2004
Travaux de linguistique
I. Articles
Une description des marqueurs évidentiels
on dit que et
on dirait que
[*]
Myong
Soon Kim
Université Nationale de Gyeong-Sang
Section française
Chinju, Corée du Sud
mskim@nongae.gsnu.ac.kr
Le locuteur peut préciser dans son énoncé la source de son savoir
; les marques linguistiques pour indiquer les sources de l’information sont
appelées “ marqueurs évidentiels ”. Cet article porte sur les deux marqueurs
évidentiels on dit que et
on dirait que. Ces deux marqueurs, qui
indiquent une dilution linguistique des responsabilités se distinguent sur le
plan évidentiel : on dit que est du
type ouï-dire, mais on dirait que est
du type inférentiel. Une analyse plus poussée permet de décrire leurs
conditions d’emploi spécifiques, et de comprendre leur
fonctionnement.
A speaker can signal the source of his/her knowledge in an
utterance; evidentials are the linguistic means of indicating a speaker’s
source of information. This paper deals with two evidential markers
on dit que and
on dirait que. Both indicate the
linguistic dilution of responsibility. They can be distinguished by the type of
evidence : on dit que indicates
hearsay evidence, whereas on dirait
que is an inferential evidential. A closer analysis will permit us
to describe their specific conditions of use and to understand their
functioning.
Le locuteur peut préciser dans son énoncé la source de son
savoir. Il marque alors la provenance de l’information transmise en utilisant
des moyens linguistiques spécialisés ou « marqueurs évidentiels
».
Dans cet article, nous considérons les deux marqueurs
évidentiels on dit que et
on dirait que comme dans les exemples
suivants :
| [1] |
On dit que Paul est honnête.
|
| [2] |
On dirait que Paul est honnête.
|
Ces deux énoncés sont proches l’un de l’autre dans la mesure où
ils ont le même contenu informatif (« Paul est honnête ») ; les différences
entre les deux énoncés se situent sur le plan évidentiel. Nous essaierons de
décrire les conditions d’emploi spécifiques à ces marqueurs évidentiels, plus
précisément de montrer qu’ils ont des conditions d’emploi différentes, et de
préciser en quoi consistent ces différences.
2. Évidentialité et marqueurs évidentiels
Avant de décrire les deux marqueurs évidentiels, il faut
préciser la notion d’évidentialité. Dans sa conception large, l’évidentialité
est intégrée dans la notion de modalité épistémique. Dans sa conception
étroite, l’évidentialité est l’indication par le locuteur de la source de
l’information qu’il transmet dans son énoncé, c’est-à-dire l’expression par le
locuteur de la provenance de l’information. Cette information peut avoir des
sources variées : le locuteur l’a obtenue par perception, par inférence à
partir d’indices, ou par emprunt à un tiers (cf. Dendale, 1991 : 45-50). Dans cet article,
nous prendrons la notion d’évidentialité dans sa conception étroite.
Considérons les quatre énoncés suivants :
| [4] |
Certainement Paul est honnête.
|
| [5] |
Il paraît que Paul est honnête.
|
| [6] |
Paul est honnête, d’après son professeur.
|
Chacun de ces énoncés transmet le même contenu, à savoir «
l’honnêteté de Paul », les différences entre ces quatre énoncés se situant sur
le plan évidentiel. Dans [3] le locuteur asserte ce contenu sans préciser
comment il a eu l’information. Du point de vue évidentiel, l’énoncé [3] est non
marqué. Les énoncés [4], [5] et [6] s’opposent à [3] par le fait que le
locuteur précise dans l’énoncé la source de son information : obtenue par
inférence dans [4], par ouï-dire dans [5] et par emprunt personnel dans [6].
D’un autre côté l’information que [4] contient a été créée par le locuteur,
alors que dans [5] et [6] elle a été empruntée par le
locuteur.
On définira donc le marqueur évidentiel comme étant « une
expression langagière qui apparaît dans l’énoncé et qui indique si
l’information transmise dans cet énoncé a été empruntée par le locuteur à
autrui ou si elle a été créée par le locuteur lui-même, moyennant une inférence
ou une perception » (Dendale & Tasmowski, 1994 : 5).
Pourquoi alors marquer la source d’un savoir ? En signalant
dans l’énoncé la façon dont il a obtenu l’information qui y est transmise, le
locuteur offre à son interlocuteur la possibilité d’évaluer lui-même la
fiabilité de cette information.
3. Description de on dit que
et de on dirait que
Examinons donc les deux constructions
on dit que p et
on dirait que p, où
p est une proposition subordonnée
:
| [7a] |
On dit que Paul est honnête.
|
| [7a] |
On dirait que Paul est honnête.
|
Les deux énoncés contiennent le même point de vue, selon lequel
Paul est honnête. Mais alors que [7a]
se paraphrase par [8], [7b] reçoit une paraphrase telle que [9] :
| [8] |
Le bruit court que Paul est honnête.
|
| [9] |
J’ai l’impression que Paul est honnête.
|
Ceci semble indiquer que le locuteur est d’une certaine manière
responsable du point de vue de p dans
[7b], alors qu’il s’en dissocie dans [7a]. Pour saisir cette différence,
ajoutons par exemple [10], qui précise que le locuteur ne partage pas ce point
de vue :
| [10] |
Mais à mon avis, il ne l’est point.
|
Or [10] s’enchaîne parfaitement bien sur [7a], tandis que cet
enchaînement entraîne un résultat bizarre avec [7b] :
| [11] |
On dit que Paul est honnête. Mais à mon avis, il ne l’est
point.
|
| [12] |
*On dirait que Paul est honnête. Mais à mon avis, il ne l’est
point.
|
La possibilité de [11] découle du fait que
on dit que indique que la source du
savoir est externe au locuteur. Cette expression constitue donc un marqueur
évidentiel du type ouï-dire ; c’est le cas de ce qui renvoie à la « rumeur
publique » ou bien « rumeur anonyme ». L’impossibilité de [12] montre que dans
le cas de on dirait que, le locuteur
partage le point de vue de p.
L’exemple [7b] accepte donc mal l’enchaînement de [10], qui montre que le
locuteur ne partage pas ce point de vue. En revanche, la construction qui
précise que le locuteur partage le point de vue s’enchaîne parfaitement, comme
le montre l’exemple suivant :
| [13] |
Non ! j’ai beau faire, je ne me rappelle plus rien de cette
conversation, aucune phrase précise… On dirait que mon effort pour la résumer
en quelques lignes, dans ce journal, a fini de l’effacer. Ma mémoire est
vide.
(Bernanos, Journal d’un curé de
campagne, p. 157)
|
Par ailleurs, on dirait
que semble introduire une nuance de subjectivité dans l’énoncé. Ce
qui explique les degrés différents d’acceptabilité des énoncés suivants
:
| [14] |
On dirait qu’en art le temps n’existe pas.
(André Malraux, La voie
royale, p. 42)
|
| [15] |
? On dirait que l’avion part à 14 h.
|
| [16] |
?? On dirait que tous les hommes sont
mortels.
|
Plus le point de vue de p est objectif, moins l’adjonction de
on dirait que est acceptable. Le point
de vue de [15] est objectif dans la mesure où il est objectivement vérifiable,
celui de [16] est objectif, parce que sa vérité est indiscutable, étant donné
que la mort n’épargne personne. La construction on dirait que p n’accepte donc pas que le point
de vue véhiculé par p présente une
vérité analytique. Le point de vue de p dans cette construction est en quelque sorte
créé par le locuteur et en ce sens sa validité est mise sur le compte de
celui-ci. En effet, ce point de vue n’est pas présenté comme le résultat d’un
raisonnement logique et objectif, mais comme celui de l’impression subjective
du locuteur ; c’est pourquoi cette construction on dirait que p accepte mal le point de vue
objectif, et introduit une nuance de subjectivité. Il en résulte que le
locuteur veut exprimer sa réserve, à cause de cette subjectivité même, à
l’égard de ce point de vue et qu’il utilise le marqueur
on dirait que ; il peut ainsi ne pas
aller jusqu’à assumer la responsabilité complète du point de vue articulé par
p. On peut donc dire que le locuteur
utilise on dirait que comme un moyen
pour « diluer la responsabilité ».
Il est parfois difficile de distinguer si le conditionnel comme
marqueur évidentiel véhicule une valeur d’inférence ou une valeur d’ouï-dire,
comme l’indique Guentcheva (1994 : 17). Pour rendre compte de la valeur
exprimée par le conditionnel dans on dirait
que, nous allons nous attarder sur les différents emplois du
conditionnel. On sait qu’il y a eu et qu’il y a encore beaucoup de discussions
portant sur divers aspects du conditionnel, comme celle du conditionnel temps
ou mode, ou bien celle de l’unité ou de la dualité (ou diversité) du
conditionnel (cf. Donnaire, 1998 ; Dendale, 2001). Sans reprendre ici cette
problématique du conditionnel, mentionnons simplement que quant aux problèmes
concernant ses différents emplois, les linguistes semblent s’accorder au moins
sur deux emplois « canoniques », à savoir un emploi temporel (le futur du passé
: Ils croyaient que je rentrerais en
France) et un emploi modal (l’emploi à valeur modal hypothétique de
potentiel ou d’irréel : Si j’avais de l’argent,
je changerais de voiture / Si j’étais un homme, j’aurais un meilleur
poste). Deux autres emplois peuvent être également proposés comme
des emplois canoniques supplémentaires (cf. Dendale, 2001) : ce sont ceux du
conditionnel de la rumeur et du conditionnel d’atténuation, qui sont d’ailleurs
désignés par divers termes : pour le premier, citons par exemple « le
conditionnel de l’information incertaine » , « le conditionnel de citation », «
le conditionnel journalistique », etc. ; pour le second « le conditionnel de
politesse », « le conditionnel dilatoire ou atténuatif », etc., illustrés par
[17] et [18] :
| [17] |
Que sont-ils devenus ? Certains se cacheraient dans les
maquis afghans ou dans les zones tribales du Pakistan. Les autres sont en
cavale.
(Le point , N° 1533
: 49)
|
| [18] |
Je voudrais vous demander un
renseignement.
|
Or les linguistes citent en général l’expression
on dirait que comme l’emploi du
conditionnel à valeur d’atténuation (Haillet, 1995 : 227). Selon Dendale (2001
: 14), ce conditionnel d’atténuation « pose toujours le plus problème pour une
classification en emplois canoniques », il est comme « l’enfant terrible » des
emplois du conditionnel ; en effet on le rattache à l’emploi modal, ou bien à
l’emploi d’emprunt ou bien on en fait un emploi à part.
Dans on dirait que de
[7b], il s’agit du conditionnel pour exprimer la réserve du locuteur face à son
propos, réserve inspirée par la prudence. Autrement dit, le locuteur partage le
point de vue exprimé par p, mais il
formule des réserves à l’égard de ce point de vue. Il s’agit donc ici d’un fait
inféré et non pas d’un fait emprunté dit, de type ouï-dire, ce que montre
également la paraphrase [9] de on dirait
que. En bref, l’information transmise dans [7b] n’est pas empruntée,
mais établie par le locuteur lui-même par une inférence. Cette inférence
découle d’un raisonnement subjectif personnel du locuteur, mais non d’un
raisonnement logique. C’est pourquoi le locuteur exprime sa réserve et, par
conséquent, cette expression implique une nuance d’atténuation ou de prudence.
Cela revient à dire que le marqueur évidentiel on
dirait que sert à diluer la responsabilité inhérente à l’acte
d’assertion. En fait, si l’on n’est pas sûr de ce qu’on avance, on se gardera
d’asserter, c’est-à-dire de s’exposer à une dénégation.
Or Dendale (2001 : 15) souligne que les valeurs évidentielles
du conditionnel dans une affirmation sont citationnelles comme le montre
l’exemple [17], alors que celles du conditionnel dans une interrogation sont
inférentielles comme par exemple dans [19]
[1] :
| [19] |
L’injonction me laisse perplexe – s’agirait-il d’un code ? –
mais je l’oublie vite.
(Le point N° 813 :
77)
|
Avec une question au conditionnel dans [19], le locuteur
fournit, selon Tasmowski (2001 : 341), une tentative d’explication à propos
d’un fait dérangeant ; il peut la formuler moyennant une inférence. Et la
question, souvent auto-adressée, n’attend pas de réponse tranchée. Mais
Tasmowski signale qu’il existe des contextes avec un conditionnel dans une
assertion qui indiquent qu’il ne s’agit pas d’un fait emprunté (D’après moi, ce serait sa femme la coupable).
Nous dirons que l’expression on dirait
que montre également la valeur inférentielle dans les assertions. En
effet, Tasmowski propose de considérer ces deux valeurs, à savoir citationnelle
et inférentielle, comme deux « facettes » d’un seul emploi évidentiel du
conditionnel. On peut signaler par ailleurs que la prise en compte des éléments
du contexte permet de cerner plus nettement les diverses valeurs du
conditionnel ; il est à noter que la valeur évidentielle de
on dirait que apparaît dans les
exemples où le pronom on inclut le
locuteur, comme le montre la paraphrase [9], et en dehors des contextes
hypothétiques, dans lesquels ce marqueur prend la valeur hypothétique. Nous y
reviendrons dans ce qui suit.
Si on résume ce qui précède, on peut dire que le marqueur
on dit que est du type ouï-dire
[2], alors que
on dirait que est du type inférentiel,
et que les deux expressions
on dit que
p et
on dirait que p
marquent la dilution linguistique des responsabilités.
Considérons maintenant le rôle du datif dans la construction
on dit que p :
| [1] |
On dit que Paul est honnête.
|
| [20] |
On me/lui/… dit que Paul est honnête.
|
Quand le datif apparaît dans cette structure, on voit bien que
son introduction a pour effet de faire disparaître la valeur d’ouï-dire. Cela
semble dû au fait que la présence du datif dans [20] entraîne la transformation
de cette construction en discours indirect ; nous verrons après la différence
entre la catégorie des évidentiels et le discours indirect. Et le verbe
dire y retrouve alors sa valeur
étymologique, déclarative. Notons en passant que selon Ducrot (1984 : 154-155),
l’assertion marquée par on dit que de
[1] est seulement montrée et non pas assertée, alors que celle de [20] est
assertée. Ainsi en [20] on (me, lui, …) dit
que n’est plus de la catégorie des évidentiels ; on ne peut donc pas
y trouver une paraphrase telle que Le bruit court
que…, que nous avons proposée pour [1]. Le datif transforme ainsi
cette construction en discours indirect, comme le montrent [21] et [22]
:
| [21] |
On me dit que M. Servel, un vétérinaire, se chargeait de tuer
chiens et chats moyennant douze francs.
(Jean Grenier, Les
îles, p. 60)
|
| [22] |
Et on lui dit que s’il parle on le laissera dormir à l’aise,
et il ne dit rien.
(Marguerite Yourcenar, Le
temps, ce grand sculpteur, p. 57)
|
Selon Guentcheva (1994 : 12-13), la catégorie des évidentiels
et le discours indirect ont deux statuts différents qu’il faudrait
soigneusement distinguer. L’auteur explique que le discours indirect « est,
explicitement, prise de position sur le sens d’un acte de parole ». En effet,
si dans le discours direct les deux actes d’énonciation se trouvent
parfaitement disjoints, le discours indirect subordonne le discours cité à
l’acte d’énonciation du discours citant ; il n’y a plus qu’un seul acte
d’énonciation, celui du discours citant. Il s’agit donc d’une interprétation du
discours cité et non de sa reproduction. En revanche tout énoncé qui relève de
la catégorie des évidentiels n’est jamais, explique Guentcheva, une prise de
position sur un autre acte de parole. Nous sommes persuadée que les exemples
[1] et [20] sont à cet égard illustratifs : dans [1], il n’y a pas de «
subordination de la deuxième source d’énonciation à la première » comme dans
[20]. Par ailleurs, elle dit encore que dans le discours indirect le locuteur
garantit seulement la valeur de vérité de ce qu’il rapporte, à savoir il
garantit que “ p » [du discours
indirect] a la même valeur de vérité que « P » [du discours direct] ; en
d’autres termes, il se porte garant de l’invariance des valeurs de vérité »
(Martin, 1983 : 95). Or dans les évidentiels il n’exprime aucune garantie des
faits énoncés et place l’énoncé hors de toute assertion ; le locuteur signale
seulement comment il a appris ce qu’il dit.
Il n’en est pas de même pour la construction
on dirait que :
| [2] |
On dirait que Paul est honnête.
|
| [23] |
On me dirait que Paul est honnête, je ne le croirais
pas.
|
Dans [23] le datif transforme également la construction
on dirait que p en discours indirect,
mais avec une valeur hypothétique : le contexte je ne le croirais pas conduit en effet à
attribuer à dirait une valeur
hypothétique, et [23] n’a plus de valeur évidentielle. Comme dans la
construction on dit que p, dans [23]
la présence du datif entraîne également une valeur déclarative de
dire. On se rend compte donc qu’il est
impossible d’attribuer une paraphrase telle que J’ai l’impression que… comme dans [2] à l’énoncé
[23].
Il serait intéressant d’examiner ici le sens du pronom
on. On sait que le pronom
on inclut le locuteur dans certains de
ses emplois (on à valeur «
moi y compris » :
cf. Wagner et Pinchon, 1962 : 203) et
l’exclut dans d’autres (comme dans on m’a raconté
une curieuse histoire). Selon Haillet (1995 : 226), « c’est ce
dernier qu’on trouve, le plus souvent, dans on
dit que ». En fait cela découle, comme nous l’avons déjà vu, du fait
que on dit que indique que la source
du savoir est externe au locuteur. En revanche, le pronom
on dans on dirait que inclut généralement le locuteur,
comme le montre sa paraphrase J’ai l’impression
que… de [9], en dehors des contextes hypothétiques comme dans [23] ;
on de [23] exclut le locuteur, de même
qu’il l’exclut dans on dit que, ainsi
que dans sa construction avec le datif comme dans [20]. En effet, en contexte
hypothétique le pronom on dans
on dirait que exclut le locuteur, même
s’il n’y a pas de datif. Selon Haillet (1995 : 227), dans
Si je prenais cette décision, on dirait que je
suis fou, « on exclut
l’énonciateur, et le contexte si je prenais cette
décision conduit à attribuer à dirait la valeur de potentiel ». En bref le
marqueur on dirait que peut prendre la
valeur évidentielle ou la valeur hypothétique, qui peuvent s’expliquer par des
éléments du contexte.
Or on sait que la différence entre
on dit que et
on dirait que n’est pas comparable à
celle, par exemple, entre je veux que
et je voudrais que, où on a affaire à
la valeur d’atténuation (je voudrais
interprété comme je veux) :
on dirait que ne peut s’opposer à
on dit que de la même façon que
je voudrais que à
je veux que (cf. Haillet, 1995 : 226). Selon l’expression de
Wilmet (2001 : 39), je voudrais que «
bémolise » je veux que, alors que
on dirait que ne constitue pas de
version bémolisée de on dit que ;
comme on l’a déjà vu, il y a une différence radicale de sens entre
on dirait que et
on dit que. En plus on peut dire que
la différence entre on dit que et
on dirait que se situe sur le plan
évidentiel, alors que celle entre je veux
que et je voudrais que
n’est pas sur ce plan.
Remarquons par ailleurs que, comme le signale Haillet (1995 :
227), avec la négation, le marqueur on dirait
que a la valeur hypothétique : « dans On ne dirait pas qu’il a 70 ans, on a la valeur
d’irréel du présent : on ne le dirait pas si on ne le savait pas, mais on le
dit puisque on le sait ». Autrement dit, on
dirait que peut être nié, mais avec une valeur hypothétique comme le
montrent les exemples suivants :
| [24] |
On ne dirait pas que Paul est honnête.
|
| [25] |
Elle pousse une exclamation étouffée, mais on ne dirait pas
qu’elle a eu peur …
(Raphaëlle Billetdoux, Mes
nuits sont plus belles que vos jours, p.59)
|
L’énoncé [24] implique « en réalité Paul est honnête » ; le
locuteur le sait, et alors il peut dire on ne
dirait pas que p comme [24]. Il en est de même de [25]: cet énoncé
implique « en réalité elle a eu peur », et puisqu’il le sait, le locuteur dit
[25]. Tout cela nous amène à dire que lorsque le marqueur
on dirait que exprime la valeur
évidentielle, le pronom on inclut le
locuteur, mais s’il a la valeur hypothétique, on l’exclut.
En revanche il n’est pas possible de nier
on dit que, qui exprime la valeur
d’ouï-dire, à savoir qui marque « la monstration d’une assertion faite par des
tiers » :
| [26] |
*On ne dit pas que Paul est honnête.
|
En effet, Ducrot (1984 : 155) dit que les modalités comme
il paraît, peut-être, probablement qui
« permettent de ‘montrer’ la source d’une assertion » ont une propriété
générale de ne pas être l’objet d’une négation. Mais on aura [27] où la
négation est celle de la proposition p
:
| [27] |
On dit que Paul n’est pas honnête
|
Dans [27] on dit que
a, naturellement, la valeur d’ouï-dire comme dans [1]. Cela est pareil pour le
marqueur on dirait que ; si la
négation est celle de la proposition p, il va de soi qu’il exprime une valeur
évidentielle :
| [28] |
On dirait que Paul n’est pas honnête
|
Nous concluons qu’avec le datif, la construction
on dit que se transforme en discours
indirect ; son introduction fait disparaître la valeur d’ouï-dire, et conduit à
attribuer à dire la valeur
déclarative. Mais on dirait que dans
la construction avec le datif prend la valeur hypothétique, et d’ailleurs le
pronom on y change de valeur : il
exclut le locuteur, alors qu’il l’inclut dans on
dirait que. En revanche, il l’exclut dans
on dit que, ainsi que dans sa
construction avec le datif. On a vu par ailleurs que
on dirait que peut être nié, alors que
on dit que ne le peut pas, mais
on ne dirait pas que a alors une
valeur hypothétique, et non pas évidentielle.
5. Petite analyse distributionnelle avec l’adverbe
bien
On verra que l’adverbe bien peut annuler la dilution des
responsabilités exprimée par les deux marqueurs :
| [29] |
On dit bien que Paul est honnête.
|
| [30] |
On dirait bien que Paul est honnête.
|
Pour décrire cette distribution, il nous faut d’abord élucider
le fonctionnement de bien dans ce type
de constructions. D’après Martin (1990 : 80-89), bien porte tantôt sur tout ou partie du prédicat
(Il parle bien le français), tantôt
sur la phrase entière (Il a bien perdu son
passeport !), tantôt sur un prédicat modalisant (prédicat dont l’un
des arguments est propositionnel et qui modalise cette proposition :
Je sais bien qu’il a menti, mais…).
Quand bien porte sur un prédicat
modalisant, il a tantôt un effet de renforcement (par exemple dans
savoir bien que p, bien est commutable
avec fort bien, très bien), tantôt un
effet d’atténuation (par exemple bien
dans croire bien que p). Mais dans ce
cas bien glisse facilement du côté de
l’adverbe de phrase selon les entourages.
Dans l’exemple [29] bien est en effet un adverbe de phrase, plus
précisément un bien de « confirmation
» ; bien porte ici sur la phrase
entière (il est bien vrai que …), et
[29] signifie donc que la proposition on dit que
p est une proposition vraie. C’est une rumeur de
p que bien confirme ; bien, selon l’explication de Martin (1990 : 87),
donne pour incontestablement vérifié, ce qui, de
dicto, a pu paraître douteux (Tu
parais en douter. C’est pourtant incontestable). On remarquera que
dans [29] ce qui est confirmé par bien, ce n’est point le contenu de la rumeur,
mais seulement son existence (Il ne fait aucun
doute qu’elle existe). Le bien de [29] présente ainsi une assertion
incontestablement vérifiée, et il s’ensuit que le locuteur se porte garant de
son contenu. C’est ce qui est remarquable par rapport à l’exemple [1]. Avec
l’insertion de bien, le locuteur
assume la responsabilité qui est diluée dans on
dit que p. Ce qui nous permet de dire que
bien a ici pour effet d’annuler la
dilution des responsabilités exprimée par ce marqueur.
Or dans [30] il s’agit des emplois de
bien avec un conditionnel. Cette
liaison conditionnel + bien montre,
comme dans le type Je mangerais bien un
morceau, que « le sujet se situe dans un espace de visée fictif où
énoncer c’est produire une prédication d’existence imaginée qui, en tant que
souhait, ne dépend que du désir de l’énonciateur-locuteur » (Culioli, 1991 :
151). D’où l’interprétation comme « Je mangerais volontiers un morceau ». Mais
dans [30] il ne s’agit pas de ce bien
de souhait (= volontiers), mais de
bien de confirmation ; la valeur de
confirmation s’impose, selon Culioli (1991 : 150), avec un conditionnel de type
« paraît-il ». D’où l’interprétation de [30] comme « on dirait vraiment (ou
effectivement) que… » ; on se rend compte ainsi que le locuteur prend en charge
le point de vue p, comme l’indique
Haillet :
| [31] |
Saint-Pétersbourg ressuscitée n’est pas seulement fidèle à
son destin. On dirait bien que, pour la première fois peut-être, elle
entreprend de l’accomplir.
(Haillet, 1995 : 226)
|
Selon Haillet (1995 : 226), dans [31]
bien « indique la prise en charge, par
l’énonciateur, de l’assertion ‘elle entreprend de l’accomplir’ » ; on constate
qu’avec l’insertion de bien, le
locuteur assume la responsabilité qui est diluée dans
on dirait que p. Nous pouvons dire que
l’adverbe bien a pour effet d’annuler
la dilution des responsabilités exprimée par les deux marqueurs
on dit que et
on dirait que.
Les remarques qui précèdent sont parcellaires et ne peuvent
donner qu’un aperçu très succinct des deux expressions ; en fait nous n’avons
pas examiné en détail les variantes syntaxiques de ces constructions telles que
on aurait dit que,
on eût dit que, etc. Elles pourraient
nous aider à préciser encore notre description, mais l’essentiel resterait
valide.
Nous avons montré que les deux marqueurs évidentiels
on dit que et
on dirait que se distinguent par
quelques aspects importants. On dit
que est du type ouï-dire comme on le dit traditionnellement, et il
indique que la source du savoir est externe au locuteur ; c’est le cas de « dit
la rumeur anonyme ». On dirait que est
du type inférentiel plutôt que du type ouï-dire. Cette locution introduit une
nuance de subjectivité bien que le locuteur n’assume pas la responsabilité
complète quant à la proposition p. Il
partage le point de vue de p, mais il
formule des réserves à l’égard de ce point de vue. Dans ce sens, les deux
marqueurs indiquent une dilution linguistique des responsabilités, et la
différence entre les deux se situe ainsi sur le plan
évidentiel.
L’adjonction du datif fait disparaître la valeur d’ouï-dire de
on dit que. En revanche,
on dirait que exprime la valeur
hypothétique dans les contextes hypothétiques, y compris la construction avec
le datif, ainsi que dans la construction négative on ne dirait pas que p ; en effet
on dirait que peut être nié, mais
on dit que ne le peut
pas.
L’adverbe bien peut
faire disparaître la dilution des responsabilités qu’indiquent les deux
marqueurs. Dans on dit bien que p, on
peut dire que bien a la valeur de
confirmation et qu’il a pour effet d’annuler la dilution des responsabilités
exprimée par le marqueur on dit que,
dans la mesure où le locuteur prend en charge ce qu’il énonce. Il en est de
même pour on dirait bien que
p.
·
Abouda L., 2001, «
Les emplois journalistique, polémique, et atténuatif du conditionnel. Un
traitement unitaire », in Dendale P.
et Tasmowski L.,
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[*]
Nous tenons à remercier Jacqueline Pinchon et Henning Nolke
pour leurs remarques précieuses et constructives.
[1]
Pour le détail de cet emploi du conditionnel dans les
questions, voir Tasmowski (2001) et Haillet (2001).
[2]
Notons en passant que le présent, comme le passé composé, peut
exprimer la valeur évidentielle, mais avec des contraintes importantes : elle
peut se manifester avec les verbes de sentiments à la 2
e et 3
e personnes (Guentcheva, 1994 : 10). Il
nous semble donc que la valeur évidentielle de
on
dit que ne s’appuie pas directement sur l’emploi du présent, alors
que celle de
on dirait que s’appuie
sur l’emploi du conditionnel.