Travaux de linguistique
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8011-1323-9
186 pages

p. 137 à 161
doi: en cours

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« Adverbiaux et Topiques »

no47 2003/2

2003 Travaux de linguistique « Adverbiaux et Topiques »

Le topique comme constituant périphérique : aspects diachroniques

Bernard Combettes  [*]
Le but de cet article est de montrer comment les constructions topicalisées à l’aide de marqueurs comme quant à sont le résultat d’une grammaticalisation en deux étapes. En considérant le moyen français et le français préclassique, on constate que, dans un premier temps, ces structures topicalisées sont issues de circonstants en emploi détaché. Leur statut de constituants périphériques leur permet d’avoir alors une portée large qui dépasse le cadre de la phrase pour s’étendre à des séquences textuelles. Dans un second temps s’opère un intégration progressive à la structure phrastique, qui rapproche la fonction de topique de celle de thème. Ce double mouvement est étudié à travers des faits particuliers, tels que la redénomination des référents ou la présence des marques énonciatives dans l’énoncé. The aim of this study is to show that topicalized french constructions in quant à (as for) result a two steps grammaticalization process. in Middle and Preclassical French, these structures functions as circumstancial adjuncts. Their scope can go beyond the sentence inside which they occur and cover textual sequences. Later, they are progressively integrated in sentence structures and they tend to functions as themes. This double movement can be observed with facts like redenomination of referents and use of enunciative markers.
 
1. Les constituants périphériques
 
 
La plupart des théories syntaxiques reconnaissent l’existence de constituants qui, sous des dénominations diverses, se trouvent définis comme ne relevant pas des faits de rection, des relations de dépendance syntaxique. Divers du point de vue formel, syntagmes nominaux, adverbiaux, propositions, ces éléments, qui occupent d’ordinaire une position détachée en début ou en fin d’énoncé, peuvent être regroupés sous la dénomination commode de constituants périphériques. Le statut syntaxique particulier de ces unités va de pair avec le rôle qu’elles remplissent au niveau discursif. Tout se passe en effet comme si leur autonomie et leur place aux marges de la proposition leur accordaient la possibilité d’assurer des fonctions textuelles spécifiques, dans le domaine énonciatif comme dans celui de la cohérence interphrastique. Ces constituants périphériques posent des problèmes intéressants d’un point de vue diachronique ; au plan syntaxique, c’est le degré d’intégration à la structure de la proposition qui doit être pris en considération, dans la mesure où il peut être l’objet d’une variation et d’une évolution ; au plan discursif, c’est aux changements dans les fonctions pragmatiques, en particulier aux modifications de la portée des expressions. qu’il convient de s’intéresser. Dans les pages qui suivent, nous aborderons ces deux points, en nous appuyant sur la diachronie du français et en nous limitant par ailleurs à la catégorie du topique, qui occupe une place spécifique au sein des constituants périphériques.
1.1. Topique et thème
Parmi ces unités dont la principale caractéristique est d’être peu intégrées à la hiérarchie qui s’établit entre les constituants de la proposition, celle qui se trouve habituellement désignée par le terme de topique est sans doute l’unité dont la définition et l’analyse soulèvent le plus de difficultés, en particulier lorsqu’il s’agit de la distinguer de la notion de thème (cf. Prévost, 1998) Sans entrer dans le détail des diverses approches de ces catégories, nous rappellerons seulement que la plupart des théories syntaxiques tentent d’identifier et de prendre en compte deux concepts distincts, même s’il semble de plus en plus admis qu’il y a là plus une question de degré qu’une différence de nature. Quelle que soit la terminologie adoptée, c’est sûrement dans les théories fonctionnalistes que la séparation des deux niveaux d’analyse, des deux opérations, topicalisation et thématisation, apparaît le plus clairement, conséquence, en quelque sorte, de l’accent mis sur la liaison entre le système syntaxique et les aspects pragmatiques. Ainsi trouve-t-on chez S. Dik (1978, 1980) la distinction entre les deux unités, avec, il faut le signaler, une inversion de la terminologie couramment utilisée. Le critère de pertinence permet de définir le thème, qui renvoie au référent à propos duquel le locuteur estime pertinent, en fonction de la connaissance partagée avec le destinataire, d’énoncer une proposition. C’est en fait à la catégorie du topique, dans son rapport avec le commentaire, que cette relation de «à propos de» est d’ordinaire attribuée, dans la plupart des autres descriptions. Allant dans le même sens que les analyses plus anciennes de Ch. Bally, S. Dik considère que cette relation ne se réalise pas dans une opération de détachement, mais bien plutôt dans ce qui correspondrait à l’intégration d’un constituant externe à la clause. Pour sa part, le topique, étiqueté comme thème dans la plupart des autres descriptions, est caractérisé par la relation de «au sujet de» et constitue le point de départ de la prédication ; par là-même, il se trouve dans un rapport de dépendance plus étroit avec les autres éléments et relève de l’organisation de la clause. Cette assignation des unités à divers niveaux d’analyse, caractéristique des théories fonctionnalistes, se retrouve par exemple dans l’approche proposée par R. Van Valin et R. LaPolla (1997, pp. 35 sq.), qui permet de rendre compte des mêmes différences ; c’est la séparation qui est établie entre les unités occupant la position de détachement à gauche (left-detached position) et les unités occupant la zone préclausale (pre-clause slots) qui correspond, aussi bien pour l’organisation syntaxique que pour les valeurs pragmatiques, à la structuration en niveaux opérée par S. Dik. Comme le signale A. Siewierska (1991, p. 151), la distinction topique / thème n’est pas toujours discrète et des ambiguïtés de surface ne peuvent être levées que par la prise en compte du contexte. D’un point de vue diachronique, ces ambiguïtés sont d’ailleurs, nous tenterons de le montrer, un des facteurs indispensables à l’opération de réanalyse, définitoire de la grammaticalisation. Dans la description qui suit, nous exploiterons cette distinction entre les deux niveaux d’analyse, en conservant la terminologie courante : le topique, renvoyant à la notion de «à propos de», fait partie des unités périphériques, hors clause, alors que le thème, défini par la relation de «au sujet de», est davantage intégré à la proposition.
1.2. Constituants périphériques et diachronie
Le statut de ces constituants périphériques, plus précisément celui des topiques, dans une perspective diachronique mérite une attention particulière ; on peut en effet constater que, dans la plupart des langues, les marqueurs de topicalisation, même s’ils ont cette valeur spécifique, sont constitués d’expressions qui possèdent, à l’origine, d’autres emplois, et il ne semble pas qu’il y ait de catégorie héréditaire, qui, au même titre que d’autres parties du discours, se transmettrait et se maintiendrait au cours de l’évolution. Le passage du latin aux langues romanes constitue ici un bon exemple de cette réorganisation : on assiste en effet, à diverses époques, à la création, à partir de formes relativement hétéroclites (adverbes, subordonnées, groupes prépositionnels, participes, …), de locutions dont le rôle sera d’introduire un référent en position de topique. Dans le cas du français, il est intéressant de noter que presque tous ces marqueurs sont des formations nouvelles et ne renvoient pas, même sous forme de calque, aux marqueurs dont disposait le latin classique. Des groupes prépositionnels aujourd’hui disparus dans cet emploi (au regard de, pour le regard de, à l’égard de), ou encore en usage (pour ce qui est de, en ce qui concerne,…), ne possèdent pas d’exacts équivalents en latin, le cas de quant à, emprunté à la forme quantum ad, très utilisée en latin scolastique, demeurant isolé. Dans cette problématique diachronique, deux phénomènes différents, dont seul le deuxième nous intéressera ici, doivent être distingués : il convient en effet de prendre en compte deux aspects du changement, aspects liés dans la mesure où ils sont la conséquence du même mouvement, mais qui ne relèvent pas du même niveau d’analyse ; l’un concerne les expressions introduisant le topique, l’autre le statut syntaxique et sémantique du syntagme topicalisé. Le premier cas, sur lequel nous ne nous attarderons pas, dans la mesure où il n’intervient pas dans les questions de portée textuelle ou d’intégration syntaxique, est celui du degré de figement des locutions et, parallèlement, de leur évolution sémantique ; on est là en présence d’un cas classique de grammaticalisation : un groupe d’éléments se constitue en une seule unité, les diverses composantes perdant leurs propriétés syntaxiques et sémantiques de départ. Les valeurs référentielles habituelles des circonstants sont remplacées par des valeurs textuelles et énonciatives, dans une évolution bien décrite par E. Traugott (1982). Le deuxième aspect du changement, sur lequel nous porterons notre attention, affecte l’ensemble du topique, dont le marqueur est l’introducteur. Il s’agit, ici encore, de propriétés syntaxiques et sémantiques : comment passe-t-on d’une valeur circonstancielle à un statut de constituant périphérique à fonction discursive ?
Pour certaines sous-familles d’unités «hors proposition», l’orientation du mouvement n’apparaît pas aussi clairement que pourraient le laisser penser des analyses qui demeurent en réalité essentiellement synchroniques. Deux mouvements sont en effet envisageables, mouvements que l’on pourrait considérer comme opposés, et dont nous essayerons de montrer qu’ils ne sont pas incompatibles dans une langue donnée, dans la mesure où il convient de les interpréter dans une succession, comme des moments dans une évolution cyclique. Un constituant périphérique peut être analysé comme le résultat d’une opération de détachement, d’isolation, d’autonomisation, d’un élément lié au départ, plus étroitement intégré à la structure propositionnelle. Il est possible, par ailleurs, d’être devant le cas, inverse, de l’intégration progressive d’unités hors proposition qui se trouvent prises dans le jeu des relations internes à la phrase. Ces deux grandes possibilités ne concernent évidemment pas tous les constituants périphériques ; la plupart des interjections, par exemple, ne paraissent pas avoir un statut diachronique correspondant aux tendances que nous venons de rappeler. Dans le cas des topiques, en revanche, puisqu’il s’agit, dans une large mesure, de créations à partir d’unités remplissant d’autres fonctions, il convient d’examiner les deux types de changement évoqués. Si certains travaux, en particulier dans le domaine de la linguistique fonctionnaliste, font état de la formation des unités topicales, on constate que les interprétations proposées mentionnent essentiellement la deuxième direction à laquelle nous avons fait allusion : le constituant «externe» est pris dans un mouvement classique de grammaticalisation qui l’incorpore à la structure phrastique (transformation du thème en topique, dans la terminologie de Dik, 1978; cf. aussi, Lambrecht, 1988, pour le français oral). Nous essayerons de montrer ici que, si cette étape de grammaticalisation, de «resserrement» sur l’unité phrase, est bien attestée, la première étape que nous avons signalée, le mouvement d’autonomisation, est un préalable qui ne peut être négligé. D’un point de vue diachronique, dans le cas des topiques, c’est d’abord la question de l’indépendance des unités qui se pose : comment certains constituants échappent-ils au jeu des relations syntaxiques pour retrouver par la suite un statut plus intégré, différent d’ailleurs de celui de départ ?
On notera que ce double mouvement ne se limite pas aux constructions topicales, mais que les «constructions détachées» (appositions, constructions absolues) constituent aussi une illustration intéressante de ce type d’évolution. L’entrée progressive dans le jeu des dépendances syntaxiques, avec la réduction des anacoluthes, la généralisation de la liaison avec le sujet grammatical, ne doit pas masquer le fait que ces structures paraissent s’être développées à partir de constructions liées, de participes ou d’adjectifs en fonction d’attribut (cf. Combettes, 1998a). Toutes proportions gardées, les valeurs pragmatiques et textuelles étant différentes, les deux types de constituants suivent une évolution en partie identique. Ce mouvement cyclique doit sans doute être rapproché d’une évolution beaucoup plus générale qui concerne la constitution et la modification des unités pertinentes de traitement, dans lesquelles se règlent des phénomènes aussi divers que les faits de coréférence ou la concordance des temps, par exemple. Nous ne pouvons ici que faire un rappel de la mise en place progressive de l’unité phrase (cf. Seguin, 1993), à son statut intermédiaire entre la proposition et la période, à l’évolution de la phrase complexe, mais il sera évidemment nécessaire, dans des études plus complètes, de prendre en compte ce mouvement de structuration, enregistré par les grammairiens pour la langue écrite soutenue, évolution qui explique pour une bonne part la deuxième phase du changement que nous décrivons ici.
Nous soulignerons enfin le fait que les modifications dans le statut du topique ne concernent pas uniquement les aspects syntaxiques : le rôle discursif des expressions est lui aussi en question ; la perte du statut d’élément périphérique, le passage d’une valeur de topique à celle de thème, modifient évidemment la fonction textuelle de l’unité qui évolue. Il y a là une bonne illustration, sur laquelle nous insisterons en conclusion, de l’interaction constante qui s’établit entre les diverses composantes de l’analyse linguistique.
 
2. L’évolution en français
 
 
Les modifications qui affectent les constructions topicalisées, leur création, leur évolution, illustrent bien divers aspects d’un processus qui a pris, depuis quelque temps déjà, une place importante dans la problématique du changement linguistique, celui de la grammaticalisation. On peut d’ailleurs souligner que se trouvent représentées, dans le cas de la topicalisation, les deux conceptions les plus couramment répandues, la conception restreinte, qui voit dans la grammaticalisation un passage unidirectionnel du domaine lexical au domaine grammatical, et la conception large, qui étend les faits de grammaticalisation à tout changement de niveau ou de catégorie sans que le lexique soit obligatoirement concerné. Deux aspects différents de la construction sont en effet à prendre en considération : le marqueur de topicalisation, qui a pour origine, dans la majorité des cas, un syntagme circonstanciel, correspond bien, dans sa formation, au figement qu’exige la grammaticalisation au sens strict, tant du point de vue syntaxique que du point de vue sémantique, alors que les modifications qui affectent l’ensemble : marqueur + SN ne traduisent pas une évolution du lexical au grammatical, mais un changement de niveau, dans la mesure où, comme nous allons le voir, la portée du syntagme initial s’exerce dans le domaine énonciatif et non plus dans le domaine propositionnel.
2.1. Du circonstant au périphérique
Les marqueurs de topicalisation qui se créent à des époques diverses de l’histoire du français ont pour caractéristique commune de fonctionner aussi en position postverbale, dans des constructions plus ou moins liées ; que la relation avec le verbe corresponde à tout l’éventail des «compléments», des compléments régis aux circonstants, n’enlève rien au fait que la portée du syntagme ainsi introduit demeure interne au syntagme verbal et ne s’étend pas à tout l’énoncé. Considérons par exemple le cas de l’expression au regard de, qui, en moyen français, va se développer comme marqueur de topicalisation ; elle apparaît dans des contextes comme :

[1]

Et pour abrégier au regard de ce, je puis dire à vous… (Juvénal des Ursins, 1433)

(Et pour abréger en ce qui concerne cela…)

[2]

Or viens je au regard des maisons, fruits et bien temporels. (id.)

(Maintenant j’en viens à ce qui concerne les maisons, les fruits…),

où le groupe introduit par la locution prépositionnelle dépend étroitement du verbe, relation de dépendance qui se trouve aussi toutes proportions gardées, après des substantifs :
[3]

Et de cette spéciale amour du créateur au regard des hommes… (P. Crapillet, 1450)

(Et de cet amour particulier du créateur envers les hommes…) ;

elle remplit également la fonction de circonstant :
[4]

je me passe brief de ceste matiere au regard de ce point. (Juvénal des Ursins)

(je passe rapidement sur cette matière en ce qui concerne ce point)

Les mêmes types de constructions caractérisent un marqueur comme en ce qui touche (ou en ce qui regarde), dont la grammaticalisation s’opère plus tardivement, à l’époque préclassique. Les passages qui suivent présentent les mêmes propriétés que ceux que nous venons de citer plus haut. Dans le premier de ces énoncés, le complément est sous la dépendance de l’adjectif intéressés ; dans les deux autres exemples, on peut l’interpréter comme un circonstant :
[5]

Et d’autant que les amis sont le plus souvent intéressés en ce qui touche le bien ou le mal de la personne qu’ils aiment.

(H. d’Urfé, 1610)

[6]

Or je dis qu’entre les athéistes, il y en a de différentes humeurs en ce qui touche l’écriture.

(F. Garasse, 1623)

[7]

S’il était vrai qu’il ait quelquefois failli en ce qui regarde leur service, s’il avait manqué de soin en ce qui touche la conduite de ses troupeaux.

(B. Baro, 1628)

Dans cette position, intégré à la structure propositionnelle, entrant dans le jeu des dépendances qui s’exercent dans le syntagme verbal, ce type de complément est doté de propriétés identiques à celles d’autres suites du verbe. Nous ne citerons ici qu’une de ces caractéristiques : en tant que constituants du groupe verbal, ces groupes obéissent aux règles du marquage du dynamisme communicatif, comme tout autre circonstant, par exemple. Les divers degrés de la progression thématique leur sont assignés, indépendamment des faits de position, par l’addition d’adverbes comme surtout ou même, qui donnent au constituant sur lequel ils portent une valeur de rhème propre ou de rhème secondaire. Les expressions que nous avons prises comme exemples se prêtent à ce marquage :
[8]

Les monastères se sont conformés à ce qui se pratiquait dans l’église du temps de leur établissement, surtout pour ce qui regarde les sacrements.

(Mabillon, 1691)

[9]

Je sais bien que nos beaux esprits prétendus me diront qu’ils ne sont pas de mon avis en tout ce narré, et nommément en ce qui touche l’esprit de Ronsard.

(F. Garasse, 1623).

[10]

Cette modestie […] a été aussi imitée en terre par la primitive église, même au regard des déités païennes.

(Bérulle, 1623).

Il est intéressant de remarquer que, dès ce schéma initial où le groupe assure la fonction de complément du verbe, la tendance au figement du groupe prépositionnel est nettement perceptible. Il semble en effet que l’élément verbal, en l’occurrence la forme touche, conserve son sémantisme plein, et que, par là-même, le groupe ce qui soit à analyser comme l’introducteur d’une relative substantive, dans un enchaînement qui aurait pour paraphrase : …intéressés aux choses qui touchent le bien. Ce maintien de la valeur première du tour est moins perceptible dans les deux autres exemples ; une préposition simple pourrait être substituée à l’ensemble de la locution (différentes humeurs quant à l’écriture, faillir en leur service, manquer de soin dans la conduite). L’ambiguïté qui sous-tend ce type de linéarisation dès la position postverbale est indispensable pour que l’opération de réanalyse puisse se réaliser, la deuxième lecture l’emportant peu à peu sur la première. Dans la perspective diachronique qui nous intéresse ici, il convient de remarquer que le changement affectant le marqueur apparaît comme indépendant de celui qui s’exerce sur l’ensemble du groupe et qui conduit au passage du circonstant au topique. Les relations de causalité sont cependant difficiles à établir, dans la mesure où les emplois en fonction de topique sont trop peu décalés dans le temps par rapport aux valeurs circonstancielles qui se maintiennent sans modifications, ce qui conduit à une superposition, à un moment donné, des trois possibilités (complément sans figement de l’introducteur, complément avec figement de la locution, topicalisation) ; on peut toutefois considérer que la fonction de topique n’est remplie qu’après évolution, figement, du marqueur, ce qui ne signifie pas que le sens plein, premier, de l’expression ne se maintient pas, du moins dans certains contextes.
Le point important, dans notre problématique, qu’il faut essayer de cerner avec précision, réside en la nature des facteurs qui ont permis l’évolution vers un emploi d’introducteur de topique. La transition du circonstant vers le topique semble s’opérer par l’intermédiaire, pourrait-on dire, de l’emploi du constituant initial comme thème. En effet, l’antéposition du complément en début d’énoncé obéit bien, dans bon nombre de contextes, aux règles de la hiérarchisation du dynamisme communicatif ; il ne s’agit pas d’introduire dans le cours du texte un référent nouveau ou qui doit être réactivé et qui sera dans une relation de «à propos de» avec le contexte de droite, mais plutôt de marquer une continuité, par reprise, par inférence, ou par contraste, avec le contexte antérieur. En ce sens, le fonctionnement de ce type de constituant initial est très proche de celui de la catégorie des cadres de discours, éléments qui relèvent eux aussi de l’analyse informationnelle en tant que porteurs d’un faible degré de dynamisme communicatif. On peut par exemple mettre en parallèle d’une part des énoncés comme :

[11]

Et tant au regard de la chancellerie que des autres juridictions, y a belles ordonnances faites par vos prédecesseurs.

(Juvénal des Ursins)

[12]

Il estoit si puissant archer que c’estoit merveille, et au regard des danses et des momeries (…) tenoit compagnie aux grands et petits (…) et dansoit très bien.

(Olivier de La Marche, 1470),

dans lesquels le syntagme introduit par au regard de fonctionne comme un circonstant antéposé, avec une portée sur l’ensemble de l’énoncé, mais sans qu’il y ait un rapport de «à propos de» avec la partie rhématique qui suit, d’autre part des enchaînements où le groupe initial renvoie à un référent présenté comme un point de départ pertinent pour l’assertion qui le suit, comme dans :
[13]

Et quant au regard du traité de Calais, qui (…), je te réponds en plusieurs manières.

(Juvénal des Ursins)

Le premier emploi, qui conserve au groupe initial une valeur de circonstant, apparaît souvent dans des contextes qui correspondent à la reprise d’un référent préalablement évoqué, l’ordre des constituants obéissant aux tendances de la progression thématique :
[14]

Le respect n’empêcha pas que nous ne le (= l’empereur) regardassions assez fixement, et dans la crainte qu’un peu trop de liberté ne fût un crime, car en ce qui touche l’empereur, on ne fait point à la Chine de petite faute.

(L. Le Comte, 1696),

Dans ce type d’exemple, le complément initial (en ce qui touche l’empereur) pourrait être placé en position postverbale sans que soit modifiée la relation sémantique qu’il entretient avec le reste de la proposition ; le déplacement du groupe dans la zone rhématique entraînerait en fait une répercussion dans l’organisation du niveau informatif de l’énoncé, qui demeurerait néanmoins acceptable :
[15]

Le respect n’empêcha pas que nous ne le regardassions assez fixement (…), car on ne fait point à la Chine de petite faute en ce qui touche l’empereur.

Un autre contexte, relativement fréquent, favorable à cette antéposition du circonstant est constitué par l’introduction d’un référent qui est présenté comme contrastant avec un référent déjà évoqué, configuration qui peut être considérée comme un cas particulier de l’inférence :
[16]

il n’y a nul de vos amis qui ne se porte bien, j’entends pour le regard des personnes, car quant aux biens des champs, je me puis vanter avoir eu bonne part à la calamité commune.

(E. Pasquier, 1613)

[17]

ledit Lazius est grand et savant auteur, et digne d’être lu pour ce qui touche l’Allemagne, mais pour la France, il se faut tenir à ce que diront nos français du temps.

(C. Fauchet, 1601)

[18]

Aux choses naturelles, à la bonne heure, qu’on se fonde sur un peut-être, d’autant que c’est le bouclier et le voile des mensonges, mais en ce qui touche notre foi, il n’y a point de peut-être.

(F. Garasse, 1623)

Dans les deux premiers extraits, les compléments avec lesquels s’établit le contraste se trouvent placés à la suite du verbe (se porte bien pour le regard des personnes, digne d’être lu pour ce qui touche l’Allemagne), dans une relation circonstancielle identique à celle que nous avons décrite plus haut. Ici encore, un déplacement en fin de proposition du complément thématisé serait envisageable, avec des conséquences sur la progression thématique et non sur la portée sémantique du groupe ; ainsi, par exemple, pour le deuxième extrait cité, cette modification :
[19]

…et digne d’être lu pour ce qui touche l’Allemagne, mais il se faut tenir pour la France à ce que diront nos français du temps,

conduirait-elle à interpréter le syntagme pour la France comme une composante de la partie rhématique de l’énoncé, ce qui ne correspondrait pas à la structuration générale du passage qui fait que le rhème propre de la dernière proposition se limite au syntagme verbal (il se faut tenir à ce que diront nos français du temps).
Quels sont les facteurs qui ont pu favoriser la réanalyse de cette linéarisation qui assure la continuité thématique en une articulation topique / commentaire ? Le rôle des divers types de contextes (contexte étroit, contexte large, inférences) est sûrement primordial. La limite est parfois difficile à établir entre un référent réactivé et un référent « nouveau », mais supposé connu (cf. Prince, 1981) ; dans ce dernier cas, l’introduction du référent sera perçue comme une opération de topicalisation, comme l’expression d’une relation de « à propos de », alors que les reprises immédiates sont interprétées comme relevant de l’organisation du niveau informatif. Indépendamment de ces phénomènes, difficiles à observer et à interpréter, il faut souligner l’importance de la dimension énonciative. La différence entre thématisation et topicalisation, telle que nous l’avons rapidement esquissée au début de cet article, implique en effet une différence dans ce que l’on pourrait appeler, sur le modèle de la structure informationnelle, la « structuration énonciative » de l’énoncé. Alors que la thématisation ne dote pas le constituant initial d’un rôle particulier au niveau énonciatif, les propriétés du thème relevant d’une part du dynamisme communicatif, d’autre part du champ de la prédication, dans une relation de type « au sujet de », la topicalisation peut être rapprochée d’autres opérations qui consistent à faire porter certaines unités sur l’acte énonciatif et non sur l’énoncé lui-même. Ce type particulier d’incidence, qui a été bien analysé dans le cas des adverbiaux modalisateurs par exemple, est une propriété qu’il est possible d’attribuer aux topiques : le présupposé de pertinence que contient l’opération de topicalisation (cf. Lambrecht, 1994, 2001) concerne l’énonciation du commentaire, dans un enchaînement correspondant à : quant à (en ce qui concerne…) X, (je dis que) P, avec, dans la plupart des cas, une ellipse du verbe de parole. On remarquera que cette fonction énonciative empêche le topique de se prêter aux extractions du type c’est X que P, propriété qu’il partage avec les modalisateurs d’énonciation. Il n’est pas étonnant, si ce schéma est bien sous-jacent aux tours topicalisés, de trouver, dès l’origine du tour, de nombreuses traces de la « portée énonciative » ; dans un autre domaine que celui de la connaissance partagée, qui prend en compte le degré de saillance des référents, ces contextes dans lesquels l’acte de parole se trouve en quelque sorte explicité, ont sans doute pu aussi jouer un rôle dans l’opération de réanalyse. Ce sont ces phénomènes énonciatifs que nous allons à présent aborder.
2.2. Contextes énonciatifs
Dès le développement du texte argumentatif en français, l’emploi des marqueurs de topicalisation apparaît ainsi comme étroitement lié à des contextes énonciatifs ; de façon plus ou moins systématique, l’acte de parole se trouve évoqué par des expressions diverses qui jouent ainsi le rôle d’introducteur du commentaire, dans un mouvement qui correspond à un enchaînement comme : quant à X, je dis que P. Même lorsque le type de texte ne correspond plus exactement au discours argumentatif que nous avons examiné dans le paragraphe précédent, cette tendance à utiliser la construction avec topicalisation comme une explicitation de la relation de « à propos de », et non simplement comme la réactivation d’un référent sur lequel va porter la prédication, se maintient à travers les diverses époques et avec des marqueurs différents. Dans les exemples suivants, qui vont du moyen français au français classique, le commentaire apparaît sous la forme d’une subordonnée introduite par un verbe de parole, le sujet étant d’ordinaire à la première personne, mais pas obligatoirement :

[20]

Et quant à ladite vaisselle d’argent, dit et par serment que onques ne la vit.

(Registre criminel du Châtelet, 1389)

[21]

Touchant ce que monsieur de Préfouché dit, celui-là être heureux qui (…), je dis que (…)

(B. Poissenot, 1583)

[22]

Touchant les Scythes, on dit d’eux que (…)

(Montaigne)

[23]

Mais quant aux branles de l’âme, je veux confesser ici ce que (…)

(id.)

[24]

Pour ce qui est des causes, les uns prétendent que (…)

(F. Bernier, 1664)

Parmi ces contextes énonciatifs, une catégorie particulière doit être soulignée : l’expression qui explicite l’acte de parole ne sert pas à introduire une subordonnée contenant le commentaire sur le topique, mais renvoie à la gestion du déroulement du texte. Annonce d’un plan, marque d’une conclusion, changement de sujet, le commentaire porté sur le référent est relatif à l’organisation du discours :
[25]

Touchant les mètres composés, taire me veux.

(Marot)

[26]

Touchant des autres qui (…), il en sera traité ci-après.

(Calvin)

[27]

Touchant de la police (…), nous nous réservons d’en traiter en un autre lieu.

(id.)

[28]

Pour ce qui est de la compression, je n’ai rien à en dire davantage.

(Bernier, 1684)

[29]

Pour ce qui est de ceux qui (…), nous serons obligés d’en parler ensuite.

(id.)

[30]

Pour ce qui est de (…), nous n’en disons que peu de choses.

(id.)

Ces exemples sont intéressants, car ils font bien apparaître le mouvement qui accompagne la topicalisation : l’emploi d’un marqueur – dans ce cas touchant ou pour ce qui est de, mais les autres formes sont aussi bien attestées, aux diverses époques, dans ce type de contexte –, signale le référent ainsi distingué comme relevant du champ énonciatif, comme le support justifiant la prédication qui le suit.
La proposition qui introduit le commentaire ne fait pas toujours référence à l’activité énonciative, mais il peut s’agir aussi, dans bon nombre de cas, de l’expression d’une modalisation d’énoncé renvoyant aux catégories de la certitude ou, plus généralement, de la connaissance. Il n’est donc pas étonnant de rencontrer très fréquemment des tours impersonnels (il est certain que, il est hors de doute que, etc.) ou des variantes des formes personnelles (on sait bien que…, nous pouvons voir que…). Comme c’était le cas pour les verbes de parole, ces modalisations sont constantes à toutes les périodes qui nous intéressent ici :

[31]

Au regard des premiers, il n’est aucun doute que on ne les doit appeler au conseil.

(Juvénal des Ursins, 1445)

[32]

Au regard des prévôts à ferme, on sait bien qu’il faut qu’ils vivent.

(id.)

[33]

Au regard de l’âme, nous devons savoir que qui se garde de pécher mortellement qu’il est sauvé.

(A. de La Sale, 1456)

[34]

Au regard de Gervaise, il me semble qu’il doit ordonner …

(J. de Bueil, 1461)

[35]

Touchant de lui, possible est que par son institution il ne pourvoyait pas mal à son église.

(Calvin, 1560)

[36]

Quant à l’une, il me semble ces considérations devoir être mises en compte.

(Montaigne)

[37]

Quant à la malignité, il est malaisé de lui donner un visage plus apparent.

(id.)

[39]

Pour ce qui est des remarques (…), il serait à propos que les autres en fissent des extraits.

(Mabillon, 1691)

Des variations intéressantes sont à noter dans l’emploi de ces constructions à introducteur de commentaire. Certains auteurs semblent généraliser plus rapidement que d’autres la structure sans marques énonciatives, sans modalisations, avec une reprise «immédiate» du topique par une expression anaphorique. Comparons par exemple, pour un marqueur donné (pour ce qui est de), un auteur comme le Père Le Comte (1696), qui écrit à l’extrême fin du XVIIe siècle, et des auteurs comme Naudé (1669) ou Bernier (1684), quelque peu antérieurs. Chez ces derniers, même si la progression : pour ce qui est de X, pronom… est attestée, les structures à introducteur de commentaire sont très bien représentées, comme dans les extraits suivants :
[40]

Pour ce qui est de celle du loyer (…), il n’y aurait nulle apparence de l’admettre pour légitime.

(Naudé)

[41]

Pour ce qui est de la glose que (…), j’estime qu’elle est de pareille trempe…

(id.)

[42]

Pour ce qui est des oiseaux, il faut avouer qu’il y en a qui…

(Bernier)

[43]

Pour ce qui est des arts libéraux, l’on sait quels plaisirs donnent…

(id.)

En revanche, dans le texte du Père Le Comte, cet enchaînement n’apparaît quasiment pas et les topiques sont repris dans un commentaire formé d’une proposition indépendante :
[44]

Pour ce qui est des chrétiens, ils furent traités avec un peu plus de douceur.

[45]

Pour ce qui est des provinces, elles sont immédiatement gouvernées…

[46]

Pour ce qui est de l’or, les Chinois ne le mettent pas au rang des monnaies.

Il est important de souligner que le type de texte joue ici un rôle décisif. Le texte du Père Le Comte est un récit de voyage qui ne relève pas fondamentalement de l’argumentation, et il est normal que l’on y trouve systématisée la construction sans introducteur de commentaire, alors que les deux autres auteurs, dans un discours plus philosophique, font constamment usage de formes permettant l’expression d’un point de vue.
On remarquera enfin que tous les marqueurs ne semblent pas exactement équivalents. Même si le mouvement général, autonomisation, puis effacement des marques énonciatives, paraît avoir été identique pour toutes les expressions, une certaine spécialisation plus ou moins rapide se fait jour. La difficulté d’analyser et d’interpréter cette évolution réside essentiellement dans le fait que ce sont des microsystèmes qui se mettent en place, plutôt qu’un grand mouvement uniforme et régulier. Considérons par exemple le cas de Montaigne ; une première grande division semble s’établir entre les constructions avec marqueur et les « détachements », ces derniers étant avant tout réservés à la reprise « immédiate », comme dans :

[47]

Ce précepte qui (…), il est salubre en l’usage.

[48]

Les femmes de qualité, on les nomme Dames.

ou à la combinaison avec un modalisateur :
[49]

mais cette amitié, qui (…), il est impossible que…

[50]

ces gens qui (…), il n’est pas merveille s’ils ont leurs jugements,

alors que les structures à verbe de parole sont liées à l’emploi de marqueurs de topicalisation, comme quant à et touchant :
[51]

Quant à la clémence, on récite d’un tigre(…) qui …

[52]

Touchant la repentance et reconnaissance, on récite d’un éléphant.

Sur ce point, comme sur bien d’autres touchant à cette problématique du changement de fonction du circonstant et du passage au statut de périphérique, seules des analyses détaillées de corpus particuliers, par époques, par types de textes, par auteurs, permettront de préciser le poids des divers facteurs que nous avons essayé d’identifier. S’il est possible d’avoir une vue d’ensemble relativement claire du mouvement général, il est difficile, ne serait-ce qu’en raison des limites de la documentation disponible, d’aller plus loin dans l’interprétation de l’évolution, en particulier dans l’élaboration d’une chronologie des divers changements et de leurs interactions.
2.3. Portée large, portée restreinte
La plupart des groupes topicalisés peuvent ainsi être considérés comme des circonstants «réutilisés», en quelque sorte, et dotés d’une portée qui relève du domaine énonciatif plus que du domaine propositionnel, même si quelques configurations apparaissent encore comme ambiguës, le phénomène de réanalyse n’étant d’ailleurs rendu possible que par cette ambiguïté. Cette évolution est conforme au mouvement général décrit par E. Traugott, les expressions linguistiques pouvant appartenir successivement, dans le processus de grammaticalisation, à trois niveaux différents, dans un passage du niveau référentiel, ou propositionnel, au niveau textuel, et du niveau textuel au niveau énonciatif, ou pragmatique (cf. Traugott 1982). Qu’il y ait ou non explicitation de l’acte énonciatif par un verbe ou par une expression introduisant le commentaire, le constituant périphérique prend ainsi un statut équivalent, toutes proportions gardées, à celui des modalisateurs d’énonciation. Une question importante demeure toutefois, celle de la portée de ce constituant peu intégré ; le terme de «portée», pour désigner les portions de texte formant le commentaire, nous semble avoir l’avantage, malgré une valeur quelque peu métaphorique, de permettre un rapprochement avec d’autres unités comme les circonstants cadres de discours, par exemple (cf. Charolles, 1997). Pour observer cet aspect du fonctionnement des topicalisations, il est évidemment nécessaire de prendre en compte la dimension textuelle et de ne pas se limiter aux propriétés syntaxiques. Le fait que les topiques soient, diachroniquement, le résultat de l’évolution d’anciens circonstants n’autorise pas à conclure – du moins immédiatement et systématiquement – à une portée limitée au cadre de la phrase ; c’est la structuration du texte qui est maintenant concernée.
Il semble ici nécessaire de prendre en compte les textes écrits en latin médiéval, ouvrages de théologie, de philosophie, dans lesquels apparaissent, dès le début du moyen âge, des outils linguistiques spécifiques et, surtout, une structuration discursive particulière, typique du texte argumentatif. L’influence de cette organisation sur les textes de moyen français est indéniable, même sur des œuvres qui ne font pas directement référence aux équivalents latins, et nous essayerons de montrer que ce type d’écriture se maintient jusqu’à la période classique.
Ces textes en latin offrent en effet de nombreux exemples de constituants précédés d’un marqueur de type quantum ad (quant à), qui fonctionnent comme des sortes de titres, d’introducteurs de « paragraphes ». Qu’il s’agisse d’introduire un référent nouveau dans le discours ou de reprendre, à l’intérieur d’une énumération, un point déjà annoncé, la portion de texte correspondant au commentaire dépasse souvent de loin les dimensions de la proposition et peut s’étendre sur des passages relativement longs. Cette « portée » large du topique est à mettre en relation avec l’activité de réfutation, qui met en rapport un énoncé rapporté et le commentaire qu’il appelle. La construction en parataxe, accompagnée d’outils anaphoriques divers, en particulier du « relatif de liaison », se prête bien à cet enchaînement, comme dans ces exemples du XVe siècle, version française d’un texte latin :

[53]

Mais on nous dira que (…). A quoi nous disons que (…)

(Jean de Montreuil)

[54]

on pourroit demander par quel maniere (…). À quoi promptement on peut respondre que (…)

(id.)

Le mouvement énonciatif qui se laisse percevoir dans cette disposition discursive est bien marqué lorsqu’ un substantif isolé, d’ordinaire solutio, responsio (solution, réponse), introduit ce qui peut être considéré comme le commentaire :
[55]

Ad hoc dicunt quidam quod (…). Solutio.(…) (Summa aurea, XIIIe s.)

Sur ce sujet certains disent que (…). Solution. (…)

[56]

Ancores disoient aucuns que (…). Response que c’est chose (…) qui ne se peut fonder en droit.

(Jean de Montreuil)

La transition entre l’activité qui consiste à rapporter une opinion dans la première partie de l’énoncé, qui introduit le contenu à discuter, et le commentaire de ce contenu est ainsi assurée, soulignée par une forme qui renvoie à un acte de langage, caractéristique qui, nous l’avons vu, est constante dans les constructions topicalisées. Une progression identique peut être relevée dans les cas où un terme subordonnant semble établir une relation d’hypotaxe ; ainsi, dans le cas des hypothétiques :
[57]

Et si forsan diceretur (…), solutio quod(…) (Summa aurea)

Et s’il arrive qu’on dise (…), solution que (…)

[58]

Et se ils vouloient faire un autre argument de Semiramis, que (…), response que (…)

(Jean de Montreuil)

Le rapprochement avec les topiques nominaux qui nous intéressent ici s’impose encore plus nettement lorsque le marqueur de dépendance prend la forme de ce que, avec la valeur de « le fait que », comme dans l’exemple suivant :
[59]

Et d’autre part, à ce que aucuns Anglois opposent que (…).

Solution : que (…)

(id.),

qui pourrait être ramené, par l’ellipse du terme introduisant le commentaire, au schéma habituel de la topicalisation : quant à ce que (P1), P2.
Cette structuration du texte argumentatif, dans laquelle le marqueur de topicalisation est doté d’une portée qui s’étend sur des séquences textuelles longues, qu’une lecture « moderne » pourrait interpréter comme des paragraphes, ne disparaît pas avec le moyen français, mais demeure bien représentée dans les textes en latin durant toute la période classique. Le passage suivant, extrait du « Traité de la réforme de l’entendement » de Spinoza (1660), illustre cette continuité de la construction du discours philosophique, qui, sur le point précis de la topicalisation, demeure quasiment identique depuis le moyen âge :

[60]

…videamus quis modus percipiendi nobis sit eligendus.

Quod ad primum attinet. Per se patet, quod ex auditu (…) nullam percipiamus essentiam rei (..) : hinc clare concludimus (…)

Quoad secundum. Nullus etiam dicendus est, quod habeat ideam illius proportionis quam quaerit. Praeterquam quod (…), nihil tamen percipiet (…)

…voyons quel mode de perception nous devons choisir.

En ce qui concerne le premier, il est par soit évident qu’à partir du ouï-dire, (…) nous ne percevons auucne essence de la chose (…) : nous en concluons clairement (…)

À propos du second, on ne peut dire de personne non plus qu’il a une idée de la proportion qu’il cherche. Outre que (…), jamais personne ne percevra si (…)

Les deux marqueurs quod ad, quoad, introduisent les expressions qui peuvent être considérées comme les titres des deux paragraphes développant et commentant les deux modes de perception ; on notera, dans le texte latin, l’usage du point, qui isole du contexte de droite, du commentaire, le syntagme ainsi topicalisé.
L’influence de ce type de marquage textuel, caractéristique du texte argumentatif en latin, structuration qui se retrouve dans les textes de moyen français, est encore nettement perceptible jusqu’à la période préclassique. Si l’on considère par exemple l’œuvre de Jean de Léry, « Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil » (1580), on remarque que de nombreux passages, formés de plusieurs propositions et parfois relativement longs, qui constituent les parties descriptives et explicatives de l’ouvrage, sont construites sur le modèle que nous venons d’examiner. Il est intéressant de noter la présence, dans les marges du texte, de manchettes annonçant le contenu du paragraphe. Cette manchette, qui joue le rôle d’un titre, peut être ensuite immédiatement reprise par un syntagme topicalisé qui ouvre le passage, syntagme qui fonctionne en fait comme un rappel du référent annoncé dans la manchette et, ainsi rattaché au contexte antérieur, ne se trouve pas intégré à la proposition qui le suit. C’est bien l’ensemble du passage descriptif qui constitue le commentaire par rapport à ce topique. Prenons comme exemple le passage qui concerne l’utilisation de la canne à sucre (p. 323 de l’édition de F. Lestringant) ; la manchette se présente sous la forme d’un syntagme nominal : Grande quantité de cannes de sucre en la terre du Bresil, et le texte commence par le rappel : Touchant les cannes de sucre, groupe dont la portée va s’étendre sur une vingtaine de lignes.

[61]

Touchant les cannes de sucre, elles croissent fort bien et en grande quantité en ce pays-là : toutefois nous autres François n’ayans pas encore (…) les choses necessaires pour en tirer le sucre (…) nous les faisions seulement infuser dans de l’eau (…). Sur lequel propos je dirai une chose (…). C’est que nonobstant (…) nous avons laissé envieillir et moisir des cannes de sucre (…)

L’emploi de l’anaphore elles au tout début du commentaire pourrait être un argument en faveur de l’intégration du topique à la structure propositionnelle ; on notera cependant que cette première proposition est dans une liaison logique étroite avec la suite du texte, liaison explicitée par toutefois et soulignée par l’emploi des deux points. Ce que l’on pourrait appeler l’énonciation pertinente concernant le référent topicalisé n’est pas seulement celle d’un contenu qui serait « les cannes à sucre croissent fort bien », mais celle de l’enchaînement qui sous-tend l’ensemble du passage : « Bien que les cannes à sucre soient très abondantes, nous ne savons pas en tirer le meilleur profit ». Il nous semble ainsi possible de voir dans cette organisation discursive le maintien d’un système qui est en place dès les textes latins du moyen âge. Parmi les diverses descriptions qui s’attachent au corps des « sauvages » et à ses parures, nous citerons celle qui concerne le nez :
[62]

Quant au nez, au lieu que les sages femmes de par deçà, dès la naissance des enfants, à fin de leur faire plus beaux et plus grands, leur tirent avec les doigts : tout au rebours, nos Ameriquains faisans consister la beauté de leurs enfans d’estre fort camus (…)ils ont le nez escrasé et enfoncé avec le pouce : ou au contraire quelque autre dit qu’il y a une contrée au Peru, où les Indiens ont le nez si outrageusement grand que (…)

Comme dans l’exemple précédent, le commentaire ne se limite pas à la première proposition qui suit le topique (les sages femmes …leur tirent avec les doigts), mais comprend l’articulation logique : au lieu que … tout au rebours …,, ainsi que la rectification : ou au contraire … On signalera aussi que, par une sorte de symétrie, la fin d’une séquence textuelle peut être signalée par l’emploi, en fonction liée, des expressions qui servent aussi de marqueurs de topicalisation. Ainsi le passage qui décrit la façon de boucaner la viande se termine-t-il par :
[63]

Voilà quant au boucan, c’est à dire rostisserie de nos Ameriquains.

Cette portée large du topique se retrouve dans la plupart des textes argumentatifs de la période. Nous citerons, pour terminer cette illustration, deux exemples de Montaigne, dans lesquels sont appliqués les mêmes principes d’organisation ; dans le premier :
[64]

car de m’attendre que mon nom la (= la réputation) reçoive : premièrement je n’ai point de nom qui (…). Et puis, quand j’aurais une marque particulière pour moi, que peut-elle marquer quand je n’y suis plus ?

le commentaire est formé de la corrélation entre les deux énoncés : premièrement… Et puis…, alors que dans le deuxième :
[65]

Quant à la vieillesse qu’on m’allègue, au rebours : c’est à la jeunesse de s’asservir aux opinions communes et se contraindre pour autrui. Elle peut fournir à tous les deux, au peuple et à soi (…) C’est injustice d’excuser la jeunesse de suivre ses plaisirs, et défendre à la vieillesse d’en chercher,

la topicalisation, grâce à la subordonnée relative, est celle d’un contenu propositionnel (quant au fait qu’on m’allègue la vieillesse) et le commentaire, qui est une argumentation sur ce contenu, ne se limite pas au contexte immédiat, mais s’étend sur cinq propositions.
Si nous avons rappelé ces caractéristiques de la construction, fortement influencée par les productions en latin, du texte argumentatif dans l’ancienne langue, ce n’est cependant pas pour conclure qu’il faut voir là l’origine des marqueurs de topicalisation, qui seraient en quelque sorte issus de ces emplois paratactiques et se seraient peu à peu intégrés à la structure phrastique. Il nous semble que la formation des marqueurs comme quant à et, conjointement, l’emploi de circonstants en fonction de topiques, ont bien comme point de départ les constructions liées, dans le mouvement que nous avons décrit plus haut. Il n’en reste pas moins que l’influence des structures textuelles propres à la démarche de réfutation, ou, plus généralement, d’argumentation, a pu jouer sur le rôle discursif de ces syntagmes placés en tête d’énoncé. La portée sur des commentaires qui sont composés de larges portions de texte n’est, finalement, que la mise en œuvre, à l’aide de marqueurs nouveaux, de principes de composition des séquences textuelles déjà bien ancrés dans l’usage. On peut penser, bien que les datations ne soient pas faciles à établir, que c’est même là, diachroniquement, l’emploi le plus ancien. Pour soutenir cette interprétation, il faudrait en particulier montrer que l’utilisation, dès les textes de moyen français, de topiques dont la portée se limite très clairement aux bornes de la proposition succède au commentaire développé sur plusieurs propositions. Dans les exemples suivants, qui, il convient de le noter, relèvent du genre narratif :

[66]

Et au regard de monseigneur Charles de Bourgogne, il travailla toute celle carême

(Olivier de La Marche, 1470)

[67]

Quant au regard de sa corpulence et excellente stature, elle estoit formée d’une taille la plus parfaite du monde,

(Antoine de La Vigne, 1494)

l’articulation topique / commentaire coïncide avec les dimensions de la proposition, le contexte de droite ne développant pas davantage le contenu qu’elle organise.
C’est à ce phénomène de « portée restreinte », qui s’accompagne d’un mouvement d’intégration syntaxique, que nous allons nous intéresser à présent.
2.3. Intégration du topique à la structure phrastique : les phénomènes anaphoriques
Parmi les propriétés qui sont à mettre en avant pour tester le degré d’intégration de la construction topicalisée, les faits de redénomination ou d’anaphorisation du topique paraissent particulièrement dignes d’intérêt. Il y a sans doute dans ce domaine, qui relève de la sémantique, de la pragmatique, mais aussi, comme nous le verrons, de la problématique des paliers de traitement de l’information, des indices dont le fonctionnement, dans sa variation, peut servir à l’établissement des diverses phases du mouvement général que nous décrivons.
Dans le schéma qui sous-tend les structures topicalisées : quant à X, (je dis que) P, que l’acte énonciatif soit explicité ou non par une forme verbale, il semble en effet tout à fait naturel que le commentaire contienne une expression qui fasse référence au topique initial. Quantitativement parlant, dans la mesure où la relation qui s’établit dans l’énoncé est une relation de « à propos de », il y a en effet une forte probabilité pour que le contenu du contexte de droite mentionne, plus ou moins directement, le référent topicalisé. Cette mention, qui n’a rien d’obligatoire, est intéressante à plus d’un titre. Il est d’abord possible d’observer, lorsqu’elle est attestée, le type d’expression utilisée pour la « reprise » dans le commentaire. Si l’utilisation d’une anaphore pronominale (pronom personnel ou démonstratif) est de loin la plus fréquente, on rencontre aussi, en moyen français, des cas de répétition du syntagme nominal ou de redénomination, qui autorisent à penser que la coréférence anaphorique n’a rien d’obligatoire et que les règles qui la régissent ne s’appliquent pas dans cette configuration syntaxique comme elles s’exercent dans d’autres contextes phrastiques. Cette indépendance du topique par rapport à la suite de l’énoncé apparaît bien dans les exemples suivants, qui ne sont pas limités au XVe siècle, mais se rencontrent aussi à la fin du XVe :

[68]

Et au regard du procureur de Bourgogne, on ne peut savoir qui est ce procureur.

(Juvénal des Ursins, 1452)

[69]

Quant à Sénèque, parmi une milliasse de petits livrets, que (…), j’en ai vu autrefois qui, pour allonger et remplir la similitude (…), apparie feu Monsieur le Cardinal de Lorraine avec Sénèque.

(Montaigne)

[70]

Et ce privilège, qu’il s’attribue d’être seul en ce grand bâtiment, qui (…) : qui lui a scellé ce privilège ?

(id.)

Dans les deux derniers extraits, c’est sans doute le développement du groupe nominal topicalisé, sa séparation du commentaire par de nombreux constituants qui peut expliquer la deuxième mention des référents Sénèque et ce privilège ; il n’en reste pas moins qu’il y a là un bon indice de l’isolation du topique, qui ouvre en quelque sorte la séquence textuelle comme le ferait un titre et se trouve ainsi placé hors de l’unité dans laquelle se règle le fonctionnement des anaphores. Cette « rupture » entre les deux composantes de l’énoncé, qui conduit à la répétition du référent peut être soulignée par des faits de ponctuation ; on peut par exemple considérer que l’emploi du point dans le passage suivant avant la deuxième mention du syntagme nominal ces plaintes correspond, même si la valeur de ce signe n’est pas identique à celle qu’il a dans le système moderne, à une nouvelle unité textuelle et syntaxique :
[71]

Car ces plaintes vulgaires que (…). Ces plaintes-là sont fausses.

(Montaigne)

Dans un exemple de ce type, l’autonomie du groupe initial, qui n’est pas introduit par un marqueur, est renforcée par le fait que l’expansion de la tête nominale est particulièrement longue et complexe, contenant par ailleurs des citations. Il n’en reste pas moins que le point apparaît dans un enchaînement où, étant donné le système de l’époque, on attendrait les deux points ou, éventuellement, le point-virgule.
On remarquera que ce phénomène de seuil d’unité de traitement référentiel et, diachroniquement, de déplacement de ce seuil, doit être interprété dans la problématique plus générale de la constitution progressive de la «phrase», en particulier lorsqu’il s’agit de la phrase complexe à subordonnée initiale. Les propositions circonstancielles antéposées présentent en effet, dans leur relation au contexte de droite, des propriétés identiques à celles que nous venons de décrire pour l’articulation topique / commentaire, la deuxième mention du référent pouvant survenir dans la proposition « principale » ; l’intégration progressive de la subordonnée semble d’ailleurs s’opérer à une période antérieure à celle du topique, mais seule une comparaison détaillée, portant sur des corpus assez larges, permettrait d’établir une chronologie de ces changements de seuils syntaxiques.
Lorsque la redénomination du référent ne se traduit pas par la répétition du même terme, comme dans les exemples cités plus haut, l’emploi de formulations paraphrastiques demeure encore un indice d’intégration faible du constituant topicalisé. L’anaphore infidèle, ou, dans certains cas, l’anaphore résomptive, qui ne sont pas impossibles en français moderne, sont relativement fréquentes dans un texte comme celui de Montaigne :

[72]

et quant à leur première production, ce n’est pas merveille si en chose si haute et si ancienne l’entendement humain se trouble.

[73]

Quant à ce qu’il était un peu vanteux (…), et quant à ses mangeoires (…), toutes ces choses me semblent pouvoir être condamnées.

On notera, dans le premier passage, que la délimitation du domaine dans lequel s’exerce la redénomination est renforcée par la présence de l’expression : ce n’est pas merveille si, qui introduit le commentaire et explicite ainsi la séparation qui s’établit entre les deux activités, l’installation d’un référent comme « cadre », et la construction de ce qui constitue, en quelque sorte, un nouvel énoncé.
Dans une telle perspective, il conviendrait aussi d’évaluer la grammaticalisation progressive de l’emploi de l’anaphore pronominale dans le commentaire. Il est intéressant de constater, pour certains marqueurs du moins, des cas de variation qui traduisent bien une tendance au changement, à l’intégration du topique. Considérons par exemple le cas de deux textes argumentatifs, traités philosophiques du tout début du XVIIème siècle, De la sagesse, de P. Charron (1601) et la Logique de S. Dupleix (1607) ; le fonctionnement d’un marqueur comme pour le regard de témoigne d’une grande différence entre les deux textes. Le premier des deux auteurs n’utilise pratiquement pas de redénomination du topique, mais emploie l’expression pour le regard de X, comme un introducteur de cadre, très proche de ce qu’on pourrait considérer comme un circonstant antéposé. Les exemples suivants montrent bien comment le commentaire se développe dans le domaine établi par le topique, mais sans qu’il y ait référence directe à ce dernier :

[74]

Premièrement pour le regard de l’entendement, est-ce pas une estrange et piteuse misère de l’humaine nature, qu’elle soit toute conficte en erreur et aveuglement ?

[75]

Secondement pour le regard du vice, desreiglement et injustice qui est en ses passions, nous pouvons à peu près comparer l’homme à une république.

[76]

Pour le regard de la volonté, il faut en toutes choses se reigler et soubmettre à la droite raison.

Ces exemples devraient être rapprochés des constructions, tout aussi fréquentes chez le même auteur, dans lesquelles le groupe prépositionnel ne se trouve pas en position initiale, mais est doté de la portée d’un complément intégré au syntagme verbal :
[77]

La seconde distinction, qui est pour le regard des personnes, se fait en trois espèces.

[78]

voilà plusieurs espèces de troubles et divisions publiques, auxquelles et à chascune d’icelles ont esté donnés avis et remèdes pour le regard du prince,

exemples qui présentent un sémantisme de la locution pour le regard de identique à celui qu’elle a lorsqu’elle est utilisée en début d’énoncé, comme introducteur de topique. Dans le texte de S. Dupleix, la structuration de l’énoncé ne s’effectue pas sur ce modèle ; l’anaphore pronominale est quasiment de règle, comme dans :
[79]

Pour le regard de la Pratique, elle consiste ou à faire ou à agir…

[80]

Car pour le regard des anges, ils ont bien une raison…

[81]

Pour le regard des causes accidentelles, elles sont de deux sortes.

[82]

Car pour le regard des choses singulières, nous les voyons journellement dépérir.

La systématisation de la « reprise » du topique, dans la grande majorité des cas en fonction de sujet syntaxique du verbe principal, conduit à un glissement très net de la valeur de « à propos de » vers celle de « au sujet de ». Il faut par ailleurs souligner que le groupe pour le regard de X n’apparaît plus en position postverbale, indice du changement sémantique, et, conjointement, de la portée de l’expression. Une telle variation entre deux textes dont les parutions ne sont séparés que de six ans pourrait surprendre ; il faut remarquer que l’on est en fait en présence d’auteurs de deux générations différentes, P. Charron (1541-1603) écrivant son ouvrage à la fin de sa vie, alors que S. Dupleix (1569-1661) produit avec la Logique une de ses premières œuvres. Il n’est évidemment pas possible, à partir de ces deux cas isolés, de tirer des conclusions en ce qui concerne la chronologie de ce mouvement de grammaticalisation, mais cette évolution dans le domaine de la topicalisation, si elle pouvait être confirmée par des études plus étendues, viendrait s’ajouter à d’autres transformations qui permettent de délimiter une période correspondant au français préclassique (cf. Combettes, éd., 2003)
 
Conclusion
 
 
Tout en signalant les limites apportées à cette étude par le manque de travaux de détail qui permettraient de construire une diachronie précise du changement, nous avons essayé de montrer que la catégorie des unités topicales introduites par un marqueur obéissait, dans son évolution, aux règles caractéristiques de la grammaticalisation au sens large. Dans un premier temps, le passage de la fonction de circonstant à celle de cadre, puis à celle de topique s’accompagne d’un fonctionnement discursif fondamentalement influencé par certaines structures textuelles du texte argumentatif, dont l’organisation octroie au topique une portée large qui dépasse le cadre strict de la proposition ou de la phrase. Dans un second temps, dont il reste à prouver qu’il est chronologiquement bien distinct du premier, l’intégration plus marquée du topique dans le jeu des relations syntaxiques va de pair avec une restriction de la portée au domaine phrastique, ce qui va dans le sens de l’hypothèse de S. Dik, qui voit dans le figement des constructions topicalisées l’origine de certaines réalisations du thème. Nous remarquerons enfin que ce double mouvement, - qu’il conviendrait de préciser par des études particulières sur la plupart de ses aspects –, qui conduit vers l’autonomisation certaines structures liées et qui aboutit à l’intégration de constituants périphériques dans des schémas grammaticalisés, ne peut être clairement interprété s’il n’est pas mis en relation avec les modifications qui affectent les autres formes linguistiques pouvant se prêter aux opérations de topicalisation et de thématisation, les plus importantes et les plus fréquentes étant les constructions dans lesquelles le « détachement » du syntagme nominal s’effectue sans le secours d’un marqueur particulier.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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NOTES
 
[*]Université Nancy 2 / UMR-ATILF – Faculté des Lettres, 23, Boulevard Albert 1er, 54000, Nancy
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