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S'inscrire Alertes e-mail - Travaux de linguistique Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezLes marqueurs de thématisation : des thèmes phrastiques et textuels[1] [1] Membre associé aux laboratoires LaTTICe (Langues, Textes,...
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AuteurSylvie Porhiel du même auteur
Dans cette étude nous analysons quelles sont les caractéristiques qui font des marqueurs de thématisation à la fois des thèmes (ou topiques) phrastiques et des thèmes (ou topiques) textuels.
2 Les marqueurs de thématisation sont des unités linguistiques détachées en tête de phrase du type à propos de X, au sujet de X, pour ce qui est de X, etc. Elles sont constituées d’un introducteur thématique (ici une préposition simple ou composée ; Porhiel, 2004) et d’un complément (représenté par X qui est le plus souvent nominal). Dans la littérature linguistique et grammaticale, on considère que ces expressions indiquent explicitement que les compléments introduits sont les thèmes de la proposition qui les accueille et, le cas échéant, d’autres propositions qui apparaissent dans la suite. Dans l’exemple [1], l’introducteur thématique pour ce qui est de précède le complément thématique catégories du nombre et du genre détaché du reste de la phrase. L’ensemble pour ce qui est des catégories du nombre et du genre forme ce que nous appelons un marqueur de thématisation détaché :
suite
1 - Le thème, une catégorie phrastique et/ou discursive ?
3 Les premières recherches concernant le thème ont vu le jour au sein de la phrase, unité linguistique par excellence. Il est indispensable de dissocier le sens courant de thème, sujet développé dans le discours (Crystal, 1997 : 387) et son ou ses sens technique(s), ici linguistique(s). En effet, même s’il existe une relation que l’on perçoit intuitivement entre le thème et le sujet du discours, assimiler thème et sujet du discours conduit à une mauvaise analyse.
4 Nombre de recherches ont souligné que la notion de thème est d’un emploi difficile. Premièrement, la notion de thème (vs rhème) peut être remplacée par celle de topique (vs commentaire), de topic (vs focus), etc. (Enkvist, 1978 : 170, note 2 ; Nølke, 1997 : 56-57). Deuxièmement, il n’y a pas toujours synonymie d’une terminologie à l’autre. Troisièmement, ces termes ne recouvrent pas la même réalité selon les disciplines, les chercheurs, les écoles, les modèles (Berthoud, Mondada, 1993 : 140 ; Fries, 1983 ; Galmiche, 1992 ; Goutsos, 1997 ; Grimes, 1982 : 164 ; Haiman, 1978 ; Halliday, 1994 : 38 ; Enkvist, 1976 : 63-64, note 1 ; Prévost, 1998, 2001 inter alia). Ainsi, la définition que donne Daneš du thème est différente de celle proposée par Halliday[3] [3] Dans la conception formelle de la grammaire fonctionnelle...
suite ; le modèle sémantico-logique de Martin (1992) est différent de la grammaire fonctionnelle de Dik (1989 ; 1994) et de celui de la structure informationnelle de Lambrecht (1994 ; voir aussi Prévost (2001) pour une analyse critique des modèles informationnels). Ce foisonnement terminologique et notionnel ainsi que les différents modèles sont sources de confusion ; on peut légitimement s’interroger sur la pertinence de ce concept (Jacobs, 2001, inter alia). Toutefois l’usage très ou trop fréquent de cette notion souligne son importance et explique pourquoi elle est difficile à cerner et pourquoi elle est incontournable en linguistique. Outre des problèmes terminologiques et définitoires, certains chercheurs soulignent des inconsistances dans les définitions proposées (Goutsos, 1997). De plus, il existe une subjectivité concernant la délimitation du thème et du rhème : il n’est pas toujours facile de les identifier dans la phrase (Reichler-Béguelin, Denervaud, Jespersen 1990 : 70 ; Lundquist, 1980 : 56, 201 ; Goutsos, 1997 : 10 ; Moya Guijarro, Albentosa Hernandez, 2001 : 365).
5 Par ailleurs, on reproche souvent aux théoriciens du thème de mêler des critères de natures différentes : toutes les propriétés attribuables à un thème ne se trouvent pas obligatoirement réalisées dans un même constituant ; il n’y a pas toujours adéquation. Ainsi, la conception de Halliday allie critères syntaxiques et sémantiques pour Moya Guijarro et Albentosa Hernandez (2001) ou forme et contenu pour Bonnot (1999). D’autres reproches concernent l’approche de ces notions au niveau de la phrase (Goutsos, 1997 ; Lundquist, 1980 ; Mauranen, 1999). En effet, lorsque leurs résultats sont étendus au niveau discursif, les différents thèmes phrastiques qui composent un passage sont regroupés. Au niveau discursif, le thème serait ainsi une compilation, un agrégat des différents thèmes des phrases qui composent un paragraphe, un texte (Goutsos, 1997 : 17). En tout état de cause le passage de la phrase au texte pose des problèmes de conceptualisation. (Carter-Thomas, 2000 : 101 ; Goutsos, 1997 ; Marandin, 1986 ; Mauranen, 1999 : 63). Peut-on toujours parler de thème au sens où on l’entend dans la phrase ? Plusieurs chercheurs ont proposé de scinder la notion de thème et de la considérer selon des perspectives différentes. Une telle stratification induit bien souvent des niveaux d’application différents : un niveau phrastique et un niveau textuel, ce dernier niveau s’étendant alors au-delà de la phrase. Ainsi :
- Lundquist (1980 : 201) spécifie : « Nous utilisons dans notre travail les termes THEME/RHEME pour la distinction DONNE/NOUVEAU au niveau du texte et nous emploierons les termes topic/comment pour distinguer le point de départ de la phrase du commentaire ».
- Downing (1991) suggère de dissocier les propriétés structurales et sémantiques du thème et de ne plus utiliser la notion de topical theme de Halliday. Pour elle, la notion de thème renvoie à une catégorie structurale. Elle a trait à la position d’un élément dans une phrase. En revanche, la notion de topic renvoie à une catégorie cognitive, pragmatique. Elle a trait au contexte (information pertinente, information « à propos de »). On retrouve cette idée en analyse de conversation chez Martinie (2003 : 354-355) qui distingue structure syntaxique et structure discursive.
- Dobrovie-Sorin (1999 : 169) distingue le thème syntaxique identifié sur la base de la structure syntaxique : « A une seule structure syntaxique peuvent correspondre plusieurs thèmes syntaxiques » du thème contextuel identifié sur la base du contexte.
- Bonnot (1999 : 18) distingue le thème sur le plan de la forme (il s’agit d’un composant toujours en position initiale et pouvant être éventuellement séparé du reste de l’énoncé par une pause) et le thème sur le plan du contenu.
Ce bref aperçu montre que la notion de thème est controversée et qu’elle n’est pas totalement satisfaisante. D’après les travaux sur cette notion nous savons qu’elle présente des niveaux d’analyse différents : syntaxique, informationnel, pragmatique/cognitif. Le flou définitionnel qui en résulte est sans doute symptomatique des multiples facettes de la notion de thème ainsi que de l’attrait que cette notion exerce pour rendre compte de phénomènes linguistiques et cognitifs. En fait, « chacune de ces définitions correspond sans doute à une réalité linguistique, et le choix dépend de ce qu’on désire étudier » (Nølke, 1997 : 57).
6 Dans cet article, nous considérons que le thème (ou topique) renvoie à ce dont traite la phrase (ou les phrases), à ce dont on parle. La ou les phrase(s) en tête de laquelle/desquelles les marqueurs de thématisation sont détachés portent sur, c’est-à-dire ont pour objet, X.
2 - Les marqueurs de thématisation, des thèmes au niveau phrastique ?
7 Cette partie passe en revue les propriétés phrastiques attribuées au thème prototypique qu’est le sujet et nous déterminons si ces caractéristiques s’appliquent aux marqueurs de thématisation.
2.1 - Propriété lexicale
8 Les marqueurs de thématisation sont marqués lexicalement, les sujets ne le sont pas. Les constructions qui nous intéressent sont explicitement marquées au niveau lexical : les unités linguistiques qui les introduisent (i.e. les introducteurs thématiques) entrent dans les listes d’éléments cités pour (re)introduire un thème (Feuillet, 1988 : 198 ; Herschberg-Pierrot, 1993 : 250 ; Péry-Woodley, 1993 : 161 ; Riegel et al., 1994 ; Berthout, 1996 ; Charolles, 1997, inter alia) : En ce qui concerne vos vacances, il vous faudra les retarder de quelques jours. Ce marquage lexical explicite constitue une première distinction par rapport au sujet qui, lui, n’est pas marqué lexicalement : Vos vacances commenceront quelques jours plus tard. Ce procédé peu fréquent en français est plus systématiquement employé dans d’autres langues qui font usage de particules grammaticales : le wa en Japonais (Klingler, 2003), le –to en russe (Bonnot, 1999).
2.2 - Propriétés syntaxiques[4] [4] Cette partie ne traite que des GN sujets, thèmes prototypiques. ...
suite
9 Les marqueurs de thématisation et les sujets se trouvent en position initiale. Dans la littérature, le thème coïncide en général avec le sujet : le sujet d’une phrase constitue par excellence la réalisation linguistique du thème. Il occupe la première position dans la phrase comme Edouard dans Edouard a deux petites filles. C’est la position privilégiée par Halliday. Elle apparaît radicalisée dans l’usage qu’en font Brown et Yule (1983 : 126) pour qui le thème est l’élément le plus à gauche de la phrase et peut être un groupe nominal, un mot interrogatif, un verbe à l’impératif.
10 Dans cette analyse, nous ne considérons que le cas des prépositions (simples et composées)[5] [5] Dessaintes (1960 : 174) considère que ces unités...
suite qui introduisent des compléments thématiques [2] et la position prototypique du sujet dans les phrases actives et passives (Foley, Valin, 1985 : 299), c’est-à-dire à l’initiale [3].
- Il est inquiet au sujet de son avenir. (AJ)
- Au sujet de la chope, il avait déclaré que Harry l’avait souvent eue avec lui quand on le trouvait endormi sous le porche.(R)
En outre, les introducteurs thématiques [5] et les sujets [6] peuvent se trouver après un adverbial ou une conjonction :
suite ; toutefois on ne se situe plus alors dans le cadre de la phrase. Les exemples [2] et [4a] soulignent la nécessité de ne pas associer le sujet (grammatical) au thème pour permettre à tout constituant d’être thème et pour permettre au sujet et à un constituant externe lui aussi thème (external topic) d’apparaître dans la même proposition, ce que Foley et Valin (1985 : 299) illustrent ainsi : With a sword, the prisoner was quickly dispatched. En ce qui concerne les marqueurs de thématisation, nous dirons que d’un point de vue positionnel, ils se trouvent en début de phrase ou précédés d’une conjonction ou d’un adverbe. En somme, le thème s’étend du début de la phrase au verbe (Enkvist, 1976 : 64 ; Carter-Thomas, 2000). Dans ce cas, l’ordre Sujet Verbe Objet n’est plus respecté, comme c’est aussi le cas dans les constructions passives et les constructions impersonnelles. C’est pourquoi on parle de thème non marqué dans le cas du sujet et de thème marqué dans les autres cas (Fries, 1983 ; Halliday, 1994). Comme les marqueurs de thématisation ne sont pas des sujets grammaticaux, ils font partie des thèmes marqués[7] [7] Il est aussi intéressant de noter que la différence dans...
suite.
11 Les marqueurs de thématisation ne sont pas intégrés à la structure phrastique, les sujets le sont. Dans une phrase, les sujets sont, sémantiquement, des arguments d’un verbe et des constituants internes à la phrase. A l’inverse, les marqueurs de thématisation sont préfixés et se trouvent donc en dehors de la structure argumentale de la phrase (Foley, Valin (1985 : 299) parlent d’external topics). Les marqueurs de thématisation sont extérieurs à la structure sujet-prédicat (domaine minimal de la phrase), ils n’y jouent aucun rôle syntaxique, ils n’y sont pas intégrés (au sens de Benveniste, 1966). Cette caractéristique syntaxique conduit à classer les marqueurs de thématisation, selon les auteurs, parmi les constructions disloquées, détachées, préfixées, périphériques (Fradin, 1988 ; Combettes, 1998 ; Jacobs, 2001, inter alia). En fonction de la présence d’un rappel anaphorique (lexical ou pronominal) dans la proposition, le marqueur de thématisation sera non intégré, c’est-à-dire non repris [9] ou partiellement intégré, c’est-à-dire repris [7] [8] :
2.3 - Propriété prosodique et typo-dispositionnelle
12 Les marqueurs de thématisation et les sujets ont une intonation montante. Le critère formel de la position initiale s’accompagne éventuellement d’un signal prosodique : une pause intonative montante : En ce qui concerne vos vacances, il vous faudra les retarder de quelques jours. Ainsi, à l’oral le contour intonatif permet de lever d’éventuelles ambiguïtés, notamment en ce qui concerne les constituants détachés. Nous reprenons à titre d’illustration un exemple de Reichler-Béguelin, Denervaud, Jespersen (1990 : 158) : A Paris, je l’ai rencontré est ambigu. Si A Paris est prononcé avec une intonation montante, il s’agit d’un thème ; dans le cas d’une intonation descendante, il s’agit d’un rhème. A l’oral le thème est donc porteur d’une marque intonative et c’est ce qui permet à l’énonciateur d’opposer un élément thématique à un élément rhématique.
13 En revanche, l’écrit, qui ne dispose pas d’un tel procédé, « utilise un marquage ‘compensatoire’ » : dans ce cas, le thème précède le rhème. L’intonation montante du marqueur de thématisation se traduit alors par une virgule et fait basculer le marqueur de thématisation dans la catégorie des éléments préfixés. Ramsay (1984) montre dans son analyse que les auteurs utilisent plus souvent des virgules après les constituants préfixés qu’avec ceux qui ne sont pas préfixés. Elle explique cette caractéristique en ces termes (1984 : 406) :
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15 En conclusion, les marqueurs de thématisation sont prototypiquement séparés du reste de la proposition par une virgule [10], les sujets non [11] :
2.4 - Propriété cadrative
16 Les marqueurs de thématisation fournissent un cadre d’interprétation à la phrase, les sujets ne le font pas. L’idée de cadre d’interprétation a souvent été mentionnée pour les compléments détachés. Parlant des groupes en selon X, Charolles (1987 : 247) précise que :
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18 La fonction cadrative a aussi été attribuée aux introducteurs thématiques par Charolles (1997) parce qu’ils spécifient les circonstances dans lesquelles il faut envisager un certain état ou une série d’événements. Plus particulièrement, les introducteurs thématiques instancient des cadres qui précisent le thème de la ou des propositions qui suivent. Jacobs (2001 : 651), quant à lui, en parle en termes d’adressage (la fonction cadrative étant différente ; cf. Charolles, 2003) :
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20 Par rapport aux cadres ordinaires, les marqueurs de thématisation annoncent aussi un thème, ce que ne font pas systématiquement les compléments circonstanciels de temps et de lieu, comme le soulignent Moya Guijarro et Albentosa Hernandez (2001 : 350) :
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22 De son côté, le sujet n’a pas de capacité cadrative. En l’occurrence, il n’ouvre pas de « boîte » ou de « fichier » dans la/lequel(le) il est possible de ranger les informations.
23 Pour conclure cette partie nous pouvons dire que les unités linguistiques du type à propos de X, concernant X, en ce qui concerne X, etc. sont des thèmes phrastiques qui s’écartent du thème prototypique représenté linguistiquement par le sujet. Elles sont marquées lexicalement, syntaxiquement, prosodiquement, typo-dispositionnellement. Dans la partie suivante, nous montrerons que les marqueurs de thématisation ont un potentiel cadratif textuel.
3 - Les marqueurs de thématisation, des thèmes au niveau textuel
24 Cette partie avance que les marqueurs de thématisation expriment un thème textuel : ce sont des éléments de reprise ; ils introduisent explicitement une relation d’ « à propos de » (aboutness) dans la phrase d’accueil et au-delà ; ce sont des séquenceurs thématiques.
3.1 - Les marqueurs de thématisation sont des éléments de reprise (thème par l’amont)
25 Les marqueurs de thématisation présentent un caractère thématique dans le sens où ce sont des éléments de reprise. Cette propriété explique leur caractère préfixé, implique que les référents auxquels ils renvoient sont connus des interlocuteurs, et que les interlocuteurs opèrent un choix référentiel simple ou multiple.
3.1.1 - Les marqueurs de thématisation sont préfixés
26 Le placement des introducteurs thématiques en tête de phrase correspond à un choix du scripteur. Il est contextuel et modèle la phrase de telle façon qu’elle se trouve en adéquation avec son cotexte et son contexte, en fonction d’une stratégie textuelle (Enkvist, Von Wright, 1978). L’adéquation syntaxique étant seconde par rapport à l’adéquation textuelle, les compléments précédés d’un introducteur thématique seraient des thèmes au niveau textuel avant d’être des thèmes au niveau phrastique.
3.1.2 - Les référents des marqueurs de thématisation sont connus
27 On considère, habituellement que l’information véhiculée par le thème est donnée, connue[8] [8] La notion de connu/ donné fluctue d’un chercheur à l’autre...
suite (Andrews, 1985 : 78) ; il s’agit du constituant qui a le moins de dynamisme communicatif ; le rhème est ce que l’on en dit, l’élément qui a le plus de dynamisme communicatif. La position initiale est d’ailleurs la position privilégiée des constituants de reprise, ce que sont les introducteurs thématiques si l’on accepte qu’ils opèrent une sélection sur un ensemble. Toutefois, le thème n’est pas toujours en position initiale, ce qui suggère que ce n’est pas la position qui permet de déterminer la valeur informative d’un constituant : elle est ouverte, la porte, où la porte reprend une information ancienne et est donc thème. C’est la position adoptée par Firbas (1986). Par ailleurs, les constructions existentielles (Mauranen, 1999) ou certains adverbiaux en position initiale (Downing, 1991), par exemple, n’ont pas de fonction thématique. Ainsi, on peut difficilement dire que la phrase In 390 B.C., the Gauls sacked Rome (Downing, 1991 : 123) est à propos de 390 B.C. Ce qu’il faut retenir c’est que la tendance générale est de placer le thème en tête de phrase. Cette tendance correspond à une certaine iconicité, l’ancienne information étant fournie en premier, et aussi à un ordre canonique linéaire des constituants (Haiman, 1978 ; Halliday, 1994 : 38).
28 Cette propriété référentielle implique que les référents des marqueurs de thématisation sont connus à la fois de l’orateur/scripteur et de l’auditeur/lecteur. Au niveau linguistique, cela se traduit par le fait que les compléments nominaux sont généralement précédés d’un déterminant défini (Berthoud, 1996 ; Charolles, 1997 ; Jacobs, 2001), le déterminant indéfini n’étant acceptable que dans quelques cas[9] [9] En ce qui concerne un projet, on pourrait en discuter. (in...
suite [12] :
« CNN perd son monopole de l’information mondiale », écrivez-vous (Le Monde du 16 octobre). Permettez-moi de préciser quelques faits :
- CNN était présent en Afghanistan avant même le 11 septembre 2001 et y est resté depuis, tant dans la zone contrôlée par l’Alliance du Nord que dans les territoires dominés par les talibans (…)
- Concernant les accords avec la chaîne de télévision Al-Jazira, nos relations sont bien antérieures à la crise actuelle. Il s’agit d’un accord commercial visant à acquérir des images, sur le modèle des partenariats que CNN a développés avec 900 chaînes dans le monde.
- Concernant la diffusion des déclarations d’Oussama Ben Laden, nous n’avons ni subi ni accepté de « pression de l’administration américaine ». Nous gardons l’entière maîtrise de nos choix éditoriaux, conformément à l’éthique de notre journalisme et aux principes fondateurs de CNN.
- Quant à l’amalgame entre CNN et les Etats-Unis, il nous paraît daté et non fondé. Avec quarante-deux bureaux dans le monde et pas moins de cinquante nationalités différentes parmi ses journalistes, CNN se conçoit désormais un média international.
Tony Maddox, rédacteur en chef CNN Europe, Afrique, Moyen-Orient.(AJ)Ce courrier reprend des référents introduits dans un article précédent du même journal, Le Monde. Toutefois, pour saisir la teneur de la lettre il faut avoir eu connaissance au préalable de l’article auquel elle fait référence. Si ce n’est pas le cas, il est difficile d’accéder à l’information car la connaissance est plus du côté du scripteur que du lecteur.
29 Pour finir, considérons l’exemple [16] dans lequel le journaliste évalue les tables d’hôtes de certains restaurants helvétiques. Culturellement, nous acceptons une classification par rubriques des restaurants. Ces rubriques ne sont ni en nombre fini, ni homogènes et varient en fonction des évaluateurs :
Comparer une maison comme celle d’Adolf Blokbergen avec une française revient à jauger le niveau d’un deux-étoiles, même si la maison n’en possède qu’une (mais trois toques chez « GaultMillau ») : (…)
Au chapitre des découvertes, le Mirador, au Mont-Pèlerin, un palace rénové à l’américaine ; ses amusantes sculptures hyperréalistes, ses chambres et suites de grand luxe, sa situation de balcon à fleur de Léman en font une étape de rêve. (…)
Au chapitre de la régularité helvète, relevez l’adresse de Martial Brendle. Son exquise Auberge de Vouvry a le charme des relais de poste à l’ancienne sur lesquels le temps n’a posé sa marque qu’avec tact. (…)
Au chapitre modestie et petits prix, notez précieusement l’adresse de Gilles et Nathalie Schickel, en balise sur l’autoroute qui mène aux belles étapes du Valais. (…)(AJ)
3.1.3 - Les marqueurs de thématisation permettent de sélectionner un référent simple ou multiple
30 Le scripteur, en utilisant les introducteurs thématiques, opère un choix simple ou multiple et sélectionne un référent parmi une liste de référents possibles. Le choix simple correspond à la mise en avant d’une entité par rapport à une ou plusieurs autre. Dans [17] le référent le porc est extrait de l’ensemble de référents possibles : le lièvre, le porc, le cheval :
- Non! Et pas n’importe quel animal! Pourquoi? A cause d’une histoire de sabot fendu et de ruminant. Le lièvre vous est interdit parce qu’il rumine mais n’a pas le sabot fendu; le porc, parce qu’il a le sabot fendu, mais ne rumine pas. Le cheval…
- Mon cher, pour ce qui est du porc, je vous rappelle que vous n’êtes pas en reste.
- Exact. Mais avec l’alcool ce sont là mes seuls interdits. Tandis que chez vous, même la vaisselle peut conduire au pêché. Il vous en faut une pour la viande, une autre pour les laitages. Vous…(R)
La réforme de l’assurance maladie est sur les rails, et c’est tant mieux ! En ce qui concerne les aides à l’emploi, l’urgence est d’évaluer les dispositifs afin de mesurer leur pertinence en termes financiers et sociaux. Concernant les jeunes, il convient de mettre en place une vraie filière en alternance ouverte à tous et de concevoir un vrai « contrat de travail du premier emploi ». Aujourd’hui, l’appel à la responsabilité des entreprises ne suffit pas. L’Etat doit rendre ces aides plus contraignantes pour les entreprises.(AJ)
En ce qui concerne les agents, il faut tenir compte de l’élargissement considérable des fonctions de l’Etat au cours des quinze dernières années. (…)(AJ)
Au niveau des individus, citoyens et consommateurs, l’éducation, l’information, la prise de conscience, l’affirmation de la dimension éthique doivent contribuer à faire évoluer les systèmes de valeurs et les comportements, avec des effets aussi bien au plan local qu’aux plans régional et mondial.
Au niveau des entreprises, des municipalités, des collectivités territoriales, beaucoup se joue aussi. Ce qui implique à la fois leurs dirigeants, cadres et salariés, mais aussi leurs clients (pour les premières) et leurs administrés (pour les secondes), ainsi que les normes, réglementations et législations dans le cadre desquelles elles œuvrent. Les petites communautés humaines, les villages, les terroirs, les bassins versants, les villes, les unités géologiques, climatiques, hydrologiques et historiques qui ont joué un si grand rôle dans l’histoire ancienne sont appelés à voir ce rôle complètement renouvelé. C’est en effet à cette échelle que la diversité des situations et des contextes culturels, sociaux et écologiques peut être prise en compte. A cette échelle aussi que peuvent être démocratiquement conçues, débattues et mises en œuvre des approches intégrées réconciliant les hommes avec leurs écosystèmes.(AJ)
31 Notons pour finir qu’il n’y a pas toujours extraction sur un ensemble de référents. Dans [21], on ne s’attend pas à ce que les référents quotidien et nostalgie soient repris dans la suite de l’extrait :
Pour ce qui est du quotidien, on lira avec intérêt les chroniques radiophoniques (France-Inter, 1993-1995) d’Annie Daubenton rassemblées sous le titre Russie, d’un état à l’autre – Etat et états d’esprits, états d’âme [2].
Du côté de la nostalgie, du temps passé et du temps qui passe, Paola Messana, chef du bureau de l’Agence France-Presse (AFP) à Moscou, a choisi d’aborder « l’histoire de l’Union soviétique à travers les appartements communautaires » [3]. (…)(AJ)
3.2 - Les marqueurs de thématisation introduisent une relation d’« à propos de » (thème pour l’aval)
32 Détachés et en position initiale, les marqueurs de thématisation occupent une position thématique dans la phrase (cf. 2.2.) ; ils instancient aussi des cadres : ce ne sont pas des actants mais des circonstants. Or, un thème identifié sur des caractéristiques structurelles et positionnelles peut ne plus être un thème au-delà de la phrase et, même si les unités linguistiques qui introduisent des cadres portent sur plusieurs propositions, cela n’en fait pas obligatoirement des thèmes au niveau textuel. Il n’y a donc pas congruence entre fonction thématique et potentiel cadratif. Considérons le cas des circonstants temporels et spatiaux. Pour certains chercheurs ils « ont (…) naturellement vocation à jouer ce rôle de cadre, en inscrivant la relation prédicative, à laquelle ils sont extérieurs, dans certaines limites temporelles ou spatiales. C’est pourquoi leur emploi en position thématique n’est soumis à aucune contrainte particulière » (Bonnot, 1999 : 22). En revanche, d’autres pensent que les éléments à gauche du verbe ne sont pas tous des thèmes (Downing, 2001 ; Jacobs, 2001 ; Moya Guijarro, Albentosa Hernandez, 2001 : 350 ; Martinez, 2003) ou notent l’insuffisance d’un tel critère (Herschberg-Pierrot, 1993 : 245 ; Fløttum, 1999 : 139). Ainsi un circonstant de temps ou de lieu en tête de phrase réfèrera à une période, à un lieu sans que la ou les proposition(s) qu’il indexe soi(en)t à propos de cette période, de ce lieu. Pour statuer au-delà de la phrase et donc pour attribuer à un circonstant de temps ou de lieu une fonction thématique, il faut dépasser la phrase d’accueil. C’est la suite qui détermine le sujet sur lequel porte un passage et qui permet de déterminer le thème textuel d’un passage. La question à se poser est alors celle-ci : est-ce qu’un passage textuel est « à propos du » circonstant temporel ou spatial qui préfixe la phrase d’accueil (Charolles, 2003) ?
33 Qu’en est-il des marqueurs de thématisation ? Ce sont tout d’abord des unités thématiques par excellence : ils sont lexicalement marqués et les compléments sont des éléments de reprise. Ils annoncent aussi que la phrase en tête de laquelle ils apparaissent est « à propos du » complément de l’introducteur (cf. exemples ci-dessus et ci-dessous). Ce marquage explicite de « l’à propos de » ne se limite pas à la phrase qui héberge le marqueur de thématisation et peut s’étendre à une ou plusieurs proposition(s). Par rapport aux thèmes ordinaires (et notamment aux cadres spatiaux et temporels), les marqueurs de thématisation annoncent aussi un thème qui sera développé sur un segment de texte plus ou moins large. C’est en cela que l’on peut dire que les marqueurs de thématisation fonctionnent comme des thèmes textuels. Notons cependant que ces thèmes textuels se limitent le plus souvent à une partie de texte. C’est en cela que nous dirons qu’ils interviennent à un niveau local. Notons aussi que nous ne traiterons pas des cas où les marqueurs de thématisation sont des thèmes phrastiques mais ne sont pas des thèmes textuels comme dans :
- Au fait, les catholiques ont aussi un repas, comme les juifs, dit Théo. Est-ce qu’ils ne mangeaient pas du pain, est-ce qu’ils ne buvaient pas du vin à la messe, au début ?
C’était tout à fait vrai. Sauf que, dit le consul, on ne pouvait pas comparer le repas de Pâque des juifs avec la messe des chrétiens, puisque ceux-ci la célébraient tous les dimanches en souvenir du dernier repas de Jésus. (…)
- A propos de repas, qu’est-ce qu’il y a pour le déjeuner? Demanda Théo en bâillant.
Au commencement était la confusion [titre du nouveau chapitre](R)
34 Les introducteurs thématiques sont singuliers car ils sont lexicalement marqués comme thématiques et car ils sont utilisés pour parler du thème au niveau phrastique et/ou textuel. Reprenons, à titre d’exemple, un extrait de [16] :
Comparer une maison comme celle d’Adolf Blokbergen avec une française revient à jauger le niveau d’un deux-étoiles, même si la maison n’en possède qu’une (mais trois toques chez « Gault Millau ») : (…)
Au chapitre des découvertes, le Mirador, au Mont-Pèlerin, un palace rénové à l’américaine ; ses amusantes sculptures hyperréalistes, ses chambres et suites de grand luxe, sa situation de balcon à fleur de Léman en font une étape de rêve. Mais la cuisine de son restaurant de luxe nommé Le Trianon vaut également le détour. Si le décor un peu compassé n’est pas follement gai, le jeune Stéphane Chouzenoux, ancien d’Outhier et Vettard, fait dans la légèreté bien comprise comme dans l’invention sereine et sage. Goûtez ainsi le tartare de thon et les macaroni à la gelée de tourteau, le bar de ligne poché au bouillon de courgettes et au thym, l’exquise selle de veau au citron salé et le croustillant de figues avec sa glace poivrée à la menthe : vous ne serez pas déçu.
Au chapitre de la régularité (…)
3.3 - Les marqueurs de thématisation sont des séquenceurs textuels
35 Les marqueurs de thématisation jouent d’ordinaire leur fonction de séquenceurs à un niveau textuel local plutôt qu’à un niveau textuel global. Toutefois un exemple comme [15] :
« CNN perd son monopole de l’information mondiale », écrivez-vous (Le Monde du 16 octobre). Permettez-moi de préciser quelques faits:
- CNN était présent en Afghanistan avant même le 11 septembre 2001 (…)
- Concernant les accords avec la chaîne de télévision Al-Jazira, (…)
- Concernant la diffusion des déclarations d’Oussama Ben Laden, (…)
- Quant à l’amalgame entre CNN et les Etats-Unis, (…)
souligne qu’ils peuvent structurer un texte dans son entier, d’où leur appellation de marqueurs de sériation (Bessonat 1988 : 90).
36 Le rôle organisationnel des introducteurs thématiques résulte à la fois de leur capacité sélective, qui assure la continuité dans le discours et de leur préfixation dans les phrases. Cette dernière caractéristique a été notamment étudiée pour les adverbiaux car ils jouent un rôle textuel important quand ils sont en position initiale (Halliday 1994 ; Firbas 1992 ; Daneš 1974 ; Ramsay 1984 : 407 ; Virtanen 1992, inter alia). Ces groupes, à la périphérie de la phrase (sentence margin) sont importants dans la progression du discours (discourse movement) et la cohésion d’un texte. En fait, ils assurent la « cohesion for an entire discourse by assisting to maintain the discourse perspective and by helping to articulate the section of the discourse. » (Thompson, Longacre, 1985 : 206).
37 Le caractère organisateur des introducteurs thématiques est particulièrement mis en évidence quand ils fonctionnent en série ou, pour reprendre la terminologie de Enkvist (1976 : 59), quand des adverbes homosémantiques se suivent (cf. 15). Lorsque des éléments préfixés expriment une même orientation sémantique (lieu, temps, ici aboutness), ils favorisent la progression, l’enchaînement du texte et en soulignent aussi la structure. Selon Adam et Revaz (1989 : 66) :
38
39 Les auteurs mentionnent comme marqueurs d’énumération les organisateurs énumératifs ou marqueurs d’intégration linéaire (MIL) (Turco, Coltier, 1988), les organisateurs additifs, les organisateurs temporels, les organisateurs spatiaux. Les introducteurs thématiques s’inscrivent dans la définition de l’énumération proposée par Adam et Revaz (1989). Ils constituent une autre catégorie d’organisateurs : les organisateurs thématiques/séquenceurs thématiques.
4 - Les marqueurs de thématisation s’intègrent dans des formes d’organisation complexes
40 Cette quatrième partie illustre des formes d’organisation plus complexes. Elle montre que les séquenceurs thématiques initient des cadres qui concordent plus ou moins avec les paragraphes (4.1.), qu’ils posent des problèmes de délimitation d’empans textuels (portée textuelle) (4.2.) et qu’ils peuvent s’enchasser (4.3.).
4.1 - Un découpage en paragraphes plus ou moins concordant
41 Les introducteurs thématiques sont des séquenceurs thématiques complexes : ils mettent en place une structure hiérarchique et organisée qui dépasse la progression linéaire au niveau phrastique (Fløttum, 1999). Les éléments d’une énumération produisent alors un « effet de séquence » (Adam, Revaz, 1989 : 67), une sériation. Les séquences constituent des parties sémantiquement homogènes qui ont trait à une thématique unifiée. Ce découpage de l’information donne lieu à un cadrage thématique qui, le plus souvent, correspond au paragraphe [15] [16]. Ce découpage est assez normal car le découpage en paragraphes suit les thèmes de discours. Ceci est moins vrai pour les introducteurs spatiaux et temporels qui ne sont pas thématiques. Toutefois, cette mise en forme n’est pas toujours respectée. Des raisons stylistiques et d’équilibre interviennent (Bessonat, 1988 ; Virtanen, 1992) et certains paragraphes se regroupent pour former des unités plus grandes (Hoey, 1983 ; Virtanen, 1992 ; Heurley, 1997), ce qui conduit les auteurs à opérer une distinction terminologique : paragraphe est employé pour la mise en forme matérielle du texte et bloc thématique, unité thématique, bloc informatif, etc. est employé pour l’unité sémantique. Dans [23], par exemple, il n’y a pas de correspondance parfaite entre l’unité sémantique et la distribution en paragraphes :
Les aménagements introduits au programme de travail de la CSCE [Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe] ne sont pas moins remarquables. En ce qui concerne la sécurité on retiendra trois éléments. D’abord, il y a le principe d’une négociation unique (…).
Ensuite, il y a l’introduction d’une dimension non militaire incluant le terrorisme et le trafic de la drogue. Enfin, il y a l’engagement de tous les pays-membres à l’égard d’une méthode de règlement pacifique des différends.
En ce qui concerne les droits de l’Homme (…).
Concernant la coopération économique (…)(AJ)
42 Les marqueurs de thématisation sont des organisateurs textuels au même titre que les marqueurs d’intégration linéaire, les compléments circonstanciels de temps et de lieu. Ce fonctionnement organisationnel apparaît en situation textuelle quand plusieurs introducteurs apparaissent successivement dans un texte ou une partie de texte. Le découpage opéré est d’ordre thématique (dans le sens de convergence de contenu) et correspond le plus souvent à une unité graphique, le paragraphe, sans que cela en constitue la règle.
4.2 - Problèmes de délimitation des empans textuels
43 Comme les marqueurs de thématisation sont à même d’intégrer des segments textuels plus ou moins vastes, nous parlerons de cette caractéristique en termes d’empan textuel plutôt que de portée, terme utilisé en linguistique pour décrire un phénomène sémantique ou un phénomène syntaxique (mais Thompson (1985 : 76) parle de portée élargie (notre traduction pour extended scope) et Combettes (1998 : 137) parle de portée textuelle).
44 Les marqueurs de thématisation peuvent servir à structurer les différentes parties ou les différents paragraphes d’un texte. Dans ce cas, ils interviennent au niveau global du texte, comme dans [24] où chaque marqueur de thématisation introduit une rupture thématique par rapport au paragraphe précédent tout en s’alignant sur le sujet du texte :
Pour ce qui est de l’anglicisme sémantique et du calque, la proposition de marquage est la même que celle de l’anglicisme formel. (…)
Quant aux dérivés ou aux adaptations d’anglicismes, comme flyé et toffer, ils seraient considérés comme des mots français (…)(AS)
4.3 - Des structures thématiques en gigogne
45 Tout texte possède un réseau de relations structurées à différents niveaux : certaines sont locales dans le sens où elles expriment des relations entre phrases adjacentes, comme illustré dans [18] ; d’autres sont globales, dans le sens où elles couvrent des relations entre les différentes parties d’un texte :
La réforme de l’assurance maladie est sur les rails, et c’est tant mieux ! En ce qui concerne les aides à l’emploi, l’urgence est d’évaluer les dispositifs afin de mesurer leur pertinence en termes financiers et sociaux. Concernant les jeunes, il convient de mettre en place une vraie filière en alternance ouverte à tous et de concevoir un vrai « contrat de travail du premier emploi ». Aujourd’hui, l’appel à la responsabilité des entreprises ne suffit pas. L’Etat doit rendre ces aides plus contraignantes pour les entreprises.(AJ)
Sur les origines, plus que suspectes, de la fortune de Necker et ce qu’il faut bien appeler ses « malversations » (…)
Pour ce qui est de la banqueroute de Terray, de la personnalité de ce ministre, de ses liens avec la Compagnie des Indes et avec Necker, on trouvera l’essentiel dans les ouvrages précités de Marcel Manon et d’Herbert Lüthy (…)(R)
46 Par ailleurs, dans le premier paragraphe reproduit ici en entier, d’autres introducteurs thématiques apparaissent : pour ce qui est plus précisément de, à propos de. Ils introduisent aussi des thèmes (respectivement les « classiques ». Banque/ bourse/spéculation et argent roi/mentalité, du plus général au plus spécifique) sémantiquement et thématiquement liés à celui introduit précédemment au niveau du paragraphe (niveau hiérarchique supérieur) : ce sont des sous-thèmes. Cette hiérarchie entre thèmes et sous-thèmes indique qu’il y a un enchâssement thématique, une structuration thématique en gigogne. Remarquons que le premier sous-thème n’est pas introduit sous la forme (…) je renverrai d’abord, en ce qui concerne les classiques aux ouvrages de Marcel Marion (…) (alors qu’il aurait pu l’être), à la différence des autres pour ce qui est de et à propos de … sur ce point. On notera aussi que l’empan textuel des sous-thèmes est plus limité que celui des thèmes : il s’étend sur quelques propositions mais non sur l’ensemble du paragraphe. A quelque niveau que l’on se trouve, un empan textuel prend fin et un autre s’ouvre quand apparaît un introducteur thématique et il ne serait pas possible de distribuer les sous-cadres du cadre.
47 Ainsi, selon que les compléments précédés d’un introducteur thématique se trouvent au début ou à l’intérieur du paragraphe, l’empan textuel varie. Dans [26], l’empan couvert par En ce qui concerne les structures financières de l’Ancien Régime et les débuts du capitalisme mobilier, qui constituent ici le fond du tableau s’arrête à dignité où on a une accumulation d’indices : retour à la ligne, alinéa, introduction d’un autre introducteur thématique ; l’empan ouvert par en ce qui concerne chapeaute ceux ouverts par les autres introducteurs du paragraphe. En revanche, les empans couverts par pour ce qui est de (…) et à propos de (…) s’étendent sur quelques propositions seulement, en fait jusqu’à ce qu’un autre introducteur apparaisse. Ces derniers jouent donc un rôle d’ouverture et de clôture ainsi qu’un rôle micro- et macro-syntaxique. Au niveau textuel, le thème introduit par l’introducteur se trouve en dehors de la phrase mais aussi du paragraphe ou du groupe de propositions qu’il indexe. En début de paragraphe son empan sera large, à l’intérieur son empan sera plus limité.
48 Par ailleurs, des sous-thèmes introduits au moyen d’une même structure peuvent chacun faire l’objet d’un paragraphe (au sens de 4.1.) tout en ne constituant qu’une seule unité thématique :
Pour la Cour, et plus précisément la vie qu’y mènent les pages et l’éducation qu’ils reçoivent, les « Souvenirs » du comte d’Hezecques, (…)
Sur d’autres aspects de la vie quotidienne, ou du changement dans les manières de voir et de sentir, on se reportera, pour l’étude du sentiment maternel, (…)
suite. En outre, le changement d’introducteur, couplé à une marque de paragraphe et à l’indice lexical autres, comme c’est le cas après le troisième sous-thème, constitue un signal de changement de niveau textuel pour le lecteur.
49 Ces deux exemples montrent que les marqueurs de thématisation peuvent signaler des ruptures thématiques et/ou des continuités thématiques. Dans [26] les introducteurs en début de paragraphe soulignent une rupture ; ceux à l’intérieur des paragraphes indiquent une continuité thématique. En revanche, dans [27], bien que l’utilisation de l’introducteur pour concorde avec un changement de paragraphe, il introduit une continuité thématique.
5 - Conclusion
50 Cet article avait pour but de montrer que les marqueurs de thématisation sont des thèmes (topiques) particuliers et singuliers. Au niveau phrastique, ils présentent des caractéristiques formelles classiquement attachées au thème tel qu’on l’analyse dans la phrase. Ce sont des thèmes marqués qui possèdent :
- une propriété sémantico-lexicale : le complément est explicitement introduit par une unité lexicale prépositionnelle (un introducteur thématique). Par ailleurs, le sémantisme des unités linguistiques qui introduisent ces compléments indique une relation « d’à propos de » ;
- une propriété positionnelle : le marqueur de thématisation figure dans la zone préverbale : une telle position est significative et s’écarte de l’ordre habituel des éléments en français ;
- deux propriétés syntaxiques : le marqueur de thématisation préfixé, n’est pas (pas de reprise anaphorique) ou peu (reprise anaphorique) intégré à la structure phrastique ;
- une propriété graphique : la limite du complément thématique se traduit à l’écrit par une virgule ;
- une propriété prosodique : la limite du complément thématique se traduit à l’oral par une intonation (courbe intonative) montante.
Au niveau textuel, les marqueurs de thématisation :
- sélectionnent parmi une liste de référents possibles et connus celui ou ceux qui va ou qui vont être mis en avant dans le texte (ce sont des éléments de reprise). Il s’agit de référents déjà activés, de référents cognitivement inférables ou extraits d’un ensemble, ce qui en fait des paradigmatisants par excellence (Nølke, 1983) ;
- participent à la progression de l’information (le marqueur de thématisation est le point de départ de l’énoncé) et sont aussi des outils cohésifs ;
- sérient l’information dans un texte (ce sont des séquenceurs) ;
- introduisent un cadre d’interprétation qui peut s’étendre au-delà de leur phrase d’accueil ;
- leur empan textuel varie, notamment quand ils sont intégrés dans des structures hiérarchiques complexes.
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Notes
[ 1] Membre associé aux laboratoires LaTTICe (Langues, Textes, Traitements Informatiques et Cognition) et LaLICC (Langages, Logiques, Informatique, Cognition et Communication). Je remercie les réviseurs anonymes pour leurs remarques et suggestions. Je remercie aussi M. Charolles et S. Prévost pour leur travail d’édition sur ce texte qui devait paraître dans le numéro 47 des Travaux de Linguistique.
[ 2] Nous utilisons les abréviations suivantes : AJ : article journalistique, AS : article scientifique, R : roman.
[ 3] Dans la conception formelle de la grammaire fonctionnelle (grammaire systémique) élaborée par Halliday pour la langue anglaise, le thème correspond au premier segment de la phrase qui a une fonction transitive (sujet, objet, verbe, complément, adjoint) quel qu’il soit et le rhème correspond au reste de la phrase : il peut s’agir d’un seul élément structural ou de plusieurs éléments constituant un seul élément structural (1994 : 42). Le thème ne doit pas être confondu avec ce qui est connu (given, 1994 : 38) ; il n’est pas marqué quand il s’agit du sujet, par contre il est marqué dans les autres cas ; par exemple quand il s’agit d’un adverbial, d’une conjonction. Il joue un rôle central dans l’élaboration des textes, en particulier dans la façon d’organiser le message. Pour Firbas et Daneš, deux tenants de l’école de Prague, le thème est (i) ce qui est connu ou tout au moins évident et (ii) le point de départ du scripteur/locuteur. C’est ce que Fries (1983) appelle l’approche combinée. Firbas et Daneš s’écartent d’une conception binaire thème/rhème et considèrent ces notions sur une échelle de dynamisme communicatif ; elles sont indépendantes de leur structure syntaxique. Dans ce cadre, le thème n’est pas lié à une position spécifique dans la phrase ou dans la proposition ; il est lié au contexte précédent.
[ 4] Cette partie ne traite que des GN sujets, thèmes prototypiques. Nous n’avons pas entrepris (tel n’était pas notre propos) d’analyser les propriétés syntaxiques qui distingueraient les marqueurs de thématisation d’autres compléments à l’initiale.
[ 5] Dessaintes (1960 : 174) considère que ces unités lexicales sont « improprement rangées dans les prépositions » car elles ont un fonctionnement anaphorique.
[ 6] Sauf à se trouver en incise après un verbe comme parler ou écrire.
[ 7] Il est aussi intéressant de noter que la différence dans l’ordre des constituants (leur placement) se trouve en quelque sorte « énoncée » dans la terminologie employée : places syntaxiques vs places rhétoriques (Gardes-Tamines, Pelliza, 1998 : 55 sqq.), vs structures spécialisées (Carter-Thomas, 2000 : 76). Les places rhétoriques sont « celles où les phénomènes de marquage peuvent converger. Ces places sont le début et la fin d’un paragraphe » (Gardes-Tamines, Pelliza, 1998 : 56). On suggère ainsi que la phrase se trouve en adéquation avec son contexte (qu’elle n’est donc pas isolée) ce qui ne peut s’analyser qu’en prenant en compte la phrase dans son environnement.
[ 8] La notion de connu/donné fluctue d’un chercheur à l’autre et elle peut être interprétée de façon différente : elle est associée ou non à la notion d’information connue et peut même être employée comme synonyme de celle-ci (Prince, 1978 : 903 ; Carter-Thomas, 2000).
[ 9] En ce qui concerne un projet, on pourrait en discuter. (in Berthoud, 1996 : 92) ; Quant à un exemple, vous en trouverez dans le Larousse. (in Berthoud, 1996 : 94)
[ 10] Ce point a été noté par Mauranen (1999), Goutsos (1997), Adam, Revaz (1989) pour les structures listées ou énumératives.
Résumé
Cet article montre que les marqueurs de thématisation tels que en ce qui concerne X, concernant X, du point de vue (de) X, etc. sont des marqueurs de thème singuliers. La première partie passe en revue les propriétés phrastiques classiquement attribuées au thème et conclut que de ce point de vue les introducteurs thématiques et leurs compléments sont des thèmes. La deuxième partie montre que les marqueurs de thématisation sont aussi des thèmes textuels. La dernière partie illustre comment les marqueurs de thématisation s’intègrent dans des organisations complexes avec des hiérarchisations, des problèmes de « portée » (empan textuel) et des découpages en paragraphe plus ou moins concordants.
This paper shows that thematization markers (en ce qui concerne X “as far as X is concerned, concernant X “regarding X”, du point de vue (de) X “from the point of view of X”) are particular themes. The first part looks at the phrasal properties usually given to the theme and concludes that from that point of view the thematic introducers and their complements are themes. The second part proves that thematic markers are also textual themes. The last part illustrates how thematization markers are integrated in complex structuring with hierarchies, “scope” (textual span) and problems and paragraphing.
PLAN DE L'ARTICLE
- 1 - Le thème, une catégorie phrastique et/ou discursive ?
- 2 - Les marqueurs de thématisation, des thèmes au niveau phrastique ?
- 3 - Les marqueurs de thématisation, des thèmes au niveau textuel
- 4 - Les marqueurs de thématisation s’intègrent dans des formes d’organisation complexes
- 5 - Conclusion
POUR CITER CET ARTICLE
Sylvie Porhiel « Les marqueurs de thématisation : des thèmes phrastiques et textuels », Travaux de linguistique 2/2005 (no 51), p. 55-84.
URL : www.cairn.info/revue-travaux-de-linguistique-2005-2-page-55.htm.
DOI : 10.3917/tl.051.0055.




