Travaux de linguistique
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8011-1323-9
186 pages

p. 79 à 109
doi: en cours

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« Adverbiaux et Topiques »

no47 2003/2

2003 Travaux de linguistique « Adverbiaux et Topiques »

Du rôle cadratif des compléments localisants initiaux selon la position du sujet nominal

Catherine Fuchs  [*] Nathalie Fournier  [**]
Cet article porte sur le rapport, dans les phrases indépendantes à complément localisant initialisé, entre la position du sujet nominal relativement au verbe et le rôle cadratif ou non du complément initialisé. On examinera successivement : 1. les paramètres co-textuels qui, au sein de l’énoncé, se révèlent solidaires de l’une ou l’autre position du sujet ; 2. l’interprétation des configurations qui en résultent, en termes d’opérations sous-jacentes constitutives de l’énoncé (au plan de la structuration communicative) : on opposera ainsi une configuration à sujet antéposé, dans laquelle le terme introducteur a un fonctionnement cadratif, à une configuration à sujet postposé, dans laquelle le terme introducteur n’est pas cadratif ; 3. la dimension discursive des deux configurations cadrative et non cadrative lorsqu’elles se trouvent insérée dans un contexte large et les incidences de cette insertion sur le fonctionnement en discours du terme initialisé. This paper deals with the relations, in independant assertive sentences constructed via the preposing of a locative constituent, between the position of the subject (before or after the verb) and the cadrative or non-cadrative function of the preposed locative contituent. Three points will be successively examined : 1. the co-textual parameters that are related to the preposing or postposing of the subject ; 2. the interpretation of the resulting configurations, related to the communicative structuration of the discourse ; can thus be opposed a configuration with preposed subject, where the locative constituent functions as a discourse frame, and a configuration with postposed subject, where the locative constituent doesn’t function as a discourse frame; 3. the discourse function of the two configurations, cadrative and non-cadrative, when they are inserted in large texts, and the discourse function of the locative constituent in sentence-initial position.
 
Introduction
 
 
En français, la position canonique du sujet, qui se fixe entre le XVe et le XVIIe siècle (Marchello-Nizia, 1995, p. 104), est l’antéposition au verbe. Par rapport à cet ordre canonique S V, le sujet nominal jouit cependant d’une certaine liberté de position : il peut être antéposé ou postposé au verbe dans certaines configurations, notamment quand la phrase commence par un terme initialisé, sans que cela affecte l’assertion de la relation prédicative – à la différence du sujet clitique dont la postposition, simple ou complexe, signale « le caractère problématique de la validation de la relation prédicative » (Guimier, 1997, p. 55).
L’alternance entre antéposition et postposition du sujet nominal (par rapport au verbe) se constate derrière un terme introducteur initialisé (X), en phrase indépendante comme en subordonnée (relative, percontative et intégrative [1]), c’est-à-dire dans les quatre structures syntaxiques suivantes, répondant aux schémas X S V (sujet antéposé) et X V S (sujet postposé) :
[1] indépendante X S V : Au plafond, des guirlandes pendaient. indépendante X V S : Au plafond pendaient des guirlandes. relative X S V : Il traversa le champ où quelques chèvres broutaient. relative X V S : Il traversa le champ où broutaient quelques chèvres. percontative X S V : J’ignore ce que Jean a dit. percontative X V S : J’ignore ce qu’a dit Jean. intégrative X S V : Il est toujours anxieux quand les examens commencent. intégrative X V S : Il est toujours anxieux quand commencent les examens.
Les quatre structures présentent les propriétés communes suivantes :
  • la postposition du sujet nominal n’y affecte pas la modalité assertive de l’énoncé ;
  • chacune des deux positions du sujet y est solidaire d’un ensemble distinct de paramètres co-textuels, qui se retrouve dans les quatre structures ;
  • enfin la différence entre les deux ordres X S V et X V S est susceptible d’une même interprétation, en termes d’opérations de thématisation (N. Fournier & C. Fuchs, 1998).
Le rapprochement des quatre structures invite aux remarques préliminaires suivantes :
  • on parlera d’« antéposition » et de « postposition » du sujet (et non d’« inversion », terme qui implique que la structure V S serait dérivée de la structure S V, alors que ce sont en fait deux constructions distinctes) ;
  • on constate une dissymétrie entre l’antéposition et la postposition : les cas d’antéposition sont beaucoup plus nombreux (c’est-à-dire sont moins contraints) que les cas de postposition, qui apparaissent du coup comme des cas « marqués » – ce que cherchait à appréhender la dénomination classique, mais tout à fait inadéquate, d’inversion « stylistique » ;
  • cette dissymétrie ne relève pas d’une opposition entre un registre « courant » et un registre « littéraire » : non seulement la postposition du sujet ne constitue pas la marque d’une écriture nécessairement recherchée, mais elle n’est pas même spécifique de l’écrit, comme l’a montré C. Blanche-Benveniste (1990, p. 193-195).
La présente contribution portera sur la position du sujet en phrase indépendante (cas 1 a) et sur le rapport entre la position du sujet et les opérations constitutives de l’énoncé. On s’interrogera spécifiquement sur la dimension discursive de ces opérations et sur le rôle cadratif ou non du terme initialisé X [2]. De ce fait, on se limitera aux termes initialisés qui peuvent fonctionner comme des introducteurs de cadres de discours, c’est-à-dire qui peuvent définir le cadre référentiel spatio-temporel dans lequel se trouve validée la relation prédicative ; ne seront donc pris en compte que les introducteurs X à valeur localisante susceptibles, dans certaines conditions, d’être des constituants référentiellement autonomes (du type à Bruxelles ou au mois d’août 1993) [3].
L’exposé se fera en trois temps et examinera successivement :
  1. Les paramètres co-textuels qui, au sein de l’énoncé, se révèlent solidaires de l’une ou l’autre position du sujet.
  2. L’interprétation des configurations qui en résultent, en termes d’opérations sous-jacentes constitutives de l’énoncé (au plan de la structuration communicative) : on s’interrogera sur le statut du terme introducteur X dans les deux configurations, pour opposer la configuration X S V à sujet antéposé, dans laquelle X a un fonctionnement cadratif, à la configuration X V S à sujet postposé, dans laquelle X est intrinsèquement non cadratif.
  3. La dimension discursive des configurations cadrative X S V et non cadrative X V S, lorsqu’elles se trouvent insérées dans un contexte inter-énoncés et les incidences de cette insertion sur le fonctionnement, en discours, du terme initialisé X.
Dans l’ensemble de l’article, les exemples attestés sont suivis de l’indication entre parenthèses de leur source : à l’exception des exemples tirés du Monde, ils sont pour la plupart repris de Jonare (1976) ; les exemples sans indication de source sont des exemples forgés.
 
1. Les paramètres co-textuels au sein de l’énoncé
 
 
La place antéposée ou postposée du sujet nominal s’avère solidaire des paramètres co-textuels suivants, et de leur interaction [4] :
  • la relation syntaxique entre le terme introducteur X et le verbe ;
  • la structure syntaxique de l’énoncé (nombre de constituants fonctionnels) ;
  • la longueur relative du groupe sujet et du groupe verbal ;
  • les déterminations affectant le sujet (déterminant défini/ indéfini) et le verbe (temps, aspect, modalité) ;
  • le sémantisme du lexème verbal et du lexème sujet.
1.1. Premier paramètre : la relation syntaxique entre le terme introducteur (localisant) X et le verbe
La tendance générale est la suivante : plus le terme introducteur X est fortement lié au verbe, plus le sujet tend à être postposé ; à l’inverse, plus le terme introducteur est délié du verbe, plus le sujet tend à être antéposé.
1.1.1. X est régi par V
Quand le terme initial X est régi par le verbe (X locatif [5] ou complément indirect), la postposition du sujet est obligatoire ou fortement contrainte :

[2]

Là est tout le problème.

[3]

De cette époque datent ses débuts au cinéma.

[4)]

Au Canada se déroule alors une activité importante.

1.1.2. X est un circonstant endophrastique
Quand X est un constituant satellite du verbe, plus ou moins intégré au prédicat, c’est-à-dire un circonstant endophrastique [6], les deux positions sont attestées ; la position du sujet est alors solidaire d’autres paramètres co-textuels (longueur relative des deux constituants, complémentation ou valeur sémantique, pleine ou allégée, du verbe) :

[5a]

Dans la voiture attendait une jeune femme toute couverte de fourrures.

[5b]

Dans la voiture, une jeune femme attendait patiemment.

[6a]

À neuf heures arrivèrent les premiers invités.

[6b]

À neuf heures, les premiers invités arrivèrent.

1.1.3. X est un circonstant exophrastique
Quand X est un constituant nettement périphérique, qui porte de l’extérieur sur la relation prédicative, c’est-à-dire un circonstant exophrastique, c’est l’antéposition du sujet qui est attestée. La postposition du sujet est notamment incompatible avec un circonstant à valeur métadiscursive (qui localise la source énonciative de l’énoncé) [7] :

[7]

D’après la dernière édition du journal sportif, ce cheval devait gagner.

(*D’après la dernière édition du journal sportif devait gagner ce cheval.)

[8]

Selon des sources récentes, une première rencontre entre les deux parties vient d’avoir lieu.

(* Selon des sources récentes vient d’avoir lieu une première rencontre entre les deux parties.)

1.2. Second paramètre : la structure syntaxique de l’énoncé (nombre de constituants fonctionnels)
La tendance générale est la suivante : moins le verbe est entouré de participants (actants et circonstants), plus son antéposition – et donc la postposition du sujet – est attestée ; à l’inverse, plus le verbe s’entoure de participants, plus il tend à être postposé – et plus S tend donc à être antéposé.
1.2.1. X est un complément essentiel
Seule la postposition du sujet est attestée quand le verbe régit le terme introducteur X en fonction de complément essentiel (locatif, complément indirect) :

[9]

Là est le danger.

[10]

À l’angle de la rue se trouve une vieille maison.

[11]

Dans cette maison naquit Napoléon.

1.2.2. Présence d’un complément essentiel distinct de X (complément circonstanciel)
À l’inverse, seule l’antéposition du sujet est attestée quand le verbe régit un complément essentiel (objet direct ou indirect, locatif, attribut du sujet et de l’objet) distinct de X :

[12]

Sur cette table, les élèves ont dessiné des graffiti.

[13]

La nuit suivante, Paul a rêvé de Marie.

[14]

En 1983, la télévision est encore dans l’enfance.

(Le Monde).

[15]

En fin de journée, les nuages deviendront plus nombreux.

[16]

Le lendemain, la commission nomma Paul responsable du projet.

En revanche, le schéma X V S est possible (et même massivement attesté) quand l’objet est un clitique ou un nom coalescent en locution verbale :
[17]

Chaque semaine m’arrivaient d’elle de longues lettres.

(Maurois)

[18]

À son retour eut lieu la traditionnelle réunion de famille.

1.2.3. En l’absence d’un complément essentiel
Les deux positions se rencontrent, mais on constate que la postposition est davantage attestée avec un verbe intransitif :

[19]

Par la fenêtre viennent des bruits assourdis.

(Rémy)

[20]

Presque chaque jour partaient à son adresse quelques pages pressantes et vertueuses.

(Maurois)

1.2.4. X est un complément circonstanciel parmi d’autres
Enfin le nombre des circonstants rattachés au verbe n’est un paramètre pertinent que si les circonstants encadrent le verbe, rendant la postposition du sujet très difficile ; s’ils sont tous groupés à l’initiale et s’ils sont homogènes sémantiquement, la postposition est largement attestée :

[21]

À mon retour, rue de Verneuil, fin septembre, eut lieu l’inévitable dîner de rentrée chez Mme de Craupoids.

(Quignard).

1.3. Troisième paramètre : la longueur relative du groupe sujet et du groupe verbal
Toutes choses égales par ailleurs, la postposition du sujet est davantage attestée lorsque le groupe verbal est court (et surtout s’il est moins long que le groupe sujet) ; inversement, l’antéposition du sujet se rencontre davantage quand le groupe sujet est plus court que le groupe verbal – la longueur du groupe verbal dépendant du nombre et de la taille des constituants entourant le verbe [8].
1.3.1. Le groupe sujet est plus long que le groupe verbal
Quand le groupe sujet est plus long que le groupe verbal, la postposition du sujet est préférée :

[22]

Chaque semaine me parvenaient de longues lettres d’elle, pleines de recommandations et de considérations sur ma conduite.

Mais il arrive qu’un groupe sujet long soit antéposé ; la position finale est, dans ce cas, réservée à un groupe verbal qui, bien que plus court que le groupe sujet, revêt une saillance sémantique particulière :
[23]

À l’évocation du passé, le visage du professeur Igonine, responsable de la division drogues et alcools, se crispe.

(Le Monde)

1.3.2. Le groupe sujet est plus court que le groupe verbal
Quand le groupe sujet est plus court que le groupe verbal, c’est l’antéposition du sujet qui est préférée :

[24]

Vers le soir, Simon se rendit à l’ambassade du Pakistan.

(Rémy)

Mais là encore, le cas inverse se rencontre (placement en position finale, c’est-à-dire saillante, d’un groupe sujet pourtant plus court que le groupe verbal) :
[25]

En mars 1782 vient se loger à Versailles, dans une chambre garnie voisine de l’hôtel de la Belle Image, Jeanne de la Motte.

(Levron)

1.4. Quatrième paramètre : les déterminations affectant le sujet et le verbe
Les paramètres pertinents sont ici les déterminants du N sujet, et les marques temporelles et modales de V.
1.4.1. Les déterminations du sujet
La tendance est la suivante : un sujet défini spécifique tend à être antéposé, un sujet indéfini spécifique à être postposé, et un sujet non spécifique (ou générique) à être antéposé.
Toutes choses égales par ailleurs, on constate en effet qu’un sujet défini et autonome référentiellement est préférentiellement antéposé au verbe, alors qu’un sujet indéfini spécifique est préférentiellement postposé :

[26]

Le 12 février, l’audition de Picard reprend.

(Lanoux)

[27]

À neuf heures entrent deux surveillants et un forçat.

(Charrière)

Il ne s’agit cependant que d’une tendance, puisque l’on trouve également des sujets définis postposés et des sujets indéfinis antéposés :
[28]

Dans le pinceau blanc est apparu Johann Koss.

(Le Monde)

[29]

Dans la voiture, une jeune femme attendait.

Par contre c’est l’antéposition qui est très massivement attestée quand le sujet est un GN (indéfini ou défini) à valeur non-spécifique ou générique :
[30]

Dans ce canton, un socialiste s’élit depuis bientôt vingt ans.

(ex. de Tasmowski & Willems, 1987)

[31]

Dans une bonne école, les élèves doués réussissent.

L’antéposition du sujet est même la seule position attestée en présence d’un pronom indéfini :
[32]

À cette contrainte, tous sont astreints.

(* À cette contrainte sont astreints tous).

1.4.2. Les déterminations du verbe
Plus le verbe a de déterminations (auxiliaires, modalités, négation, etc.), plus le groupe verbal est développé et plus la postposition du sujet est rare. Il convient cependant d’opérer certains distinctions parmi ces déterminations.
Quand V est accompagné d’un auxiliaire aspectuel ou modal, c’est l’antéposition du sujet qui est la plus naturelle :

[33]

À cette température, deux sortes de composés vont apparaître.

(Allègre)

[34]

Le lendemain, les troupes purent débarquer.

C’est également l’antéposition du sujet que l’on trouve quand V supporte une modalité négative :
[35]

À l’heure dite les invités n’arrivèrent pas.

la postposition du sujet n’étant possible qu’en cas d’énumération :
[36]

À l’heure dite n’arrivèrent ni le conférencier ni les invités.

ou avec la copule être :
[37]

Là n’est pas la question.

(Sabatier)

Quant à l’auxiliation passive sur V, elle est compatible avec les deux positions du sujet. On constate cependant une affinité entre passif d’état (avec valeur de statif de localisation) et postposition du sujet, ainsi qu’entre passif d’action (avec pleine valeur de processus) et antéposition du sujet :
[38]

Sur la plaque de marbre aux rares traînées grises sont alignés les pots et les flacons de tailles et de formes diverses.

(Robbe-Grillet)

[39]

Depuis le 9 février et l’accord de cessez-le-feu, appuyé par l’injonction de l’OTAN aux Serbes d’avoir à retirer leur artillerie hors de portés de la cité, l’ordre des missions des « casques bleus » a été bouleversé.

(Le Monde)

Enfin le tiroir verbal peut interagir avec la position du sujet ; ainsi, toutes choses égales par ailleurs, on observe qu’un verbe à l’imparfait est plus facilement suivi d’un sujet postposé qu’un verbe au passé simple (qui tend à être précédé par le sujet) ; ceci est particulièrement net pour les verbes dits de mouvement qui s’interprètent à l’imparfait comme des statifs de localisation :
[40]

Au bout du couloir s’ouvrait la porte de l’office. (statif, sujet postposé)

[41]

Au bout du couloir, la porte de l’office s’ouvrit. (processus dynamique, sujet antéposé)

1.5. Cinquième paramètre : le sémantisme du lexème verbal et du lexème sujet
Sont ici pertinents le sémantisme intrinsèque du verbe, les traits sémantiques associés au N sujet et, plus largement, l’interprétation associée à la relation entre le verbe et le sujet en termes de type de procès.
1.5.1. Le sémantisme du verbe
D’une façon générale, ce sont des verbes au sémantisme faible, tournant autour des valeurs de la copule (identité, existence, localisation, appartenance, possession, etc.) qui se rencontrent avec des sujets postposés. Dans le cas d’un terme introducteur localisant, il s’agit des verbes caractérisés eux-mêmes par un trait de localisation spatio-temporelle, statique (verbes de localisation : figurer, reposer, se trouver, s’ouvrir, être +ppé) ou dynamique (verbes de mouvement ou de survenance : arriver, sortir, monter, venir, surgir, passer, naître, mourir, commencer, apparaître, avoir lieu, s’ouvrir, dater).
Les énoncés de schéma X V S admettent alors des paraphrases où le verbe, du fait de son caractère de pur relateur désémantisé, peut être éliminé ou remplacé par un complément de nom :

[42]

Dans le tableau figurent trois personnages.

= « dans le tableau : trois personnages », d’où « les trois personnages du tableau »

[43]

Au premier étage se trouve l’appartement.

= « au premier étage : l’appartement », « l’appartement du premier étage »

À l’inverse, avec les mêmes termes introducteurs localisants, ce sont des verbes au sémantisme fort (verbes de sentiment ou d’état psychologique, verbes dynamiques dénotant un processus, etc.) que l’on trouve avec des sujets antéposés :
[44]

Dans ce tableau, trois personnages me frappent.

≠ « dans le tableau : mes trois personnages »

[45]

Depuis le mariage de sa fille, Marie déprime.

[46]

Aujourd’hui, les affaires corses ont beaucoup avancé.

(Le Monde)

[47]

Dans les régions Sud du pays, le chômage augmente.

1.5.2. Les traits sémantiques du sujet
L’affinité qui existe, d’une part, entre sémantisme fort de V et antéposition de S et, d’autre part, entre sémantisme faible de V et postposition de S, permet de comprendre pourquoi l’on observe que, toutes choses égales par ailleurs, les sujets animés et agentifs sont souvent antéposés, et les sujets non animés non agentifs plutôt postposés : les premiers occurrent en effet plus facilement avec des V au sémantisme fort, et les seconds avec des V au sémantisme faible.
Le contraste est particulièrement net avec les verbes dits de mouvement, qui marquent un processus dynamique avec un sujet animé humain (qui tend alors à être antéposé), et une localisation statique avec un sujet non animé (qui tend alors à être postposé) :

[48a]

Face à moi, une jeune femme se dresse. (« se met debout »)

[48b]

Face à moi se dresse une statue majestueuse. (« est »).

[49a]

Le long du mur, un jeune garçon courait. (« filait, détalait »)

[49b]

Le long du mur courait une vigne vierge. (« il y avait »)

1.5.3. Conclusion : le type de procès
De façon générale, on voit donc qu’une solidarité se manifeste entre le type de procès et la position du sujet : un procès interprété comme un processus dynamique (interprétation facilitée notamment par un V au sémantisme fort et / ou par un sujet animé) est en affinité avec l’antéposition du sujet, cependant qu’un procès interprété comme statique (interprétation facilitée notamment par un V au sémantisme faible et / ou par un sujet non animé) est en affinité avec la postposition du sujet.
Dans les exemples donnés jusqu’à présent, l’interprétation du type de procès pouvait être considérée comme induite par le sémantisme de V et / ou par le caractère animé agentif ou non de S. Mais tel n’est pas toujours le cas. Considérons les exemples suivants :

[50a]

Lundi s’est ouverte à l’abbaye Notre Dame de Vie, une session des directeurs diocésains.

(L’Aurore)

[50b]

Quelques instants après, la porte s’est ouverte.

[51a]

Dans les montagnes vivent d’autres communautés qui s’appellent Monilones.

(Charrière)

[51b]

Dans cet appartement déserté, seul l’office vivait.

(Sabatier).

La même forme verbale (s’est ouverte) s’interprète comme une pure localisation temporelle (« a eu lieu ») en [50a], et comme un processus dynamique (« a acquis de la béance », par opposition à « s’est fermée ») en [50b] ; de même vivent s’interprète comme une pure localisation spatiale (« se trouvent, habitent ») en [51a], et comme une activité (« avait de la vie », par opposition à « était déserté ») en [51b]. Si le caractère animé agentif ou non du sujet ne semble pas ici à l’œuvre, on peut néanmoins considérer que joue la différence dans le choix du lexème sujet. En revanche, dans les énoncés suivants, la forme verbale ET le lexème sujet sont rigoureusement inchangés :
[52a]

Dans l’armoire étaient rangées les chaussures. (« il y avait les chaussures » : pure localisation)

[52b]

Dans l’armoire, les chaussures étaient rangées. (« les chaussures étaient bien rangées, en ordre » par opposition à « en désordre ») – exemple d’A. Borillo (1990)

[53a]

Au plafond pendaient des guirlandes. (« se trouvaient » : pure localisation)

[53b]

Au plafond, des guirlandes pendaient. (« pendouillaient, étaient mal accrochées »)

Dans ces deux derniers exemples, seul change l’ordre des constituants : l’interprétation du type de procès semble donc être ici dépendante de la position du sujet. On voit d’après ces exemples que l’interprétation sémantique résultante de l’énoncé tient non pas à un seul paramètre, promu au rang de facteur causal, mais à l’interaction entre les divers paramètres co-textuels. À ce compte, la position du sujet ne saurait être tenue pour la résultante des autres paramètres : la solidarité est totale entre les différents constituants de l’énoncé, et traduit une intention communicative globale (cf. Fuchs 2003).
1.6. En bref
De ce qui vient d’être dit il ressort que la position respective du sujet nominal et du verbe derrière un terme initialisé localisant est liée :
  • à l’attraction que peut subir ou ne pas subir le verbe, du fait du terme introducteur : un lien étroit (syntaxiquement et sémantiquement) entre le terme introducteur et le verbe va de pair avec l’antéposition du verbe, et donc avec la postposition du sujet ; alors qu’un lien lâche entre le terme introducteur et le verbe n’instaure pas ce type de solidarité avec le verbe ;
  • à l’importance quantitative et/ou qualitative respective du groupe verbal et du groupe sujet : toutes choses égales par ailleurs, le groupe le moins important (le plus court, le moins déterminé, le moins saillant) tend à être antéposé, et le groupe le plus important à être au contraire postposé.
Nous avons vu que tous les paramètres co-textuels qui viennent d’être examinés interagissent au sein de l’énoncé ; certaines configurations de paramètres ne se rencontrent qu’avec l’une des deux positions du sujet, d’autres cooccurrent plutôt avec l’antéposition ou avec la postposition du sujet (sans pour autant que l’autre ordre soit totalement exclu), d’autres enfin s’avèrent compatibles avec les deux. Pour autant, les énoncés X S V et les énoncés X V S ne sauraient être décrits comme des « variantes » concurrentes (dont l’alternance serait limitée à certaines configurations co-textuelles) : même dans le cas où les deux ordres sont attestés, les énoncés correspondants résultent d’opérations sous-jacentes totalement distinctes au plan de la structuration communicative, comme nous allons le voir maintenant.
 
2. Les opérations sous-jacentes
 
 
C’est en effet en termes d’opérations de construction de l’énoncé que s’expliquent la différence entre les deux ordres X S V / X V S et, corrélativement, le rôle différent qu’y joue X (terme initial de l’énoncé).
2.1. L’ordre X S V (i. e. avec sujet antéposé) : X est un circonstanciel cadratif
Dans la construction X S V (avec le sujet antéposé), X est un véritable complément circonstanciel (de lieu, de temps, …), détaché (cf. la virgule), et référentiellement autonome. C’est pourquoi il fonctionne comme « cadre » pour la suite de l’énoncé : il encadre une scène prototypiquement dynamique.
À l’intérieur du cadre ainsi ouvert par X, la relation entre S et V peut, selon les cas, être construite soit comme une relation entre un thème (S) et un rhème (V), soit comme une relation thétique globale (S-V).
2.1.1. S défini : X est le cadre d’un jugement catégorique
Ce cas de figure interprétatif, que l’on peut représenter ainsi :
X (cadre) [S (thème) / V (rhème)]
se réalise avec un S défini et référentiellement autonome ; exemples :

[54]

Avec le chemin de fer, le développement des banques, l’apparition des représentants de commerce, le colportage s’effondre au XIXème siècle. (Le Monde)

(ce que l’on affirme à propos du sujet thématisé « le colportage », c’est qu’il « s’effondre au XIXe siècle » – et non pas qu’il « connaît un nouvel essor » ou « se maintient » : le verbe est donc rhématisé, c’est-à-dire choisi contrastivement au sein d’un paradigme notionnel)

[55]

Aujourd’hui, les affaires corses ont beaucoup avancé. (Le Monde)

(et non pas « ont reculé », « ont stagné » ou « ont avancé faiblement »).

2.1.2. S indéfini : X est le cadre d’un jugement thétique
Ce cas de figure, que l’on peut représenter ainsi :
X (cadre) [S-V] (thétique)
et dans lequel la relation entre S et V est actualisée comme un bloc (sans distinction interne d’un thème et d’un rhème) et fait l’objet d’un jugement thétique [9], se réalise préférentiellement avec un S indéfini et non autonome référentiellement ; exemples :

[56]

Au mois d’août 1993, un colloque international rassemblant historiens, philosophes et religieux était réuni autour du thème : « L’avenir d’Auschwitz : conserver les ruines ? ». (Le Monde)

(« au mois d’août 1993, il y a eu réunion d’un colloque … », « …il y a qu’un colloque s’est réuni… »)

[57]

À Bruxelles, deux priorités se font jour : arrêter le saccage du cœur historique de la cité belge, enjeu de la spéculation immobilière, et lutter contre la désertification du centre-ville. (Le Monde)

(« à Bruxelles, il y a mise à jour de deux priorités », « …il y a que deux priorités se font jour »).

2.1.3. Double lecture possible
Dans certains cas, une double lecture de la relation entre S et V est possible (thème/rhème ou thétique) ; exemple :

[58]

Il y a 1000 jours, le siège de Sarajevo commençait.

(Le Monde)

  • lecture thème/rhème : dans le cadre X (« il y a mille jours ») et à propos de S (« le siège de Sarajevo », déjà introduit contextuellement) le locuteur valide la relation « S commençait » (et non pas « était déjà en cours » ou « s’achevait » ), d’où la glose : « il y a 1000 jours, le siège de Sarajevo, il commençait » ; l’énoncé répond à la question : « il y a mille jours, le siège de Sarajevo, où en était-il ? »
  • lecture thétique : dans le cadre X (« il y a mille jours »), l’énonciateur introduit en bloc la relation (S-V) : « le siège de Sarajevo commençait » ; soit « il y a 1000 jours, il y avait que le siège de Sarajevo commençait », « c’était le début du siège de Sarajevo » ; l’énoncé répond à la question : « il y a mille jours, qu’est-ce qui se passait ? ». Toutes choses égales par ailleurs, c’est dans cette seconde lecture que les énoncés X S V avec sujet antéposé peuvent être comparés avec les énoncés correspondants X V S à sujet postposé, introduits pas un X extraprédicatif, du type : Il y a 1000 jours commençait le siège de Sarajevo (cf. infra, § 2.2.2.).
2.2. L’ordre X V S (i. e. avec sujet postposé) : X est un complément plus ou moins intégré, non cadratif
Dans la construction X V S (avec le sujet postposé), X peut être un complément plus ou moins fortement intégré au prédicat selon les cas, mais il n’est jamais totalement indépendant de la relation prédicative (cf. l’absence de virgule) et n’a pas d’autonomie référentielle : ce n’est pas un repère au plan énonciatif. C’est pourquoi il est intrinsèquement non cadratif : il participe d’une situation prototypiquement statique [10].
Cette construction revient, fondamentalement, à poser une relation entre X (en position thématique) et S (en position rhématique) par l’intermédiaire d’un V qui fonctionne comme un simple relateur.
Selon que X est un complément intraprédicatif ou extraprédicatif, il attirera à lui ou non le relateur V.
2.2.1. X intraprédicatif : X constitue le thème avec V
Ce cas de figure, que l’on peut représenter ainsi :
X-V(thème) / S(rhème)
se réalise lorsque X est un complément intraprédicatif, fortement régi, sous-catégorisé par V (c’est-à-dire participant de sa valence) : c’est alors le groupe V-X qui constitue le groupe prédicatif. Le terme X étant à l’initiale en position thématique, V est intégré à ce thème (il subit l’attraction de X), et l’on a une simple relation thème (X-V) / rhème (S).
Lorsque V est une copule de localisation, son apport sémantique est si peu distinct de celui de X qu’il peut être purement et simplement supprimé ; exemples :

[59]

Au fond du jardin est le couvent aux fenêtres ouvertes. (Proust)

Équivalents : Au fond du jardin : le couvent… ; Au fond du jardin, le couvent…

(gloses : « Le fond du jardin est le lieu du couvent » ; « Le fond du jardin est le repère qui permet de localiser le couvent »).

Lorsque V est un verbe distinct de la copule, qui sous-catégorise X et lui est sémantiquement apparié, son apport sémantique vient compléter celui de X pour constituer avec lui le groupe prédicatif en position thématique.
Le V peut être un équivalent lexical de la copule de localisation :

[60]

Ci-gît Alexandre Dumas.

(glose : « Ici est le lieu où gît Alexandre Dumas / du gésir d’Alexandre Dumas »)

Tout en conservant une valeur de localisation, le V peut se charger lexicalement :
[61]

Sous le pont Mirabeau coule la Seine.

(glose : « Le pont Mirabeau est le lieu sous lequel coule la Seine »)

[62]

Dans les ténèbres gîtent les aigles. (titre d’un spectacle)

(glose : « Les ténèbres sont le lieu où gîtent les aigles / sont le gîte des aigles »)

[63]

Dans cette maison naquit Victor Hugo.

(glose : « Cette maison est le lieu de naissance de Victor Hugo »)

À mesure que V se charge lexicalement, il tend à acquérir une plus grande autonomie par rapport à X, nonobstant les liens syntaxiques et sémantiques qui unissent ces deux constituants. On se trouve alors dans le cas de figure suivant : d’une part, X est toujours un complément fortement régi participant de la valence du verbe, mais d’autre part, V tend à s’émanciper du thème pour participer du « propos ».
Que X soit toujours un complément fortement régi par V (il participe de la valence même du verbe, et a une portée intraprédicative) se voit au fait que dans tous les exemples qui viennent d’être donnés, il apparaît impossible à supprimer. C’est là ce qui explique que l’ordre X S V soit impossible ; dans cet ordre, en effet, X deviendrait un circonstanciel autonome jouant un rôle cadratif, et la suite S V semblerait incomplète si l’énoncé se terminait effectivement sur le V, sans recevoir aucune des spécifications qu’il appelle (sous forme d’une suite ou, à tout le moins, d’un accent d’emphase sur V) :

[64]

* Au fond du jardin, le couvent aux fenêtres ouvertes est.

[65]

* Ci/Ici, Alexandre Dumas gît.

[66]

?? Sous le pont Mirabeau, la Seine coule.

[67]

?? Dans les ténèbres, les aigles gîtent.

[68]

?? Dans cette maison, Victor Hugo naquit.

Pour devenir acceptables avec l’ordre X S V, ces cinq exemples [64] à [68] devraient comporter, d’une manière ou d’une autre, une détermination supplémentaire sur V (permettant éventuellement de contraster ce qui se passe dans le cadre X et dans un autre cadre Y) :
[64’]

Au fond du jardin, le couvent aux fenêtres ouvertes aurait pu être, fier et solitaire.

[65’]

Ici [par exemple « sur cette gravure »], Alexandre Dumas gît, allongé sur le trottoir ; là [= « sur cette autre gravure »], il se dresse fièrement sur son cheval.

[66’]

Sous le pont Mirabeau, contrairement à ce qui se passe à son embouchure, où elle ne fait que stagner, la Seine coule (vraiment).

[67’]

Dans les ténèbres, les aigles gîtent avec leurs petits dans des nids bien protégés.

[68’]

Dans cette maison, Victor Hugo naquit en 1802.

Mais il est clair que les cinq nouveaux énoncés [64’] à [68’] ainsi obtenus, illustratifs de l’ordre X S V, ne résultent nullement de transformations à partir des énoncés [59] à [63], construits selon l’ordre S V S : dans [64’] à [68’], X est cadratif ; il ne participe pas de la relation prédicative, qu’il encadre de l’extérieur (cf. présence de la virgule), et au sein de laquelle sont instaurées les relations thème/rhème.
Par ailleurs, que V tende, de par sa charge sémantique, à s’émanciper du thème pour participer du propos, se laisse lire dans les gloses que nous avons données des exemples [59] à [63] : « X est le repère permettant de localiser le V de S », qui reviennent à prédiquer V-S à propos de X. Telle est d’ailleurs l’analyse que font Grevisse-Goosse (198812e édition, p. 328, § 228) de l’ex. (63), où ils considèrent que dans cette maison est le thème, et naquit Victor Hugo le propos.
Avec ces exemples, on s’achemine donc progressivement d’un X complément essentiel du verbe (complément intraprédicatif participant de la valence de V) vers un X fonctionnant davantage comme un circonstant (complément extraprédicatif, satellite plus « lointain » de V), tel qu’il se trouve illustré par le cas de figure suivant [11].
2.2.2. X extraprédicatif : X est le thème
Ce cas de figure, que l’on peut représenter ainsi :
X (thème) / V-S (rhème)
se réalise lorsque X est un complément extraprédicatif, c’est-à-dire ne participe pas de la valence du verbe ; il constitue alors à lui seul le thème. Le terme V joue dans ce cas un double rôle : d’une part il fonctionne comme support de la relation entre X et S (relation sémantiquement pauvre, de type localisation) et d’autre part il qualifie sémantiquement le rhème S dont il dépend, auquel il est incident. Là encore, on a donc une simple relation thème / rhème ; exemples :

[69]

À côté de nous consommaient des Arabes, réfugiés par paquets sur les banquettes et qui somnolaient. (Céline. Voyage au bout de la nuit, exemple commenté par Damourette et Pichon, EGLF, § 1584)

(glose : « À côté de nous être le lieu repère par rapport auquel il y avait, comme consommateurs / consommant / qui consommaient, des Arabes »)

[70]

Le 22 décembre dernier, dans un hôpital de Nice, mourait plus discrètement qu’il n’a vécu André B., dit « Java » qui fut l’un des héros du Journal du voleur. (Le Monde)

(glose : « Le 22 décembre dernier et un hôpital de Nice être le temps et le lieu repères par rapport auxquels il y avait, mourant / qui mourait plus discrètement qu’il n’a vécu, A.B. … »)

Dans des exemples de ce type, X a une plus grande autonomie par rapport à V que dans les exemples du § 2.2.1., dans la mesure où il ne participe pas du prédicat ; ce qui explique que, toutes choses égales par ailleurs, sa présence puisse paraître moins indispensable à la bonne formation de la relation prédicative : la relation entre des Arabes et consommer ou entre André B. et mourir est notionnellement complète, indépendamment de tout repère spatio-temporel. On remarquera toutefois que, placé à l’initiale de l’énoncé en position de repère thématique, le terme X est nécessaire à la bonne formation des deux exemples ci-dessus ; bien que ne participant pas de la valence du verbe (consommer et mourir n’ont pas de complément prépositionnel dans leur valence), X est néanmoins appelé par le verbe, du fait notamment du temps imparfait, qui suppose un ancrage spatio-temporel : « des Arabes consommaient / André B. mourait … à l’endroit et / ou au moment en question ». On notera au passage que les virgules, dans l’ex. (70), n’ont pas pour objet de détacher X en tête d’énoncé, mais sont dues à la juxtaposition de deux localisations, l’une temporelle et l’autre spatiale, au sein de X (pour un exemple similaire, voir supra l’ex. [21] au § 1.2.4.).
Du fait de la relative autonomie de X par rapport à la relation prédicative, on comprend que, dans des cas de ce type, les mêmes constituants pourraient se trouver présentés dans l’ordre X S V (cf. supra, § 2.1.3.) ; pour autant, les énoncés ainsi construits ne seraient pas dérivés des précédents, puisque les constituants en question supporteraient des opérations sous-jacentes différentes : X ne serait plus thème, mais cadratif, et le bloc V-S ne serait plus rhématique mais ferait l’objet d’un jugement thétique :

[71]

À côté de nous, des Arabes consommaient, réfugiés par paquets sur les banquettes et somnolents.

(glose : « À côté de nous, il y avait que des Arabes consommaient »)

[72]

Le 22 décembre dernier, dans un hôpital de Nice, André B., dit « Java », qui fut l’un des héros du Journal du voleur, mourait plus discrètement qu’il n’a vécu.

(« … il y avait que A.B. mourait plus discrètement qu’il n’a vécu »)

2.3. En bref
De ce qui précède, il ressort, du point de vue des opérations sous-jacentes de construction de l’énoncé :
  • que l’ordre X S V correspond à une autonomisation énonciative (référentielle) du terme introducteur X par rapport à la relation prédicative qui suit, en sorte que X ne participe pas de cette relation (construite comme thème/rhème ou comme support global d’un jugement thétique selon les cas), mais la « cadre » de l’extérieur ;
  • que l’ordre X V S revient au contraire à assigner au terme introducteur X un rôle de complément de V (plus ou moins fortement régi selon les cas) qui ne lui confère pas d’autonomie référentielle – et donc de rôle de cadrage – par rapport à la relation prédicative ; de sorte que X constitue (avec V ou à lui seul, selon la force plus ou moins grande du lien qui les unit) le thème par rapport auquel la suite de la relation prédicative, qui comporte un sujet suffisamment saillant, est construite comme rhème.
Les deux ordres X S V et X V S reflètent donc bien deux constructions distinctes, deux façons différentes d’organiser les relations entre les constituants au sein de l’énoncé ; ainsi s’éclairent les solidarités différentes qui se manifestent, dans chacun des deux types de constructions, entre les divers paramètres co-textuels, telles que nous les avons présentées dans la première partie.
Reste à voir maintenant ce qu’il en est lorsque l’énoncé lui-même s’articule avec les énoncés qui l’entourent dans le discours.
 
3. Le fonctionnement discursif de X
 
 
Comme nous venons de le voir du point de vue des opérations sous-jacentes à la constitution de l’énoncé, X est construit comme un cadre pour la suite de l’énoncé, lorsqu’il est suivi par le sujet S antéposé au verbe V. Au contraire, lorsque X est suivi directement du verbe V, qui lui-même précède le sujet S postposé, X est intrinsèquement non cadratif. Nous allons examiner à présent ce qu’il en est de son fonctionnement dans le discours, en prenant en compte l’enchaînement de l’énoncé considéré avec ceux qui le précèdent et ceux qui le suivent.
3.1. Le fonctionnement discursif du X intrinsèquement cadratif (énoncés à sujet antéposé X S V)
Le fonctionnement discursif des X cadratifs dans les énoncés à sujets antéposés X S V a fait l’objet de diverses études : voir en particulier les travaux de M. Charolles, ainsi que la thèse de E. Terran (2002).
Dans les enchaînements inter-énoncés au fil du texte, l’apparition d’un X (localisateur spatial ou temporel) à l’initiale d’un énoncé X S V marque l’ouverture d’un « cadre de discours ». Selon les cas, cette ouverture peut correspondre à la fermeture d’un cadre précédent (de même niveau), ou bien constituer l’ouverture d’un sous-cadre au sein d’un cadre précédent plus large.
Exemples d’ouverture d’un cadre nouveau et de fermeture du cadre précédent :

[73]

En France, on roule à droite. En Angleterre, on roule à gauche.

[74]

En 1960, Paul partit s’installer en Amérique. En 1980, il revint en Europe.

Exemples d’ouverture d’un sous-cadre au sein d’un cadre plus large :
[75]

En France, les rollers sont à la mode. À Paris, ils envahissent les rues.

[76]

En 1960, Paul partit s’installer en Amérique. Au printemps de cette même année, ce grand voyageur parcourut les USA.

Lorsque plusieurs sous-cadres se succèdent à la suite les uns des autres, le même type de fonctionnement d’ouverture / fermeture se retrouve si les sous-cadres sont de même niveau. En revanche, lorsque les sous-cadres sont en relation d’emboîtement mutuel, il se produit un effet de « zoomage » progressif, sans fermeture ; exemples :
[77]

En France, les rollers sont à la mode. À Paris, ils envahissent les rues. Dans le 13e arrondissement, ils se donnent rendez-vous tous les vendredis Place d’Italie pour une promenade à travers la capitale.

[78]

En 1960, Paul partit s’installer en Amérique. Au printemps de cette même année, ce grand voyageur parcourut les USA. En mars, Paul visita la côte ouest. La première semaine, notre ami loua une maison à San Francisco.

L’étude de corpus attestés confirme ce fonctionnement cadratif de X à l’initiale des énoncés à sujet antéposé X S V, et révèle la complexité des enchaînements de repérages au fil des textes. Le cas le plus simple (ouverture du cadre 1 / fermeture du cadre 1 par ouverture du cadre 2) se trouve illustré par l’extrait suivant :
[79]

Le baromètre des actions françaises vient de fêter ses 15 ans. Depuis le 15 juin 1987, il est calculé sur un échantillon de 40 valeurs du premier marché choisies parmi les cent plus fortes capitalisations la cote. À compter du 1er décembre 2003, il ne sera plus calculé sur la base des capitalisations boursières des valeurs de son panier, mais sur leur capitalisation flottante (la fraction du capital que détient effectivement le public). (Le Monde, 17 juin 2003, p. 18)

(cadre 1 = depuis le 15 juin 1987 ; cadre 2 = à compter du 1er décembre 2003).

On rencontre aussi des successions de cadrages temporels assez complexes du point de vue chronologique, comme dans l’extrait suivant :
[80]

Au début de l’année, les professionnels français de la Bourse déploraient l’atonie du marché d’actions : entre janvier et mars, les séances ont parfois ressemblé « à une journée du mois d’août » selon l’un d’eux. Depuis quelques semaines, l’activité semble pourtant doucement reprendre […]. Jusqu’en mars, certaines séances de cotation enregistraient des volumes inférieurs à 2 milliards d’euros. Aujourd’hui, 3 à 4 milliards d’euros d’actions sont échangés quotidiennement à la Bourse de Paris. (Le Monde, 17 juin 2003, p. 18)

(cadre 1 = au début de l’année ; cadre 2 = entre janvier et mars, qui peut être compris comme coïncidant chronologiquement avec le cadre 1, ou comme un sous-cadre de ce cadre 1 ; cadre 3 = depuis quelques semaines, qui est postérieur chronologiquement au cadre 1 ; cadre 4 = jusqu’en mars, qui coïncide avec le cadre 2 et fait donc « remonter » dans le temps ; cadre 5 = aujourd’hui, qui coïncide avec le cadre 3, et ramène donc à l’époque actuelle).

Par ailleurs, dans un extrait comme le suivant, où se trouve introduit un cadre temporel large, suivi de 5 sous-cadres co-planaires, on observe qu’un X de manière (Très vite) ou de localisation spatiale (Rue de Rivoli) peuvent s’interpréter en contexte comme des introducteurs de sous-cadre temporel :
[81]

Dimanche 15 juin, près de 30 000 personnes (18 000 selon la police, 150 000 selon les organisateurs) ont défilé rue de Rivoli, entre l’Hôtel de Ville et la place de la Concorde, en plein cœur de la capitale. […]

Dès 15 h 30, les manifestants commencent à se regrouper au carrefour de la rue de Sébastopol et de la rue de Rivoli. Très vite, la place du Châtelet déborde d’une foule de plus en plus compacte et enthousiaste. […]

Peu avant 16 heures, l’avenue Victoria, qui relie le Châtelet au parvis de l’Hôtel de Ville, est noire de monde. […]

Bientôt, la foule noie le pavé. Rue de Rivoli, le cortège et des voix s’élèvent : « À la Concorde ! » (Le Monde, 17 juin 2003, p. 9).

(le dernier sous-cadre Rue de Rivoli marque en fait un repérage temporel dans le déroulement de la manifestation, à mesure de son avancée dans l’espace).

Comme le montrent ces quelques exemples attestés, de multiples cas de figure sont possibles, mais, par-delà cette diversité, l’analyse de corpus discursifs permet de confirmer que le X initial d’un énoncé X S V (avec sujet antéposé) joue effectivement toujours un rôle d’introducteur de cadre (ou de sous-cadre) de discours.
3.2. Le fonctionnement discursif du X intrinsèquement non cadratif (énoncés à sujet postposé X V S)
Contrairement au cas des énoncés X S V à sujet antéposé, le statut discursif des X localisateurs initiaux (intrinsèquement non cadratifs) dans les énoncés à sujets postposés X V S pose question. C’est pourquoi nous nous étendrons plus longuement sur ce cas, à partir de l’étude d’un corpus constitué par divers extraits du journal Le Monde [12].
Nous considérerons successivement les cas où X est intraprédicatif (§ 3.2.1.), puis ceux où il est extraprédicatif (§ 3.2.2.) ; l’étude sur corpus nous permettra de montrer que, si un X intraprédicatif ne peut jamais fonctionner comme un cadre de discours, en revanche il arrive qu’un X extraprédicatif, bien qu’intrinsèquement non cadratif, soit amené à jouer un rôle analogue à celui d’un introducteur de sous-cadre, par un effet de symétrie avec les énoncés qui le précèdent immédiatement dans le discours.
3.2.1. Le X intraprédicatif initial d’un énoncé X V S n’est jamais cadratif
L’examen de trois extraits nous permettra de confirmer, au plan du discours, ce fonctionnement non cadratif, tel que nous l’avons analysé du point de vue des opérations constitutives de l’énoncé.
Premier extrait (Le Monde, 27 janvier 1995, page 4) :
L’ALLEMAGNE ENTAME UNE SÉRIE DE CONSULTATIONS POUR APPORTER DES RÉPONSES AU PROBLÈME DE L’EMPLOI.
Le gouvernement annonce un plan de 3 milliards de marks contre le chômage de longue durée.
Les pouvoirs publics et les partenaires sociaux ont entamé en Allemagne un important cycle de consultations pour tenter de réfléchir ensemble aux réformes à apporter pour lutter contre le chômage structurel. Trois mois après sa réélection à la chancellerie, le chef du gouvernement allemand, Helmut Kohl […] avait réuni mercredi soir 25 janvier à Bonn, la première d’une série de tables rondes prévues pour cette année.
Pour amorcer la pompe en quelque sorte, un premier programme a été approuvé par les participants afin de venir en aide aux chômeurs de longue durée […]. En 1989, le gouvernement allemand avait déjà instauré des mesures en faveur des chômeurs, mais elles avaient été abandonnées l’année dernière, dans le cadre des restrictions budgétaires. Dieter Schuhe, […], a estimé qu’elles pourraient permettre de redonner du travail à 180 000 personnes.
[ex. 82] Autour du chancelier et de ses ministres concernés (économie, travail, recherche et formation) avaient pris place les présidents des grandes associations patronales, du DGB et des principaux syndicats (fonction publique, chimie et métallurgie). Cette première réunion a duré quatre heures. [ex. 83] Parmi les sujets qui y ont été abordés figuraient, à côté du chômage proprement dit, les mesures à prendre pour éliminer les pesanteurs dont souffre l’économie allemande pour profiter pleinement de la reprise actuelle.
Dans les énoncés [82] et [83] ci-dessus, X est un complément intraprédicatif : les prédicats respectifs sont en effet prendre place + localisation (autour de X) et figurer + localisation (parmi X). Le groupe prédicatif X-V placé en position thématique décrit une situation (cf. les temps plus-que-parfait et imparfait des V), qui permet d’introduire ensuite un groupe sujet S long et complexe (rhématique). Ces énoncés sont donc construits selon la structure X-V (thème) / S (rhème) ; gloses : « Le chancelier est le repère autour duquel avaient pris place les présidents … » ; « Les sujets (…) sont les repères parmi lesquels figuraient les mesures à prendre … ». On remarquera que le constituant X comporte, dans chacun de ces deux énoncés, un terme anaphorique (le chancelier et y) qui renvoie à un référent introduit dans le contexte arrière (respectivement Helmut Kohl et cette réunion) ; aucun cadre nouveau n’est donc introduit : ces énoncés continuent à décrire la réunion, qui avait été présentée plus haut par la séquence Trois mois après sa réélection … cette année, et à laquelle revient l’énoncé [82], après un excursus constitué par la séquence Pour amorcer la pompe … personnes.
Deuxième extrait (Le Monde, 27 janvier 1995, p. 6) :
DES MILLIERS DE BÉNÉVOLES SONT ALLÉS AIDER LES VICTIMES DU SÉISME DE KOBE
L’élan de solidarité souligne la permanence de certaines valeurs au Japon.
[…]
Dans les heures qui suivirent ce qu’il est convenu d’appeler maintenant le grand séisme de Hanshin […], ce sont souvent les victimes qui se sont entraidées […]
Dans les écoles et les gymnases où elles ont trouvé refuge, les victimes ont formé de petites communautés […]
À Nagata, de petits magasins d’alimentation ont distribué gratuitement pain et eau. [ex. 84] Dans les rues dévastées ont commencé à réapparaître les petites voitures à bras vendant des patates douces chaudes. Dans les supermarchés de Kobé, on demande aux clients de respecter […]
Même les organisations d’extrême droite, souvent affiliées à la pègre, sont présentes : à côté de ce qui fut le marché S., dans le quartier de Nagata, Nippon Simensha […] distribue mille cinq cents repas par jour sous une tente. Dans le centre, le Yamaguchi-gumi, le grand syndicat du crime dont le siège est à Kobé, a aussi ses camions. […]
[ex. 85] De tout l’archipel arrivent des fruits et des légumes, des colis postaux (l’affranchissement est gratuit) et des donations. [ex. 86] Dans les grands magasins à Tokyo ou Osaka ont été disposées des boîtes pour recueillir les dons.
Plus de cinq mille volontaires sont venus aussi. […]
De nombreux volontaires étrangers sont aussi arrivés à Kobé.
Ici encore, les constituants initiaux X sont des complément intraprédicatifs participant de la valence des verbes V : réapparaître + localisation (dans X), arriver + localisation (de X), disposer + localisation (dans X), et les groupes prédicatifs X-V fonctionnent comme des thèmes par rapport auxquels se trouvent introduits des sujets S rhématiques longs et complexes, selon la structure X-V(thème) / S(rhème) ; gloses : « Les rues dévastées sont le lieu où ont commencé à réapparaître les petites voitures à bras … » ; « Tout l’archipel est le lieu d’où arrivent des fruits et des légumes … » ; « Les grands magasins (…), sont le lieu où ont été déposées des boîtes … ». Aucun de ces X n’introduit de cadre nouveau : tous les énoncés se présentent comme des successions de petites scènes, pour ainsi dire « mises à plat », et constituant autant d’instantanés choisis pour assurer une continuité cadrative (tout se passe au Japon) et pour illustrer l’élan de solidarité introduit au début du texte comme sujet même de l’article, puis confirmé in fine par la mention de l’arrivée de nombreux volontaires étrangers.
Troisième extrait (Le Monde, 18 février 1994, page 22) :
SARAJEVO
Le sergent-chef Yves Benoist gardera l’image à jamais gravée dans sa mémoire : celle des enfants déguenillés de Sarajevo faisant la queue, au milieu des adultes, pour obtenir de quoi manger. Yves Benoist a lui-même trois enfants, et, un instant, le baroudeur qui a derrière lui un certain nombre de « campagnes « africaines, perd son air gouailleur, pour répéter : « la première soupe, ça remue » ; tout comme ces « soupes populaires », organisées par les « marsouins » du lieutenant-colonel Jean-Paul Monfort dans certains quartiers de Sarajevo, ont remué l’ensemble de la 3 section de la 4 compagnie du 3 Régiment d’infanterie de marine. La moyenne d’âge de l’unité est de 24 ans ; les plus jeunes ont à peine 18 ans et six mois de service ; le plus âgé est le sergent-chef Benoist, 33 ans, adjoint au chef de section, le lieutenant Eric Plantecoste. Celui-ci a 26 ans, trois ans de service dans l’armée, après des études de géographie. « Nous apportons à la population ce que nous pouvons en matière humanitaire », explique le lieutenant Plantecoste, pour qui les « casques bleus « déployés en Bosnie-Herzégovine représentent « un petit coin de ciel bleu, une fenêtre ouverte sur la paix, sur autre chose que la guerre ». « Si nous n’étions pas ici, il y aurait un véritable massacre », estime-t-il. « Nous sommes ici pour effectuer notre mandat de six mois, remplir notre mission qui est de réaliser tout ce qui peut être favorable à la population civile : opérations de réhabilitation dans la ville, escortes de convois humanitaires, distribution de l’aide, secours aux victimes, … », déclare le chef de corps, le lieutenant-colonel Monfort, sans « états d’âme » devant les menaces de retrait de la FORPRONU proférées par les politiques si aucun progrès n’est perceptible, d’ici le printemps, dans les négociations de paix. Mais certains, sont, au fond, sceptiques et finissent par reconnaître qu’il y a de fortes chances pour qu’ils ne voient pas longtemps Sarajevo sous le soleil de printemps ; « En attendant, nous faisons le maximum. »
« En avant, et marchez sur le bitume ». [ex. 87] Devant le groupe de soldats qui se met en marche en file indienne sous le commandement du sergent-chef Benoist, s’ouvre une avenue jonchée de gravats, de débris de toutes sortes, entre des immeubles noircis par le feu, percés de grandes brèches ; [ex. 88] au bout, l’objectif : le pont Bratstvo-Jedinstvo qui enjambe la Milacka. Depuis mai 1992, personne n’a plus traversé ce pont, transformé en ligne de front entre la capitale restée fidèle au président Alija Izetbegovic et le quartier de Grbavica, passé sous le contrôle des forces serbes de Radovan Karadzic.
Dans l’énoncé (87), X est également un complément intraprédicatif : prédicat s’ouvrir + localisation (devant X) ; ce groupe prédicatif en position thématique sert de repère à un S complexe, dont la tête (une avenue) renvoie à un inanimé, solidaire d’une valeur de localisation stative sur le verbe s’ouvrir (= « il y a »). L’énoncé est, là encore, construit selon la structure X-V(thème) / S(rhème) ; glose : « Le groupe de soldats (…) est le lieu repère devant lequel s’ouvre une avenue … ». On remarquera que X comporte une anaphore (le groupe de soldats qui se met en marche sous le commandement du sergent-chef Benoist) renvoyant à la situation décrite dans l’énoncé précédent (en avant, et marchez… !) et au sergent-chef Benoist introduit antérieurement, ce qui confirme que X n’introduit aucun cadre nouveau.
Dans l’énoncé (88), on a affaire à un énoncé sans verbe : la copule est absente, et c’est X seul (au bout) qui, marquant la valeur de localisation, fonctionne comme prédicat thématique, suivi d’un S rhématique l’objectif : le pont … ; paraphrase : Au bout, il y a / est / se trouve l’objectif : le pont … Dans cet énoncé de structure X(thème) / S(rhème), il est clair que X (qui contient une anaphore implicite renvoyant à l’énoncé précédent : au bout ( = de l’avenue)) n’introduit pas de cadre nouveau, mais poursuit la description des lieux parcourus par les soldats.
Comme on peut le voir d’après les exemples tirés de ces trois extraits, où X est un complément intraprédicatif, la présence (dans X et / ou dans S) de nombreuses anaphores renvoyant au contexte gauche montre qu’il n’y a pas rupture puis ouverture d’un nouveau cadre, mais que l’on continue à parler de la même chose, au sein d’un cadre stabilisé : le rôle non cadratif du thème initial X se trouve donc confirmé au plan du fonctionnement discursif.
3.2.2. Le X extraprédicatif initial d’un énoncé X V S peut jouer discursivement un rôle sous-cadratif
La plus grande autonomie du X extraprédicatif, par rapport à la suite V S, permet de comprendre pourquoi, dans certaines configurations discursives très spécifiques, ce X initial (bien qu’intrinsèquement non cadratif du point de vue des opérations constitutives de l’énoncé) peut se trouver jouer, en discours, un rôle analogue à celui d’introducteur de sous-cadre. C’est ce que nous allons voir maintenant en examinant deux extraits tout à fait illustratifs d’un tel fonctionnement.
Premier extrait (le Monde, 27 janvier 1995, page 12) :
GIULIO TURCATO
UN PEINTRE AUX PRISES AVEC L’HISTOIRE.
Le peintre italien Giulio Turcato est décédé dimanche 22 janvier à l’âge de quatre-ving trois ans […]. Né à Mantoue en 1913, il passe sa jeunesse dans cette ville, puis à Venise […]. Après deux ans de service militaire, il s’établit à Milan, y travaille au service de l’architecte G.M. et se frotte aux courants picturaux de l’Italie fasciste, sans y adhérer pour autant.
La guerre marque dans sa vie et son œuvre une coupure radicale. À Rome, en 1943, il participe à des expositions de groupe d’esprit avant-gardiste et, surtout, rejoint la Résistance antifasciste dans sa composante communiste. [ex. 89] À la Libération se pose à lui, comme à la plupart des artistes de sa génération, la question de l’engagement du peintre dans la vie politique. Pour Turcato, dans un premier temps, les choses sont claires : membre de la Nuova Secessionne delle arti en 1946, il figure parmi les signataires du manifeste du Groupe Forma […]. Ce manifeste, publié en 1948 affirme […].
Ici, le constituant X (À la Libération) est un complément extraprédicatif (complément de temps placé à l’initiale) : il est extérieur au prédicat se pose, lequel est saturé par son complément prépositionnel à lui. C’est donc X seul qui constitue le thème servant de repère au sujet S rhématique (la question …) auquel est incident le verbe V (se pose à lui), d’où une structure X(thème) / V-S(rhème) ; glose : « La Libération est le moment repère où se pose à lui la question … ». Mais dans l’enchaînement discursif où il apparaît, X relaie contrastivement un autre circonstanciel initial antérieur À Rome, en 1943, qui correspond à « pendant la guerre », cependant que X (À la Libération) correspond à « après la guerre » ; les deux circonstanciels successifs marquent donc deux repérages chronologiquement ordonnés, mais de même niveau, dépendant tous les deux du cadre englobant qui a été introduit par le groupe nominal la guerre. Le rôle en quelque sorte « sous-cadratif » que joue ici le X de [89] n’est donc rendu possible que par un effet de symétrie avec la structure de l’énoncé précédent.
Du seul point de vue de cet enchaînement avec le contexte discursif antérieur, l’énoncé [89] aurait sans doute été plus naturel avec un sujet antéposé (ordre X S V) : À la Libération, la question de l’engagement du peintre dans la vie politique se pose à lui, comme à la plupart des artistes de sa génération ; dans ce cas, la relation S V aurait reçu une interprétation thétique (glose : « À la Libération, il y a que la question … se pose à lui … ») – sur la parenté entre X V S avec X extraprédicatif, et X S V en lecture thétique, voir supra, § 2.1.3. et 2.2.2. Mais il est à remarquer qu’une telle construction n’aurait pas permis d’enchaîner, dans le contexte ultérieur, sur « la question de l’engagement du peintre dans la vie politique », en tant que rhème susceptible d’être développé par la suite (cf. « il signe le manifeste … », etc.). C’est donc grâce à sa position à droite de V que le groupe sujet S « la question … » se trouve construit comme rhème. (Une autre solution possible pour lui assurer ce rôle rhématique, aurait été d’en faire l’objet (inanimé) du verbe, en transformant ce dernier en un verbe réfléchi actif à sujet animé : À la Libération, il se pose, comme la plupart des artistes de sa génération, la question de l’engagement du peintre dans la vie politique).
Quoi qu’il en soit, on voit donc que l’énoncé [89] se trouve en quelque sorte écartelé entre son contexte discursif antérieur (qui inciterait à antéposer S et à faire jouer pleinement le rôle de sous-cadre à X) et son contexte discursif ultérieur (qui pousse à postposer S, rendant ipso facto X intrinsèquement non cadratif) : pris dans cette contradiction, X est donc un non cadratif intrinsèque, conduit à jouer discursivement un rôle (sous-) cadratif !
Second extrait (Le Monde, 27 janvier 1995, p. 7) :
LE MODE D’EMPLOI DES « PRIMAIRES »
Selon un calendrier adopté à l’unanimité par le bureau national du PS, mercredi 25 janvier, le choix du candidat socialiste pour la candidature présidentielle se fera en trois temps.
Le 3 février, de 17 heures à 23 heures, les militants seront appelés à voter dans leur section. Sont concernés tous les adhérents du parti à jour de leur cotisation […].
[ex. 90] Le 4 février se réuniront les conseils généraux, élargis aux secrétaires de section, qui procéderont à l’addition des votes et désigneront leurs délégués, selon la proportionnelle à la plus forte moyenne, sur la base des résultats obtenus par chaque candidat.
Le 5 février, ces délégués se retrouveront à Paris pour un congrès national extraordinaire. Le candidat qui aura obtenu plus de 50 % des suffrages exprimés sera investi pour l’élection présidentielle.
Dans l’énoncé [90] à nouveau, le circonstant initial X (Le 4 février) est extraprédicatif et constitue à lui seul le thème suivi d’un sujet rhématique S (les conseils généraux …) auquel est incident le verbe V (se réuniront) ; glose : « Le 4 février est le moment repère où se réuniront les conseils généraux … ». Mais l’enchaînement discursif et la structure tout à fait parallèle des trois circonstanciels initiaux – dans l’énoncé qui précède [90], dans [90] et dans l’énoncé qui le suit – marquent sans équivoque la succession de trois repérages temporels chronologiquement ordonnés et de même niveau (en quelque sorte « sous-cadratifs »), qui ont été d’ailleurs explicitement annoncés par la séquence le choix du candidat socialiste (…) se fera en trois temps. Premier repérage : Le 3 février ; deuxième repérage : Le 4 février ; troisième repérage : Le 5 février.
Les premier et troisième repérages sont, logiquement, placés à l’initiale d’énoncés de structure X S V – ordre qui aurait également été possible pour l’énoncé [90] : Le 4 février, les conseils généraux se réuniront. Mais on voit que, là encore, l’interprétation thétique (glose : « Le 4 février, il y aura que les conseils généraux se réuniront ») n’aurait pas permis le développement ultérieur qui se greffe en [90] sur le rhème, sous forme d’un sujet très long et complexe, dont un élément (leurs délégués) est ensuite repris anaphoriquement dans l’énoncé suivant (ces délégués). (Notons au passage qu’ici aussi, ce fonctionnement rhématique aurait pu être assuré en conférant au groupe nominal considéré la fonction objet d’un verbe actif non réfléchi : Le 4 février, on réunira les conseils généraux …, ou bien encore en en faisant le sujet d’un verbe passif : Le 4 février, seront réunis les conseils généraux …).
Dans ce second extrait, l’énoncé [90] en X V S se trouve donc, tout comme l’énoncé [89] du précédent extrait, soumis à des pressions contradictoires de son environnement discursif : ici encore, il en résulte un fonctionnement hybride de X qui, bien qu’intrinsèquement non cadratif, se trouve amené à jouer discursivement un rôle sous-cadratif, par symétrie avec les énoncés environnants.
3.3. En bref
Ainsi que l’a montré l’examen de ces deux derniers extraits, le groupe initial X extraprédicatif des énoncés à sujet postposé X V S peut donc se trouver conjoncturellement jouer, en discours, un rôle comparable à celui d’un introducteur de sous-cadre contrastif, par un effet de symétrie avec le contexte (énoncés environnants) ; ce fonctionnement est rendu possible par le fait que, étant extraprédicatif, X est extérieur à V et fonctionne seul comme thème.
Toutefois, étant à l’initiale d’énoncés X V S à sujet postposé, c’est un thème servant de repère au sujet rhématique S auquel le verbe V est incident, et non pas un cadre autonome par rapport à une relation thétique (comme c’est le cas dans les structures à sujet antéposé X S V). Il ne peut dès lors que servir de support à un effet de sous-cadrage construit discursivement à travers une relation d’analogie avec des sous-cadres antérieurs, mais il ne peut jamais à lui seul introduire un cadre marquant une rupture par rapport au contexte antérieur : à preuve le fait que les exemples en question acceptent les mêmes gloses que ceux où X est intraprédicatif et strictement non cadratif.
Ces énoncés X V S très particuliers sont donc pris dans une contradiction entre le contexte antérieur — qui tendrait à faire antéposer le sujet S, par analogie avec les énoncés X S V précédents ayant instauré des cadres et des sous-cadres — et le contexte ultérieur — qui oblige à postposer le sujet S afin d’en faire u