Ce numéro ou un abonnement.
Ajouter au panier Ajouter au panier - Travaux de linguistique| Travaux de linguistique 2005/2 (no 51) | 40 € |
Versions papier et électronique : le numéro est expédié par poste.
Il est également accessible immédiatement en ligne.
| Abonnement Individuel 2013 | 78 € |
Tous les numéros en ligne sont immédiatement accessibles.
ATTENTION : cette offre d'abonnement est exclusivement réservée
aux particuliers. Pour un abonnement institutionnel, veuillez
vous adresser à l'éditeur de la revue ou à votre agence d'abonnements.
Recevez des alertes automatiques relatives à cet article.
S'inscrire Alertes e-mail - Travaux de linguistique Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezLe processus argumentatif révélé par le proverbe
AuteurSonia Fournet[*] [*] Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Limoges.
Equipe...
suitedu même auteur
Un proverbe est usuellement employé dans l’objectif de servir le projet argumentatif de celui qui l’emploie, de le rendre valide car en conformité avec une instance supérieure extérieure : la sagesse populaire. Les spécialistes de la question ont tendance à supposer que l’énoncé proverbial, en tant que principe général, autorise le passage, au sein d’un processus argumentatif, d’un argument à sa conclusion.
2 Notre propos est de démontrer que la fonction d’un proverbe dans une situation de communication présentant une argumentation est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît.
3 Nous nous attacherons donc à proposer notre conception de l’argumentation et du fonctionnement propre de l’énoncé proverbial dans un tel contexte. Nous nous appuierons sur les résultats obtenus dans nos analyses afin d’exposer les différents rôles pouvant être joués par la matière proverbiale lorsqu’un locuteur y recourt afin de pousser son interlocuteur à l’action. L’objectif de cet article étant de proposer un cadre théorique d’analyse présentant l’ensemble des cas de fonctionnement envisageables, le proverbe sera examiné, par souci de clarté et d’exhaustivité, au sein d’occurrences forgées[1] [1] De prochains travaux, s’appuyant sur la présente recherche...
suite.
1 - Argumentation, enthymème et proverbe
4 Nous allons nous attarder sur chacun de ces éléments afin de déterminer au mieux leur champ d’application et les relations étroites qu’ils entretiennent les uns avec les autres.
1.1 - Qu’entendons-nous par argumentation ?
5 Contrairement à la démonstration, l’argumentation ne cherche pas à déduire les conséquences de certaines prémisses, mais à provoquer ou accentuer l’adhésion d’un auditoire aux thèses que l’on présente à son assentiment. Elle présuppose donc un contact des esprits entre l’orateur et son auditoire qui n’existe pas dans le cadre de la démonstration.
6 Plus précisément, selon Grize (1982),
7
8 L’argumentation est donc essentiellement dialogique dans la mesure où il se produit une interaction directe entre l’énonciateur d’un argument et son interlocuteur. Ch. Perelman (1988), en propose une définition similaire :
9
10 Autrement dit, nous pourrions supposer que, au sein d’un processus[2] [2] Par processus, nous entendons désigner le mécanisme logique...
suite argumentatif, un locuteur L tente de faire admettre une conclusion factuelle C à un interlocuteur I par le biais d’un argument A. Par factuelle, nous désignons une conclusion exprimant une demande d’action, c’est-à-dire ce que John Searle a appelé un acte directif, dans sa version de la théorie des actes de langage[3] [3] « Le but illocutionnaire des directifs, c’est que le...
suite.
11 Une conclusion argumentative peut être une demande d’action :
- non modalisée :
suite.
Une conclusion non modalisée peut également, bien que très sporadiquement, être une interrogative débutant par « Pourquoi… ? » exprimant un acte directif indirect :
- modalisée :
Un acte directif modalisé ne constitue cependant pas toujours la conclusion d’une argumentation. En effet, pour qu’il y ait argumentation, la demande d’agir doit être, qui plus est, à réalisation immédiate. Or, un acte directif modalisé peut ne pas impliquer de demande d’action immédiate mais une simple prévention (que nous pourrions définir comme un ensemble de mesures destinées à éviter un événement qu’on peut prévoir et dont on pense qu’il entraînerait un dommage pour l’individu ou la collectivité). Dans ce cas, la demande d’action se situe dans un futur possible, hypothétique et non immédiat. L’exemple précédent peut donner lieu aux deux interprétations, d’où la nécessité de connaître le contexte et le scénario, ou script[5] [5] Par scénario ou script, nous nous référons à un schéma...
suite, suivant lequel se déroule l’énonciation. Si « il faut que tu arrêtes » induit « arrête », il s’agit alors bien d’une conclusion argumentative. En revanche, si cet acte directif indirect n’a pas pour objectif l’action immédiate de l’interlocuteur et ne permet donc pas d’inférer l’injonction, il n’a pas une valeur argumentative mais préventive. Nous nous intéresserons uniquement, dans le cadre de cet article, aux conclusions argumentatives. Nos exemples se situeront donc toujours au sein d’une argumentation.
Argument et conclusion ne sont pas toujours explicites. Il est fréquent qu’il faille les inférer. Dans le cas d’une argumentation avec proverbe, ce dernier joue alors un rôle primordial quant à leur détermination :
1.2 - Proverbe et argumentation : la mise en place d’un mécanisme enthymémique
12 Le propre de l’argumentation est d’unir le général au particulier. En effet, dans l’exemple « Si tu insistes trop, ça va mal finir. Alors arrête. », ce qui permet le passage de A à C, dans le domaine du particulier, c’est l’enchaînement, sur le mode de l’inférence, de règles de conduite générales implicites telles que « si on insiste trop[6] [6] L’insistance a trait ici à la réalisation de mauvais...
suite, ça finit mal → si une chose finit mal, cela est négatif, → si cela est négatif, on ne le désire pas → si on ne le désire pas, on doit agir en conséquence »[7] [7] Nous reviendrons sur cet enchaînement de manière détaillée...
suite. Les proverbes sont la représentation explicite de ces normes connues et communément acceptées qui génèrent l’action de tout un chacun. En effet, un énoncé proverbial est « une phrase figée anonyme qui exprime un enseignement ou un avis, qu’il soit d’ordre moral ou pratique » (Fournet, 1999)[8] [8] La confusion et les imprécisions relatives à la détermination...
suite. Ainsi dans :
Comment ? Le passage du général au particulier est généralement autorisé par la mise en place d’un mécanisme déductif appartenant à la logique naturelle similaire au syllogisme dont l’énoncé proverbial est la prémisse majeure.
Le syllogisme, exposé par Aristote, constitue la base de l’argumentation déductive qui contraint l’interlocuteur à accepter la thèse proposée en le conduisant de manière nécessaire des principes aux conséquences ; il s’agit d’un argument qui comprend trois propositions (deux prémisses : la majeure et la mineure, et une conclusion) et tel que la conclusion est déduite de la majeure par l’intermédiaire de la mineure. Dans le cadre de cette étude, la majeure est générale alors que la mineure et sa conclusion appartiennent au particulier. Le principe du syllogisme est que ce que l’on affirme légitimement pour un tout peut aussi être affirmé pour les parties de ce tout. Si nous prenons pour exemple le proverbe « Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse », nous obtenons :
Mineure : tu insistes trop (α)
Conclusion : donc ça finit mal pour toi (β)
suite :
Il y aurait donc deux conclusions distinctes :
- la conclusion non factuelle β, propre au syllogisme interlocutif,
- la conclusion factuelle C, propre à l’argumentation issue du proverbe.
Ainsi, le proverbe, règle d’action générale, permet de déterminer ce que sont ou pourraient être A et C dans une situation particulière grâce au syllogisme, ou plutôt, et c’est ainsi que nous nommerons ce mécanisme, à l’enthymème qu’il autorise en tant que majeure. En effet, ce que nous appelons ici, de façon générale, syllogisme est en réalité, dans sa définition originelle, un enthymème, dans la mesure où les prémisses n’appartiennent pas au domaine du vrai mais du vraisemblable. Comme l’a souligné Barthélémy Saint-Hilaire dans son Commentaire des Analytiques, I, 2, ch. 27, p. 343-44 (Aristote, 1870) :
Les proverbes étant vraisemblables, mais non vrais[10] [10] Notons, à ce propos, qu’il est fréquent que coexistent...
suite, ils donnent donc bien lieu à ce qu’Aristote entendait par enthymème. La contrainte interne entre prémisses et conclusion définit la composante logique de l’argumentation : une fois les prémisses admises, le raisonnement enthymémique produit la conclusion de manière nécessaire. L’enthymème serait donc, en quelque sorte, le syllogisme de la rhétorique.
D’autre part, comme nous le constaterons plus avant, il s’avère nécessaire, afin de connaître le rôle du proverbe au sein d’un processus argumentatif, de déterminer le message qu’il véhicule, autrement dit ce que nous appelons son « schéma argumentatif ». Nous dégagerons trois types de schémas possibles pouvant représenter la majeure d’un enthymème :
- Ceux exprimant une relation de cause à effet :
« Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse »=si on insiste trop, alors ça finit mal=Si P, alors Q. - Ceux exprimant une relation de concession :
« Les jours se suivent et ne se ressemblent pas »=bien que les jours se suivent, ils ne se ressemblent pas=Bien que P, Q. - Ceux exprimant une relation de préférabilité :
« Mieux vaut tard que jamais »=tard est préférable à jamais=P > Q.
Le mécanisme enthymémique interlocutif déclenché par le schéma véhiculé par le proverbe (X) est fondamental dans la mesure où il permet, comme nous allons tenter de le démontrer, de définir le rôle de la séquence proverbiale au sein d’une argumentation.
Notre catégorisation s’appuiera sur la présence ou l’absence déterminante, au sein du schéma argumentatif véhiculé par X, de verbes formulant un acte directif ainsi que sur la notion de préférabilité.
2 - Fonction argumentative du proverbe n’exprimant pas de demande d’action : l’amont du processus cognitif
13 Un proverbe X, porteur d’un schéma argumentatif exprimant un rapport de cause à effet ou de concession[11] [11] Les rapports de concession (indiquant le passage d’une...
suite, se situe au sein d’un processus argumentatif faisant intervenir, en règle générale, trois autres préconstruits culturels (Grize, 1996)[12] [12] Il s’agit, selon Grize, de « tout un ensemble d’us...
suite : PC1, PC2 et PC3. X et les trois PC sont porteurs de schémas enthymémiques interlocutifs qui s’enchaînent chronologiquement, via un procédé de concaténation, en soulignant qu’une action particulière a une conséquence particulière qui peut être agréable ou négative, donc désirable ou indésirable, et nécessite donc une action menant à sa réalisation ou à sa non-réalisation.
14 Si nous reprenons l’exemple du proverbe « tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse », porteur d’un schéma du genre si la cruche va souvent à l’eau, alors elle finit par se briser (si P, alors Q), que l’on pourrait traduire, en termes moins elliptiques, par si on insiste trop, ça finit mal, il est possible de construire l’enchaînement suivant :
Enchaînement enthymémique 1
15 Un problème se pose concernant la conclusion de l’argumentation. La succession de mécanismes syllogistiques interlocutifs présentée ci-dessus ne donne lieu, en β3, qu’à un acte directif indirect. L’injonction, autre type de conclusion factuelle possible, en est, quant à elle, absente. β3 légitime « n’insiste pas », dans la mesure où elle permet de l’inférer, mais s’en distingue cependant en ne constituant pas un acte directif direct.
16 Enoncer un acte directif indirect reviendrait à énoncer un acte illocutionnaire primaire par l’intermédiaire d’un acte illocutionnaire secondaire en désirant que notre intention illocutionnaire (réaliser l’acte primaire) soit reconnue comme telle par notre auditeur. Dans le cas présent, le locuteur réalise une demande d’action par l’intermédiaire d’une phrase exprimant la nécessité de faire quelque chose. Le DEVOIR FAIRE implique un FAIS. Il y aurait donc deux types de conclusions argumentatives factuelles :
- la conclusion factuelle indirecte (Cindirecte), qui correspondrait à la conclusion enthymémique du dernier PC impliqué dans le mécanisme mis en place. Elle se traduirait par une modalité exprimant le DEVOIR ;
- la conclusion factuelle directe (Cdirecte), qui serait obligatoirement précédée, au sein du mécanisme cognitif mis en place, par la conclusion factuelle indirecte. Elle composerait l’expression directe de la demande d’action via une injonction.
Le passage de l’expression des raisons de faire une chose (ici nécessité, devoir) à la demande d’action consisterait en un décodage de l’acte illocutionnaire primaire.[13] [13] La conclusion factuelle indirecte aurait un rôle simplement...
suite
17 Par ailleurs, lorsque le schéma argumentatif véhiculé par X n’exprime pas de demande d’action, il semble se situer en amont du raisonnement. Le proverbe justifie le lien entre α et β qui déclenche la concaténation de PC1, PC2 et PC3 mais n’autorise pas directement le passage de A à C.
18 L’enchaînement des divers mécanismes interlocutifs nous permet de déterminer les différents arguments susceptibles de fonctionner avec le proverbe envisagé. Il semble qu’il soit possible de rencontrer A sous la forme de α → β, α, β ou β3.
2.1 - A=α → β
Schéma cognitif 1
2.2 - A=α
Schéma cognitif 2
A=β
Schéma cognitif 3
2.4 - A=β2
19 Nous pouvons illustrer la situation comme suit :
Schéma cognitif 4
20 De la même façon que A peut être un refus de β lorsque ce dernier représente des conséquences négatives, nous pouvons supposer que A pourrait correspondre au désir de β quand, au contraire, il expose des conséquences positives. Citons, par exemple :
En conséquence, au sein d’une argumentation, le proverbe porteur d’un schéma n’exprimant pas d’acte directif permet toujours la transition de α à β, qui peuvent, ensemble ou séparément, tenir lieu d’argument. X peut donc justifier le lien entre des éléments explicités (A=α → β), entre un élément explicite et un second implicite (A=α ou β) ou entre deux implicites (A=β2). Notons que l’argument peut être totalement absent du processus argumentatif rencontré (« Arrête d’insister. Car tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse »), auquel cas il peut être inféré à partir de l’enchaînement enthymémique ayant pour origine le schéma porté par l’énoncé proverbial : il pourrait alors être identifié à α → β, α, β ou, enfin, β2. Il en va de même pour C qui correspondra à β3 ou à l’acte primaire exprimé par cette dernière. Si la conclusion rencontrée, ou choisie, est indirecte (β3), le passage postérieur vers l’injonction est nécessairement inféré. Le proverbe, en tant que principe général explicite, est donc bien à l’origine du mécanisme cognitif menant au choix d’un argument et d’une conclusion.
Qu’en est-il des proverbes dont le schéma argumentatif est porteur d’une demande d’action ?
3 - Fonction argumentative du proverbe exprimant une demande d’action : l’aval ou l’encadrement du processus cognitif
21 Il s’agit d’énoncés proverbiaux dont le schéma argumentatif renferme une injonction ou une modalité factuelle formulant un DEVOIR. Une première catégorisation peut être effectuée en tenant compte de la présence ou de l’absence d’une notion de volonté dans la première partie (P) du schéma argumentatif porté par le proverbe
3.1. P véhicule une modalité factuelle énonçant le VOULOIR : le proverbe se situe en aval du raisonnement
22 Voici un proverbe illustrant ce cas de figure : « Qui veut aller loin ménage sa monture ». Cet énoncé est porteur du schéma si on veut aller loin, on doit ménager sa monture (si P, alors Q), soit, en d’autres termes, si on veut réussir, il faut ménager ses forces. Il constitue la majeure du mécanisme enthymémique interlocutif lui étant rattaché :
Mineure : tu veux réussir (α)
Conclusion : donc ménage tes forces (β)
Enchaînement enthymémique 2
23 Le proverbe autorise toujours le lien entre α et β. La particularité de ce type de processus est que α équivaut à β3, c’est-à-dire au refus ou au désir de β1, selon le cas.
24 Une lecture attentive de ce schéma nous indique que, en l’absence de A explicite, seuls (α1 → β1) et β3 seraient aptes à fonctionner en tant qu’argument avec le proverbe en question. Voici des exemples allant dans ce sens :
3.1.1 - A=α1 → β1
25 Le proverbe autorise le passage de α implicite à β explicite. D’où :
Schéma cognitif 5
3.1.2 - A=α
26 Nous sommes donc en présence d’un schéma du type :
Schéma cognitif 6
27 Un cas de figure, en marge de tout ce que nous venons d’observer, vient s’ajouter aux deux configurations précédentes.
3.2 - P ne renferme aucune modalité factuelle exprimant un VOULOIR : P et Q, et corrélativement α et β, encadrent la concaténation de processus enthymémiques
28 Passer de α à β est alors le fruit de la concaténation de quatre PC dont aucun ne coïncide avec le proverbe, puisque celui-ci est justement formé de la succession de ces quatre préconstruits.
29 Un tel cas de figure se produit lorsque le schéma argumentatif porté par le proverbe a une forme du type « si…, il faut… » sans que n’apparaissent après la conjonction de subordination une idée de volonté, comme c’était le cas plus haut. Citons, par exemple : « Il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué ». Cet énoncé proverbial contient le schéma si on n’a pas tué l’ours, alors il ne faut pas vendre sa peau, c’est-à-dire si on ne possède pas quelque chose, alors il ne faut pas dire qu’on le possède. À partir de là, nous pouvons composer :
Mineure : tu ne possèdes pas quelque chose (α)
Conclusion : donc ne dis pas que tu le possèdes (β)
30 Afin de savoir quelles formes pourrait recouvrir A, observons la concaténation de PC – majeures d’enthymèmes interlocutifs –, caractéristique des argumentations où est employé un proverbe, qu’il est possible de construire dans le cas présent :
Enchaînement enthymémique 3
31 Comme nous le voyons, X n’apparaît pas sous sa forme intégrale en tant que majeure. La première partie du schéma argumentatif porté par le proverbe (P) équivaut à la première partie de PC1, la seconde partie (Q) à la seconde de PC4 : α est la mineure du syllogisme dont la majeure est PC1, β la conclusion de celui déclenché par PC4. Le passage de α à β est, en conséquence, exceptionnellement indirect : il s’effectue via l’enchaînement PC1 → PC2 → PC3 → PC4 ; α et β se situent ainsi chacun à une extrémité du raisonnement. Par ailleurs, contrairement aux enchaînements précédents, la partie conclusive de PC1 (dire qu’on la possède est présomptueux) n’est pas indirectement donnée par le proverbe mais, comme celle de PC2 (cela est négatif / profitable, selon le cas) et celle de PC3 (on le désire / on ne le désire pas, selon le cas), doit être déduite suivant un mécanisme inférentiel.
32 Pour la première fois, l’argument serait donc à chercher au sein même de l’application de X dans le domaine du particulier, entre α et β.
33 Dans un cas de figure tel que celui-ci, le proverbe permet toujours la transition de A à C indirecte dans la mesure où α et β encadrent le raisonnement. Plus précisément, X justifie directement le passage de A à C indirecte si A coïncide avec α1. Si A=β1, c’est l’enchaînement PC2 → PC3 → PC4 qui autorise A → C indirecte ; enfin, si A=β3, la relation entre A et C indirecte est légitimée par PC4. Dans ces deux derniers cas, étant donné que la concaténation de préconstruits se situe à l’intérieur de X, nous pouvons affirmer que le lien entre argument et conclusion indirecte peut malgré tout, d’un point de vue général, être établi grâce à X.
Schéma cognitif 7
34 En nous appuyant sur cette succession de mécanismes enthymémiques, nous pouvons élaborer les processus argumentatifs possibles avec explicitation d’un A :
3.2.1 - A=α1/α
3.2.2 - A=β1
3.2.3 - A=β3
3.2.4 - A=α1/ α → β1
35
Il reste un type d’occurrences auquel nous n’avons pas encore fait référence et qui pose nombre de difficultés quant à la détermination du rôle joué par X dans la transition de A à C : il s’agit des énoncés proverbiaux véhiculant des schémas de préférabilité.
4 - Le cas particulier du proverbe porteur d’un schéma exprimant la préférabilité
36 L’impossibilité pour ce type de proverbe de constituer la majeure d’un syllogisme pourrait présenter une difficulté pour la suite de notre démonstration. Il n’illustre pas une relation générale de cause à effet susceptible d’être appliquée au particulier mais confronte deux réalités, P et Q, en soulignant simplement que l’une est préférable à l’autre. Nous pouvons supposer que ce jugement a pour origine la comparaison des conséquences liées au fait de posséder, ou d’être, P ou Q.
37 Prenons le proverbe « il vaut mieux être seul que mal accompagné ». Il contient un schéma de préférabilité mettant en balance la solitude et la mauvaise compagnie et soulignant la supériorité de la première sur la seconde. Une possible source de cette préférence pourrait être qu’être mal accompagné conduit l’homme à ne pas passer de bons moments et donc, corrélativement, que ne pas l’être (en étant seul) le protège de tels inconvénients. Ces deux préconstruits (PC1’ et PC1) pourraient constituer le fondement du proverbe. Quoi de plus normal : quand un phénomène (passer de bons moments) est préférable à un autre (ne pas passer de bons moments), sa cause (la solitude) est logiquement préférable à la cause du second (la mauvaise compagnie).
38 X véhicule une parole générale (solitude > mauvaise compagnie) qui a comme conséquence dans le domaine du particulier : passer de bons moments > ne pas passer de bons moments. Le proverbe autoriserait donc le passage d’une comparaison du général (G) à son application dans le particulier (P) qui interromprait la concaténation formée par la succession PC1, PC2 et PC3 :
Enchaînement enthymémique 4
39 Cet enchaînement nous permet d’établir quel pourrait être A :
4.1 - A=α1 → β1 ou A=α1’ → β1’
40
Schéma cognitif 8
41 Inversement, α1 → β1 peut être explicite et tenir lieu de A alors que α1’ → β1’ est implicite, ainsi que l’illustre :
4.2 - A=β2
Schéma cognitif 9
42 L’analyse de ces argumentations fonctionnant avec une séquence proverbiale porteuse d’un schéma exprimant la préférabilité nous donne l’opportunité de souligner l’importance, jusque-là non justifiée, du second préconstruit culturel. Ce PC2 – ou PC3 selon que X se situe en amont ou en aval du développement cognitif – consistait, dans les enchaînements enthymémiques précédents, à déterminer si une action, un fait ou un état était profitable ou négatif pour l’interlocuteur. Autrement dit, il permettait d’évaluer cette action, ce fait ou cet état. On pourrait néanmoins objecter qu’il n’était pas indispensable au déroulement cognitif du mécanisme argumentatif dans la mesure où la mineure et la conclusion du syllogisme déclenchées par ce PC n’étaient jamais identifiés à α, β, A ou C contrairement aux mineures et conclusions occasionnées par les autres PC. L’étude de [8] et [9] révèle néanmoins toute son importance puisqu’il s’agit de la place même occupée par X afin d’évaluer qui de PC1 ou PC1’ fera pencher la balance du côté positif.
43 En conclusion, la fonction du proverbe au sein d’une argumentation ainsi que le choix de A et C composant cette dernière dépendent essentiellement du schéma argumentatif véhiculé par l’énoncé proverbial. La présence/absence d’une demande d’action en Q, d’une modalité factuelle exprimant le VOULOIR en P ou d’une notion de préférabilité s’avère en effet, nous l’avons vérifié, essentielle. Nous avons, qui plus est, eu l’occasion d’observer que le passage d’un argument à une conclusion pouvait se découper en quatre temps correspondant à la concaténation de quatre mécanismes enthymémiques interlocutifs déclenchés, terminés ou encadrés par le proverbe. Selon le cas, A et C peuvent coïncider avec l’une ou l’autre des mineures et/ou conclusions appartenant aux différents enthymèmes mis en place à partir de la séquence proverbiale. Si, à première vue, X semble permettre le passage de A à C, nous sommes à présent en position d’affirmer qu’il s’agit en réalité d’un cas de figure peu fréquent et possible uniquement lorsque C est indirecte. La transition vers C directe n’est jamais le fait de X mais du décodage de l’acte illocutionnaire primaire exprimé par C indirecte. La relation existant entre A et C s’avère généralement beaucoup plus complexe et nécessite de plus nombreux intermédiaires cognitifs qu’un seul proverbe. L’habit ne fait pas le moine…
Bibliographie
BIBLIOGRAPHIE
Anscombre J.-C., 1995, Théorie des topoï, Paris, Kimé, Argumentation, Sciences du langage.
Anscombre J.-C., 2000, « La parole proverbiale », Langages, n° 139, Paris, Larousse.
Breton P., 2003, L’argumentation dans la communication, Paris, Repères.
Aristote, 1870, Œuvres complètes, traduction de Barthélémy Saint-Hilaire, Paris.
Fournet S., 1999, Proverbes et locutions espagnols, Travail de Recherche en Linguistique en vue de l’obtention de la Maîtrise d’Espagnol, sous la direction du Professeur Dolores Ligatto.
Grize J.-B., 1982, De la logique à l’argumentation, Genève, Librairie Droz.
Grize J.-B., 1996, Logique naturelle et communications, Paris, PUF, Psychologie sociale.
Kleiber G., 2000, « Sur le sens des proverbes », Langages, 139, Paris, Larousse.
Méjias J., 1999, Les principes de l’argumentation, Paris, Université d’automne sur l’ECJS : http://www.ac-grenoble.fr/ecjs1/argumentation.htm
Moeschler J. et Reboul A., 1994, Dictionnaire encyclopédique de pragmatique, Paris, Seuil.
Perelman Ch., 1988, L’empire rhétorique, Paris, Librairie philosophique J. Vrin.
Raccah P.-Y., 2002, Méthodologie de la recherche en sémantique, Recueil de textes, Limoges, CeReS – CNRS.
Schapira C., 2000, « Proverbe, proverbialisation et déproverbialisation », Langages, 139, Paris, Larousse.
Sperber, D. & Wilson, 1989, La pertinence. Communication et cognition, Paris, Minuit.
Tutescu Mariana, 2002, L’argumentation, Université de Bucarest : http://www.unibuc.ro/eBooks/lls/MarianaTutescu-Argumentation/4.htm
Notes
[ *] Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Limoges.
Equipe de recherche : CeReS (Centre de Recherche en Sémiotique)
[ 1] De prochains travaux, s’appuyant sur la présente recherche dont ils constitueront une mise en application, viseront l’étude en contextes non forgés du fonctionnement des énoncés proverbiaux.
[ 2] Par processus, nous entendons désigner le mécanisme logique naturel mis en place.
[ 3] « Le but illocutionnaire des directifs, c’est que le locuteur cherche à faire faire quelque chose par l’interlocuteur ; la direction de l’ajustement va du monde aux mots ; l’attitude correspondant à la condition de sincérité est le désir ; le contenu propositionnel est que l’interlocuteur doit faire quelque chose ; »
[ 4] Notons que certains, comme M. Wilmet, considèrent l’impératif comme une modalité injonctive. Nous avons choisi ici une approche différente : une demande d’action est dite modalisée lorsqu’elle dépend d’auxiliaires modaux.
[ 5] Par scénario ou script, nous nous référons à un schéma d’action standardisé.
[ 6] L’insistance a trait ici à la réalisation de mauvais actes : « si on insiste trop » pourrait se traduire par « si on s’entête à mal agir ». Le contexte d’énonciation s’avère essentiel.
[ 7] Nous reviendrons sur cet enchaînement de manière détaillée ultérieurement.
[ 8] La confusion et les imprécisions relatives à la détermination du champ d’application du proverbe nous ont conduite à créer notre propre définition de cet objet linguistique.
[ 9] Nous étudierons l’ensemble des possibilités postérieurement.
[ 10] Notons, à ce propos, qu’il est fréquent que coexistent un proverbe et son contraire.
[ 11] Les rapports de concession (indiquant le passage d’une cause à un effet contraire à celui qui est attendu) permettant de développer des schémas syllogistiques, l’étude que nous allons mener du rôle de X au sein d’une argumentation fonctionne donc parfaitement dans le cadre des proverbes véhiculant des schémas du type (bien que P, Q).
[ 12] Il s’agit, selon Grize, de « tout un ensemble d’us et de coutumes qui sont inscrits dans la culture à laquelle on appartient » (Grize Jean-Blaise, Logique naturelle et communications, Paris, 1996, PUF, Psychologie sociale).
[ 13] La conclusion factuelle indirecte aurait un rôle simplement préventif si elle ne permettait pas d’inférer de conclusion factuelle directe. Dans le cas d’une simple prévention, la concaténation de processus enthymémiques aurait lieu mais le décodage de l’acte primaire ne serait pas opéré. La nécessité d’un FAIRE serait évoquée sans impliquer un FAIS.
Résumé
Un proverbe est usuellement employé dans l’objectif de servir le projet argumentatif de celui qui l’emploie, de le rendre valide car en conformité avec une instance supérieure extérieure : la sagesse populaire. La question est de savoir comment. Nous prenons comme point de départ les travaux effectués par Perelman ou Grize en logique naturelle, à partir desquels nous construisons notre propre définition de l’argumentation. Nous tenons compte de la théorie de l’argumentation dans la langue de la pragmatique intégrée, comme le font ceux qui ont pu s’intéresser au sujet des topoï en général, mais nous obtenons des conclusions distinctes et divergentes. Par ailleurs, nous inaugurons une lecture du fonctionnement des proverbes à l’intérieur du mécanisme argumentatif.
A proverb is generally used discursively to reinforce argumentation, to validate the latter through conformity with a superior external authority : that of traditional wisdom. With the works of Perelman and the natural logic of Grize as starting points and taking into account the theory of argumentation within integrated pragmatics, this paper sets out to propose a reading of the ways proverbs work within the argumentative mechanism. It entails a redefinition of the process of argumentation.
PLAN DE L'ARTICLE
- 1 - Argumentation, enthymème et proverbe
- 2 - Fonction argumentative du proverbe n’exprimant pas de demande d’action : l’amont du processus cognitif
- 3 - Fonction argumentative du proverbe exprimant une demande d’action : l’aval ou l’encadrement du processus cognitif
- 4 - Le cas particulier du proverbe porteur d’un schéma exprimant la préférabilité
POUR CITER CET ARTICLE
Sonia Fournet « Le processus argumentatif révélé par le proverbe », Travaux de linguistique 2/2005 (no 51), p. 37-54.
URL : www.cairn.info/revue-travaux-de-linguistique-2005-2-page-37.htm.
DOI : 10.3917/tl.051.0037.

















































