Travaux de linguistique 2005/2
Travaux de linguistique
2005/2 (no 51)
156 pages
Editeur
I.S.B.N. 2-8041-4770-3
DOI 10.3917/tl.051.0085
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I. Travaux

Vous consultezLes chaînes de référence dans les portraits journalistiques : éléments de description

AuteurCatherine Schnedecker[*] [*] Université Marc Bloch, UFR Lettres,
Scolia-EA1339,...
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du même auteur


Introduction


Cette étude porte sur l’expression de la coréférence dans les portraits journalistiques et, plus particulièrement, sur un corpus constitué de 41 textes figurant quotidiennement sous la rubrique « Culture/Portrait » du journal Le Monde[1] [1] Sur une période de 3 mois allant de mai à juillet 2003. ...
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. Il s’agit de textes présentant des personnalités de tous horizons culturels et scientifiques, qui, pour une raison ou pour une autre (démarrage d’une tournée, d’une exposition, prix scientifique, etc.), créent, comme on dit, l’événement.

2 Pour l’étude de la référence, ce genre de corpus présente un double intérêt. D’abord, en dépit de la diversité des auteurs qui les rédigent, ces portraits journalistiques sont relativement homogènes du point de vue des contenus et de la structure de telle sorte qu’il est possible d’en caractériser le genre (Jenkins, 2002). Ensuite, ces textes sont généralement centrés sur un personnage, en d’autres termes, ils sont mono-référentiels. On dispose ainsi d’un terrain idéal pour observer les modalités suivant lesquels les auteurs ancrent et reprennent ce référent central, construisent, en d’autres termes, les chaînes de référence, sans être incommodés par des facteurs tels que la compétition référentielle que déclencherait la présence d’autres référents (Ariel, 1990) et qui peut, comme on le sait, biaiser l’emploi de certaines expressions référentielles et, partant, l’interprétation qu’on en fait généralement. C’est ainsi qu’on a longtemps considéré que l’emploi du nom propre servait à prévenir les risques d’ambiguïtés. Par exemple dans la séquence [1a], la redénomination d’Hélène fait suite à la mention du second référent féminin (Anna). Manifestement, le locuteur souhaite contourner la difficulté qu’est censé provoquer le pronom dans ce genre de cas alors que celui-ci passe en réalité sans problème comme le montre [1b] :[1a] Hélène1 est contremaître sur un chantier naval breton. Séparée de son mari, parti vivre sa passion de la mer sous des tropiques lointains, elle fait partie de ces femmes qu’on qualifie de battantes. Mère attentive, elle déborde d’affection pour son petit garçon de 6 ans, et ø a noué une relation très complice avec sa fille de 15 ans, Anna. Mais Hélène2 rencontre Pierre, un ornithologue, et ø en tombe amoureuse.(Résumé de Dis Maman tu m’aimes ?, Télérama 08.04.92)[1b] Hélène1 est contremaître sur un chantier naval breton. Séparée de son mari, parti vivre sa passion de la mer sous des tropiques lointains, elle fait partie de ces femmes qu’on qualifie de battantes. Mère attentive, elle déborde d’affection pour son petit garçon de 6 ans, et ø a noué une relation très complice avec sa fille de 15 ans, Anna. Mais elle rencontre Pierre, un ornithologue, et ø en tombe amoureuse.L’objectif de ce travail est de montrer que l’expression de la référence, dans ce corpus, ne se conforme pas aux prédictions de certaines théories actuelles, comme la théorie de l’accessibilité ou la théorie du centrage, et de suggérer, à la suite de certains auteurs (p.e. Apothéloz, 1995 ; De Mulder, 1997 et Fox, 1987), l’impact qu’exerce le genre textuel sur les modalités de la cohésion référentielle. Dans ce but, nous procéderons à l’inventaire et au dénombrement des formes référentielles employées, ce qui nous permettra de mettre en lumière l’utilisation de deux types de chaînes, distinctes en vertu de leur matériau grammatical et lexical. Dans un second temps, nous essaierons de dégager les principes qui régulent l’alternance des expressions référentielles dans ces types de chaînes. Pour terminer, nous nous concentrerons sur les SN définis (désormais SNdf), très présents dans un des deux types de chaînes. Nous essaierons en particulier de dégager les contraintes qui pèsent sur leur emploi aux niveaux lexical et discursif, en tenant compte notamment du contexte « droit » de leur occurrence.

1 - La référence en site mono-référentiel

3 Pour commencer, nous rappellerons les grands traits des théories de l’accessibilité et du centrage qui seront utiles à notre propos et en particulier les prédictions qu’elles permettent de faire concernant l’emploi des expressions référentielles en contexte mono-référentiel.

1.1 - La théorie de l’accessibilité et de la théorie du centrage : rappels

4 Dans la théorie de l’accessibilité de Ariel (1990), le choix des expressions référentielles est conditionné par les présomptions du locuteur sur le degré d’activation que le référent est supposé avoir dans la mémoire de son interlocuteur. Si le référent est censé avoir un haut degré d’activation, s’il est, en d’autres termes, saillant, le locuteur utilisera un marqueur dit de haute accessibilité référentielle et, dans le cas contraire, un marqueur de faible accessibilité référentielle. Les marqueurs sont ainsi classés sur une échelle d’accessibilité (cf. annexe 1) fondée sur trois principes :

  • leur informativité (plus l’accessibilité marquée par l’expression référentielle est basse, plus celle-ci comporte d’information lexicale) ;
  • leur rigidité (plus l’accessibilité marquée par l’expression référentielle est basse, plus l’expression sera rigide, c’est-à-dire univoque) ;
  • leur degré dit d’atténuation : plus l’accessibilité marquée par une expression référentielle est haute, plus l’expression référentielle a de chances d’être brève, atone, etc.).

Ainsi, dans l’extrait [2], le pronom il qui clôt le chapeau s’explique-t-il par différents facteurs qui contribuent à rendre le référent saillant :[2] Titre : Médéric Collignon, trompette à voix
Chapeau :Le musicien survolté, à la recherche de sons inédits, joue de son instrument, mais surtout de sa voix haut perchée. Il donne plusieurs concerts en février en Ile-de-France.(Le Monde, 04.02.04)
D’abord, la mention du personnage dans le titre en fait le thème principal de l’article. Sa désignation par le nom propre est un bon indicateur de son importance et laisse augurer qu’il fera l’objet de reprises. Celles-ci sont non seulement effectives mais elles sont aussi, dans le chapeau, situées à faible distance les unes des autres. En outre, elles figurent au sein d’une même unité (en l’occurrence ce chapeau, qui forme une unité à la fois structurelle – sa vocation de « résumé-amorce » – et dispositionnelle – il constitue à lui seul un paragraphe –). Autant dire que le référent reste bien présent dans la mémoire du lecteur et que la présence du pronom comme signal de cette haute accessibilité s’impose.

5 Dans le cadre de la théorie du centrage, les prédictions qu’on peut faire sur le choix d’une expression e d’une proposition p sont fonction de la présence de son référent dans la proposition antérieure (p-1) d’une part et d’autre part, d’un ensemble de facteurs, variables suivant les langues (cf. Walker et al. 1998 : 13)[2] [2] Et dont la liste n’est pas encore achevée. ...
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, parmi lesquels on retiendra pour le français : l’ordre des mentions des SN visant ces entités et leur rôle grammatical. Pour revenir à [2], la proposition qui précède celle qui accueille le pronom, à savoir [2a] ci-dessous comporte un ensemble de plusieurs référents : le musicien, son instrument et sa voix, qui constituent le « centre anticipateur » (désormais Ca). Les référents de ce Ca sont hiérarchisés notamment en fonction de leur position (avantage de la première position par rapport au autres) et de leur fonction grammaticale (Sujet > objet indirect animé > objet direct > objet indirect inanimé > objet oblique), le plus élevé dans cette hiérarchie (appelé aussi centre préféré, Cp) – ici le musicien – étant celui dont on prédit la reprise, ou pour reprendre les termes de la théorie du centrage, le statut futur de centre rétroactif (Cr). Ce qui est effectivement le cas, voir [2b] :[2a] (p-1) Le musicien survolté, à la recherche de sons inédits, joue de son instrument, mais surtout de sa voix haut perchée.[2b] Il donne plusieurs concerts en février en Ile-de-France.La transition entre [2a] et [2b] est considérée, dans cette théorie, comme une « continuation » du fait que le même référent est centre rétroactif dans les deux énoncés et que, dans [2b], le Cr coïncide avec le Cp. La théorie du centrage prédit également que l’expression de prédilection du Cr sera le pronom, et que l’emploi d’une autre forme, dans ces conditions discursives, pour reprendre ce même référent serait « incohérente »[3] [3] Par exemple la réitération du nom propre du référent...
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(cf. [2c]). Tout comme le serait, en principe, la promotion d’un autre référent comme centre préféré de la proposition subséquente à [2a] comme l’illustre [2d] (les centragistes parlent alors de « rétention du Cr ») :[2c] Médéric Collignon donne plusieurs concerts en février en Ile-de-France.[2d] Cette voix est d’ailleurs son plus précieux atout.

1.2 - Une double prédiction

6 Partant de là, la théorie de l’accessibilité comme celle du centrage permettent de faire une double prédiction. Elles prédisent, en premier lieu, quelle sera la forme d’expression privilégiée dans les portraits journalistiques. Comme il s’agit de textes mono-référentiels qui limitent, sinon éliminent – théoriquement du moins – les risques de compétition référentielle et qu’ils sont centrés sur un référent qui est et reste accessible durant tout l’article, on s’attend à ce que ce soit le pronom qui prévale. Il devrait donc se révéler très fréquent dans les chaînes de référence et devrait dépasser en nombre les expressions de catégories différentes utilisées le cas échéant. C’est ce qu’illustre [3] :[3] Isabelle Huppert
SURPRENANTE BLONDE SEXY À L’ÉCRAN DANS « LA VIE PROMISE », D’OLIVIER DAHAN, LA COMÉDIENNE JOUE CET AUTOMNE, AU THÉÂTRE, LES ANDROGYNES TOURMENTÉES. COMMENT ISABELLE HUPPERT FAIT-ELLE POUR ENDOSSER AVEC UNE TELLE JUSTESSE ET UN TEL FLAIR DES RÔLES AUSSI PROFONDS, AUSSI VARIÉS ? CONFIDENCES SUBTILES D’UNE STAR QUI POURSUIT SON CHEMIN EN SE CHERCHANT TOUJOURS.
Cet entretien ne s’adresse peut-être qu’aux lectrices passionnées par le métier de comédienne. Isabelle Huppert est l’une des plus valeureuses, la descendante des plus grandes, le modèle des plus jeunes. Elle ne parle que de ce mystère : qu’est-ce que cela signifie de jouer la comédie, d’interpréter un rôle, d’être toujours et jamais la même ?
Isabelle Huppert s’y entend. On ne la reconnaît pas. Elle n’est jamais la même d’un film à l’autre, et même pas chez elle, quand elle ouvre la porte et qu’elle a encore l’air d’une petite fille au corps très mince.
Dans « La Vie promise », d’Olivier Dahan, elle apparaît en pute blonde, style Marilyn. Il faut un moment pour s’assurer que c’est bien elle. Auparavant, on se souvient d’une vieille fille revêche (« Huit Femmes ») ou d’une malheureuse hystérique qui ne craignait aucune impudeur (« La Pianiste »). Rien de commun entre ces trois rôles. Isabelle est un caméléon, mais ce n’est pas sa seule performance. Avec le même talent, elle mène sa vie de famille. Elle déteste en dire un mot. Elle répète vingt fois : « Surtout, pas un mot ». Il faut des ruses de sioux pour qu’elle laisse deviner qu’un quatrième enfant ne lui déplaira pas. « J’adore être enceinte, mais bon… ». Quelle boulimie chez cette créature dont l’apparence est si fragile !
Cet hiver, on la verra aussi dans une pièce de Sarah Kane, « 4.48 Psychose », au Théâtre des Bouffes du Nord. Une pièce difficile avec un metteur en scène exigeant, Claude Régy, dont elle parle avec ferveur, comme de Bob Wilson, sous la direction duquel elle a joué « Orlando ». Un rôle d’androgyne avant celui de mère meurtrière, « Médée », qu’elle a interprété dans les nuits glaciales, cet été-là, au Festival d’Avignon. Qu’est-ce qui fait courir Isabelle ? Eh bien, justement, la possibilité de toujours renaître, de s’inventer. D’être toujours double, triple et multiple. N’est-ce pas trop ? Pourquoi cette pièce encore, ce film encore ? Pourquoi tant d’efforts ? « Je n’y pense pas. Je vois l’affiche et pas le chemin ». Le haut de l’affiche, le besoin forcené d’être une star. Isabelle Huppert en convient et y parvient.(Marie-Claire, novembre 2002)
Par ailleurs, ces théories sont d’une certaine façon aveugles aux genres discursifs dans lesquels se réalise l’expression de la coréférence. En effet, la théorie du centrage ignore purement et simplement ce facteur. Pour ce qui concerne la théorie de l’accessibilité, les choses sont plus nuancées. En résumé, on peut dire qu’à la base, i.e. dans le texte fondateur de Ariel (1990 : 18), ce facteur est d’une certaine façon neutralisé par le fait que les données chiffrées s’appuient sur quatre textes différents (de 2200 mots chacun) catégorisés en fictionnels vs non fictionnels (note 10, p. 221). Certaines études ultérieures ont vérifié ce facteur ; c’est le cas notamment de l’article de Toole (1996), intitulé « The Effect of Genre on Referential Choice », qui nie toute incidence du genre[4] [4] L’auteur travaille sur huit textes provenant des quatre...
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 et dont la conclusion est que :

7

[…] Accessibility Theory can be used to predict referential choice and […] genre-specific explanations are not required. »(J. Toole, 1996 : 286)

8 Mais cette position n’est pas partagée par tous les auteurs se réclamant de cette théorie puisque Kronrod & Engel (2001), dans un travail sur les manchettes de journaux[5] [5] Les auteurs travaillent sur des articles de quotidiens distingués...
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, se montrent beaucoup plus nuancés en suggérant que le choix des marqueurs résulte d’un compromis entre les facteurs cognitifs pris en compte par la théorie de l’accessibilité et de contraintes éditoriales assez strictes.

1.3 - Prédictions émanant d’autres approches

9 Enfin, rappelons que toute une série d’approches (appelées « approches structurales » par Toole (1996 : 267) ou « modèles hiérarchiques » par Huang (2002 : 309) s’accordent, elles, à reconnaître les interactions[6] [6] Comme nous le montrons (Schnedecker, 1997 et 2002), ces...
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entre genres et/ou unités structurales (tours de parole, paragraphes, épisodes, événements, etc.) et choix des expressions référentielles. Elles admettent, en résumé, que les frontières des unités considérées sont marquées par des SN pleins alors qu’au sein de ces unités, le maintien de la référence est assuré par des pronoms. En voici une illustration où la réitération du nom propre se manifeste systématiquement à l’initiale des paragraphes :[4] Sylvia pleure, même quand quelqu’un lui adresse la parole ou la regarde d’un peu trop près, même quand on veut la photographier : « Je sentais les larmes me noyer les yeux et déborder comme de l’eau d’un verre trop plein que l’on agite ». Les photos qu’on a gardées d’elle sont pourtant flatteuses. Elle est belle. En maillot de bain sur la plage d’un été 54, ou tenant devant sa bouche comme un bubble-gum de cristal, elle ressemble à Marilyn Monroe. Look glamour pour Romances dernier cri. Elle sait déjà, comme l’a confessé Marilyn dans une interview, qu’on est jugé sur l’air qu’on a, pas sur ce que l’on est. « À Hollywood, on vous paie mille dollars pour un baiser et cinquante cents pour votre âme. Je le sais, parce que j’ai assez souvent refusé la première proposition. Pour la seconde, j’attends toujours. »
Sylvia attend d’être acceptée pour elle-même. Brillante élève, impatiente d’être reconnue pour ses écrits (elle commence très jeune), elle n’a que faire des caprices de ses copines, « se balader dans les mêmes chaussures en cuir verni, pointure 7, achetées chez Bloomingdale, avec une ceinture de cuir noir verni et sac en cuir noir assorti ». Elle a horreur des films Technicolor où des élégantes arborent « des bouquets de chrysanthèmes gros comme des choux-fleurs » et « filent dans les toilettes pour échanger des ragots épouvantables ». Elle est révoltée contre l’éducation qu’on donne aux filles, « la voie tracée d’épouse et de mère ». Elle est hantée par « le plafond de toutes les salles de bains où j’ai pris un bain ». Elle déprime, ø dérive, et une nuit, dans le cœur noir d’une cité déserte, elle donne sa « garde-robe en pâture au vent », se dépouille tout de ses « chiffons tristes », brandissant son jupon « comme un drapeau d’armistice ».
Sylvia n’est pas folle. Elle veut être libre, « omnisciente. Si je devais me donner un nom, ce serait “la fille qui voulut être Dieu”. Je suis moi ». Ce qui la déboussole, ce qui la condamne dès 19 ans, aux tentatives de suicide et la transforme en « pauvre marionnette de peau et d’os », c’est son désir d’être comme les autres, un « modèle d’épouse et de mère » (toujours cet affolant leitmotiv), de passer inaperçue («en roulant mes socquettes comme celles de mes camarades»). Et en même temps, son avidité à vivre sa différence, son désarroi d’être soumise aux schémas. Redoute-t-elle de succomber à «ce néant de l’appartenance» ? Elle préfère mourir, ou écrire. […](Télérama, 22.01.92)
Les prédictions relatives à la localisation des expressions référentielles dépendent alors des modèles de genres considérés (p.e. le modèle de Fox s’appuie sur la théorie de la structure rhétorique de Mann et Thompson, celui de De Weck (1991) sur le schéma narratif quinaire issu de Propp, etc.). La prise en compte des contraintes de super-structure ou de genre « assouplit » d’une certaine façon les approches strictement cognitives dans la mesure où elles prédisent que, dans les contextes qui nous intéressent, le pronom n’est pas nécessairement la seule expression référentielle en vigueur et qu’il est susceptible d’alterner avec des SN pleins à certains endroits-clés des textes. Mais elles ne prédisent pour autant ni la catégorie des SN pleins à ces endroits (nom propre, SN défini ou démonstratif) ni, a fortiori, la tête lexicale de ces SN.

2 - Les portraits journalistiques du journal Le Monde : quelques caractéristiques

10 Avant d’examiner, à la lumière de ces diverses approches, comment les expressions référentielles se répartissent dans les portraits journalistiques, essayons de dégager quelques-unes de leurs caractéristiques structurelles.

2.1 - Caractéristiques structurelles

11 Les portraits du Monde sont assez conséquents, puisqu’ils couvrent les 2/3 d’une page du quotidien (soit en moyenne un milliers de mots). Ils se présentent suivant la figure (2) de l’annexe. Le texte est surmonté d’un « gros titre » indiquant le nom propre de la personnalité du jour (cf. [2]) elle-même représentée par un portrait photographique. Le titre est suivi par un chapeau justifiant le portrait, p.e. dans [2], l’originalité musicale du personnage et sa tournée de concerts ou, dans [5], la publication d’un roman :[5] Titre : Eugenio Scalfari, de la presse au roman
Chapeau : Fondateur de « L’Espresso » et de « La Repubblica », le journaliste italien publie une fiction, biographie déguisée de Giovanni Agnelli
Deux textes annexes accompagnent généralement le texte principal : une brève notice biographique rapportant certaines dates marquantes (dont la date de naissance) de la vie de la personnalité et, éventuellement, les informations relatives à son actualité (dates et lieux des concerts, bibliographie ou autres…).

2.2 - Les titres

12 Les titres comportent tous le nom propre (désormais Np) de la personnalité décrite, ou son nom de scène [6] et [7]. Ils se construisent suivant des schémas assez réguliers, généralement binaires, dont la seconde partie[7] [7] Qui, comme le souligne Jenkins (2002) citant le travail...
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véhicule des informations sur le référent[8] [8] Que le seul nom propre rend, sinon, opaque en l’absence...
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notamment en circonscrivant son domaine d’activité, sinon une facette inédite de sa personnalité. Nous avons inventorié et classé ci-dessous les différentes structures récurrentes dans les titres :[6] Miss Kittin, icône lasse de l’électroclash[7] DJ Muggs met les platines en pétard

  • Np+ apposition (nominale/adjective) indiquant la profession

[8] Laurent Reynes, un sculpteur au pôle Nord[9] Serge Toubiana, l’homme cinémathèque

  • Np+ « N de qualité »[9] [9] Il ne s’agit pas ici des noms de qualité du type de salaud,...
    suite

[10] Fellag, le rire sur la plaie[11] Marie Trintignant, une douceur magnétique

  • Np+Np modifié métaphorique

[12] Jean-Pierre Serre, le « Mozart » des maths

  • Np(,/dans) le N domaine d’exercice en apposition

[13] Denise Breton, le cinéma des coulisses[14] Thomas Fersen dans la marmite du rock[15] Tony Wilson, dans la légende du rock

  • Np+N objet typiquement associé à la profession

[16] Erwan Fauré, le violoncelle en partage[17] Maurice El Medioni, le piano à l’arabesque

  • Np+Ndéverbal

[18] Chitose Hajime, le chant des îles nippones[19] Ali Salmi, la danse à tire-d’aile

  • Np+verbeinf :

[20] Jennifer Dworkin, filmer au bord de l’âme[21] Nedim Gürsel, écrire face au désertLe titre remplit ainsi une fonction multiple. Au plan informationnel, il est ambivalent. En effet, il délivre, d’une part, de manière concise, l’information centrale comme quoi le référent crée l’événement dans son domaine d’exercice. D’autre part, la formulation reste suffisamment elliptique et/ou ludique pour inciter à la lecture du texte (cf. Kronrod & Engel, 2001 : 685-686). Au plan référentiel ensuite, le titre permet de prédire une partie du matériau lexical qui sera utilisé dans les chaînes de référence : le nom propre, bien sûr (cf. infra mais aussi des SN dont la tête lexicale dénotera la profession : le chanteur pour T. Fersen, l’auteur pour Eugenio Scalfari, etc.).

3 - Les expressions référentielles dans les portraits du Monde : les tendances générales

3.1 - Quelques chiffres

13 Sur un corpus de 45025 mots, nous avons dénombré 2072 expressions référentielles. En termes de densité moyenne, cela revient à une expression référentielle tous les 21-22 mots, soit toutes les lignes et demie (une ligne comptant entre 16 et 19 mots). Même si ces données chiffrées ne prétendent aucunement à la rigueur statistique, elles indiquent néanmoins que, d’une manière générale, les référents des portraits sont très fréquemment et régulièrement instanciés au fil du texte et qu’ils restent donc, comme prévu, toujours très accessibles.

14 La répartition des expressions référentielles en catégories grammaticales est synthétisée dans le tableau (1) :

Tableau (1) - Répartition des expressions référentielles suivant les catégories grammaticales[10] [10] Le comptage tient compte ici du fait que dans une expression...
suite

Types de catégories Np Np expansé SNdf/(son) N10 SNdm Pro son ø autres Total Exp.réf. Sous-catégories Prén. ou Patronyme Np entier TOTAL 132 272 29 158 34 795 446 90 138 2072 Pourcentages/catégories 6,4 % 13 % 1,4 % 7,6% 1,7 % 38 % 21 % 4,3 % 6,6 % 100 % Pourcentages/catégories 20,8 % 9,2 % 59% 11% 100 % Pourcentages/types de marqueurs 30 % 70% 100 %

3.2 - Répartition des expressions référentielles

3.2.1 - La domination des expressions dites de haute accessibilité référentielle

15 Les expressions dites de haute accessibilité référentielle (pronom personnel, déterminant possessif et autres) dominent très largement : elles s’élèvent à 70% du total des expressions référentielles recensées. L’emploi du pronom prévaut sur les marqueurs, toutes catégories confondues, puisque le pourcentage de ses occurrences atteint 38%. Il se détache aussi très nettement des autres marqueurs dits de haute accessibilité référentielle. En effet, ses emplois sont, en pourcentage, quasiment deux fois plus nombreux que ceux du déterminant possessif et six fois plus que les expressions rangées dans la colonne « autres » qui comprend les pronoms liés (clitiques et réfléchis), et, enfin, neuf fois plus que les anaphores zéro. Dernière précision : les pronoms personnels apparaissent dans tous les textes du corpus.

16 Ces chiffres ne sont pas étonnants. La domination des expressions dites de haute accessibilité s’explique au regard de la densité des expressions référentielles, qui indique très clairement l’omniprésence des référents dans les textes. En cela donc, nos résultats se conforment aux prédictions de la théorie de l’accessibilité.

3.2.2 - Les marqueurs dits de faible et moyenne accessibilité

17 Par contraste, les marqueurs dits de faible ou moyenne accessibilité n’occupent que le tiers des pourcentages. Dans le détail, ils se répartissent très inégalement suivant les catégories grammaticales.

18 Le Np arrive en tête avec un pourcentage global de 20,8%, soit un cinquième des occurrences. Mais trois réalisations se distinguent :

  • les séquences « prénom + patronyme » qui s’élèvent à 13% des occurrences totales ; elles apparaissent dans tous les textes ;
  • les emplois du prénom seul ou du patronyme seul ou du surnom : 6,4% sur 28 des textes du corpus (soit dans 68% d’entre eux) ;
  • les emplois du Np complexes ([22] et [23]) ou modifiés ([24] à [26]), très faiblement représentés avec 1,4% des occurrences sur 10 textes (soit 24% du total des textes) :

[22] L’animateur et producteur de télévision Guy Lux[23] La soprano américaine Beverly Stills[24] La miss Kittin d’hier[25] Maurice l’oranais[26] Maurice le pianisteLes expressions dites de moyenne accessibilité (SNdéfinis et SN démonstratifs – désormais SNd et SNdm – ) sont plus faiblement représentées encore que le Np puisque leur total atteint seulement 9,2 % des occurrences anaphoriques. Elles se distribuent inégalement selon les catégories grammaticales. En effet, les SNdf (dans lesquels nous avons inclus les SN possessifs) atteignent 7,6 % du total, soit plus de 80 % des SN pleins alors que les démonstratifs (dans lesquels sont comptées les relatives de type celui/celle qui…), avec un pourcentage de 1,7 %, sont, de toutes les expressions référentielles, les moins employées. Précisons que les SNdf apparaissent dans 85% des textes alors que les SNdm dans 58 %.

19 La faible proportion de ces deux catégories de marqueurs, comparées à la représentation du pronom n’est pas non plus étonnante : si les référents sont, comme il a été dit, très accessibles, il est prévisible que les marqueurs indiquant une faible ou moyenne activation soient minoritaires.

3.3 - Premières conclusions : des paradoxes

20 Ceci étant dit, et compte tenu de leur contexte d’occurrence (i.e. le genre) et du caractère mono-référentiel des textes, ces chiffres présentent quand même un quadruple paradoxe. Premièrement, l’écart qui sépare le pourcentage de Np et celui de pronoms personnels ne dépasse pas 20%. Dit autrement, il y a une occurrence de Np pour deux occurrences de pronom, ce qui est beaucoup. Compte tenu du fait que les textes sont centrés tout leur long sur un même référent et que celui-ci reste infailliblement accessible, la présence d’un marqueur réputé de basse accessibilité comme le Np est, en effet, plus qu’étonnante. Le raisonnement serait le même du reste si l’on tenait compte également des marqueurs dits de moyenne accessibilité.

21 La répartition de ces marqueurs constitue d’ailleurs le deuxième volet du paradoxe. Il a été montré en effet par Apothéloz (1995) que les SNdm désignent généralement des entités à saillance élevée. Il s’agit, en l’occurrence, soit d’entités récentes à empan textuel étroit (Apothéloz parle alors de « saillance locale »), soit d’entités centrales fédératrices (dont la saillance est dite alors « cognitive »). Les travaux de Maes cités par De Mulder (1997) vont dans le même sens. Si l’on admet donc que les SNdm renvoient à des référents saillants, comme c’est le cas dans les textes qui nous intéressent, on devrait s’attendre à ce qu’ils soient bien représentés ou mieux qu’ils ne le sont effectivement. Or, leur pourcentage est précisément le plus faible de tous. Qui plus est, on l’a vu, leur présence concerne à peine plus de la moitié des textes (58%).

22 Troisièmement, la répartition des expressions référentielles sur les textes fait apparaître que, dans quasiment la moitié des textes (18 sur 41 soit 44% des textes), les SN à tête lexicale sont aussi nombreux que les pronoms.

23 Enfin, un examen attentif du corpus montre que, sur le long terme, les expressions référentielles obéissent à deux grandes tendances, ou si l’on préfère, qu’elles constituent deux types bien dissociés de chaînes de référence. Le premier type se constitue de chaînes hétérogènes exploitant, outre le pronom, les trois catégories de SN à tête lexicale (Np, SNdf et SNdm) et un matériau lexical diversifié, comme cela est illustré en [27] et en [28] :[27] Elle se retrouve au Brésil, aux Etats-Unis, au Japon, et ø commence peu à peu à se lasser du rôle qu’elle doit jouer. On la cantonne à un style musical, l’électroclash, ce mélange de revival des années 1980 et d’attitude provoc’ qu’elle a contribuée à lancer. L’étau se resserre jusqu’à faire oublier la DJ : cette passionnée d’électronica et de techno, capable de jouer avec panache un set rock à contre-emploi, prévoyant un disque de musique industrielle pour les transitions. Celle qui apprécie plus que tout de « mixer quelque chose d’aussi immatériel que le son ».(Le Monde, 12/06/03)[28] À 14 ans, armé de ce bagage, le DJ en herbe déménage à Los Angeles pour y rejoindre sa maman. Au début des années 1980, le prestige de la Mecque du hip-hop est encore intact auprès de la jeunesse californienne. Installé dans le quartier de Cypress Hill, largement dominé par une communauté hispanique et afro-américaine, le petit Blanc se fait une place au soleil. « A l’époque, le rap le plus cool venait de New York. Avec ma grande gueule de Rital du Queens, j’avais quelques atouts. Au début, tu te fais tester. Deux jours après mon arrivée, un gamin a cherché la bagarre. Comme j’avais fait de la boxe, je lui ai mis une raclée. On est devenus potes. Ma réputation était faite. »(Le Monde, 19/06/03)Ce phénomène apparaît dans la moitié des textes (51% très exactement). Les chaînes hétérogènes dont le matériel de base – Np et pronom – s’enrichit alternativement des SNdf (34% des textes) ou des SNdm (7%) concernent 41% des textes.

24 La seconde tendance est illustrée par les chaînes qui sont, par contraste avec les précédentes, homogènes car composées massivement de Np et de pronoms. C’est le cas de presque 25% des textes[11] [11] Nous incluons dans ces chiffres les chaînes dont les SN...
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. En voici deux exemples (cf. [29] et [30]) :[29] Dans la glace, Reynes a placé un message en anglais et en russe. Qu’un chasseur soit intrigué par cette forme géométrique glissant seule sur la mer, qu’il l’aborde, qu’il trouve le message, qu’il entre en contact avec son auteur… : ce sont trop de conditions. Reynes n’y croit pas. Et ce n’est pas ce qui lui importe le plus. La Construction voyageuse est partie du pôle Nord, comme il l’avait rêvé : cela suffit à le satisfaire.(Le Monde, 09/05/03)[30] Peck avait refusé au début des années 1950 de signer un contrat avec la MGM, au grand désespoir de Louis B. Mayer. On peut y voir le signe rare d’un comédien qui a su échapper à la tyrannie des studios pour mener avec le plus de latitude possible une carrière d’une grande cohérence.
Peck hérite dans les années 1950 d’une série de rôles familiaux qui mériteraient une étude à part tant ils semblent saper l’image idyllique de la famille caractéristique de cette décennie. Dans L’Homme au complet gris (1956), de Nunally Johnson, il incarne un homme obsédé par son gain hebdomadaire. Dans La Flamme pourpre (1954), de Robert Parrish, il se retrouve dans la même situation sentimentale que le héros du film, en instance de divorce. Parrish avait d’ailleurs demandé à Peck d’emmener sa fiancée avec lui sur le tournage pour accomplir la même évolution que son personnage.(Le Monde, 13/06/03)
Le tableau (2) récapitule les tendances évoquées en ordonnant les chaînes des plus homogènes aux plus hétérogènes :

Tableau (2) - Composition des chaînes de référence dans les portraits journalistiques

Composants des chaînes Nombre de textes concernés Pourcentage des textes concernés Np + pro (où Pro ≤ 2) 10 24,5% Np + SNdf (où SNdf ≥ 1) 14 34% Np + SNdm 3 7,3% Np + SNdf + SNdm 21 51%

25 Il s’agit maintenant d’étudier le détail de ces deux types de chaînes et de le corréler au genre du texte de leur occurrence.

4 - Les chaînes homogènes de type (Nom propre/Pronom)

26 Les chaînes homogènes, composées de noms propres réitérés et de pronoms ne sont pas spécifiques du genre du portrait journalistique. Elles constituent plutôt le tout-venant référentiel, qu’on peut observer fréquemment dans les romans ou la presse, comme en témoignent [31] et [32] d’une part et [33] d’autre part :[31] (…) Quelques minutes plus tard, il était allongé, le visage à plat sur la première branche. Elle était pratiquement aussi solide que le sol lui-même et il s’y abandonna de tout son poids. À quelques centimètres de lui, un cloporte vaquait à ses occupations. C’était son royaume. Charles essayait de lui indiquer comment poursuivre son ascension mais Stephen n’osait lever la tête pour regarder, et il avait encore moins envie de jeter un œil en dessous. Il gardait le regard fixé sur le cloporte. « Je crois que je vais m’y prendre petit à petit » fut tout ce qu’il parvint à dire. Charles lui offrit un bonbon, et s‘en lança un en l’air qu’il rattrapa avec la bouche, puis se remit à grimper. À présent, le problème était de se mettre debout, d’abandonner la branche. Prenant appui contre le tronc de l’arbre, il se hissa à la verticale. Ensuite, il lui fallut lever une jambe suffisamment haut pour pouvoir placer son pied dans l’angle formé par la branche supérieure. Mais une fois que cela fut fait, les choses devinrent plus faciles. Il y avait tant de branches qui se déployaient en éventail à partir du tronc qu’on avait l’impression de monter un escalier en colimaçon. Il n’avait plus qu’à continuer précautionneusement, sans regarder en bas. Un quart d’heure s’écoula de façon satisfaisante. Voilà en fait quelque chose qui était à sa portée, une découverte qu’il avait négligée lors de son enfance, et il comprenait pleinement à présent la raison pour laquelle d’autres gosses se donnaient la peine de la faire. Il arrêta pour souffler et ø regarda en direction de l’horizon. Il était perché bien plus haut que le sommet des arbres en taillis. Il apercevait au loin une flèche d’église, et plus près, peut-être à un kilomètre et demi de distance, une partie du toit de tuiles rouges de la maison des Darke.(I. McEwan, L’enfant volé)[32] Comme le leader des étudiants, le doyen des études éprouvait le besoin, moral et politique, d’observer ce qui se passait dans l’anti-institution. Pour des raisons fort différentes, en majorité dues à sa loyauté et à son attachement pour Gerard Wijnnobel, il savait qu’il devait surveiller ce que faisait et prêchait Eva Wijnnobel. Il savait qu’il n’était pas taillé pour s’acquitter de tâches d’infiltration ou de confrontation. Il était par instinct profondément libéral et partisan du laisser-faire. Il avait accepté le poste de doyen parce que, d’une part, tout le monde était obligé d’assumer à tour de rôle une fonction d’autorité et, d’autre part, il voulait rendre les choses plus faciles et plus libres pour les étudiants. Il savait mieux s’y prendre avec des réactions instinctives de nervosité dans son propre camp – restrictions, répressions, exclusions – qu’avec une opposition doctrinaire qui s’opposait pour le plaisir de s’opposer, ce qu’il percevait mais ø n’arrivait absolument pas à comprendre. Avec le recul, lorsqu’il repensa aux événements du premier semestre de 1969, il se demanda toujours s’ils auraient été différents si lui-même n’était pas tombé amoureux avec une violence inusitée. Il avait remarqué, et défini, l’émotion que Marcus Potter éveillait en lui au groupe des non-matheux, et reconnu son invraisemblance avec un sourire forcé. Il ne s’était pas du tout préparé à sa férocité obsédante par la suite.(A. S. Byatt, Une femme qui siffle)[33] George W. Bush entend contre-attaquer sur le terrain culturel. Il a réussi, en 2000, à se donner l’image d’un rancher texan (faisant presque oublier Yale, Harvard, son grand-père financier et sénateur, son père président…). Il a montré qu’il avait vécu : problèmes d’alcool qu’il a surmontés, Dieu qu’il a rencontré, équipe de base-ball qu’il a rachetée… À la différence de Kerry, il parle comme un Américain moyen. Pas de grandes phrases, du bon sens, des petites vannes. Fort de cette image john-waynesque, il se présente comme le seul à avoir les tripes – le « caractère » comme disent les républicains – pour affronter sans flancher le principal problème du moment : le terrorisme. Les électeurs, a-t-il déclaré la semaine dernière, doivent choisir entre « une Amérique qui dirige le monde avec force et confiance, et une Amérique qui est hésitante face au danger … » (…).(Libération, 04/03/04)

4.1 - Principes « régulant » l’alternance nom propre/pronom : rappels

27 Cela n’interdit pas de rappeler les principes qui fondent l’alternance du nom propre et du pronom. Pour ce faire, nous nous appuyons sur les travaux de Kleiber (1994) selon qui le pronom personnel opère à un double plan référentiel et situationnel. D’une part, il établit une relation de coréférence, d’autre part, il indique :

28

[…] un fait crucial de cohérence : […] on va [continuer de] parler d’un référent déjà saillant lui-même ou présent dans une situation saillante et […] l’on va en parler en continuité avec ce qui l’a rendu saillant. C’est précisément ce que ne peut pas faire Fred en deuxième mention dans (<Fred enleva son manteau. Fred avait trop chaud>). Il ne peut que redonner le référent comme en première mention et conduit par là même à l’effet contraire de celui qu’accomplit le pronom : même si la coréférence est maintenue, la continuité se trouve en quelque sorte rompue et le second énoncé Fred avait trop chaud n’a plus besoin d’être une suite de la situation de Fred enleva son manteau, puisque Fred n’est pas présenté la deuxième fois comme étant engagé dans une telle situation. Le redoublement peut servir à ce moment-là à exprimer d’autres contenus.(Kleiber, 1994 : 99-100. Nous soulignons)

29 À partir de là, nous avons défendu l’idée (Schnedecker, 1992 ; 1997) que le Np inviterait à « remettre les compteurs référentiels à zéro » et qu’il instruirait du fait que :

  1. il n’y a pas (vraiment) de « rapport » à chercher ou à reconstruire avec la situation/proposition (pn-1) qui précède ;
  2. ii) la proposition (pn) de son occurrence va permettre de repartir à zéro. (Schnedecker, 1997 : 150 et sqq.)

Dans cette optique, le Np donnerait des instructions « contraires » à celles du pronom. Celui-ci véhicule le contenu descriptif constitué par toutes les prédications faites à propos du référent. De son côté, le Np indiquerait qu’on peut faire abstraction de ce contenu descriptif pour l’interprétation des propos à venir, qu’on peut donc l’évacuer. Le Np signalerait ainsi que le locuteur initie une nouvelle chaîne pour saisir le référent dans un contexte tout différent ou sans rapport nécessaire avec celui qui précède[12] [12] D’autres arguments sont suggérés dans Schnedecker (1992 ;...
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. Ceci explique que le Np coïncide avec les marqueurs de segmentation textuelle que constitue par exemple le découpage paragraphique (cf. Passerault & Chesnet, 1991), qui instruit l’interprète de conclure le traitement du bloc d’informations qui précède, de sortir du « fichier » en cours, pour parler métaphoriquement, pour en ouvrir un autre. Cette opération serait suffisamment coûteuse cognitivement pour désactiver le référent. D’où la nécessité, pour le réinstancier, d’utiliser un marqueur indiquant une moindre accessibilité/activation, tel que le Np. Il en irait de façon similaire avec les marqueurs de domaine spatial, temporel, etc. (cf. Charolles, 1997). C’est ainsi que, dans [34], la redénomination de Reynes figure à l’initiale des paragraphes (P2) et (P3). Elle correspond également à des changements dans les temps grammaticaux (passé composé dans P1vs présent dans P2), dans le type de verbes (« actions » dans P1-2vs attitude propositionnelle dans P3), dans les indicateurs spatio-temporels (cf. les items soulignés dans le texte) et dans les thèmes traités (la sculpture sur glace dans P1, la remémoration de l’événement dans P2 et la projection dans l’avenir dans P3) :[34] (P1) Pour quelque obscure raison administrative, la douane norvégienne avait interdit à l’expédition d’emporter l’une des deux tronçonneuses offertes par un sponsor. « Il nous a fallu travailler à la scie et aux ciseaux. Par - 30°, ce n’est pas facile. »Dans des crêtes de compression, ces reliefs qui se forment quand deux plaques se heurtent et se chevauchent, Reynes et son équipe ont découpé des cubes pour deux Constructions voyageuses : une petite juchée sur l’arête d’une crête, une plus grande sur le plat. « Comme il ne fait jamais nuit, on pouvait s’interrompre et recommencer à notre guise… Mais c’était épuisant. » Ils ont commencé une troisième architecture sans la terminer : il y avait de plus en plus de fissures autour du camp et il était temps de partir, quand l’avion pouvait encore décoller.
(P2) Avec exaltation, Reynes essaie de décrire le bleu intense de la glace et la splendeur de la lumière. Quand le vent soulevait des poussières de neige, le soleil se dédoublait. « Aucune photo ne peut rendre une telle beauté, deux soleils en même temps. Il arrive que l’on puisse en voir plus encore. » Que sa sculpture navigue dans ce paysage éblouissant et instable l’enchante. Pour autant, il ne songe pas à y revenir. « Je voulais y arriver, c’est fait, c’est fini. Tout ce qui peut se produire maintenant m’échappe. Peut-être les Constructions ont-elles déjà disparu, à l’heure qu’il est. »
(P3) Désormais, Reynes ne veut plus voyager dans l’espace, mais dans le temps. Il est en train d’échafauder un projet qui pourrait s’accomplir en Turquie : placer l’une de ses constructions éphémères parmi des ruines antiques, près de colonnes et de murs grecs. « Ce serait bien, cette rencontre au-delà du temps… J’ai bon espoir, ça va se faire. »(Le Monde, 09/05/03)
À défaut, le Np donnerait l’instruction de créer une nouvelle unité, initialiserait, en d’autres termes, un « paragraphe pragmatique » visant à saisir le référent dans une autre situation. Par exemple, dans [35], la seconde occurrence de Thomas Fersen coïncide avec un changement thématique. Il a été question antérieurement de l’engouement que suscite le chanteur et la redénomination le saisit dans une situation sans rapport puisqu’il s’agit de son projet de déménagement :[35] Apolitiques, les chroniques asociales de Thomas Fersen1 plaisent aux étudiants et captivent l’oreille des enfants. Tous ses albums sont disques d’or, et Pièce montée est parti pour devenir son plus grand succès. Il pourrait aisément remplir des Zénith, il a choisi de se produire pour dix dates à La Cigale à la rentrée. « La chanson était un métier de service au départ, ce n’était pas la glorification d’une personne. Aujourd’hui, des mecs passent à la télé, touchent 5 millions de gens en 5 minutes, sans l’effort que j’ai fourni lors de ma dernière tournée avec 150 concerts. »Thomas Fersen2 envisage de quitter Paris pour s’installer en Bretagne. Pas loin d’une commune dont le nom lui a inspiré une chanson paillarde : Saint-Jean-du-Doigt.(Le Monde, 08/05/03)

4.2 - Une particularité des portraits journalistiques : la multiplication des types de noms propres

30 Si l’usage du Np en soi dans le portrait journalistique n’est guère original, la multiplicité des types de Np exploités (prénom + patronyme vs prénom ou patronyme seuls) et leur concurrence, d’une certaine façon, le sont davantage. Les travaux qui se sont intéressés à la question (Ariel, 1990 et Mulkern, 1996) motivent le choix de ces types de Np par deux raisons. La première est cognitive, en ce sens que les Np sont échelonnés en fonction du principe d’accessibilité entendu ici comme le degré de familiarité que le locuteur est supposé avoir avec le référent. Ainsi le Np complet (prénom + patronyme), éventuellement assorti de modifieurs, indiquerait-il que le référent est peu familier du locuteur alors que le prénom ou surnom suggérerait, au contraire, qu’il y a intimité entre le porteur du Np et le locuteur (cf. l’échelle ci-dessous) :[i)] Np plein + description >Np plein >titre (ex : MP, docteur) + Patronyme >Titre de courtoisie (monsieur, etc.) + Patronyme >Patronyme >DD (anchored description) >prénom(Ariel, 1990 : 208)La seconde raison est d’ordre socio-culturel et témoigne du statut accordé aux porteurs des Np. Ariel note ainsi une nette différenciation des types de Np selon les sexes. Les femmes seraient, selon ses observations (cf. l’échelle (ii)), davantage sujettes aux appellations via les prénoms et hypocoristiques que les hommes, qui seraient au contraire référencés par leur patronyme, titres, etc. :The female hierarchy[ii)] Last Name >pronoun >Full Name >Anchored Description >First Name / Courtesy Title + Name(Ariel, op. cit. : 216)Notre corpus ne confirme que partiellement ces idées, comme nous allons le montrer en traitant des alternances entre Np/patronyme et Np/prénom, qui semblent les plus significatives.

4.2.1 - Le maintien du Np « complet »

31 Tous les textes ne pratiquent pas l’alternance entre les divers types de Np. Dans 11 de nos 41 textes, le Np complet est maintenu du début à la fin pour des raisons toutes différentes apparemment. Dans certains cas, le référent n’est désigné que par un pseudonyme « simple » comme Fellag ou Willem, ce qui exclut toute alternative. Dans d’autres cas, ce sont des raisons onomastiques et/ou phonétiques qui entrent en compte apparemment et qui rendent préférables l’emploi constant du Np complet, soit parce qu’il y a homonymie comme, par exemple, dans le portrait du violoncelliste Erwan Fauré, homonyme de Gabriel Fauré [36], soit parce que le patronyme seul résonnerait bizarrement comme dans [37b], la version remaniée de [37a] :[36] (…) trois cents élèves vinrent jouer, comme un cadeau, l’un des morceaux qu’il leur avait tant fait travailler, l’Elégie de Gabriel Fauré, son homonyme[37] a) Mais Guy Lux a aussi dû vivre avec une autre passion, plus difficile à gérer, celle des courses. Il reconnaissait lui-même être « un flambeur ». Il racontait avoir attrapé le virus en 1938, sur l’hippodrome de Vincennes, en misant sur un tocard qui lui rapporta quatre-vingt-dix fois sa mise.
Cette passion le conduira devant les tribunaux. Dans les années 1990, Guy Lux est condamné, à deux reprises, pour « faux en écritures », « recel d’abus de biens sociaux » et « fraude fiscale ».
Collectionneur de poupées folkloriques et de livres d’histoire, Guy Lux était aussi, depuis 1986, responsable de l’association Pas d’enfants sans vacances. (Le Monde, 14/06/03)
b) Mais Lux a aussi dû vivre avec une autre passion, plus difficile à gérer, celle des courses. Il reconnaissait lui-même être « un flambeur ». Il racontait avoir attrapé le virus en 1938, sur l’hippodrome de Vincennes, en misant sur un tocard qui lui rapporta quatre-vingt-dix fois sa mise.
Cette passion le conduira devant les tribunaux. Dans les années 1990, Lux est condamné, à deux reprises, pour « faux en écritures », « recel d’abus de biens sociaux » et « fraude fiscale ».
Collectionneur de poupées folkloriques et de livres d’histoire, Lux était aussi, depuis 1986, responsable de l’association Pas d’enfants sans vacances.
D’autres raisons sont liées, semble-t-il, à des facteurs sociologiques qui rejoignent les considérations de Ariel et de Mulkern. C’est ainsi que les personnalités étrangères (p.e. le présentateur de TV anglais Tony Wilson, le journaliste italien Eugenio Scalfari, le cinéaste américain Ang Lee) sont systématiquement redénommées par leur Np complet comme si leur « accessibilité géographique » était moindre que celle des personnalités de l’hexagone, tout comme le sont celles qui s’inscrivent dans des domaines scientifiques « pointus » (cf. le neurophysicien A. Damasio et le mathématicien J.-P. Serre), d’accès plus difficile sans doute que les arts ou le show business.

4.2.2 - Alternance Np complet/Patronyme seul

32 L’alternance Np complet/patronyme est réservée, pour la majorité des cas, aux personnages de sexe masculin. Il est d’ailleurs bien difficile de la motiver. La seule contrainte que nous ayons pu dégager jusqu’à présent est la présence constante du Np complet dans le titre ainsi qu’au début du premier paragraphe du texte.

33 Un seul portrait de femme utilise à deux reprises le patronyme seul : celui de l’actrice K. Hepburn. Plusieurs explications sont envisageables. Certaines actrices, mythiques d’un certain type et d’une certaine époque, sont souvent dénommées de cette façon, isolément (cf. Garbo, Bacall vs Marylin) ou en couple (Bogart-Bacall). Leur rayonnement dans une sphère publique entrerait en compte, selon les propos de Ariel[13] [13] Il en va de même pour les femmes politiques. ...
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(cf. [38]) :[38] En 1936, Sylvia Scarlett est un échec retentissant. Le film est resté dans les mémoires cinéphiles à cause de l’éblouissante androgynie du personnage qu’incarne Katharine Hepburn et de l’apparition de Cary Grant dans son premier grand rôle de séducteur. Hepburn et Cukor, mortifiés par son résultat commercial, rendent visite au producteur Pandro Berman pour lui proposer de tourner gratuitement pour lui, ce qu’il refuse en formulant le vœu de ne plus jamais avoir affaire à eux.(Le Monde 30/06/03)[39] Il n’empêche que le couple Tracy-Hepburn défiait tranquillement toutes les conventions américaines.(Le Monde 30/06/03)

4.2.3 - L’alternance prénom/Np complet

34 L’alternance prénom/Np complet correspond en partie aux suggestions de Ariel. En effet, la moitié des portraits de femme exploitent le prénom alors que 3 des 33 portraits (10% donc) d’hommes seulement le font. Mais les prénoms ne se justifient pas seulement par des considérations « sexistes ». Leur emploi repose en effet sur trois facteurs, indépendants de l’opposition homme-femme, qui jouent pleinement sur la familiarité et la proximité induite par l’emploi du prénom.

35 La première raison est liée à une caractéristique structurelle du portrait journalistique[14] [14] Mais qui n’est pas systématique. ...
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. En effet, les prénoms sont employés lors des épisodes biographiques qui retracent à grands traits tout ou partie de l’enfance ou des « débuts » de la personnalité. Ils rattachent alors les personnages à leur cercle familial. C’est ainsi qu’ils apparaissent dans les contextes associés à la naissance, comme dans [40] et [41], et se rattachent ainsi, plus ou moins directement, à l’acte de baptême :[40] Son (=A. Salmi) histoire familiale rejoint celle de milliers d’immigrés. Son père quitte l’Algérie pour s’engager dans les usines du Pas-de-Calais. « Ma mère est restée dix ans au pays sans que mon père vienne la voir. » La famille le rejoint en France, où naît Ali. A la maison, on écoute la musique du Maghreb, on conte les légendes arabes.(Le Monde, 28/06/03)[41] Beverly, née Belle Silverman à Brooklyn – et non à Beverly Hills – en 1929, « Bubbles » pour les intimes, est mise sur les planches par sa mère, dès l’âge de 3 ans : un concours de beaux bébés, qu’elle remporte.(Le Monde, 23/06/03)Ils saisissent également les personnages-enfants, dans une sphère limitée à la famille ([40] et [41]) ou au cercle rapproché dans lequel ils évoluent [42] :[42] Le 8 novembre 1942, les Alliés débarquent en Afrique du Nord. « Comme j’étais dégourdi, je me suis infiltré dans les Red Cross, les American Bars… ». Les soldats noirs jouent du boogie-woogie, du blues. Les Texans de la country. D’autres des airs militaires. Les latinos des rumbas. Maurice est un petit filou de 14 balais qui retient tout, imite tout et ø adore les fêtes. « Je jouais de la rumba swinguée comme si j’étais né dedans », dit-il.(Le Monde 27/06/03)Ils marquent aussi d’une certaine façon le lien qui unit le personnage à sa famille dans la mesure où ils se manifestent souvent dans le voisinage de termes relationnels (père, mère), ainsi que l’illustrent [43] et [44] :[43] Son père ne veut pas de cette carrière pour « femme facile », mais il a le temps de reconnaître le talent de sa fille avant de mourir, en 1949 ; la mère la pousse autant qu’elle peut – aussi parce que les prestations de Beverly aident la famille à vivre – et ne la lâchera pas de sitôt. Des années après, dans l’avion de retour d’Italie, où elle a eu le rare privilège de faire l’ouverture de la Scala de Milan, « Bubbles », stupéfaite, entend sa mère lui dire : « Tant qu’on n’a pas chanté au Met, c’est que ce n’est pas encore ça ».(Le Monde, 23/06/03)[44] Reinette l’Oranaise eut aussi un maître, Saoud Medioni, dit l’Oranais, qui lui apprit, à la fin des années 1920, à jouer de la mandoline, de l’oud (le luth) et de la derbouka. Il possédait un café au Derb, le quartier juif d’Oran. Son associé était son frère, le père de Maurice.(Le Monde 27/06/03)La seconde raison tient également à la structure du portrait journalistique, et notamment à la présence d’extraits d’interviews. L’emploi du prénom coïncide avec les séquences de discours rapporté, comme dans [45] et [46], où il est sujet de verbe dénotant l’activité de dire [45] ou de penser [46]. On peut se demander s’il n’est pas alors utilisé pour signifier une certaine proximité entre le locuteur/rédacteur et la personnalité faisant l’objet du portrait, comme si le locuteur marquait ainsi qu’il a eu accès aux propos ou aux pensées de son interviewé parce qu’il a su établir un lien de proximité avec celui-ci. Cette proximité crédibiliserait ainsi le propos rapporté et en légitimerait la véracité.[45] Mots d’amour d’un père et d’une fille, mots d’amour d’un homme et d’une femme, mots du poète Apollinaire, éperdument amoureux, à Louise de Coligny-Châtillon, qui, elle, ne l’aimait pas. Mots d’amour en temps de guerre – celle de 1914, pendant laquelle Guillaume meurt, à 38 ans, le 9 novembre 1918, deux jours avant l’armistice. « Ces poèmes d’amour, ditMarie, sont parmi les plus beaux jamais écrits. Ils sont empreints d’une telle urgence… Il y a la mort, toute proche, et cette histoire fulgurante qui démarre dans l’exaltation et le bonheur et sombre, très vite, dans les abîmes du désespoir. Ces textes sont, aussi, d’une modernité étonnante, ce n’est pas un hasard si les surréalistes en étaient fous… »(Le Monde 16/05/03)[46] Dans la classe de Jennifer, il y a également trois enfants qui sont les neveux de Diane Hazzard. « Leur mère, Victoria, qui était alcoolique, était morte très jeune, et ils vivaient avec un autre frère de Diane, qui était drogué mais qui avait fait l’effort de les adopter. »Jennifer pense tourner un film avec eux. « Pas un truc professionnel, plutôt pour eux. Mais je sentais que j’avais appris des choses sur un monde que les gens ne connaissaient pas. Je commençais à réfléchir sur le documentaire, comment utiliser le cinéma pour faire sentir le monde, la vie, du point de vue de ces enfants. Transmettre ce monde, à quoi il ressemble vraiment. »(Le Monde, 11-12/05/03)La troisième raison qui motive, selon nos observations, l’usage du prénom est d’ordre socio-symbolique. Elle inscrit son porteur dans une sorte d’échelle de notoriété et le distingue d’autres célébrités dans le cercle desquelles il a gravité par le passé. Le prénom réfère alors à la personnalité au temps où elle ne s’était pas (encore) fait littéralement un nom. Il suggère ainsi le contraste entre son porteur et les vedettes (Mustapha Skandrani dans [47] et Lester Young dans [48]) :[47] Maurice aurait-il eu un rival ? Non, Mustapha Skandrani est un grand, « mais moi, j’apporte de la modernité. J’ai toujours improvisé. Et tout ce qui était lent dans l’arabo-andalou se transformait en guaracha ».(Le Monde 27/06/03)[48] Un mardi, au Mars Club, Lester Young, chapeau plat et étui noir du ténor, entre présidentiellement. Sacha fait un remplacement : « On a joué ! Depuis sa contrebasse, Pierre Michelot me soufflait les accords. Je suais sang et eau. Au premier rang, un imbécile dont je tairai le nom s’esclaffe tout du long. »(Le Monde, 30/05/03)

5 - Chaînes hétérogènes et SN définis

36 Les chaînes hétérogènes se composent, outre des Np et pronoms, de SN pleins définis, possessifs et démonstratifs, ces derniers atteignant moins de 2% des occurrences, ainsi qu’on l’a dit plus haut. Il s’agit alors d’analyser, pour les différents types de SN, le contenu descriptif de leur tête lexicale et leur rendement informationnel, de dégager si possible les impératifs discursifs qui motivent leur emploi et d’envisager, en dernier lieu, le rôle qu’ils jouent sur la structuration référentielle et textuelle. Comme annoncé, nous nous limiterons dans cette présentation aux plus nombreux d’entre eux : les SNdf.

5.1 - Le contenu descriptif des SNdf

37 Les SNdf se répartissent en quatre catégories selon que leur contenu descriptif renvoie à :

  • la fonction/profession de la personnalité dans 60%[15] [15] Le pourcentage est ici calculé sur le total des SNdf. ...
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    des cas. Les noms de profession se déclinent parfois suivant un axe qui va de l’hyponyme à l’hyperonyme, comme cela est illustré dans [49] avec la séquence ce féroce caricaturiste/le dessinateur :

[49] « Provo » aux Pays-Bas, adopté en France par « Hara-Kiri » et « Charlie » avant « Libération », ce féroce caricaturiste, voyageur infatigable, est aujourd’hui guigné par les musées et galeries.
Il habite un pavillon de banlieue transformé en chalet scandinave. Il y a même un bouleau dans le jardinet. De la rue, on ne s’en douterait pas, car le chalet, en contrebas, reste invisible. Avant sa métamorphose, c’était l’atelier d’un sculpteur, « plutôt mauvais ». Aujourd’hui, c’est là que le dessinateur travaille, mais, en y entrant, on ne s’en douterait pas non plus, car on croit pénétrer dans une bibliothèque.(Le Monde, 03/06/03)

  • diverses étapes de son existence (9% des cas). Celles-ci transparaissent à travers les « concepts de phase » tel que étudiant [50], enfant [51], sinon via des SN hyperonymes modifiés par des adjectifs tels que vieux [52] :

[50] Egalement inscrit en licence de sciences de la société à Jussieu tout en réalisant des enquêtes économiques pour payer son loyer, le jeune étudiant est assez timide et ø ne cache pas ses difficultés d’écriture. Un handicap qu’il gardera longtemps.(Le Monde, 10/05/03)[51] Son père est sculpteur russe, sa mère plasticienne. L’enfant lit des poèmes sur un balcon, sent les larmes monter. Adolescent, il lit Rimbaud au hasard des anthologies. Il achète les œuvres complètes sur les quais de Paris, il en tremble, ø tient le livre, ø traverse la Seine. « Rimbaud dans ma main. »Il éprouve de la fièvre, de la joie, de la peur.(Le Monde, 13/05/03)[52] Jacques Dufilho est assis dans un fauteuil. L’appartement est situé dans une rue excentrée de Bordeaux. Un arbre dévore le balcon. Le vieil homme guette les oiseaux.(Le Monde, 28/05/03)

  • La qualification du personnage (17% environ des SNdf). Les SN sont alors de deux types. Soit ils portent sur le physique du personnage en décrivant une réalité objective [53]. Nous avons inclus dans cette catégorie les noms indiquant la nationalité ou la région d’origine des individus ([54] à [57]). Soit ils servent à valoriser le personnage et relèvent alors du système de valeur du locuteur [58]. La frontière entre les deux est parfois difficile à tracer, comme l’illustrent [53] et [59] :

[53] L’amour, la poésie, le surréalisme… La fille aux yeux d’or irradie ce qu’elle traverse, films plus ou moins mineurs, séries télé, pièces de théâtre qu’elle« préfère oublier ».(Le Monde, 16/05/03)[54] Installé dans le quartier de Cypress Hill, largement dominé par une communauté hispanique et afro-américaine, le petit Blanc se fait une place au soleil.(Le Monde, 19/06/03)[55] Le Gascon apprécie particulièrement de travailler en Italie. « On mangeait très bien. Certains metteurs en scène étaient ivres le soir et dormaient sur le plateau ».(Le Monde, 28/05/03)[56] Au lieu de pleurer, l’Algérien préfère en rire, inventer un langage, des métaphores. Telle cette scène aux urgences où l’on voit un lion du zoo, malade, sur un brancard, passer devant tout le monde.(Le Monde, 31/05/03)[57] Le choix radical de ce « loft » bucolique correspondait à un double enjeu : le très attendu retour sur scène de celui qui n’y a plus remis les pieds depuis la tournée de l’album Chatterton, en 1995, et l’adaptation live des chansons de L’Imprudence, dernier album en date (2002), un des plus denses et audacieux de l’Alsacien.(Le Monde, 08/09/03)[58] Litote de son excentricité, l’ongle du petit doigt droit du gentleman est peint d’un vernis bleu pailleté.(Le Monde, 31/05/03)[59] À la différence de son illustre collègue, Beverly Sills a décidé d’avoir une autre vie professionnelle après sa vie de chanteuse : la diva devient chef d’entreprise et ø prend la direction du New York City Opera (…).(Le Monde, 23/06/03)

  • des termes hyperonymes, (cf. [60] et [61]) :

[60] Etonnant comme l’homme tranche, dans sa décontraction élégante, avec l’univers terrifiant de l’œuvre.(Le Monde, 20/06/03)[61] On voit l’homme heureux d’être là. Les enfants aussi. Ils se tiennent prêts, main gauche sur le manche, main droite fermée sur l’archet. Silence.(Le Monde, 26/06/03Certaines descriptions définies modifiées cumulent parfois ces différents aspects ([62] et [63]) :[62] Fondateur de « L’Espresso » et de « La Repubblica », le journaliste italien publie une fiction, biographie déguisée de Giovanni Agnelli.(Le Monde, 02/05/03)[63] Après tous ces honneurs, le mathématicien français imaginait-il que le jury d’Oslo penserait à lui ?(Le Monde, 02/06/03)Force est donc de constater que les têtes lexicales des SNdf sont, pour le moins, diversifiées. Pour autant, toutes les catégories ne sont pas également représentées dans le corpus. La totalité de la palette n’est en fait exploitée que dans 30% des textes de notre corpus. Seuls les noms de professions sont présents, sous des formes diversifiées, dans tous les textes.

5.2 - Répartition textuelle des SNdf

38 Ces expressions référentielles se distinguent selon leur empan, i.e. selon qu’elles sont a priori utilisables sur l’ensemble du texte (on dira qu’elles ont un empan large) ou selon que leur emploi n’a de validité que sur une portion délimitée du texte (on parlera alors d’empan étroit).

5.2.1 - Les SNdf à empan large

39 Trois des quatre catégories peuvent avoir un empan large. Il s’agit, en premier lieu des SN hyperonymiques du type homme/femme (ou leurs variantes)[16] [16] Lerat (1988 : 139) parle d’anaphore par le genre lexical...
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, qui, indépendamment des genres textuels, sont susceptibles de servir de moyens de reprise commodes. C’est le cas par exemple dans [64] :[64] La jeune femme, originaire d’un îlot d’Amami, est devenue en deux ans une des chanteuses les plus populaires de l’archipel en faisant revivre dans la pop les airs traditionnels de sa région.
Pieds nus, elle porte une longue robe traditionnelle flottante et captive l’auditoire de sa voix chaude, qui passe avec aisance du registre du fausset aux basses. Cette « voix de derrière » (uragoe), voix de tête consistant à faire vibrer les cordes supérieures du larynx, est propre aux chants folkloriques japonais. La technique confère à Chitose Hajime son style vocal bien particulier, auquel se mêlent des rythmes de reggae, des sonorités de soft rock (très prisé au Japon, comme en témoigne l’étonnant succès du groupe rouennais Tahiti 80) et, surtout, la tradition du shimauta, les « chansons des îles ». Chitose Hajime est en effet originaire d’Amami, un chapelet d’îlots recouverts de plages de corail, situé au sud de Kyushu.
Âgée de 24 ans, la jeune femme est devenue en deux ans une des plus sûres valeurs de la pop japonaise.(Le Monde, 18/06/03)
Ils ne sont pas pour autant monnaie courante dans les portraits (cf. infra).

40 Les SN de fonction/profession sont également envisageables sur le long terme, pour des raisons propres au genre du portrait journalistique. En effet, les personnalités qui font l’objet d’un portrait dans le journal Le Monde le font, on l’a dit, parce qu’elles créent l’événement dans leur domaine (artistique ou scientifique). Il est dès lors fort probable et attendu qu’elles soient saisies par des SN renvoyant à ces dimensions. Étant donné la notoriété présumée de ces personnalités, celle-ci est supposée relever des connaissances encyclopédiques du lecteur. Mais la construction des articles tend à pallier d’éventuelles lacunes[17] [17] À ce point de vue, la sociologie des personnalités des...
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. D’abord, les N de fonction apparaissent à des endroits stratégiques de l’article et ils sont, en outre, reformulés. Ils se manifestent en effet dès la seconde moitié du titre (cf. supra 2.2.) sous une forme plus ou moins explicite :[65] Nedim Gürsel, écrire face au désert(Le Monde, 30/06/03)[66] Antonio Damasio, mécano de l’esprit(Le Monde, 10/06/03)[67] Eugeni Scalfari, de la presse au roman(Le Monde, 02/05/03)Ils sont ensuite repris très explicitement dans le chapeau, comme l’illustrent les extraits [65a], [66a] et [67a] et réapparaissent très fréquemment dans le premier paragraphe de l’article [66b et 67b] :[65a] L’écrivain turc, installé en France, écrit des textes habités par l’errance et ø se bat contre la persécution des gens de lettres, dont il a lui-même fait les frais dans son pays.(Le Monde, 30/06/03)[66a] Invité au Collège de France, le neurophysicien portugais poursuit, sur les traces de Spinoza, son exploration des émotions et du lien entre le corps et les sentiments.(Le Monde, 10/06/03)[67a] Fondateur de « L’Espresso » et de « La Repubblica », le journaliste italien publie une fiction, biographie déguisée de Giovanni Agnelli.(Le Monde, 02/05/03)[66b] La première émotion dont il se souvienne ? Il n’en a aucune idée, à moins que la pudeur ne le retienne de la décrire. Antonio Damasio, neurophysicien portugais installé aux Etats-Unis, dans l’Iowa, invité en mai au Collège de France pour y exposer ses vues sur les relations entre émotion, mémoire et conscience, préfère évoquer ses premiers émois de chercheur : « L’enthousiasme né de la possibilité de la découverte ».(Le Monde, 10/06/03)[67b] S’il s’est beaucoup promené, Eugenio Scalfari ? Allons donc ! La question paraît incongrue, appliquée au journaliste le plus célèbre d’Italie, ancien patron de presse, ancien député de Turin et de Milan, aujourd’hui essayiste et romancier, figure de la vie intellectuelle de la Péninsule.(Le Monde, 02/05/03)En d’autres termes, le titre, le chapeau et, le cas échéant, le tout début de l’article, construisent (ou rappellent) les informations de base du portrait, en même temps qu’ils fournissent le fonds des SN qui sera repris quasi systématiquement dans le texte (i.e. le Np et le SN de fonction). La présence de ces unités en ces lieux textuels est décisive. Les psycholinguistes ont en effet démontré que les lieux initiaux (cf. Gernsbacher, 1990 et Coirier et al., 1996) servent à établir les fondements cognitifs et que leurs contenus sont en général bien retenus par les sujets. La présence systématique du Np et du nom de fonction à ses trois lieux initiaux successifs serait alors un moyen d’apprendre, d’inculquer au lecteur le Np et de l’associer à un réseau d’unités lexicales qui devraient être mieux traitées par la suite.

41 La dernière catégorie de SN prévisibles compte tenu du genre textuel est constituée des SN décrivant le physique ou la psychologie des personnages. Ces SN ne sont cependant pas fréquents, dans la mesure où il s’agit moins de décrire au sens strict la personne[18] [18] La photographie qui accompagne les portraits est là pour...
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que d’en dévoiler les multiples facettes. Par ailleurs, la visée argumentative sous-jacente à ce genre de portrait est de convaincre le lecteur de participer, d’une manière ou d’une autre, à l’événement. C’est pourquoi ce sont les SN évaluatifs qui y sont davantage représentés (cf. [68] et [69]) :[68] Bashung leur fait bientôt face, perché sur un tabouret, ses textes dressés sur un pupitre. A sa droite, une table de bistrot où sont posés des harmonicas, la tasse de café et les deux paquets de Gauloises rouges dont il semble ne jamais se séparer. Avec un mélange caractéristique de nonchalance et d’anxiété, le crooner passe superbement du récitatif, si présent dans L’Imprudence, au chant d’une distinction « nicotinée » pour Osez Joséphine.(Le Monde, 08/09/03)[69] Certains anciens lui ont encore présenté, ces dernières semaines, leurs programmes de concours. D’autres pratiquent le retour aux sources, comme Cyrile Tricoire, super-soliste à l’Orchestre national Montpellier Languedoc-Roussillon, qui consulte les partitions annotées quand il était enfant à Aubervilliers. « M. Fauré donne confiance, ce qui est rare », confie-t-il. On croise Romain Garioud (Prix Rostropovitch 2001), qui assiste, parfois, aux auditions des plus jeunes pour le plaisir de voir officier le maître. « Sa grande richesse, c’est sa manière de dire les choses », affirme le violoncelliste Sébastien Van Kuijk, Meilleur Espoir Rostropovitch.(Le Monde, 26/06/03)

5.2.2 - Les SNdf et SNp modifiés à empan étroit

42 Parmi les SN à « empan étroit » figurent les SN « de phase » qui saisissent le référent à un stade de son existence et sont donc, pour cette raison, limités aux séquences « rétrospectives » relatant des épisodes de la vie passée du personnage. Ces épisodes sont, la plupart du temps, balisés par des marqueurs indiquant un changement de cadre, spatial [70] ou temporel [71] à [73] :[70] Azzefoun, le village de Kabylie où est né Fellag, ressemble à un fauteuil installé sur une crête de montagne pour contempler une baie de trente kilomètres. L’enfant compte les bateaux. Le bleu de la mer se mélange aux fleurs et aux légumes des jardins. La liberté est totale. « A cet âge, on est invité à manger chez tout le monde. On prenait le café ailleurs. » Les enfants courent partout. Au printemps, la mère de Fellag récupère des poils de chèvre et de cheval, va chercher dans la forêt des pierres de couleur, passe les murs de torchis au blanc et peint des animaux. Au mois d’août, les femmes s’activent au moulin, et c’est un concert de blues. Elles se lancent des piques. L’hiver, elles disent des contes, certains effrayants, « ça ressemblait à du Goya ». Fellag est de nature joyeuse mais silencieuse. Il observe, ø écoute, fasciné par la manière qu’ont les adultes de passer d’un sujet à un autre. La mer absorbe ses rêveries.(Le Monde, 31/05/03)[71] « Mais vous rêvez encore, Enki ! Où êtes-vous donc ? » Si, à l’époque, le petit Bilal ne savait pas feindre l’attention pour échapper aux rappels à l’ordre de son institutrice belgradoise, il a appris, depuis, à faire semblant. Il se vante même d’être « devenu très doué, aujourd’hui, pour paraître écouter ce qu’on lui dit » - alors qu’il est à dix mille lieues loin d’ici. Quelque part entre 2025 et 2095, dans des métropoles futuristes, des mondes parallèles. L’imagination a toujours été son luxe, sa liberté. « C’est elle qui m’a sauvé. »(Le Monde, 20/06/03)[72] À 14 ans, armé de ce bagage, le DJ en herbe déménage à Los Angeles pour y rejoindre sa maman. Au début des années 1980, le prestige de la Mecque du hip-hop est encore intact auprès de la jeunesse californienne. Installé dans le quartier de Cypress Hill, largement dominé par une communauté hispanique et afro-américaine, le petit Blanc se fait une place au soleil. « A l’époque, le rap le plus cool venait de New York. Avec ma grande gueule de Rital du Queens, j’avais quelques atouts. Au début, tu te fais tester. Deux jours après mon arrivée, un gamin a cherché la bagarre. Comme j’avais fait de la boxe, je lui ai mis une raclée. On est devenus potes. Ma réputation était faite ».(Le Monde, 19/06/03)[73] (…) Enfant, le petit Bachelard des Dolomites connaissait, dans la montagne, les fruits, l’herbe, le vent, l’eau… Beaucoup plus tard en âge, à Paris, il dirait à voix basse qu’on n’oublie rien, qu’on ne quitte aucune des femmes de sa vie, que, toutes, elles vous apportent quelque chose. Alors, Barbara, qui a contribué au livre et à mille choses, réapparaîtrait dans la pièce.(Le Monde, 21/06/03)Les SN « à empan étroit » sont également ceux qui saisissent le référent de manière ponctuelle ou « éphémère » pour reprendre ici une étiquette de Corblin (1983). Soit le référent est désigné comme actant d’un procès ponctuel, comme c’est le cas dans [74], où le SN notre guide désigne non pas un guide professionnel mais la personne qui fait l’objet du portrait et qui accompagne, le temps de sa visite en Lettonie, le locuteur. Le référent peut aussi être caractérisé au moyen d’une propriété circonstanciée[19] [19] Cf. Lerat (1981 : 56). ...
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, dans [75], par exemple où le nom relationnel de protégé ne peut renvoyer à Dufilho que dans sa relation avec C. Dullin :[74] « Ils représentent l’ancien Letton, figure symbolique louée dans les chants populaires », commente solennellement notre guide, architecte de formation. Au fond, au-delà des haies de tilleuls et de chênes, reposent, dans un silence presque parfait, quelque deux mille des soldats et officiers lettons tombés pendant la Grande Guerre et les combats pour l’indépendance de leur pays, qui ne prirent fin que bien après sa proclamation officielle, le 18 novembre 1918.(Le Monde, 13/06/03)[75] Dufilho joue des rôles de domestique. En douce, il essaie de faire craquer de rire ses collègues en représentation. Dullin en raffole, en rajoute, fait durer les fous rires avec son protégé.(Le Monde, 28/05/03)Pour récapituler ces observations, on peut dire qu’une fois établie la liste des types de N susceptibles de constituer la tête lexicale des SNdf, il est possible de prédire à grands traits leur répartition dans le texte. Peut-on, pour autant, prédire plus finement les conditions de leur apparition ? C’est ce que nous allons voir dans la section suivante.

5.3 - Distribution des SNdf/SNp

43 Les SNdf se distribuent avec une relative régularité qu’on peut appréhender à un double niveau : au niveau des unités discursives évoquées plus haut dans le cadre des approches dites « hiérarchiques » et selon les relations de cohérence perceptibles entre les propositions accueillant l’expression anaphorique et sa source.

5.3.1 - Observations
5.3.1.1 - Régularités structurelles

44 Les SNdf se manifestent à l’initiale ou à la fin (cf. les maillons-fermoirs de Marandin, 1988) d’unités discursives bien délimitées telles que les paragraphes (cf. [76] et [77]), les séquences de discours rapporté ([78] et [79]) et les changements de points de vue ([80]) :[76] Si le DJ retrouve aujourd’hui Cypress Hill pour de nouveaux concerts et un futur album, son mode de vie n’est pas esclave de sa culture de jeunesse. « Ma vraie passion, c’est la gastronomie. Vers 45 ans, j’aimerais suivre des cours de cuisine et ouvrir un petit restaurant. » Les space cookies (« biscuits au cannabis ») ne sont pas prévus au menu.(Le Monde, 19/06/03)[77] C’est en 1993 que l’animateur avait décidé de ne plus apparaître à la télévision mais il continuait à travailler pour elle par le biais de sa société de production, People production, créée au début des années 1980. Il avait notamment lancé « La Classe », animée par Fabrice, sur France 3.(Le Monde, 14/06/03)[78] Les personnages secondaires sont, eux, beaucoup plus fictifs. Mais tous ont en commun de « nager dans le fleuve de la vie au même rythme que la société italienne », explique l’auteur.(Le Monde, 02/05/03)[79] Le répertoire ? Des rengaines jazzifiées, plus une petite bêtise inspirée d’un tube de Peggy Lee : c’est une fille qui vend des pommes, des poires - mais les cerises ne collent plus avec la prosodie française, allons-y d’un petit coup de scat, « et des scoubidou-bidou-ah ». Va pour scoubidou, bien glosé dans le Grand Robert de la langue française : « Petit objet tressé servant de fétiche, de porte-bonheur. »L’auteur : « Je n’ai jamais su les faire. »(Le Monde, 30/05/03)[80] Arrivé au milieu de ses élèves, Erwan Fauré, regard gris azur, signale sa présence d’un « bonjour » lâché d’une voix douce mais qui porte. Les enfants s’interrompent, sentant le regard du professeur posé sur eux. On voit l’homme heureux d’être là. Les enfants aussi. Ils se tiennent prêts, main gauche sur le manche, main droite fermée sur l’archet. Silence.(Le Monde, 26/06/03)

5.3.1.2 - Types de relations de cohérence

45 Au niveau inter-propositionnel, les SNdf s’inscrivent souvent à la charnière de propositions dont les relations ne sont pas explicitées par des connecteurs. Ces relations sont de trois types :

  • des relations de justification entendues ici au sens où, dans une séquence de type p1 (C) p2, p2 s’interprète comme acte illocutoire visant à justifier une assertion antérieure, comme par exemple dans [81] où le mal de tête ne peut pas être conçu comme une cause entraînant chez le locuteur une furieuse envie de travailler. En disant (p2) celui-ci justifie qu’il a dit (p1) :

[81] (p1) J’ai trop travaillé car/parce que (p2) j’ai mal à la têteC’est ce type de relation qui est à l’œuvre, semble-t-il, dans [82], dont le second paragraphe énonce une des raisons qui ont motivé le choix de S. Toubiana à la direction de la cinémathèque :[82] Ces pistes ont presque toutes été approuvées par le personnel et ont suffisamment convaincu le ministre de la culture et de la communication pour qu’il pèse de tout son poids afin que Serge Toubiana dirige l’institution créée par Henri Langlois.
Le nouveau directeur a pour atout d’être une personnalité reconnue dans le cinéma, tout en ayant un sens politique affûté, qui lui sera nécessaire pour pacifier les relations avec la tutelle – le Centre national de la cinématographie – et surtout définir un projet culturel et artistique cohérent qui sera mis en œuvre dans les futurs locaux de la rue de Bercy, à Paris.(Le Monde, 10/05/03)
De même, le troisième paragraphe de [83] justifie-t-il l’amélioration dans la qualité de jeu des enfants par le talent pédagogique de E. Fauré :[83] (…) « Les enfants… les enfants, leur dit-il. Nous jouons un menuet… Avez-vous déjà dansé le menuet ? » Les enfants affichent des moues interrogatives face à une question qui leur paraît incongrue.
Erwan Fauré se met alors à danser. Etonnamment léger, il compte la mesure et virevolte au milieu des bouilles ébahies. On entendra ensuite, cette fois légères et presque cristallines, les notes du menuet tiré de la musique composée par Lully pour Le Bourgeois gentilhomme. Elles tourbillonnent déjà sous le bois, malgré des vibratos encore hésitants.
Sans se départir de son sourire, sans cris ni réprimandes, le professeur s’est fait comprendre avec une déconcertante facilité.(Le Monde, 26/06/05)

  • des relations d’élaboration où les contenus référentiels des propositions concernées seraient identiques, selon Kehler (2002 : 18) avec une perspective ou un niveau de détail différant d’une proposition à l’autre. C’est le cas dans [84] où le second paragraphe précise un aspect du film évoqué antérieurement, celui qui a trait au personnage principal, ainsi que dans [85] où la proposition située après le double point explicite l’autre vie professionnelle de la cantatrice évoquée dans la proposition antérieure :

[84] (…) Le bonhomme et ses comparses ont inspiré un film, 24 Hour Party People, de Michael Winterbottom, qui sort en France, le 3 juin.
L’animateur-producteur y est incarné par Steve Coogan, qui campe un dandy, frais émoulu de Cambridge, obsédé par l’écriture sur le vif de la mythologie rock. « Cela ne se passe pas ainsi, proteste Wilson, on ne construit pas consciemment la légende… Pourtant, c’est vrai que le jour du suicide de Ian Curtis - le chanteur de Joy Division, mort pendu en 1980 -, en route pour la morgue, je suis allé prendre en voiture Paul Morley, le plus talentueux des journalistes musicaux de l’époque ».(Le Monde, 30/05/03)
[84] A la différence de son illustre collègue, Beverly Sills a décidé d’avoir une autre vie professionnelle après sa vie de chanteuse : la diva devient chef d’entreprise et ø prend la direction du New York City Opera, le deuxième opéra new-yorkais, où elle a fait l’essentiel de sa carrière depuis 1955.(Le Monde, 23/06/03)

  • des relations d’illustration, comme dans [85] où la proposition initiée par l’auteur s’inscrit comme exemple par rapport au fait que « beaucoup ont considéré le roman d’E. Scalfari comme une biographie à clé » :

[85] Depuis certains détails généalogiques (la mort prématurée du père par exemple) jusqu’à la manière dont le personnage entreprend de développer l’entreprise familiale, épuisée par la guerre, le livre est apparu à beaucoup comme une sorte de biographie déguisée. L’auteur lui-même a raconté qu’à l’issue d’un dîner Giovanni Agnelli avait cité des passages du livre, en remplaçant les noms imaginaires par d’autres, bien réels.(Le Monde, 02/05/03)

5.3.2 - Début d’explication

46 La distribution des SNdf trouve plusieurs types d’explication suivant les approches théoriques des phénomènes référentiels, qui révèlent en l’occurrence une complémentarité certaine. Dans les modèles dits « hiérarchiques », tels que celui que propose, entre autres, Fox (1987), les SN pleins (toutes catégories confondues) sont associés à des changements d’unités par opposition avec les pronoms supposés saisir le référent au sein d’une unité donnée. Les SNdf des portrait journalistiques se conforment à ce « patron » puisqu’ils accompagnent, on l’a vu, des changements structurels de paragraphes, de perspective ou de niveau énonciatif.

47 De manière complémentaire, et en considérant le niveau de structuration « inférieur » constitué par les relations inter-propositionnelles, il a été démontré par Kleiber (1986) que deux contraintes pèsent sur l’emploi du SNdf. La première, à caractère référentiel, stipule que le référent de le N est saisi comme étant le seul x qui, dans des circonstances (lieu, temps, etc.) données, dites circonstances d’évaluation (suivant une étiquette empruntée à Kaplan), dénotées par une proposition p1, vérifie la propriété d’être « le N ». La seconde contrainte porte sur la proposition p2-hôte du SNdf anaphorique. Elle suppose que p2 « prolonge le cadre évaluatif instauré par p1 » (Kleiber, 1986 : 59), autrement dit, que p2 apporte « des précisions, des commentaires, etc. » sur l’événement dénoté par p1. À cet égard, cette contrainte suppose une relation de cohérence entre les propositions accueillant l’anaphorique et son antécédent, qui s’entend dans la continuité. Par le choix du SNdf, le locuteur entend ressaisir le référent à travers la circonstance d’évaluation de p1 :

[86] (p1) Un avion s’est écrasé hier. (p2) L’avion venait de Miami (Kleiber, 1986 : 60, son ex. 6)


48 Les relations inter-propositionnelles qu’on vient d’étudier relèvent bien de la continuité. Encore faut-il préciser deux points de manière à dissocier les emplois du SNdf de ceux du pronom personnel il[20] [20] Dont les sens sémantique et instructionnel sont décrits...
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qui suppose, lui aussi (cf. la citation supra), qu’on parle du référent « en continuité avec ce qui l’a rendu saillant ».

5.3.2.1 - SNdf vs pronom personnel

49 D’abord, l’emploi des pronoms et des SNdf révèle une complémentarité certaine, au double niveau de la syntaxe et des types de relations de cohérence qu’ils établissent. Au niveau syntaxique, premièrement, le SNdf s’impose dans certaines constructions où l’emploi du pronom poserait des problèmes :

  • d’agrammaticalité : c’est le cas lorsque l’expression référentielle sert de point d’ancrage à une prédication secondaire introduite par une relative explicative, comme dans [87] et [88] :

[87] a) L’animateur, qui avait souffert d’être brocardé par certains critiques qui le taxaient de vulgarité, avait pris une petite revanche, (Le Monde, 14/06/03)
b) *Il, qui avait souffert d’être brocardé par certains critiques qui le taxaient de vulgarité, avait pris une petite revanche
[88] a) Son spectacle Opéra d’Casbah rassemble un public franco-algérien qui s’amuse, crie des youyous, s’émerveille des tribulations de l’artiste qui, pour cette fois, quitte le one-man-show pour un spectacle de music-hall coloré, bricolé. (Le Monde, 31/05/03)
b) *Son spectacle Opéra d’Casbah rassemble un public franco-algérien qui s’amuse, crie des youyous, s’émerveille de (ses tribulations/des tribulations de lui) qui, pour cette fois, quitte le one-man-show pour un spectacle de music-hall coloré, bricolé.

  • d’ambiguïté référentielle : le pronom aurait pu prêter à confusion comme dans [89b] en raison de l’interférence de deux référents masculin singulier, l’appartement puis un arbre :

[89] a) Jacques Dufilho est assis dans un fauteuil. L’appartement est situé dans une rue excentrée de Bordeaux. Un arbre dévore le balcon. Le vieil homme guette les oiseaux. (Le Monde, 28/05/03)
b) ?Jacques Dufilho est assis dans un fauteuil. L’appartement est situé dans une rue excentrée de Bordeaux. Un arbre dévore le balcon. Il guette les oiseaux.
La seconde différence entre le pronom et le SNdf tient à ce que le premier désigne plus systématiquement que le second des référents topicaux (saillants ou centre-rétroactifs), c’est-à-dire qui cumulent les critères positionnels, syntaxiques et sémantiques des référents considérés comme centraux i.e. première mention, sujet syntaxique et sujet sémantique. Par contraste, les référents des SNdf sont dans des positions syntaxiques secondaires, comme celle de complément du nom dans [90] et [91] :[90] Finis la frange et le carré blond. Miss Kittin s’est coupé les cheveux ; place à une coupe brune à la garçonne. Certes, on est encore loin de l’effet princesse Diana sur le chiffre d’affaires des artisans coiffeurs, mais l’information est d’importance pour les fans de la jeune DJ.(Le Monde, 12/06/03)[91] Dans les années 1960, sa manière de passer le micro à ses complices, la blonde Simone Garnier et le truculent Léon Zitrone, qui partageaient avec lui l’animation en direct de l’émission « Intervilles », en fait ce que Jean-Jacques Aillagon, ministre de la culture, a appelé, dans son hommage à l’animateur, « le compagnon de tous les Français ».(Le Monde, 14/06/03)Les divergences d’emplois entre pronom et SNdf s’observent, en second lieu, dans les types de relations transphrastiques qu’ils promeuvent. On sait que les relations de cohérence sont hiérarchisées en ce sens que les interprètes ont tendance à reconstruire entre des propositions simplement juxtaposées c’est-à-dire sans marqueurs explicitant la relation qui les unit, des liens ordonnés comme ci-dessous, la causalité étant considérée comme le lien inter-propositionnel le plus étroit, appliqué par défaut (cf. Charolles, 1994), le lien le plus lâche étant fondé sur une « simple » relation de ressemblance (analogie, contraste) entre deux événements :causalité >contiguïté >ressemblanceLe type d’expression référentielle utilisé dans la proposition « seconde » peut infléchir la relation dans le sens d’une connexité qui va s’accroissant (le pronom) ou diminuant (le SNdf).

50 Or, parmi les relations relevées ci-dessus, les relations dites d’élaboration et d’illustration participent des relations de ressemblance ; ce sont, autrement dit, les liens les plus lâches qu’on puisse établir entre deux propositions. Il en va de même pour la relation de justification qu’on peut considérer comme une forme « affaiblie » de la causalité. Ainsi le SNdf servirait-il à marquer une continuité mais en quelque sorte distendue.

51 Par ailleurs, les séquences à SNdf sont elles-mêmes à considérer comme des séquences enchâssées, formant une unité au sein d’une unité supérieure et bien souvent délimitées par le Np, qui opère, ainsi que rappelé plus haut, une disjonction aux niveaux référentiel et cohésif. C’est le cas dans [92] où les deux Np délimitent deux séquences, l’une énonçant la clé de la biographie écrite par E. Scalfari, l’autre relatant au discours rapporté la construction de ce personnage. Au sein de cette dernière séquence, les deux SNdf balisent des unités qu’on peut considérer comme subordonnées à celle où le journaliste évoque son roman. La première pose le cadre dans lequel a lieu l’interview du journaliste. Autrement dit, elle interrompt le propos sur la biographie tout en lui restant intimement liée par une relation de type « cadre/action ». Quant à la seconde séquence, elle en suit une où le locuteur est « sorti » du discours rapporté pour expliciter les liens entre E. Scalfari et G. Agnelli. Elle renoue, pour ainsi dire, avec la thématique traitée dans le discours rapporté (le personnage principal vs les personnages). Elle revient également au discours rapporté (continuité), à cette différence près que celui-ci est désormais résumé par le locuteur (rupture) mais néanmoins assorti d’une citation qui rappelle le type de séquence lui correspondant (symbolisé par la flèche en marge du texte) :[92] Autrement dit Eugenio Scalfari1 s’est glissé dans la biographie de son compatriote Giovanni Agnelli, pour en faire Andrea Grammonte, jeune puis moins jeune héritier d’un empire sidérurgique reçu des mains de son grand-père.
Depuis certains détails généalogiques (la mort prématurée du père par exemple) jusqu’à la manière dont le personnage entreprend de développer l’entreprise familiale, épuisée par la guerre, le livre est apparu à beaucoup comme une sorte de biographie déguisée. L’auteur lui-même a raconté qu’à l’issue d’un dîner Giovanni Agnelli avait cité des passages du livre, en remplaçant les noms imaginaires par d’autres, bien réels.
« Ce personnage principal, je ne l’ai pas créé, dit Eugenio Scalfari, l’Histoire me l’a servi. »
[cadreDans le bureau de son appartement romain, sur la via Nomentana, l’auteur1 parle d’une voix douce, en se tenant très droit dans son fauteuil. Autour de lui, des objets précieux, baignés par les grands rayons du soleil d’avril. Et derrière la porte-fenêtre, un gracieux fouillis de verdure éparpillé sur la terrasse].
« Je voulais écrire un livre dans lequel entreraient des personnages avec leur vie privée, explique-t-il. En particulier un homme dont l’affectivité serait bloquée à la suite d’un traumatisme subi dans l’enfance. La peur d’être abandonné l’entraîne à se défendre de toutes sortes de sentiments et à devenir cynique. »
[niveau narrateurBien sûr, « ce protagoniste ressemble à Gianni Agnelli, en tout cas par certains aspects biographiques », confirme celui qui a connu, « pendant quarante ans », l’ancien président du groupe Fiat, mort le 24 janvier 2003. Et qui l’a aussi beaucoup fréquenté, avant même de devenir journaliste : son grand ami Carlo Caracciolo, avec lequel il fondera La Reppublica, n’était autre que le beau-frère du patron flamboyant surnommé « l’Avvocato » par ses compatriotes].
[Les personnages secondaires sont, eux, beaucoup plus fictifs. Mais tous ont en commun de « nager dans le fleuve de la vie au même rythme que la société italienne »], explique l’auteur2. D’où l’intérêt deson livre, qui, sans être inoubliable par le style, donne un aperçu des mutations italiennes dans la seconde moitié du XXème siècle. Celles de l’économie, notamment, mais aussi de la politique.(Le Monde, 02/05/03)
[93] donne un autre aperçu du phénomène. Les deux SNdf s’inscrivent dans un mouvement discursif (coïncidant avec un paragraphe) qui justifie la nomination de S. Toubiana à la direction de la cinémathèque. En même temps, ils dissocient deux phases dans l’action du nouveau directeur : les projets à moyen terme et ceux qui sont en cours de réalisation (cf. d’ores et déjà), les deux phases étant elles-mêmes séparées par le rappel des enjeux économiques pour l’institution en cause :[93] (…) Ces pistes ont presque toutes été approuvées par le personnel et ont suffisamment convaincu le ministre de la culture et de la communication pour qu’il pèse de tout son poids afin que Serge Toubiana dirige l’institution créée par Henri Langlois.
Le nouveau directeur1 a pour atout d’être une personnalité reconnue dans le cinéma, tout en ayant un sens politique affûté, qui lui sera nécessaire pour pacifier les relations avec la tutelle – le Centre national de la cinématographie – et surtout définir un projet culturel et artistique cohérent qui sera mis en œuvre dans les futurs locaux de la rue de Bercy, à Paris. [L’enjeu consiste aussi à sortir la Cinémathèque de deux ans de crise. La nomination de Serge Toubiana a déjà entraîné la démission du très contesté président Jean-Charles Tacchella, et doit encore être avalisée par une assemblée générale, le 24 juin]. D’ores et déjà, le nouveau directeur2 envisage de « lancer des éditions DVD, créer un grand musée », cher à son prédécesseur Dominique Païni, et ø n’exclut pas de « faire appel aux collectivités locales pour trouver de nouveaux financements ».(Le Monde, 10/05/03)

5.3.2.2 - La tête lexicale des SNdf

52 Il reste maintenant à examiner la tête lexicale des SNdf et SNp. Le moins que l’on puisse dire est qu’elles sont extrêmement diversifiées. Pour autant, elles ne sont pas totalement libres, le SN antécédent (plus exactement son N) exerçant, comme cela a été bien mis en évidence (cf. Marandin, 1986 et Kleiber, 1988) un certain nombre de contraintes. Nous n’y reviendrons pas. En revanche, on peut se demander si, une fois respectées ces contraintes, le choix des têtes lexicales est laissé à la seule discrétion du locuteur ou s’il y a à prendre en compte des impératifs liés au contenu propositionnel de la phrase-hôte de l’anaphorique. En effet, si abstraction faite de ce contenu propositionnel, des suites anaphoriques du type de [94] sont, en théorie, parfaitement concevables :[94] Jacques Dufilho…(l’homme/le comédien/le Gascon)…elles le sont beaucoup moins une fois recontextualisées, comme l’illustre [94a] totalement recevable à nos yeux, par contraste avec [94b] où l’occurrence du SN le comédien s’explique difficilement au regard du contenu propositionnel regarder les oiseaux :[94] a) Jacques Dufilho est assis dans un fauteuil. L’appartement est situé dans une rue excentrée de Bordeaux. Un arbre dévore le balcon. Le vieil homme guette les oiseaux. (Le Monde, 28/05/03)
b) ? Jacques Dufilho est assis dans un fauteuil. L’appartement est situé dans une rue excentrée de Bordeaux. Un arbre dévore le balcon. Le comédien guette les oiseaux.
Sans prétendre à la formulation de règles en la matière, nous nous contenterons, pour l’instant, d’observer un certain nombre de régularités qui seront présentées suivant les catégories de N-têtes inventoriées plus haut.

5.3.2.2.1 - Les SNd à tête lexicale hyperonymique

53 Les SNdf reposant sur la relation sémantique d’hyperonymie sont très peu nombreux. Nous en avons dénombré 9 sur les 161 SNdf, ce qui correspond à 5,5% de leur total. Cette faible proportion paraît paradoxale[21] [21] Peut-être le type ontologique du référent entre-t-il...
suite
. On aurait pu s’attendre, en effet, à ce que ce genre d’étiquette apparemment « neutre » et commode soit plus utilisé qu’il ne l’est dans les portraits. Les écrits romanesques en font par exemple un usage très abondant, comme l’illustrent ces deux incipit [95] et [96] :[95] Dans la plaine rase, sous la nuit sans étoiles, d’une obscurité et d’une épaisseur d’encre, un homme suivait seul la grande route de Marchiennes à Montsou, dix kilomètres de pavé coupant tout droit, à travers les champs, de betteraves. Devant lui, il ne voyait même pas le sol noir, et il n’avait la sensation de l’immense horizon plat que par les souffles du vent de mars, des rafales larges comme sur une mer, glacées d’avoir balayé des lieues de marais et de terres nues. Aucune ombre d’arbre ne tachait le ciel, le pavé se déroulait avec la rectitude d’une jetée au milieu de l’embrun aveuglant des ténèbres.
L’homme était parti de Marchiennes vers deux heures. Il marchait d’un pas allongé grelottant sous le coton aminci de sa veste et de son pantalon, de velours. Un petit paquet, noué dans un mouchoir à carreaux, le gênait beaucoup ; et il le serrait contre ses flans, tantôt d’un coude ; tantôt de l’autre pour glisser au fond de ses poches les deux mains à la fois, des mains gourdes que les lanières du vent d’est faisaient saigner. (…)
Un chemin s’enfonçait. Tout disparut. L’homme avait à sa droite une palissade, quelque mur de grosses planches fermant une voie ferrée. (…)
Alors l’homme reconnut une fosse. Il fut repris de honte (…).(E. Zola, Germinal)
[96] Dans les haut-parleurs au-dessus de sa tête, de suaves voix enfantine chantaient : « Ô sainte nuit, les étoiles brillent dans les cieux, Notre Seigneur est né cette nuit… »
L’homme qui aurait pu tuer Candy LaChaise attendait dans le froid en la surveillant de l’autre côté des portes vitrées. Parfois, il ne voyait que le haut de son crâne, parfois encore moins, mais il ne la perdait jamais de vue.
Ne se sachant pas surveillée, Candy musardait dans le rayon lingerie, évoluant sans se presser entre les présentoirs. Les sous-vêtements ne l’intéressaient pas particulièrement : son attention se concentrait sur le fond du magasin où se trouvait le rayon électroménager. Elle s’arrêta, sélectionna un bustier noir, le tendit à bout de bras en inclinant la tête, comme font les femmes. Puis elle le remit en place et se tourna vers les portes.
L’homme qui aurait pu la tuer recula d’un pas pour éviter de se faire repérer.
Un minibus s’arrêta en bordure de trottoir. Une femme trapue en parka orange sauta à terre et fit coulisser la porte latérale. Une avalanche de petits enfants se déversa sur le trottoir comme une couvée de canetons. Ils étaient tous blonds, des deux sexes, d’âges échelonnés entre quatre et neuf ans. Le minibus partit à la recherche d’une place de parking pendant que la femme cornaquait son troupeau vers les portes.
L’homme sortit une bouteille de sa poche, ø glissa la langue dans le goulot et ø fit mine d’avaler une gorgée ou deux. La femme passa devant lui en protégeant sa couvée de son corps et disparut à l’intérieur du magasin.(J. Sandford, La proie de l’instant)
Compte tenu de leur faible représentation, comparée notamment à celle des N de fonction, on devra considérer les emplois des SN hyperonymiques dans les portraits comme marqués. Leur emploi correspond à deux fins référentielles. Le premier a trait à des phénomènes de désambiguïsation référentielle de deux types. Dans un cas, le SNdf hyperonymique rend la référence univoque là où le pronom aurait pu prêter à confusion comme évoqué supra (cf. 5.3.2.1). Il constitue l’étiquette nominale la plus neutre, dans la mesure où la tête lexicale ne fait qu’expliciter le contenu informationnel de genre en germe dans le pronom. Le SNdf hyperonymique sert également à « éclairer » le Np notamment d’origine étrangère, qui a pour effet de bloquer les connotations (celles qui sont relatives au sexe du porteur) associées au Np d’un système linguistique plus familier du lecteur. C’est le cas dans [97] où la jeune femme délivre des renseignements sur le référent dont le Np, sans cela, resterait relativement opaque :[97] Chitose Hajime, le chant des îles nippones
La jeune femme, originaire d’un îlot d’Amami, est devenue en deux ans une des chanteuses les plus populaires de l’archipel en faisant revivre dans la pop les airs traditionnels de sa région(Le Monde, 18.06.03)
Dans le second type d’emploi observé, le SNdf hyperonymique a vocation de « contraste ». Il s’agit tantôt d’opposer deux facettes du référent, la publique et la privée, comme dans [98] où deux facettes contradictoires de VGE, la séduction vs la crainte, sont associées au référent désigné respectivement par son Np et par le SN l’homme qui induit un effet de sens et qu’on interprète, semble-t-il, en opposition avec « le politique » :[98] C’est dans les réunions à huis clos de ce dernier que s’élaborent les compromis. Le charme de M. Giscard d’Estaing opère. Il garde de la distance mais ø sait séduire, avec humour. L’homme est aussi craint et il impose un secret total.(Le Monde, 07/06/03)Il en va de même dans [99] où l’emploi des SNdf coïncide avec deux domaines de discours délimités par la séquence dans + titre du roman où le référent est saisi de manière contrastive, dans un premier temps, à la faveur des influences moyen-orientales provenant de ses origines turques (l’enfant d’Istanbul) et, dans un second temps, via ses périples dans le bassin méditerranéen, où l’emploi du SN hyperonymique « nu » neutralise toute forme d’attache :[99] La géographie de Nedim Gürsel est inventaire de villes et de chambres d’hôtel. [Dans Les Lapins du commandant, crucifié par la transformation du beau miroir de Byzance en cloaque putride, l’enfant d’Istanbul se trouvait des repères de beauté à Athènes, à Moscou sous la neige, à Léningrad en quête du logis de Raskolnikov, dans la casbah d’Alger. [Dans Le Dernier Tramway, ses déambulations, de Barcelone à Rome en passant par Marrakech, le ramènent à des souvenirs de tyrannie et de brèves rencontres, tant l’homme se sent étranger, écartelé, incapable de se fixer.(Le Monde, 30/06/03)Le second type de contraste marqué par le SN hyperonymique s’inscrit dans une opposition humain/non humain. Le SNdf hyperonymique s’oppose alors à un SN désignant un objet, lié au référent par un lien métonymique, « l’œuvre » dans [100] et méronymique comme la voix de la cantatrice N. Dessay en [101] :[100] Enki Bilal glisse sur ces questions, il a des silences. Une réserve que l’on a pu juger hautaine – il s’en défend. Posé, discret, amical mais pas liant. « Je suis quelqu’un de solitaire, de très félin. Vivre avec moi, c’est vivre avec toutes mes absences. Mon côté Europe centrale sans doute, qui a pris le dessus sur mon côté balkanique… ». Étonnant comme l’homme tranche, dans sa décontraction élégante, avec l’univers terrifiant de l’œuvre.(Le Monde, 20/06/03)[101] De cette culpabilité née d’un appétit de vivre hors du commun doublé d’une passion perfectionniste, Natalie Dessay a bien failli perdre la voix. Cette voix de guerrière si magnifiquement haute et naturellement placée, si magistrale qu’elle en semblait invincible, cette voix qui a fini par faire entendre ce que la personne ne voulait pas voir.(Le Monde, 01/07/03)

5.3.2.2.2 - Les autres SNdf

54 Les contraintes concernant les SNdf dont le nom-tête désigne la fonction ou une qualité sont bien connues. Elles ont été enrichies à un niveau discursivo-pragmatique par Maes (1991, cité par De Mulder, 1997 : 150-151), qui énonce deux conditions légitimant la tête lexicale des SNdf. La première est une condition de pertinence qui stipule que la relation de cohérence induite par l’emploi du SNdf doit se relier de façon pertinente à l’intention du (fragment du) texte. Par exemple dans [102], le SN le bavard ne peut s’interpréter qu’au regard de la proposition entre crochets le précédant qui délivre l’information légitimant le nom-tête :[102] Un jeune homme soupçonné d’avoir détourné une ligne téléphonique a été interpellé il y a quelques jours par la police à Paris. [Il avait « utilisé » la ligne de ses voisins à destination des Etats-Unis pour un montant d’environ 50000F]. Le bavard a été déféré devant le parquet.(Libération, 04/08/93, cité par Apothéloz, 1995 : 23)La preuve en est, comme le suggère De Mulder (ibid.), que la suppression de cette proposition ôterait au SNdf toute pertinence. Dès lors, le fait que le référent soit déféré devant le parquet, comme il est dit dans la proposition-hôte du défini, s’explique précisément par le fait qu’il a été « bavard ». La seconde contrainte proposée par Maes stipule que les relations de cohérence ajoutées par les SNdf ne doivent pas spécifier les intentions centrales du (fragment du) texte. Par exemple, l’anomalie de [103] tiendrait, selon De Mulder, à ce que :

55

« On s’attend en effet à ce que l’information l’ambassadeur est malade soit communiquée de façon explicite puisqu’elle explique son absence à la réception et qu’il s’agit là d’une des intentions communicatives centrales du fragment. »

[103] L’ambassadeur de France n’était pas à la réception ? L’ambassadeur malade est parti pour la France(cité par De Mulder, 1997 : 151, son ex. 18)Dans le cas des portraits journalistiques, la condition de pertinence est généralement respectée. En effet, le mode de donation du référent (i.e. le Np) donne à penser que les connaissances dont le lecteur dispose sur celui-ci peuvent être acquises par des voies extérieures au portrait même. D’autre part, on l’a déjà dit, les « sources » des SNdf fonctionnels ou dénotant des qualités sont, dans le texte lui-même, multipliées (titre, chapeau, premier paragraphe) pour ne pas dire redondantes. De sorte que le nom-tête est toujours reçu comme légitimé par son contexte « gauche ». C’est ce qu’illustrent les extraits [104] et [105], dont les éléments informationnels influençant la pertinence du SNdf sont soulignés :[104] L’ancien directeur des « Cahiers du Cinéma » prend la tête de la Cinémathèque française avec une volonté de changement et l’espoir de mettre fin à la crise qui l’agite depuis deux ans.
Ce matin du 2 mai, le soleil entre à flots dans un appartement bourgeois du 7e arrondissement de Paris et caresse, sur les murs des sérigraphies de Sol LeWitt, Bram Van Velde, Andy Warhol, des œuvres de Raymond Hains. Calé dans un ample fauteuil, celui qui a piloté pendant plus de vingt ans les Cahiers du cinéma, Serge Toubiana, est à nouveau sous les feux de l’actualité : il vient d’être nommé quatre jours plus tôt au poste de directeur de la Cinémathèque française.
Après avoir signé la pétition en faveur de Lionel Jospin à l’élection présidentielle, il a été chargé, en 2002, par Jean-Jacques Aillagon d’un rapport sur le patrimoine cinématographique. Il y suggère des changements radicaux - un statut rénové pour la Cinémathèque, son rapprochement avec la Bibliothèque du film, la création d’un vaste musée du cinéma et une séparation nette entre les Archives nationales du film et la Cinémathèque. Ces pistes ont presque toutes été approuvées par le personnel et ont suffisamment convaincu le ministre de la culture et de la communication pour qu’il pèse de tout son poids afin que Serge Toubiana dirige l’institution créée par Henri Langlois.
Le nouveau directeur a pour atout d’être une personnalité reconnue dans le cinéma, tout en ayant un sens politique affûté, qui lui sera nécessaire pour pacifier les relations avec la tutelle - le Centre national de la cinématographie - et surtout définir un projet culturel et artistique cohérent (…).(Le Monde, 10/05/03)
[105] (…) Visage nu, sans maquillage, pull noir et jean enfilés à la va-vite, cheveux relevés à la diable. Mais les yeux d’or, ces yeux qui évoquent Charlotte Rittenmeyer, la déchirante héroïne des Palmiers sauvages de Faulkner, les yeux d’or vous fixent, avec ce « regard intérieur » d’héroïne surréaliste et, déjà, l’on sait que l’on ne saura pas tout de Marie Trintignant, qu’elle gardera son mystère, et qu’il en est très bien ainsi.
(4 paragraphes)
L’amour, la poésie, le surréalisme… La fille aux yeux d’or irradie ce qu’elle traverse, films plus ou moins mineurs, séries télé, pièces de théâtre qu’elle« préfère oublier ». Débuts (« les vrais, avec Nadine, petite, c’était un jeu ») dans Série noire, d’Alain Corneau (1978), avec Patrick Dewaere. Elle a 16 ans. Vague à l’âme. Mal dans sa peau. Ses parents l’avaient prévenue : « Toutes les comédiennes sont malheureuses. » « Sauf Delphine Seyrig », avait précisé Jean-Louis.(Le Monde, 16/05/03)
Ces contraintes sont évidemment fondamentales pour éclairer du choix du N-tête. Ceci étant, elles font jouer de manière quasi exclusive le contexte « gauche » de l’anaphorique sans faire intervenir (à notre connaissance du moins et sauf erreur de notre part) le droit. Doit-on en conclure que celui-ci est totalement libre et qu’à supposer un SNdf donné, on peut lui appliquer n’importe quel prédicat ? Pas nécessairement, à en juger [94b] vu plus haut :[94b] ? Jacques Dufilho est assis dans un fauteuil. L’appartement est situé dans une rue excentrée de Bordeaux. Un arbre dévore le balcon. Le comédien guette les oiseaux.En effet, le choix du N comédien est important dans la mesure où il permet d’opérer une saisie du référent qui inscrit celui-ci dans une catégorie particulière, qui peut différer d’une occurrence référentielle à l’autre comme par exemple dans [106] :[106] Avec un mélange caractéristique de nonchalance et d’anxiété, le crooner passe superbement du récitatif, si présent dans L’Imprudence, au chant d’une distinction « nicotinée » pour Osez Joséphine.
Le maître écoute d’abord les remarques de ses instrumentistes, puis ø questionne, ø suggère, ø synthétise, ø trace sa voie sans donner l’impression d’autoritarisme.(Le Monde, 08/09/03)
Du point de vue de l’acte référentiel, cette re-saisie ne peut être anodine. En effet, s’il est conséquent, le locuteur témoigne par là d’une intention de dire à propos du référent des choses qui ont partie liée avec son statut tel que l’exprime le N. Le lecteur s’attend à ce que cette intention soit suivie d’effets. Ainsi, dans [94b], le SNdf pourrait-il se paraphraser par quelque chose comme :En tant qu’il est comédien, (X) guette les oiseauxBref, le SN oblige à construire une relation entre la catégorie du référent – ici sa profession – et son action, à comprendre que le fait de guetter les oiseaux a quelque chose à voir avec la compétence de comédien, ce qui ne fait pas partie de nos connaissances partagées[22] [22] Sauf à supposer que le comédien va incarner un oiseau...
suite
.

56 Ces observations obligent donc à poser un lien, qui relève de la cohérence, entre la tête lexicale du SNdf et le prédicat de sa phrase-hôte, puisque ce que celui-ci dénote doit avoir un rapport avec le N. De fait, les prédicats qui suivent le SNdf s’inscrivent dans trois types de rapports :

  • la catégorie apparaît comme cause de ce que dénote le prédicat, ce qu’on pourrait paraphraser par c’est parce que x est (un) N qu’il Vb. [106] (supra), [107] et [105] en donnent une illustration :

[107] On s’apprête à lui demander de parler de sa carrière, de ses rôles, de ses souvenirs d’enfance, de ses engagements caritatifs, des relations franco-américaines… Mais l’heure sonne. Business is business : la présidente est attendue pour un « meeting ».(Le Monde, 23/06/03)[108] Son premier mini-album, constitué exclusivement de reprises, pour l’essentiel en anglais - Little Wing, de Jimi Hendrix, ou Sweet Jane, de Lou Reed -, montre que la débutante cherche encore son style. « J’ai essayé de chanter à la manière des autres chanteurs de pop, mais je n’y arrivais pas, avoue-t-elle. »(Le Monde, 12/06/03)

  • la seconde relation est la négation de la première : la catégorie contredit les attendus du prédicat, ce qu’on paraphraserait par : bien que x soit (un) N, il Vb. C’est le cas par exemple dans [109] :

[109] Litote de son excentricité, l’ongle du petit doigt droit du gentleman est peint d’un vernis bleu pailleté.(Le Monde, 30/05/03)À cet égard, [110] est ambigu dans la mesure où les deux paraphrases peuvent lui être appliquées. On peut comprendre en effet que c’est parce que J. Dufilho est gascon qu’il apprécie de travailler en Italie (bonne chère, bons vins, fêtes, etc.), aussi bien que le contraire :[110] Le cinéma l’(=Jacques Dufilo) utilisera jusqu’à la corde : les fresques historiques, les comédies à bon marché. Le Gascon apprécie particulièrement de travailler en Italie. « On mangeait très bien. Certains metteurs en scène étaient ivres le soir et dormaient sur le plateau ». La pagaille est inénarrable, « la médiocrité des filmsl’ –indifférait ».(Le Monde, 28/05/03)

  • dans le troisième type de relation, le prédicat marque la fin de la validité, de la pertinence du N du SNdf suivant un rapport temporel paraphrasable par : x qui (était/ a été) (un) N ne l’est plus. Tantôt le prédicat dénote explicitement un processus transformateur, c’est le cas de devenir dans [111] et [112]. Tantôt, il tend à nier le contenu descriptif du SN : dans [110] un directeur de la publication qui s’en va n’est ipso facto plus directeur de la publication qu’il quitte, etc. :

[111] Et puis, la quarantaine venue, accompagnée du succès d’African Queen et de la sympathie que suscitait son discret compagnonnage avec Spencer Tracy, l’insupportable débutante yankee devint une icône américaine.(Le Monde, 30/06/03)[112] (…) la diva devient chef d’entreprise et ø prend la direction du New York City Opera, le deuxième opéra new-yorkais, où elle a fait l’essentiel de sa carrière depuis 1955.(Le Monde, 23/06/03)[113] Sous l’ère de Serge Toubiana, une nouvelle génération de critiques s’est imposée. Les Cahiers ont atteint un niveau de ventes record et réussi leur diversification dans l’édition. Après avoir convaincu Le Monde de prendre le contrôle de la société éditrice du titre, le directeur de la publication s’en va.(Le Monde, 10/05/03)[114] En 1961, toujours tailleur, Maurice El Medioni s’installe à Paris, ø joue dans les fêtes algéro-pieds-noires, les bar-mitsva, mariages. Après six ans de grisaille, le pianiste renonce à la musique – « deux mois »-, ø part vers la « grande bleue », ø monte un magasin à Marseille.(Le Monde, 27/06/03)[115] Qu’importe. Le jeune élève de Vauvert (Gard) a bientôt soif de nouveaux horizons. Bac en poche à 18 ans - Je n’étais pas spécialement jeune » -, et lauréat du concours général, Jean-Pierre Serre boucle dans la même année à Nîmes hypotaupe et taupe. « Le niveau des cours n’était pas très élevé. » Ce qui ne l’empêche pas d’intégrer l’Ecole normale supérieure où enseigne « un merveilleux professeur » de mathématiques, Henri Cartan, qui dirigera sa thèse.(Le Monde, 02/06/03)[116] De Fersen, on connaissait la voix soigneusement éraillée, l’attrait pour le réalisme poétique de Doisneau et Prévert, et surtout l’inépuisable bestiaire, de la blatte au cheval. Le risque était grand que le fabuliste se fige dans un statut de chanteur animalier. Cette fois, Le Chat botté n’est que l’enseigne d’un magasin vendant des mules et autres pantoufles.(Le Monde, 08/05/03)

Conclusion provisoire

57 Il serait prématuré de tirer des conclusions définitives de ce travail qu’il faudrait compléter par l’étude des SN démonstratifs et possessifs. Sans doute aussi un corpus plus étendu permettrait-il de donner une vue plus exacte des phénomènes, de même qu’une étude comparative systématique de genres (p.e. portraits journalistique vs textes narratifs).

58 Cela étant dit, nous avons fait valoir que la cohésion référentielle est tributaire du genre textuel. En l’occurrence, le fait qu’un tiers des expressions référentielles des portraits soit constitué de SN pleins en contexte mono-référentiel ne va pas totalement dans le sens des théories de l’accessibilité ou du centrage, pour lesquelles le pronom est l’expression référentielle par excellence du topique.

59 L’emploi des SN pleins ne peut dès lors s’expliquer qu’au regard du genre du portrait journalistique et de sa structure. Pour ce qui concerne le genre, on peut faire premièrement l’hypothèse que la réitération du Np participe d’une stratégie de naming ceremony propre aux textes journalistiques dont les référents sont présumés connus d’un lectorat auquel il faut cependant « rafraîchir la mémoire et les connaissances ». D’où sans doute la fonction d’apprentissage du Np que revêt la redénomination dans ce genre de texte et son alternance systématique avec des noms de fonctions qui permettent d’ancrer le référent dans des domaines scientifique, artistique, etc.

60 Deuxièmement, force est de constater que le portrait journalistique a une structure assez lâche contrairement à d’autres genres comme les textes narratifs ou argumentatifs. S’il comporte des séquences incontournables (p.e. la présentation de l’événement que crée le référent, les épisodes biographiques ou les fragments d’interviews), celles-ci sont apparemment assez libres dans leur agencement. D’autre part, comme il s’agit de montrer le référent sous ses facettes les plus diversifiées et les plus avantageuses, le texte se constitue donc un patchwork de « situations » censées illustrer ces facettes, sans ordonnancement préétabli. Ce sont donc ces facteurs structurels qui motivent, en partie, l’utilisation des Np et des SNdf, puisque ceux-ci délimitent des séquences dont les connexions sont rompues sinon affaiblies et qu’ils opèrent à chaque fois la re-saisie référentielle qui s’impose. Une autre série de raisons provient également de ce que les genres journalistiques, quels que soient leurs sous-genres, sont astreints à des stratégies de dévoilement progressif de l’information, ce qui fait que des séquences telles que les titres/chapeaux/paragraphes initiaux sont en relation d’élaboration puisqu’une même information se trouve répétée et expansée au fil du texte. On a ainsi montré que les SNdf sont les charnières idéales de ce mode de structuration puisqu’ils marquent pour ainsi dire le changement dans la continuité.

61 Enfin, comme cela a été souvent noté, les SNdf dispensent moins d’information « inédite » que ne le font les SN démonstratifs. Là encore, notre corpus montre que le terrain est bien préparé, puisque les ingrédients informationnels sont diffusés tout au long du texte (cf. l’information centrale des titres et des chapeaux, notamment qui est élaborée au cours du texte). Il en découle que, contrairement à ce que laissent penser certaines approches, l’évaluation de l’apport informationnel des anaphores ne saurait exclusivement opérer à partir du segment référentiel ou textuel immédiatement antérieur.

Annexe

ANNEXES Annexe 1

Échelle d’accessibilité de M. Ariel (1990)


Annexe 2

Disposition de la rubrique « Culture/Portrait » dans le journal Le Monde


Bibliographie

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Walker M., Joshi A. & Prince E, 1998, Centering Theory in Discourse, Oxford, Clarendon Press.

 

Notes

[ *] Université Marc Bloch, UFR Lettres,
Scolia-EA1339, LILPA
22 rue Descartes 67084 Strasbourg Cedex
Tél : 0388417885
cschnede@umb.u-strasbg.frRetour

[ 1] Sur une période de 3 mois allant de mai à juillet 2003. Le corpus fait 45025 mots.Retour

[ 2] Et dont la liste n’est pas encore achevée.Retour

[ 3] Par exemple la réitération du nom propre du référent dans [2b] ralentirait le temps de traitement de la proposition, comme l’ont démontré les psycholinguistiques qui travaillent dans le cadre centragiste : c’est ce qu’ils appellent la « pénalité du nom propre répété » (cf. Schnedecker, 2003, pour une présentation de ces aspects).Retour

[ 4] L’auteur travaille sur huit textes provenant des quatre genres suivants : « science fiction novels, academic book reviews, informal conversations and current affairs interviews. » (1996 : 269).Retour

[ 5] Les auteurs travaillent sur des articles de quotidiens distingués par le lectorat et le mode de diffusion (diffusion en kiosque vs abonnements). Ils distinguent (p. 694) différentes rubriques (sports, news, stories, front page).Retour

[ 6] Comme nous le montrons (Schnedecker, 1997 et 2002), ces interactions sont conçues selon les auteurs en termes de simples coïncidences entre démarcation structurelle et type d’expression ou de détermination (le découpage structural conditionne les formes d’expression référentielles. Fox (1987) envisage cette alternative en termes de « context-determines-use » ou de « use-accomplishes-context ».Retour

[ 7] Qui, comme le souligne Jenkins (2002) citant le travail de Sullet-Nylander (1998) intitulé Le titre de presse. Analyse syntaxique, pragmatique et rhétorique, fonctionne comme « rhème ».Retour

[ 8] Que le seul nom propre rend, sinon, opaque en l’absence de connaissances du monde adéquates.Retour

[ 9] Il ne s’agit pas ici des noms de qualité du type de salaud, canaille, etc. étudiés par Milner.Retour

[ 10] Le comptage tient compte ici du fait que dans une expression comme sa petite fille dans Lucie a été voir son grand-père. Celui-ci était émerveillé des talents de sa petite-fille, le N de petite fille réfère à Lucie. En revanche son désigne indirectement le grand-père d’où la colonne « son » (≈ de lui) dans la partie droite du tableau.Retour

[ 11] Nous incluons dans ces chiffres les chaînes dont les SN pleins définis ou démonstratifs sont inférieurs ou égaux à 2.Retour

[ 12] D’autres arguments sont suggérés dans Schnedecker (1992 ; 1997 : chapitres 3 et 5).Retour

[ 13] Il en va de même pour les femmes politiques.Retour

[ 14] Mais qui n’est pas systématique.Retour

[ 15] Le pourcentage est ici calculé sur le total des SNdf.Retour

[ 16] Lerat (1988 : 139) parle d’anaphore par le genre lexical pour désigner les anaphores fondées sur des rapports d’implication sémantique, conventionnellement établis par le système de la langue.Retour

[ 17] À ce point de vue, la sociologie des personnalités des portraits du Monde est très différente de ceux de Libération dont la notoriété des porteurs n’est pas « donnée » mais souvent conférée par le portrait lui-même (p.e. des militants de divers mouvements ou ONG).Retour

[ 18] La photographie qui accompagne les portraits est là pour ça.Retour

[ 19] Cf. Lerat (1981 : 56).Retour

[ 20] Dont les sens sémantique et instructionnel sont décrits dans Kleiber (1994), notamment.Retour

[ 21] Peut-être le type ontologique du référent entre-t-il en compte et que les SN d’objets sont plus propices à la reprise anaphorique hyperonymique (cf. Theissen, 1997).Retour

[ 22] Sauf à supposer que le comédien va incarner un oiseau ou qu’il veut ressembler (cf. le film Bird ou le roman de P. Süskind intitulé Le Pigeon).Retour

Résumé

À partir d’un corpus constitué d’une quarantaine de portraits extraits du quotidien Le Monde, cet article montre que l’expression de la référence ne s’y conforme pas aux prédictions de la théorie de l’accessibilité ou la théorie du centrage. À la suite de certains auteurs, on suggère que le genre textuel conditionne fortement les modalités de la cohésion référentielle. L’inventaire et le dénombrement des SN référentiels permet en effet de distinguer, selon leur matériau grammatical et lexical, deux types de chaînes, dont les unités répondent à des principes d’alternance particuliers. Il s’agit notamment de dégager les contraintes lexicales et discursives qui pèsent sur l’emploi des SN définis, très nombreux, en tenant compte du contexte « droit » de leur occurrence.



Starting from a corpus made up of forty portraits extracted from the daily newspaper Le Monde, this article shows that the expression of reference does not conform to the predictions of the Accessibility Theory or the Centering Theory. Following certain authors, we suggest that the referential cohesion is conditioned by the kind of text. The inventory and the enumeration of SN reference frames indeed make it possible to distinguish, n the base of their grammatical and lexical material, two types of chains, in which the units respect particular principles of alternation. Therefore the study focuses mainly on the lexical and discursive constraints on the use of definite NPs taking into account the “right” context of their occurrence.

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Catherine Schnedecker « Les chaînes de référence dans les portraits journalistiques : éléments de description », Travaux de linguistique 2/2005 (no 51), p. 85-133.
URL :
www.cairn.info/revue-travaux-de-linguistique-2005-2-page-85.htm.
DOI : 10.3917/tl.051.0085.