2003
Travaux de linguistique
« Adverbiaux et Topiques »
Présentation
[1]
Michel Charolles
Sophie Prévost
De nombreux travaux ont été consacrés aux notions de thème et de topique, qu’elles soient envisagées dans le cadre de la phrase ou d’unités textuelles plus larges. Elles sont, on le sait, l’objet d’approches variées, ce qui contribue largement au flou terminologique et conceptuel qui les entoure. Mais, si ces notions s’avèrent problématiques, elles n’en demeurent pas moins nécessaires à l’appréhension, au niveau pragmatico-sémantique, de certains faits de langues.
Quoique les travaux portant sur le thème ou le topique divergent sur de nombreux aspects, un point semble faire l’unanimité, à savoir que les constituants à même d’assumer cette fonction figurent préférentiellement en tête de phrase ou en zone préverbale. Ce constat n’est évidemment pas fortuit. Si l’on qualifie de thématiques ou topicales toutes les expressions faisant allusion à des informations supposées accessibles dans le contexte et susceptibles de servir de support ou de repère pour l’intégration d’informations nouvelles, il est assez normal que celles-ci apparaissent à l’initiale de l’énoncé. Comment un constituant quelconque pourrait-il servir d’appui pour l’introduction d’un autre après que ce dernier a déjà été produit ?
Dans les langues SVO, comme le français, les sujets constituent par défaut des thèmes ou topiques non marqués. Tout en étant intégrés syntaxiquement à la phrase, on s’attend à ce qu’ils fassent le lien avec des référents déjà évoqués ou aisément accessibles dans la contexte. D’où la répugnance des locuteurs à employer dans cette fonction des SN indéfinis et leur choix d’une construction passive quand le patient est cognitivement plus proéminent dans le contexte.
Ces exemples bien connus sont devenus des sortes de cas d’école qui offrent une illustration à la fois parlante et convaincante de l’utilité des notions de thème et de topique. Le fait que les emplois de ce type ainsi que les SN détachés dans les constructions disloquées soient considérés comme des formes de thème-topique par excellence tient aussi, pour une part importante, à ce qu’ils mettent en jeu des expressions référentielles. L’idée que les thèmes ou topiques font le lien avec des informations présumées activées dans le contexte ne s’applique aisément qu’aux expressions référentielles comme les SN qui renvoient à des entités dont on conçoit bien qu’elles puissent être plus ou moins présentes à l’esprit des participants à la communication. Cette intuition est du reste étayée par les théories de l’accessibilité référentielle, de la hiérarchie du donné, du centrage et d’autres plus sémantiques qui offrent une vaste panoplie de notions visant à rendre compte du fait que les expressions référentielles et anaphoriques codent le degré de proéminence des entités dans le modèle mental des locuteurs et interlocuteurs. De même, si on envisage la relation thème/topique – commentaire, l’idée que celui-ci puisse être « à propos de » ne se comprend bien qu’au sujet de quelque chose, autrement dit, là encore d’un référent, qui plus est cognitivement accessible.
Les articles rassemblés dans ce volume portent sur la thématicité ou topicalité des constituants adverbiaux qui sont un cas beaucoup moins favorable que ceux que l’on vient d’évoquer quoiqu’ils apparaissent très souvent en tête de phrase ou en position préverbale. Ces cas ne sont bien entendu pas ignorés dans la littérature sur le domaine. Les articles qui suivent mentionnent, exploitent et discutent, nombre d’auteurs qui leur ont consacré des études particulières ou des passages dans leurs ouvrages.
Les emplois analysés dans ces articles sont, pour l’essentiel, empruntés à l’écrit où les adverbiaux préposés sont fréquents. Les quatre premiers articles accordent une place importante, voire exclusive, aux adverbiaux locatifs qui font allusion à des zones de l’espace et donc à des référents. Comme toutefois ces référents ne participent pas aussi directement que les actants aux événements rapportés, il en résulte toutes sortes de problèmes lorsqu’il s’agit de statuer sur leur thématicité ou topicalié (M. Charolles) ou de les différencier des constructions détachées à valeur topicale quand ils font l’objet d’une reprise par un pronom (S. Prévost). Les deux articles suivants (C. Fuchs & N. Fournier, K. Lahousse) portent spécialement sur les constructions à complément locatif initial et sujet postposé. L’étude qui leur fait suite montre comment certains adverbiaux initialement liés à la prédication sont peu à peu devenus des topicalisateurs en moyen français et en français classique (B. Combettes). Pour finir, on trouvera une analyse du fonctionnement de wa en japonais (D. Klingler) qui éclaire par comparaison la fonction topicale ou thématique des adverbiaux détachés en tête de phrase en français. À ces contributions s’ajoutera un article sur le fonctionnement des adverbiaux thématisateurs en français contemporain (S. Porhiel) à paraître dans le prochain numéro de Travaux de Linguistique.
[1]
Plusieurs études rassemblées dans ce volume ont fait l’objet d’une présentation dans un séminaire sur « Les Adverbiaux cadratifs et leur fonctionnement textuel » organisé à Paris III par la composante de l’UMR-CNRS « Langues, Textes, Traitements Informatiques et Cognition » (LATTICE, ENS Ulm).