référence, en l’occurrence toutes les autres auberges dans lesquelles Napoléon a dormi, l’élément auquel se rattache même est pour ainsi dire en contraste avec cet ensemble de référence. Cet exemple confirme donc l’hypothèse selon laquelle l’inversion nominale n’est pas permise derrière les constituants ayant une valeur contrastive, et nous concluons que l’agrammaticalité de l’inversion derrière les constituants disloqués est due à la nature contrastive de la construction.
 
4. Conclusion
 
 
Dans cet article, nous avons montré que la notion de topique n’est pas unitaire et qu’elle couvre plusieurs types d’éléments, en l’occurrence le topique scénique et le topique contrastif.
La plus grande partie de cet article a été vouée à la notion de topique scénique, qui s’est avérée très importante pour l’inversion nominale. Le topique scénique a été défini de la façon suivante: « Le topique scénique d’une proposition correspond à la localisation spatiale, temporelle ou abstraite (incluant l’addition, la succession, la correspondance, l’origine et la cause) où l’événement dénoté par le verbe a lieu ». À côté du topique scénique, nous avons distingué les topiques contrastifs, qui, traditionnellement, sont considérés comme les topiques prototypiques, malgré leur nature contrastive.
Nous avons montré que ces différents types de topiques sont plus pertinents que la notion de topique tout court, du moins si on cherche à capter la condition de légitimation de l’inversion nominale. Ainsi, la notion de topique scénique explique l’inversion nominale dans les principales non interrogatives dont la position initiale est occupée par un adverbe ou par un groupe prépositionnel, ainsi que les cas d’inversion absolue. Enfin, nous avons montré que l’inversion nominale est bloquée après un constituant disloqué, qui correspond à un topique contrastif, à cause de sa valeur contrastive, étant donné que, en général, les éléments contrastifs antéposés bloquent l’inversion.
Le fait que la présence d’un topique scénique (implicite ou explicite) ou d’un topique contrastif ait une influence sur la structure syntaxique, et en particulier sur l’inversion nominale, suggère la nécessité de distinguer ces deux sous-types à l’intérieur du seul phénomène appelé le topique. Sur ce point, nous sommes totalement d’accord avec Jacobs (2001), qui, à partir de données allemandes, propose de considérer le topique comme un prototype avec lequel toutes les constructions topicales partagent une ou plusieurs caractéristiques.
 
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NOTES
 
[1]Nous remercions Béatrice Lamiroy, Hubert Naets et Anne Zribi-Hertz pour leurs commentaires sur une version antérieure de ce texte.
[*]F.W.O.-Vlaanderen / K.U.Leuven (Belgique) / Paris-8 (France). K.U.Leuven, Departement Linguïstiek, Blijde Inkomststraat 21, 3000 Leuven Courriel : Karen. Lahousse@ arts. kuleuven. ac. be – Tél : 016/32.48.16 (bureau).
[2]Ma traduction de Rizzi (1997, p. 285) : « The topic is a preposed element characteristically set off from the rest of the clause by “ comma intonation ” and normally expressing old information, somehow available and salient in previous discourse ». Cette définition concerne surtout la construction à argument disloqué qui est considérée, en grammaire générative comme dans la théorie linguistique en général, comme la construction topicale prototypique, et ceci malgré les caractéristiques qu’elle partage avec certaines constructions focales, cf. infra.
[3]Bien que (i) ci-dessous soit meilleur que [2a], le contraste entre [2a] et [2b] indique que le topique ne peut pas précéder les pronoms relatifs.
(i)L’homme à qui on l’a donné, le livre.
[4]Sauf Reinhart (1982), mais voir Lambrecht (1994) pour des arguments convaincants contre Reinhart.
[5]Rizzi (1997) explique la récursivité de la projection topicale par le fait qu’une structure topique-commentaire peut être emboîtée dans le complément du topique (c’est-à-dire le commentaire, YP, dans [1]), ce qui donne lieu à une succession de deux topiques.
[6]L’inversion dans ce contexte est appelée inversion absolue par Le Bidois (1952) et par Jonare (1976).
[7]Dans les complétives, l’inversion est favorisée si le verbe est au subjonctif, cf. Kampers-Manhe (1998/1999). Toutefois, l’inversion n’est pas exclue si le verbe est à l’indicatif: Je sentais bien que se préparaient des choses. (Orsenna)
[8]Presque tous nos exemples proviennent du corpus Frantext, un corpus de textes français rassemblés par l’Institut National de la Langue Française, et qui contient environ 3500 œuvres littéraires et techniques du XIVe au XXe siècle. Nos exemples sont tirés d’un sous-corpus des romans et essais qui ont été publiés entre 1950 et 2000, ce qui équivaut à 411 textes, soit 28.459.252 mots.
[9]Sans prétendre à l’exhaustivité, nous renvoyons à Fournier (1997) pour l’inversion dans les principales après un groupe prépositionnel ou un adverbe, à Jonare (1976) pour l’inversion dans les principales non-interrogatives, à Le Goffic (1997) et Korzen (1983/1985) pour l’inversion dans les interrogatives directes, à Wall (1980) pour l’inversion dans les subordonnées en général, à Fuchs (1997) et Nordahl (1973) pour l’inversion dans les relatives, et à Le Querler (1997) pour l’inversion dans les interrogatives indirectes.
[10]Notre traduction. Voici la version originelle de Kayne et Pollock (1978, p 617) : « Mark as ungrammatical any sentence containing an empty subject position not immediately preceded by the trigger “ {wh/+F} (que) ”. » Ici, +F réfère aux verbes principaux qui requièrent le subjonctif dans la complétive.
[11]Dans cette règle, le sujet nominal est représenté par NP et le verbe par X. L’élément vide e indique la position préverbale vide qui résulte du déplacement du sujet nominal vers la droite.
[12]La dérivation que nous donnons sous [10] est une simplification de la dérivation mentionnée dans Kayne et Pollock (2001), elle ne contient que les étapes qui ont un lien avec la légitimation de l’inversion.
[13]Il y a certains contextes où l’inversion est obligatoire: (a) dans les interrogatives directes commençant par que attribut ou complément direct, par quel attribut, et les phrases en où est (cf. Le Goffic 1997, Korzen 1983): Qui est ce gros garçon ? vs. *Qui ce gros garçon est ?, Que fera cette petite ? vs. *Que cette petite fera ?, Où est Jean ? vs. *Où Jean est ? et (b) dans les incises: « Il fait beau » dit Jean. vs. *« Il fait beau » Jean dit. Toutefois, il nous semble que ce n’est pas l’inversion qui est obligatoire dans ces contextes, mais que c’est plutôt la présence d’un constituant entre l’élément interrogatif et le verbe qui est interdite, étant donné que l’inversion complexe est aussi bloquée dans ces contextes: *Qui ce gros garçon est-il ?, *Que cette petite fera-t-elle ?, *Où Jean est-il ?, *« Il fait beau » Jean dit-il. Des restrictions similaires s’observent dans d’autres langues romanes, cf. Ordóñez (1998) et Pollock et al. (1999). Nous ne pouvons entrer dans les détails car cela dépasse le cadre de cet article.
[14]Cf. Nordahl (1973) pour un résumé du Discours sur l’universalité de la langue française de Rivarol (1784). Même si les stylisticiens comme Ullman (1952) et Clifford (1973) cherchent les causes de l’inversion dans la stylistique, ils ne nient pas totalement l’influence de la syntaxe puisqu’ils écartent généralement de leurs descriptions les structures où l’inversion a une fonction « grammaticale », comme les interrogations, les exclamations, les incises et les propositions introduites par des adverbes modaux (cf. Ullmann 1952, p. 168).
[15]L’exemple [15] est une modification de la phrase attestée suivante: (…) et ce fut la campagne - la morne campagne du nord jalonnée de ses gares de meulière à deux pavillons, dont les quais semblent plus larges et plus vides qu’ailleurs, quand les déserte la foule des champs de courses. (Gracq)
[16]Nous avons repris ce terme à Fournier (1997). En effet, les adverbes ici, , de là, derrière, un peu plus loin, alors, après,… réfèrent de façon anaphorique au discours précédent.
[17]Cf. aussi Rizzi (2002): « La supposition que des adverbiaux antéposés peuvent être de véritables topiques n’est pas très plausible pour des raisons interprétatives. (…) Un adverbe antéposé semble ne rien avoir en commun avec un topique, sauf le fait qu’il est rendu prominent par son mouvement vers la périphérie gauche, mais il ne partage pas avec le topique