Travaux de linguistique
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8011-1343-3
108 pages

p. 53 à 75
doi: en cours

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I. Articles

no48 2004/1

2004 Travaux de linguistique I. Articles

Réflexions sur l’analyse en zones de la proposition et l’approche pronominale  [1]

Magali Rouquier  [*]
Cet article compare deux approches de la complémentation verbale : une approche positionnelle élaborée par P. Skarup pour l’ancien français et l’approche pronominale élaborée par C. Blanche-Benveniste. Les deux analyses utilisent le système pronominal pour décrire la complémentation verbale et distinguent trois degrés d’attachement du complément. This paper compares two approaches to verbal complementation : a positional approach developed by P. Skarup for Old French and the pronominal approach elaborated by C. Blanche Benveniste. Both analyses resort to the pronominal system to describe verbal complementation, and distinguish between 3 degrees of attachment for the complement.
 
1. Introduction
 
 
Cet article est une discussion sur l’Analyse en Zones de la proposition en ancien français telle qu’elle a été présentée par Povl Skårup (1975) dans Les Premières Zones de la Proposition en Ancien Français. L’objectif de cet ouvrage était d’une part d’établir des « bornes » entre les deux zones, préverbale et verbale, et d’autre part de rendre compte du degré d’attachement des éléments de la proposition par rapport au verbe. Pour cela, Skårup utilise la place des pronoms régimes et des pronoms sujets.
Dans cette discussion, je prendrai en compte l’Approche Pronominale telle qu’elle est développée par Blanche-Benveniste (1984) dans Pronom et Syntaxe. L’approche pronominale et son application au français. Je ferai une présentation de cette approche, ainsi que des analyses de la complémentation en termes de valence, rection et éléments hors de la rection. Pour grossir un peu le trait, les deux approches, l’Approche Pronominale et l’Analyse en Zones de la proposition, utilisent le système pronominal pour décrire la complémentation verbale. Mais l’utilisation du système pronominal est très différente dans les deux cas. Dans l’Approche Pronominale, le pronom est utilisé comme un indice de construction du verbe ; dans l’Approche en Zones développée par Skårup, il est utilisé comme un indice du degré d’attachement des éléments par rapport à la « proposition » [2]. Cet article vise donc à comparer une analyse positionnelle des éléments de la complémentation verbale et une analyse faite en termes de « grammaire de dépendance ».
Les hypothèses et les descriptions de Skårup sont utilisées dans différents travaux en France, notamment pour l’ancien français, mais également dans des descriptions portant sur le français moderne ou sur l’italien [3]. J’essaierai d’en résumer les lignes, en faisant tout d’abord un point historique sur la question, puis en présentant l’approche de Skårup et les problèmes qu’elle peut résoudre ou soulever.
 
2. Historique de l’approche en zones
 
 
L’approche de la proposition en zones n’est pas « hors histoire ». Elle s’inscrit dans une tradition grammaticale danoise importante et a été sujet de débats dans le Cercle Linguistique de Copenhague. Elle a été proposée par Diderichsen dans les années 40 dans plusieurs textes. On en trouve une présentation dans le Bulletin du Cercle Linguistique de Copenhague [4] (1948 [1970] : 177-188). Diderichsen s’est également servi de cette approche pour élaborer une grammaire du danois [5]. Une version destinée aux enseignants et aux étudiants de danois « langue étrangère » a paru en anglais [6].
À la même période, Togeby (1947 [1970] : 175-177), reprenant les hypothèses de Diderichsen, a proposé brièvement une ébauche de ce que pourrait être une analyse en zones pour le français moderne et pour l’ancien français.
2.1. Diderichsen
La technique de base de son analyse consiste à dégager une « séquence maximale ». La méthode pour dégager une telle séquence est le résultat d’opérations de réduction. Diderichsen en dégage les différentes étapes.
On dégage tous les types possibles de constituants. On attribue à chaque classe ou type de constituants une « signature », de telle façon que chaque phrase d’un texte peut se transcrire en une formule. L’étape suivante consiste à réduire toutes les formules qui diffèrent du point de vue du nombre des constituants. Pour cela, on compare toutes les formules maximales. Si elles ont le même ordre de constituants, on a un type de base, sinon plusieurs. On dispose les formules maximales ainsi établies au sommet d’une colonne, et on distribue les formules les plus courtes en préservant l’ordre de leurs éléments de façon exactement conforme au type maximal. Pour cela, on laisse des blancs dans la représentation quand une réalisation manque. Autrement dit, on prévoit des places vides [7]. L’opération de réduction se poursuit : les éléments contenus dans la formule maximale peuvent être réduits en groupes ou champs (fields) plus petits. Par exemple, si a, b, et c précèdent toujours d, e, et f, on peut établir un champ initial et un champ final. Ces champs peuvent être décrits indépendamment l’un de l’autre. Il peut y avoir un autre cas de groupement en champs : la première et la deuxième place peuvent être occupées par toutes sortes d’éléments, alors que les autres places peuvent être remplies seulement par un seul et même élément. On peut établir dans ce cas un champ libre et un champ contraint (bound). Pour Diderichsen, les avantages de la division en champs sont de permettre la réduction de la formule de base et d’étudier chaque champ indépendamment l’un de l’autre sans perdre de vue les relations entretenues avec la totalité. En fait, on a deux « étages » dans l’analyse : l’étage de la formule maximale, qui représente l’ordre linéaire des termes, et l’étage des zones (champs), qui vient couvrir cet ordre linéaire représenté par la formule maximale.
Diderichsen recommande de travailler avec un nombre restreint de catégories. Il retient trois catégories : verbale, nominale, adverbiale ; ces catégories se subdivisent selon le poids des éléments. La catégorie nominale (N) a deux réalisations, lexicale et pronominale. La réalisation lexicale est lourde, la réalisation pronominale est légère. Elle sera marquée par la même étiquette catégorielle, mais se différenciera par le poids. De la même manière, le verbe peut être « recteur » ou auxiliaire. Le verbe recteur est considéré comme lourd, le verbe modal ou auxiliaire est considéré comme léger. Les relations de dépendances entre les éléments sont de trois types : on a des constituants qui dépendent du verbe recteur seulement (verbal root), des constituants qui caractérisent la totalité de la phrase ou du nexus et des constituants qui sont des cas neutres ou douteux. Par exemple, dans l’énoncé and when suddenly, with a smile, John came in, on a la représentation suivante :

zone des conjonctionszone de basezone du nexuszone de contenu
and whensuddenly, with a smileJohn camein

suddenly est un élément adverbial (A) dépendant du nexus ; with a smile est analysé comme neutre du point de vue dépendanciel. Le terme nominal John est constituant du nexus, le verbe came est analysé comme constituant du nexus également. Le constituant adverbial in est dépendant du verbe.
Pour l’anglais, Diderichsen dégage quatre zones : la zone des conjonctions, la zone de base, la zone du nexus [8], et la zone du contenu (ce qui correspond à la zone postverbale). Ces zones viennent couvrir trois séquences maximales.
Dans sa grammaire du danois Essentials of danish grammar, Diderichsen (1964 : 67-71) donne une formulation plus simple de la méthode. On y retrouve la méthode de substitution, ainsi que le classement selon la catégorie, la position et la relation sémantique entretenue avec le verbe (les fonctions) :
« The words which are connected with the verb, often form groups which may be replaced by a single word. These words and word groups may be classed as “ sentence-member ” of different types, according to 1) the class and the form of the substitute word, 2) the position, 3) the semantic relation to the verb. »
Il dégage ainsi, pour les phrases indépendantes du danois, une formule maximale. Les phrases plus courtes sont vues comme des réductions de cette formule maximale. Pour le danois, le verbe fini occupe toujours la seconde position, comme dans les autres langues germaniques, et il n’y a qu’un seul membre qui peut occuper la position initiale (front position). La séquence maximale d’une phrase indépendante du danois telle que la représente Diderichsen est la suivante :

IMGIMGF	v	(s)	a	V	S	Av	A
Jeg	kunne		ikke	b...IMGIMF
F v (s) a V S Av A Jeg kunne ikke betale pengene tilbage dengang Je pouvais pas payer l’argent cette fois-là Pengene kunne jeg ikke betale tilbage dengang L’argent pouvais je pas payer cette fois-là

Diderichsen regroupe en champs cette séquence maximale : (F / vsa / VSA). Cette formule selon lui est facile à retenir, et présente des avantages pédagogiques pour les locuteurs apprenant le danois [9].
2.2. Togeby
Togeby (1947 [1970] : 175-177 dans le Bulletin cité) examine une proposition « d’étendue maximale » pour le français et y distingue cinq zones [10] :
  1. une zone de liaison (conjonctions)
  2. une zone de base (le sujet ou un autre membre de phrase nominal, accompagné de compléments adverbiaux
  3. la zone du verbe fini (avec ses membres conjoints)
  4. la zone du participe et de ses membres s’y attachant
  5. la zone de contenu (le reste de la proposition)
Je reprends son analyse ici sous forme de tableau, en résolvant ses abréviations :

zone de liaisonzone de basezone du verbum finitumzone du participezone de contenu
conjcpt adverbialpronomscpt« ordre assez libre, selon l’étendue progressive des termes »
coordinationou attributif //conjointsquantitatif
//sujet ou autre// verbe //// participe
subordinationmembrecptpassé
nominal // cptadverbial
adverbial ouou
attributifattributifcpt
Et sibrusquementne luitout jetéau visage
l’hommeavait pas
rouge de colère

Pour l’ancien français, Togeby (1947 : 176) constate que « l’ordre des mots de la principale rappelle celui du danois ». L’ébauche est la suivante :

conjonctionsujet // objet // attribut // adverbepronoms // verbe // sujet(…)
Li cuersli troubled’ire
Dontdist li dusau chevalier

Selon Togeby (1947 : 176), « Le principe dominant de l’ordre des mots en français moderne est celui du poids : des membres légers sont conjoints au verbum finitum et préposés au participe ; l’ordre de la zone de contenu dépend du poids des membres. Ce principe est un principe d’équilibre : les zones légères et lourdes alternent, la zone de base et celle du verbum finitum ont un centre flanqué de membres qui se balancent ; la zone de base commence par les membres les plus lourds, celle de contenu finit par de tels membres, de sorte que la phrase entière est en équilibre ».
Cette tentative de Togeby, à ma connaissance, a été la première et la dernière. Il n’a pas repris cette analyse dans son Précis historique de la grammaire française, ni dans sa Grammaire française en cinq volumes.
 
3. Présentation de l’Approche pronominale et de l’analyse en zones
 
 
Comme je l’ai dit précédemment, l’Approche pronominale et l’approche en zones utilisent le système pronominal pour décrire la complémentation verbale. Je présenterai donc ces deux analyses en commençant par la description des clitiques en français moderne et en ancien français : les deux approches « utilisent » les clitiques pour fonder leurs études syntaxiques. Cette présentation me permettra d’aborder à nouveau l’outil de la séquence maximale. Je présenterai ensuite l’analyse de la complémentation verbale dans les deux approches et des différences de traitement que l’on y trouve.
3.1. Les clitiques
Dans les séquences maximales des clitiques représentées ici, on a un classement des formes clitiques en termes de position. Ce classement positionnel permet par la suite de donner les mises en ordre des paradigmes pronominaux (paradigme de me, de le, etc.). Pour l’ancien français, on dégage également des règles de mise en ordre en se servant de la séquence maximale et des règles de compatibilité des clitiques.
3.1.1. Règles d’ordre et de compatibilité en français moderne
En français moderne, il y a douze clitiques compléments classés en cinq groupes (Blanche-Benveniste, 1984 : 71). Ce classement n’est pas fonctionnel, mais morpho-sémantique :
  1. me, te, se, nous, vous
  2. le, la, les
  3. lui, leur
  4. y
  5. en
Blanche-Benveniste (1984) propose une représentation de la séquence maximale pour rendre compte de l’ordre des clitiques. Cette séquence maximale envisage des « trous » ou encore des places vides et permet par la suite de poser des règles de compatibilité entre les clitiques. On ne peut avoir plus de trois positions réalisées par le même verbe.

IMGIMG	1	2	3	4	5	Verbe
il	me	le				donne
i...IMGIMF
1 2 3 4 5 Verbe il me le donne il m’ y emmène il m’ en persuade il le lui dit il l’ y emmène il l’ en persuade

Ces règles d’ordre des clitiques sont « indifférentes » aux fonctions syntaxiques. Par exemple le clitique me, ainsi que toute la série qui peut apparaître à la place 1, peut aussi bien représenter une fonction « objet direct » qu’une fonction « objet indirect ». Les mises en ordre représentées correspondent à la constitution sémantique des pronoms. On a en première position le paradigme marqué en personne, en deuxième position le paradigme marqué en genre et en nombre, en troisième position le paradigme marqué en nombre, et ensuite ceux qui ne sont pas marqués (y, en). Les fonctions transcendent les catégories et seront représentées à un autre niveau d’analyse. Cette représentation est faite selon la position, cette fois-ci envisagée par rapport au verbe en tant qu’élément recteur. Les notations P0, P1, P2, P3 désignent les fonctions syntaxiques et les places de construction régies par le verbe. Ainsi la position P0 sera celle des pronoms je, tu, il… ; la position P1 celle des pronoms le, la, les, me, te, se…(il me le donne, ça) ; la position P2 celle des pronoms lui, leur, me, te, se…(il me le donne, à moi ; il le lui donne, à lui) ; la position P3 celle des pronoms lui, leur, en, nous
Les clitiques seront utilisés comme des indices de la construction verbale et seront les révélateurs de paradigmes.
Les règles de compatibilité ne sont pas à confondre avec les règles d’ordre. Les pronoms d’une même série sont incompatibles mutuellement. Par exemple les pronoms de la série 1 s’excluent mutuellement. En français moderne, les pronoms de la série 1-3, 3-4 sont incompatibles, les pronoms de la série 4-5 le sont également, sauf dans le cas de y en avoir.
3.1.2. Les règles d’ordre et de compatibilité en ancien français
Pour l’ancien français, on peut dégager le même type de règles d’ordre et de compatibilité. On a le même nombre de clitiques que l’on peut également classer en cinq positions :
  1. le, la, les
  2. li, lur
  3. me, te, se, nus, vus
  4. en
  5. i
La séquence maximale n’est pas donnée par Skårup, mais à partir des exemples pris dans des grammaires ou des corpus on peut la représenter ainsi :

IMGIMG	1.	2.	3.	4.	5.	Verbe
vint sous			m’...IMGIMF
1. 2. 3. 4. 5. Verbe vint sous m’ en demande on (Aucassin 24, 65 Jensen § 333) je la vos mosterrai (Queste 11,27, Jensen § 333) celeement m’ i engendra (Milun 450, Jensen § 333) (…) la li tramist (Alexis 98, Skårup, 1975 : 107) cil l’ i ont aidé (Ami et Amile 2447) Et lors l’ en meine devant l’autel (Queste 63)

En ancien français, les pronoms de la série 2-3, 2-5, sont incompatibles, les pronoms de la série 4-5 sont incompatibles, sauf dans le cas de en i avoir. Les règles de compatibilité sont les mêmes qu’en français moderne, ce sont les règles d’ordre qui ont changé. L’ordre 1-3 et l’ordre 4-5 sont intervertis.
 
4. Le découpage de la proposition en zones
 
 
Skårup divise la proposition de l’ancien français en trois zones : la zone préverbale, la zone verbale et la zone postverbale. Les critères utilisés pour délimiter les trois zones sont les deux séries de pronoms compléments : la série des clitiques, et la série des non-clitiques. Le paradigme des clitiques se trouve dans la zone verbale, le paradigme des non-clitiques hors de celle-ci. Le clitique objet ne peut être séparé de son verbe par le pronom sujet. La limite entre la zone préverbale et la zone verbale est le ne de négation. La limite entre la zone verbale et la zone postverbale est constituée par les éléments de la négation pas, or, mie
4.1. Modèles de la zone verbale
Avec la technique de la séquence maximale, Skårup établit le modèle de la zone verbale (Skårup, 1975 : 69) [11] :

neclit. objetsverbeclit. objetspronom sujetpas
Position 1Position 2Position 3Position 4Position 5Position 6

Ce modèle de la zone verbale représente un maximum de positions syntagmatiques : une ou plusieurs places peuvent être vides, et toutes les places ne peuvent pas être occupées en même temps dans la zone verbale. Ceci amène Skårup (1975 : 69) à proposer deux modèles de la zone verbale pour les énonciatives :
modèle 1 : ne + clitiques objets + Verbe + pronom sujet + pas
modèle 2 : Verbe + clitiques objets + pronom sujet + pas
On peut résumer sous forme de tableau les propositions de Skårup :

neclit. objetsverbeclit. objetspronom sujetpas
Position 1Position 2Position 3Position 4Position 5Position 6
neclit. objetsverbeøpronom sujetpas
øøverbeclit. objetspronom sujetpas

On a la même technique d’élaboration de la séquence maximale que pour les clitiques. Néanmoins, la séquence maximale présentée ici se situe à un autre niveau de l’analyse : on a une représentation de la place des pronoms par rapport au repère constitué par le verbe, il ne s’agit plus ici de la représentation de l’ordre des clitiques compléments, mais de la place des pronoms.
4.2. Conditions d’occupation des places pronominales dans la zone verbale
Les conditions d’occupation des places pronominales sont liées au contexte précédant la zone verbale.
La zone préverbale des énonciatives n’a qu’une seule place appelée « fondement » [12]. Cette place de fondement peut être occupée par le sujet lexical ou pronominal :

Je le te comande

(Av. 227, Foulet : § 203)

Li jones chevaliers ot non messire Guillaume

(V.P. 103, Foulet § 51)


zone préverbale (fondement)zone verbalezone postverbale
une placesix placesN places
jele te comandeø
Li jones chevaliersotnon messires Guillaume

Quand la zone préverbale est occupée par un élément autre que le sujet, le pronom sujet, s’il est exprimé, doit se placer après le verbe dans la zone verbale :

Ce ne puet il metre en descort

(Béroul 2375, Skårup, 1975 : 181)

vs Je le te comande

(Av. 227, Foulet : § 203)


zone préverbale (fondement)zone verbalezone postverbale
Cene puet ilmetre en descort
Jele te comandeø

Contrairement au sujet, le pronom complément clitique ne peut commencer la proposition, il doit se placer après le verbe :

Ot le li rois, s’en fu greins et iriez.

(Enf. Viv. 2191)

vs Li ancïens li sot bien dire :

« Bien soiez vous venuz, biaus sire ».

(V.P., 521-2, Foulet § 155)


zone préverbale (fondement)zone verbalezone postverbale
øOt leli rois
Li ancïensli sotbien dire

S’il y a un élément en place de fondement, que cet élément antéposé soit sujet ou non, le clitique complément se trouve avant le verbe. Les éléments de la zone préverbale peuvent être le sujet, le gérondif, l’objet lexical, le syntagme prépositionnel, etc. [13]

En dorveillant li respondi (…)

(Flore et Bl. 2326, Skårup, 1975 : 318)

Et sa seror li fist il esposer

(Cor. Louis 2693, Skårup, 1975 : 180)

Li lïons vint a grant effroi,

a la fontaine esteint sa soi (…)

(Pir. 674, Foulet § 470)


zone préverbale (fondement)zone verbalezone postverbale
En dorveillantli respondiø
Et sa serorli fist ilesposer
Li lïonsvinta grant effroi

Tous les éléments à gauche d’une zone préverbale occupée ou non, sont en « extraposition ». On distingue deux cas : quand la zone préverbale est occupée, les clitiques compléments sont antéposés au verbe, quand la zone préverbale est vide, les clitiques compléments sont postposés au verbe :

puis que ce veus faire a ta volenté, je m’en soferrai

(Tristan pr. 3. 7, Skårup, 1975 : 464)

Et quant il sunt asis, mustra lor sun talent

(Horn 1368, Skårup, 1975 : 388)

que enfant n’orent, pesa lur en forment

(Alexis 22, Skårup, 1975 : 372)


extrapositionzone préverbalezone verbalezone postverbale
puis que ce veus faire a ta volenté,jem’en soferaiø
Et quant il sunt assis,ømustra lorsun talent
que enfant n’orent,øpesa lur enforment

4.3. Les règles fondamentales et les règles secondaires de l’analyse en zones
On peut résumer ainsi les règles de base de l’analyse en zones.
  1. Dans les énonciatives, quand la zone préverbale est occupée, le pronom sujet suit le verbe. On ne peut donc avoir une séquence * F [14] vide + Verbe + pronom sujet.
  2. Dans les interrogatives, la séquence F vide + Verbe + pronom sujet est grammaticale.
  3. Dans les subordonnées, le mot Q occupe la zone préverbale et le clitique complément est toujours antéposé à son verbe.
Le sujet lexical a un comportement différent : on peut avoir F vide + verbe + sujet lexical dans une énonciative et également une interrogative.
Les règles secondaires concernent la micro-grammaire des clitiques compléments.
  1. Quand la zone préverbale est occupée, le clitique complément est antéposé au verbe : F + clitique complément + verbe.
  2. Quand la zone préverbale est vide, le clitique complément est postposé au verbe : ø + verbe + clitique complément.
Ces deux règles n’affectent pas la grammaire du sujet ; on garde les mêmes séquences agrammaticales pour le sujet : * F vide + V + le + il, sauf pour les interrogatives où cet ordre est observé, du moins jusqu’au début du XIIIe siècle.
 
5. Les degrés d’attachement au verbe
 
 
La syntaxe pronominale est utilisée dans les deux approches pour dégager les degrés d’attachement de la complémentation. Mais si la notion de variation dans le degré d’attachement au verbe est présente dans les deux approches, il y a des différences importantes. Je vais essayer de voir en quoi les deux approches diffèrent.
Dans l’analyse en valence/rection, le degré d’attachement n’est pas lié à une catégorie particulière [15]. La valence peut être constituée par des clitiques, des compléments de type préposition + Nom, des compléments nominaux, des Qu-Phr, etc. Autrement dit, on a une constitution de paradigme des éléments valenciels.
Dans l’analyse en zones, finalement ce n’est pas l’élément qui donne la caractérisation syntactico-sémantique du verbe qui aura le degré d’attachement le plus élevé, mais la catégorie clitique. On a un traitement du plus haut degré d’attachement qui est lié à une catégorie particulière avec ses contraintes de position. La corrélation entre élément clitique apparaissant dans la zone verbale et son degré d’attachement fort au verbe constitue là aussi une source de décalage. Autre source de décalage peut-être : la zone postverbale. Elle n’est pas décrite, il n’y a donc aucune considération sur le degré d’attachement des compléments qui s’y trouvent. Cette absence de description tient sans doute au fait qu’elle n’a aucun effet sur la place des pronoms. Les catégories qui s’y trouvent peuvent être des compléments nominaux, prépositionnels, adverbiaux, Qu-Phr, etc., mais on n’y trouve pas la catégorie clitique.
5.1. Les degrés d’attachement dans l’Approche pronominale
5.1.1. Valence, rection
Je reprends ici les analyses de Blanche-Benveniste (1981, 1984, 2001) sur les notions de rection et de valence verbale. Ces termes décrivent la relation syntaxique entretenue par le verbe et ses différents compléments. L’unité centrale retenue est le verbe et non la phrase ou la proposition (pour Skårup, c’est à la fois le verbe et la proposition). Dans cette approche, la notion de rection est utilisée pour rendre compte de la totalité des éléments construits par le verbe. C’est ainsi que la rection désignera aussi bien les compléments qui se voient attribuer un degré d’attachement au verbe « faible » (Blanche-Benveniste, 1981 : 61), que les compléments régis par le verbe et valenciels, qui eux ont un degré d’attachement « fort » (ibidem : 61). L’élément valenciel est donc « le complément qui paraît intuitivement imbriqué dans la construction et le sens du verbe » (ibidem : 61). Parmi les exemples classiques, on peut citer le cas du verbe comporter qui exige un complément de type « manière », “ se comporter ainsi ” :

tu te comportes comme un bébé tu vas voir moi je vais te donner la fessée

(Oral, Corpus GARS, 4 ; 6,13)

on ne peut avoir :

* tu te comportes

Cet élément valenciel (et plus généralement les éléments valenciels) est un complément définitoire du verbe. À ce titre, c’est un complément qui entre dans la définition lexicographique du verbe comporter.
Les éléments de la rection non valenciels sont ceux qui ne sont pas nécessaires à la caractérisation syntaxico-sémantique du verbe. Par exemple, dans je le lui ai donné hier matin, le et lui sont dans la valence de donner, hier matin est un élément de rection non-valenciel. Dans tu te comportes comme un bébé aujourd’hui, comme un bébé est un élément valenciel, aujourd’hui est analysé comme un complément rectionnel de se comporter.
La valence est un sous-domaine de la rection. Elle concerne les compléments qui semblent « essentiels » au sémantisme du verbe [16].
5.1.2. Propriétés des éléments rectionnels
Le terme de « rectionnel » ou de « régi » sera utilisé ici pour « couvrir » les éléments de la valence ainsi que les éléments de la rection.
Les éléments rectionnels entretiennent une relation dite de « proportionnalité » avec les pronoms. La relation de proportionnalité est le lien systématique que l’on peut établir entre un terme lexical régi et sa version pronominale. Dans :

on avait disposé sur les tables des blocs de papiers

les termes on, sur les tables, des blocs de papiers sont dans la rection de disposer. Les éléments lexicaux peuvent être réduits à des formes pronominales :

on les y avait disposés

Les éléments régis par le verbe peuvent porter les modalités de la négation ou de l’interrogation :

on ne les y avait pas disposés

qu’est-ce qu’on avait disposés ?

où les avait-on disposés ?

Les éléments rectionnels s’organisent en liste :
on mangeait quedes lentillesdes pois chiches
oudes choses comme ça
ils peuvent être contrastés :

L1 qu’est-ce que tu imagines comme restaurant

L2 ben un restaurant qui soit quand même assez grand mais pas trop petit euh pas trop grand ni trop petit

(Oral, Corpus GARS ; Antoine, 16, 1)

Les éléments régis apparaissent dans différents dispositifs de construction, par exemple le dispositif d’extraction :

c’est pas moi qui ai gagné c’est la mer qui m’a laissé passer

(Oral, Corpus GARS ; Justif 6, 2)

Ils peuvent être restreints :

on mangeait que des lentilles des pois chiches ou des choses comme ça

(Oral, Corpus GARS ; Voyages 31, 2)

La rection peut être doublement marquée, on a deux fois la réalisation de l’élément régi : une réalisation lexicale et une réalisation pronominale, le lexique peut être réalisé à droite :

je ne vous en ai pas parlé du quartier d’isolement

(Oral, Corpus GARS, Baumettes 2, 13, Blanche-Benveniste 1990 : 80)

ou à gauche :

ces lentilles je les ai desherbées

(Oral, Corpus GARS ; Lentilles 1, 1)

5.1.3. Les éléments hors de la rection
Le dernier degré de complémentation est le « degré nul ». (Blanche-Benveniste, 1981 : 61). C’est celui des éléments non régis par le verbe. Ces éléments sont appelés « associés » (1981) ou encore « hors de la rection » (2001) [17].
Les éléments hors de la rection sont définis en creux, par des propriétés négatives. Ces propriétés sont bien connues. Ils ne peuvent apparaître dans le dispositif de clivage :

quant à mon gendre il était couché

(Oral, Corpus GARS ; Avocat 51, 7)

admettons qu’il reste fixe puisque c’est l’arbre moteur

(Oral, Corpus GARS ; Dessinin 18, 10)

* c’est quant à mon gendre qu’il était couché

* c’est puisque c’est l’arbre moteur qu’il reste fixe.

Ils ne peuvent être contrastés :

cette histoire de lentilles je m’en souviens encore

(Oral, Corpus GARS ; Simonet 1, 1, Blanche-Benveniste 1990 : 81)

*cette histoire de lentilles mais pas cette histoire de pois chiches je m’en souviens encore

Les éléments hors de la rection ne peuvent supporter les modalités.
5.1.4. Traitement des « circonstants »
Les circonstants sont reversés soit dans le domaine de la rection (rection au sens large), soit dans le domaine des éléments hors de la rection. Je renvoie ici à Blanche-Benveniste (2001 : 56 sqq.). Un élément comme à mon avis dans à mon avis il partira demain est reversé dans le domaine des éléments non régis. Un élément comme là-bas dans qu’est-ce qu’il faut visiter là-bas est reversé dans le domaine de la rection.
5.2. Les degrés d’attachement dans les zones de la proposition
Le « modèle » de Skårup s’articule sur plusieurs points :
  • Il s’agit de décrire la « proposition » [18] en termes de zones, ces zones étant à leur tour constituées de places. Le point original de la description est de prévoir des zones vides ou occupées et des places vides ou occupées. Toutes les places ne peuvent être occupées dans la chaîne syntagmatique réalisée. Par conséquent, pour établir un modèle de la zone verbale (le verbe accompagné de ses clitiques), il est nécessaire de prévoir un maximum syntagmatique tel que nous l’avons vu ci-dessus. On a un traitement linéaire de l’énoncé.
  • La zone préverbale des énonciatives n’a qu’une seule place. Les pronoms clitiques régimes sont dans la zone verbale du verbe fini. La position des pronoms clitiques régimes et celle du pronom sujet varie selon que la zone préverbale est occupée ou vide.
  • Les éléments qui occupent les deux zones, préverbale et verbale, se voient attribuer un « degré d’attachement » au verbe (Skårup, 1975 : 416) [19]. On a un degré « élevé » : celui de la zone verbale. Un degré moins élevé : celui de la zone préverbale. Les éléments qui précèdent la zone préverbale sont des éléments dits en « extraposition ». Leur degré d’attachement au verbe (ou à la « proposition » selon les termes de Skårup) étant le plus bas. Il est dit également que ces éléments se trouvent extraposés, « en-dehors de la proposition ». À première vue, les zones préverbale et verbale correspondraient au domaine de la rection verbale, et l’extraposition correspondrait à ce qui n’est pas du domaine de la rection.
  • Il y a une troisième zone : la zone postverbale qui n’est pas décrite par Skårup. Si on reprend la notion de « degré d’attachement au verbe », qui va du plus fort (zone verbale) au plus faible (extraposition), les éléments qui se trouvent en zone postverbale sont des éléments qui auraient un degré d’attachement « moins élevé » : ce ne sont pas des clitiques. Or ces éléments peuvent faire partie de la valence verbale et constituer en tant que tels des complémentations à noter dans un dictionnaire. Cette zone postverbale n’est pas décrite par Skårup sans doute parce qu’elle n’a aucun effet sur la place des pronoms dans la zone verbale.
Je prends ici quelques exemples :

extrapositionzone préverbalezone verbalezone postverbale
(1)ødejoste ceste viandeporroit ilmorir de faim
(2)puis que ce veus faire a ta volenté,jem’en soferaiø
(3)que enfant n’orentøpesa lur enforment
(4)øøOt leli rois

Très brièvement :
dans l’exemple (1) la zone préverbale est occupée par un syntagme prépositionnel, le pronom sujet se postpose au verbe dans la zone verbale.
dans (2) la zone préverbale est occupée par le pronom sujet, les clitiques compléments sont antéposés au verbe dans la zone verbale. Le syntagme antéposé à la zone préverbale occupée est en extraposition.
dans (3) la Que-Phr est en extraposition, les clitiques compléments sont postposés au verbe dans la zone verbale, la zone préverbale est vide.
dans (4) la zone extraposition et la zone préverbale sont vides, le clitique complément est postposé au verbe dans la zone verbale.
Dans (3) et (4) on a le même résultat pour la place des clitiques compléments quand le sujet est extraposé comme dans (3) et quand il est dans la zone postverbale comme dans (4).
 
6. Conséquences syntaxiques et sémantiques de l’analyse en zones
 
 
Je donnerai trois exemples de l’intérêt de l’analyse en zones. Les deux premiers exemples ont trait au traitement de la rection verbale, le troisième concerne le traitement des interrogatives à mot Q ou sans mot Q.
L’analyse en zones peut avoir dans bien des cas des conséquences sémantiques sur l’interprétation des textes. L’un des plus beaux exemples est l’interprétation que Skårup (1975 : 184) propose pour le texte suivant :

1 Li rois baisa Aiol et Mirabel s’amie,

2 Si les commande a dieu, le fil sainte Marie. –

3 Cil sire uous consault, qui tout le monde iustiche !

4 Ceus qui m’ont escute, lor pri iou qu’il n’oblient.

5 Et del romans d’Aiol est la rime finie.

6 Dieus nous consaut trestous, qui tout a en baillie,

7 « Amen, Amen » apres cascuns de uous en die.

(Aiol 10982, éd. Foerster)

L’interprétation de Foerster pour (4) était : « ceux qui m’ont écouté, je leur prie de ne pas m’oublier ». Le syntagme ceux qui m’ont écouté étant détaché (dans les termes de Skårup, extraposé). Aussi Foerster propose de rétablir à oblier un régime, en l’occurrence me, et de supprimer jou ou lor ou qu’il.
On aurait donc les trois possibilités de correction :
  1. ceus qui m’ont escute, lor prie qu’il ne m’oblient (suppression de jou)
  2. ceus qui m’ont escute, prie jou qu’il ne m’oblient (suppression de lor)
  3. ceus qui m’ont escute, lor prie jou que ne m’oblient (suppression de qu’il).
Dans tous les cas, il (= lor) a le même référent que à ceus qui m’ont escute, il et ceus qui m’ont escute sont sujets de oblier.
Skårup propose une autre interprétation qui évite de recourir à une correction de manuscrit et qui cadre avec son analyse en zones. On a avec l’interprétation de Skårup un renversement des fonctions, qui a pour conséquence un renversement sémantique. La séquence ceus qui m’ont escuté ne peut être sujet mais est un complément régi par le verbe oblier. La traduction serait : « je prie [Dieu le père, le fils de sainte Marie] de ne pas oublier ceux qui m’ont écouté ». Ce renversement des fonctions est argumenté grâce à la position des éléments pronominaux. Ces arguments sont les suivants :
  1. Dans l’interprétation où ceus qui m’ont escute est sujet, le verbe oblier n’a pas de régime, et il faudrait corriger le manuscrit.
  2. Si la séquence ceus qui m’ont escuté devait être « extraposée » avec une fonction sujet de oblier, le pronom sujet du verbe prier, jou ne serait pas placé après le verbe, mais avant le verbe dans la zone préverbale, on aurait donc : ceus qui m’ont escute je lor prie…
  3. Un pronom clitique (ici lor) antéposé ne reprend jamais un régime antéposé.
  4. Le public est « normalement désigné par uous » (Skårup, 1975 : 184).
On aurait donc il = lor qui serait identifié à Dieu le père, le fils de sainte Marie. La traduction serait : je prie [Dieu le père, le fils de sainte Marie] de ne pas oublier ceux qui m’ont écouté. Dans ce cas-là, ceus qui m’ont escute se trouve dans la zone préverbale du verbe oblier, et fait partie de la rection complément de prier.
Avec cette interprétation, l’édition du vers serait :

ceus qui m’ont escute lor prie iou qu’il n’oblient

sans dislocation avec complément antéposé.
La position du clitique régime permet également de faire la différence entre une citation (proposition « inquit ») et une rection du verbe. L’exemple suivant en est une illustration :

« Fil a putain », les clama maintenant

(Aspr. 9116, « supprimer la virgule », Skårup, 1975 : 152)

Fil a putain n’est donc pas selon Skårup une proposition inquit, mais la rection du verbe clamer. Il préconise donc de supprimer les guillemets et la virgule dans l’édition. On aurait du point de vue sémantique quelque chose comme : fils à putain les appela-t-il.
Je citerai également un autre exemple, qui concerne le traitement des interrogatives à mot Q. L’ordre pronominal Verbe + pronom sujet + clitique complément (« pourquoi dites vous le ? ») et l’ordre Verbe + clitique régime + pronom sujet (« pourquoi dites le vous ? ») sont impossibles dans l’interrogative introduite par un mot Q, alors que ces ordres pronominaux le sont dans les interrogatives sans mot Q. Skårup souligne que le clitique complément dans les interrogatives à mot Q est systématiquement antéposé, comme dans les subordonnées, et les exemples contraires à cette règle sont analysés par Skårup comme des erreurs d’interprétation de l’éditeur :

1 « Viax tu donc, fet ele, noier

2 que par toi ne soit morz mes sire ?

3 - Ce, fet il, ne puis je desdire,

4 einz l’otroi bien. – Di donc por coi

5 feïs le tu ? Por mal de moi,

6 por haïne, ne por despit ?

7 - Ja n’aie je de mort respit

8 s’onques por mal de vos le fis.

(Yvain, éd. Roques, 1766, Skårup, 1975 : 407)

D’après Skårup, cet exemple (ligne 5) serait à corriger et à ponctuer ainsi :

Di donc por coi ?

Feïs le tu por mal de moi,

Por haïne ne por despit ?

Le clitique complément étant postposé à son verbe, l’énoncé ne peut se comprendre comme une interrogative à mot Q (partielle), mais comme une interrogative totale.
 
7. Degré d’attachement et catégories
 
 
On peut avoir des points de frictions entre les deux domaines : analyse en zones et analyse en termes d’éléments appartenant au domaine du régi et du non-régi. J’en énumère quelques-uns ici. Le décalage fondamental va se trouver dans ce que Skårup appelle « extraposition ».
  • Le cas de plusieurs constituants placés avant le verbe : il ne peut y avoir qu’un constituant dans la zone préverbale. Dans le reclassement que Skårup opère sur les exemples de Foulet sur l’ordre des mots (Skårup, 1975 : 419-420), il propose une description différente en termes de zones [20]. Pour les compléments [21] on a plusieurs possibilités en ancien français.
  1. on peut antéposer l’objet dans un ordre SOV, ce qui n’est plus le cas en français moderne :

Et li dus la carole esgarde

(Ch. 851, Foulet § 52)

Li palefrois la sente voit

(VP 1044, Foulet § 52)

la dame un suen escrin desserre

(Yvain 2960 ; Jensen § 1020)

Les termes sujet li dus, li palefrois, la dame sont placés en extraposition (la zone préverbale étant occupée par la carole, la sente, un suen escrin), bien qu’ils appartiennent au domaine de la rection verbale. La description de Skårup implique que ces éléments sont hors de la proposition et que leur degré de relation au verbe est « bas ». Dans l’exemple suivant :

Li rois le brief a sa main prent

(Beroul 2474, Skårup, 1975 : 436)

on a un sujet li rois, un objet le brief extraposés, et « entassés » [22] en quelque sorte dans l’extraposition, le syntagme prépositionnel a sa main se trouve dans la zone préverbale.
  1. on peut antéposer l’objet en ancien français dans un ordre OVS :

Malveis servis le jur li rendit Guenes

(Roland 1406 ; Marchello-Nizia : 1995 : 75)

Ceste parole dist li rois Artus del roi Baudemagu

(MArtu 3 ; Marchello-Nizia : 1995 : 92)

  1. on peut antéposer l’objet dans un ordre OSV :

Nule riens je n’i donroie

(C.M. VII, 14, Foulet § 53)

Sire, fet il, amistié grande

mesire Guillaume vous mande.

(VP. 1289-90, Foulet § 53)

Les éléments compléments Malveis servis, ceste parole, Nule riens, amistié grande appartiennent au domaine de la rection du verbe, mais sont placés en extraposition, « hors de la proposition » dans la description de Skårup.
Je reprends sous forme de tableau les exemples cités :

extrapositionzone préverbalezone verbalezone postverbale
Et li dusla caroleesgarde
Li palefroisla sentevoit
Nule riensjen’i donroie
amistié grandemessire G.vos mande
Li rois le briefa sa mainprent

Si on s’autorise une « manipulation » de ces exemples en plaçant les éléments extraposés des séquences ci-dessus en position postverbale, ces éléments feraient partie de la rection du verbe.
  • Le cas des petites unités et des grandes unités. Des petites unités comme la conjonction et sont mises dans l’approche de Skårup sur le même plan que les unités de complémentation – rectionnelles ou non – Par exemple, Et peut se trouver en extraposition :

Cil s’en revient lance levee

Au vallet et demande li

(Chretien, Perceval 1455 ; Skårup, 1975 : 374)

et son degré d’attachement au verbe est faible (il est extraposé), de la même manière que dans les exemples précédents. La raison de cette analyse tient à la place du clitique complément : quand le clitique complément est postposé, l’élément antéposé au verbe se trouve automatiquement en extraposition. En effet, le critère de la position du clitique est utilisé pour rendre compte d’un énoncé comme :

Mes ce que en puez pardonner

Pardonne le si fai que ber.

(Floire et Bl. 2819, Skårup, 1975 : 372)

où la relative se trouve extraposée.
Il est vraisemblable aussi que ces points de friction sont dus à la notion de « proposition » utilisée par Skårup là où on peut dire construction verbale. Cette notion est ambiguë. La proposition englobe les éléments qui se trouvent dans la zone préverbale et verbale [23] (Skårup, 1975 : 416). Mais il y a des éléments qui se trouvent hors de la proposition mais en même temps « nettement attachés à la proposition » (Skårup, 1975 : 416). Il renvoie à des exemples comme :

primos didrai uos dels honors

(Leger 7, Skårup, 1975 : 400)

où l’adverbe primos est attaché à la proposition bien qu’extraposé. D’autres éléments comme « des propositions différentes n’ont pas de rapport grammatical avec celle qui nous intéresse ». (Skårup, 1975 : 416) C’est sans doute le cas pour :

Biax amis, des que tu ne me velz oster dou grant duel dont je ne puis eschaper sanz mort, je te prie que tu pregnes m’espee et m’en oci orendroit

(Queste 89,18, Skårup, 1975 : 463)

 
8. Conclusion
 
 
Cette discussion peut paraître anodine et limitée à un « micro-domaine ». En réalité, elle s’intègre dans une discussion plus large sur la relation que l’on peut établir entre une analyse de l’énoncé en termes de zones et de places et en termes d’analyse relationnelle, sélectionnelle, bref, d’analyse en termes de valence du verbe.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Blanche-Benveniste C., 1981, « La complémentation verbale : valence, rection et associés », Recherches sur le Français parlé, 3, p. 57-98.
·  Blanche-Benveniste C., 1984, Pronom et Syntaxe. L’approche pronominale et son application au français, Paris, Selaf-Aelia.
·  Blanche-Benveniste C., 1990, Le Français parlé, études grammaticales, Paris, Éditions du CNRS.
·  Blanche-Benveniste C., 2001, « Terminologie de quelques relations syntaxiques du domaine verbal : rection, valence, réalisation zéro », Métalangage et terminologie linguistique, Orbis/Supplementa 17, Peeters, Louvain, p. 51-64.
·  Bonvino E., 2002, Le sujet postposé en italien, Thèse de Doctorat, École Pratique des Hautes Études.
·  Bulletin du Cercle Linguistique de Copenhague, 1941-1965 (bulletins viii-xxxi), Choix de communications et d’interventions tenues entre septembre 1941 et mai 1965, Akademisk Forlag, Copenhague, 1970.
·  Cappeau P., 1992, Le sujet postposé en français contemporain, Thèse de Doctorat, Université de Provence.
·  Diderichsen P., 1964 [1982], Essentials of Danish Grammar, Copenhague, Akademisk Forlag.
·  Foulet L., 1919 [1982], Petite syntaxe de l’ancien français, Paris, Champion.
·  Jensen F., 1990, Old French and Comparative Gallo-Romance Syntax, Tübingen, Max Niemeyer Verlag.
·  Kahane S. et Gerdes K., 2001, « Word order in German : A Formal Dependency Grammar Using a Topological Hierarchy », Proceedings ACL 2001, Toulouse.
·  Kahane S., 2002, Grammaire d’Unification Sens-Texte. Vers un modèle mathématique articulé de la langue, Document de synthèse pour l’habilitation à diriger des recherches, Université Paris 7.
·  Marchello-Nizia C., 1995, L’Évolution du français. Ordre des mots, démonstratifs, accent tonique, Paris, Armand Colin.
·  Ramsden H., 1963, Weak-Pronoun Position in the Early Romance Languages, Manchester.
·  SkÅrup P., 1975, Les Premières Zones de la Proposition en Ancien Français, Essai de syntaxe de position, Études Romanes de l’Université de Copenhague, Revue Romane 6, Akademisk Forlag.
·  Togeby K., 1965, Structure immanente de la langue française, Paris, Larousse.
·  Togeby K., 1974, Précis historique de grammaire française, Copenhague, Akademisk Forlag.
·  Togeby K., 1983, Grammaire française, Copenhague, Akademisk Forlag.
 
NOTES
 
[1]Je remercie tout particulièrement Claire Blanche-Benveniste pour son aide et ses nombreuses remarques.
[*]Université Toulouse-Le Mirail UMR 5610 (ERSS)
[2]Je reviendrai par la suite sur le terme de ‘proposition’ tel qu’il est utilisé par Skårup.
[3]Voir les travaux de Paul Cappeau sur le sujet postposé, et la thèse de Bonvino en 2002 sur l’italien.
[4]Bulletin du Cercle Linguistique de Copenhague, 1941-1965, édité en 1970. Ce bulletin édite des débats et des interventions qui ont eu lieu entre 1941 et 1965.
[5]Elementær Dansk Grammatik, Copenhague, 1946.
[6]Essentials of Danish Grammar, Akademisk Forlag, 1964.
[7]Je reproduis une représentation de Diderichsen (1964 : 182), la première ligne du tableau représente une formule maximale, les autres lignes représentent les formules plus « courtes » :
IMGIMGIMGIMF
[8]La notion de nexus a été introduite par Jespersen. Je reprends la définition que Togeby (1965 : § 1992) en a donné. Il distingue trois fonctions syntaxiques : la coordination, la subordination et la solidarité. Le nexus est une relation de solidarité entre les éléments : « Au niveau de la proposition on qualifie de nexus la relation particulièrement importante qui existe entre le sujet et le noyau verbal (…). On a également un nexus dans les constructions absolues du type le bar fermé, ils sont repartis puisqu’on y constate la même relation qu’entre le sujet et le noyau verbal cp. le bar ferme. Il y a bien solidarité entre le bar et fermé (…). Par voie d’extension, on appelle aussi nexus la relation qui existe entre le sujet et l’attribut du sujet, ainsi qu’entre l’objet direct et l’attribut de l’objet (…) ».
[9]« This formula (F/vsa/VSA) should be very easy to remember. The most important difference between Danish and English sentence structure is that both subject and an adverb may be placed before the verb in English, whereas in Danish only one of them may have this position, the subject always standing behind the finite verb when an adverb or another member is placed in the front position (…) » (Diderichsen, 1964 [1982] : 68)
[10]Il ajoute la zone du participe.
[11]J’ajoute à ce modèle la numérotation des places de la zone verbale. En réalité, la zone verbale compte sept places avec la cooccurrence possible de deux clitiques objets (ex. le li, le te…), mais « j’écrase » en quelque sorte les places du clitique objet.
[12]Je garde la terminologie de Skårup : la notion de fondement peut paraître redondante avec celle de zone préverbale pour les énonciatives, mais elle est nécessaire à la description des subordonnées, où on distingue à l’intérieur de la zone préverbale au moins deux places, la place du mot Qu- qui inaugure la zone préverbale et la place de fondement qui suit celle du mot Qu-.
[13]Pour plus de précisions sur la nature de ces éléments, je renvoie le lecteur au chapitre iv des Premières Zones.
[14]« F » pour place de fondement de la zone préverbale.
[15]Ceci n’empêche pas, bien évidemment, qu’il y ait des unités qui ne se trouvent jamais dans le domaine de la rection.
[16]Ce caractère obligatoire n’est pas « nécessaire », selon les termes de Blanche-Benveniste (2001 : 57), pour définir la valence. Elle prend l’exemple du verbe fumer (p. 58) dans les énoncés suivants :
elle fume Ø et même des cigares
elle fume Ø mais pas cela
la cheminée fume
* la cheminée fume et même cela
* la cheminée fume mais pas cela
où on a deux valences du verbe fumer, ces deux valences sont discriminées par la réalisation zéro du complément, réalisation zéro montrée par le branchement possible d’une coordination dans le cas de fumer au sens de fumer du tabac.
[17]Le premier terme préserve la notion de relation au verbe, le deuxième vise à rester dans une terminologie unifiée.
[18]Je reprends ici le terme de Skårup, il faudrait sans doute utiliser une autre notion.
[19]« Il s’agit de degré d’attachement au verbe ou de cohésion avec le verbe : le degré le plus élevé est celui des signes qui se trouvent avec le verbe dans la zone verbale, un degré moins élevé est celui des signes qui occupent la zone préverbale, et le degré le plus bas est celui des signes qui sont attachés à la proposition, mais placés en extraposition. »
[20]Skårup ne donne pas les exemples de Foulet, mais seulement les étiquettes dans lesquelles ces exemples s’intègrent.
[21]Pour une analyse détaillée de la place du complément d’objet direct en ancien français, je renvoie à Marchello-Nizia (1995).
[22]Skårup ne prévoit pas de diviser l’extraposition en places successives.
[23]« Arbitrairement, comme dans toute définition, nous avons choisi le terme ‘proposition’ pour désigner ce qui est compris par les deux premiers degrés (nous ne discutons pas ici la zone postverbale) ». (Skårup, 1975 : 416).
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[6]
Essentials of Danish Grammar, Akademisk Forlag, 1964. Suite de la note...
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Je reproduis une représentation de Diderichsen (1964 : 182)...
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Il ajoute la zone du participe. Suite de la note...
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J’ajoute à ce modèle la numérotation des places de la zone ...
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« F » pour place de fondement de la zone préverbale. Suite de la note...
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