Travaux de linguistique
De Boeck Université

I.S.B.N.2801113794
170 pages

p. 147 à 151
doi: en cours

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III. Notes de lecture

no 52 2006/1

Le Guern, Michel. 2003. Les deux logiques du langage. Paris : Champion. [ISBN : 2-7453-0943-9 – ISSN :1278-3889]

Cet ouvrage s’inscrit en faux contre l’annexion de la parole par les sciences cognitives et cherche à réhabiliter les droits de la linguistique dans un secteur où celle-ci bat en retraite.
En se plaçant dans la parole (ou, plus précisément, à la jonction même de la langue et de la parole), l’auteur entend faire le départ entre ce qui relève de la parole et ce qui provient de la langue, qui fournit à la parole « ses instruments » (p. 8). En clair, il réaffirme l’importance du signifié (et du signe), au détriment du concept et de l’aspect référentiel. L’instrument qu’il appelle à son service apparaît dès le titre : les deux logiques du langage, soit la logique intensionnelle et la logique extensionnelle, correspondant respectivement à la langue et à la parole, à ceci près que la parole incorpore ce qu’elle hérite de la langue, la parole opérant une projection de la langue sur le monde, sur un univers de discours (p. 14).
Partant du constat que la logique extensionnelle se fonde en réalité sur les valeurs de vérité, et donc sur la prise en compte d’un univers de référence, M. Le Guern ne peut que conclure que tout ce que la linguistique traduit en logique extensionnelle devrait relever de la parole et non pas de la langue (p. 14). L’auteur propose une redéfinition très stricte de la logique intensionnelle, épurée de tout lien avec le plan extensionnel (des objets), que ce soit en termes d’un univers de référence particulier, ou encore, de tous les univers possibles (artifice qu’on utilise parfois pour mieux faire comprendre ce que pourrait être une logique intensionnelle ; p. 16).
Ces repères théoriques sont mis en place dès les premières pages de l’ouvrage (p. 9-24). Dans les chapitres suivants, l’auteur part à la recherche de ce qui relève de la logique intensionnelle pure et cela dans un nombre considérable de domaines. C’est donc l’illustration de la répartition entre logique intensionnelle et logique extensionnelle qui sert de fil rouge et qui conduit du signifié lexical (par opposition aux traits encyclopédiques) aux corrélats logiques des principales parties du discours («termes et prédicats », « opérateurs », « verbe » et catégories morphosémantiques) et de « l’attribut », en passant par la sémantique diachronique, le statut de la phrase et « la référence dans l’œuvre de fiction ». Les deux derniers chapitres, enfin, traitent de certaines « figures », notamment de la métaphore. L’auteur y retourne à ses vieilles amours, qu’il n’avait pu s’empêcher d’évoquer déjà à mi-chemin, en parlant des « Jeux rhétoriques » (p. 57-61). Malgré l’énorme diversité des sujets abordés, l’auteur aboutit à une réelle unité thématique : la répartition des faits de langage en deux logiques, la logique intensionnelle et la logique extensionnelle.
Tout au long de ce parcours, l’auteur se fait un devoir de montrer la pertinence des vues de ces lointains prédécesseurs, dans une perspective d’épistémologie historique. Ainsi, il fait remarquer que la Logique de Port-Royal – référence qui revient à plusieurs reprises – comporterait déjà en germe la séparation du signifié lexical et des traits extralinguistiques (les « idées accessoires ») (p. 40-43). Dans le même sens, Arsène Darmesteter est longuement cité pour avoir distingué soigneusement entre sens et référence dans les processus de changement sémantique. Par ailleurs, dès les premières pages, l’auteur offre à son lecteur des comparaisons très éclairantes des sémiotiques de Saussure et de Peirce, qui inscrivent d’emblée son projet dans une illustre lignée.
Dans ce qui suit, nous allons présenter quelques points de vue de l’auteur qui illustrent bien sa pensée.
La conception qu’il se fait de la sémantique lexicale constitue une radicalisation de l’analyse componentielle classique. Les sèmes retenus sont d’un caractère encore plus abstrait, c’est-à-dire plus schématique. Ils s’éloignent encore plus que les sèmes classiques du monde des objets et des propriétés (« traits de substance ») qui les caractérisent. Cette radicalisation a entre autres pour corollaire une séparation très stricte entre lexique et terminologie (incorporation de traits encyclopédiques, renvoi à un univers de référence) et une différence en termes de traduisibilité : le signifié (qui est très abstrait) ne se traduit que difficilement, car il ne s’appuie pas sur le monde des objets. Cette conception très abstraite du trait sémantique remonte sans doute à l’étude du langage figuré. On sent chez l’auteur la volonté d’identifier une espèce d’invariant sémantique abstrait, qui rende compte non seulement des emplois littéraux du lexème, mais aussi des emplois figurés, voire des connotations socioculturelles incorporées (p. ex. loup = « méchant » ; dragonfly comporte aussi une composante fantastique). Ces éléments constituent pour lui une composante essentielle du signifié lexical. À ce propos, l’auteur distingue entre, d’une part, la métaphore (au sens strict, p. ex. Pierre est un lion), qu’il situe entièrement sur le plan intensionnel (avant-dernier chapitre), et, d’autre part, la similitude (Pierre est fort comme un lion) et la métaphore proportionnelle, qui sont tributaires de la logique extensionnelle. La prise en compte de la métaphorisation ouvre des pistes intéressantes. Elle fait par exemple apparaître le glissement de certains « noms propres de classes » (p. ex. d’animaux, de plantes) d’un statut de désignateurs rigides en parole au statut de noms communs : Jean est un lion vs *Jean est un esturgeon (p. 27).
Ce même radicalisme se retrouve dans la syntaxe. Si l’auteur éprouve une certaine sympathie pour la conception de la phrase comme un « moule syntaxique » porteur de positions et de relations, indépendamment de la matière lexicale, la cohérence de son propos l’oblige à rattacher la phrase à la logique extensionnelle, étant donné la présence d’un verbe conjugué (p. 66). C’est pourquoi l’auteur refuse une existence à la phrase en dehors de l’énonciation (p. 66). Au terme de son raisonnement – qui parcourt en sens inverse le chemin de la résolution du paradoxe saussurien –, l’auteur ne peut que conclure que la phrase ne relève pas de la langue (p. 66).
Cependant, certains pans de la syntaxe sont maintenus dans la sphère de l’intensionnel. L’intension joue encore un rôle au niveau intrasyntagmatique [1] : Adv. de degré + Adv., V + Adv., N + Sprép. à nom nu (vase de marbre), être + Adj./N nu (est amoureux/propriétaire), Sprép à N nu (en retard). Ces structures sont à distinguer de leurs homologues situés de l’autre côté de la ligne de démarcation : Paul est propriétaire d’une villa, est amoureux de Marie, il se promène avec sa sœur, en Suisse, N + adj. (livre cher), etc. La dichotomie intension/extension se superpose sans problèmes à la théorie X-barre: X’’(= extensionnel) : mange une pomme/la maison de Jean ; X’ (= extensionnel) : mange[ant] une pomme/maison de Jean ; X (= intensionnel) : mange[ant]/maison (p. 84, 126). Le statut de X’ s’explique par le fait qu’un élément relevant du plan intensionnel ne peut pas contenir un élément s’appuyant sur le plan extensionnel (p. 86).
Même l’opposition intra/extra-prédicatif (p. 102 ; 107) semble devoir être redéfinie en termes d’intension/extension. Cette extrapolation porte cependant à faux : ce n’est pas la nature intensionnelle du syntagme qui est déterminante à ce propos, comme le montrent des phrases telles que il marche avec une nonchalance agaçante vs ils se sont rencontrés par hasard.
Quant à sa conception des classes de mots, certaines conclusions ne laissent pas de surprendre. En langue, l’auteur reconnaît des « prédicats » et des « opérateurs », s’appliquant les uns en intension, les autres en extension (p. 102). Les opérateurs, qu’il s’agisse des quantificateurs (« opérateurs de fermeture ») ou des marques de mode/temps/personne, transforment les prédicats « libres » (définissables en intension) en prédicats « liés » (= liés à une classe d’objets en extension). Les « termes » (qui signifient des objets), en revanche, existent uniquement sur le plan extensionnel, où ils se combinent avec des « relations » (p. 83), avatar « lié » des « prédicats ». On notera, au passage, que pour les adjectifs le statut de prédicat lié passe par une paraphrase : parisien = de Paris (→ prédicat lié) vs très parisienne ≠ de Paris (→ prédicat libre).
Cette analyse implique que le nom (nu), envisagé sur le plan intensionnel, se voie réduit à un prédicat (p. 82 ; cf. Port-Royal). Certes, on peut considérer le signifié nominal comme un prédicat, prédicat étant compris ici comme la formulation d’un ensemble de conditions/propriétés. Mais pourrait-on en conclure que la distinction entre le nom et l’adjectif n’est pas pertinente pour le lexique ? N’est-ce pas confondre le moyen (la procédure descriptive) avec le résultat, le résultat étant le signifié abstrait qui permet de déterminer par la suite l’extension ? En outre, si l’on pousse le raisonnement de l’auteur jusqu’au bout, on se verrait obligé de conclure que non seulement le substantif ne diffère en rien de l’adjectif, mais aussi le verbe, l’adverbe et la préposition (non vide), par exemple, les mêmes procédures descriptives étant de mise pour déterminer le signifié sur le plan intensionnel.
Du côté du verbe, les catégories morphosémantiques sont réparties sur les deux logiques : le temps se rattache à l’extension, alors que l’aspect – même l’aspect grammatical – relèverait de l’intension (p. 130). Le subjonctif est rapproché d’une espèce de nominalisation [2] (située sur le plan extensionnel), à ceci près qu’il suspend l’attribution d’une valeur de vérité. L’auteur semble confondre ici subordination et subjonctif (le fait qu’il parte = son départ), car c’est la subordination qui « transforme[r] un procès en objet de discours » (p. 129) plutôt que le subjonctif.
On pourrait encore multiplier les applications des deux logiques du langage, pour montrer que cet ouvrage très riche, fruit de trente ans de recherche, mérite lecture et réflexion. Le lecteur ne manquera pas d’apprécier l’érudition de l’auteur, qui parvient à combiner avec bonheur des disciplines aussi diverses que la logique, la grammaire et la lexicologie descriptives, le traitement automatique du langage, les études littéraires, la stylistique/rhétorique et l’histoire de la linguistique. Il le fait, qui plus est, avec un réel sens de la pédagogie, ce qui justifie aussi certaines redondances, qui augmentent la lisibilité de l’ouvrage.
Que le lecteur se laisse donc emporter par la démonstration et qu’il juge ensuite des conclusions auxquelles elle aboutit. De manière globale, l’application d’une analyse ‘logique’ au langage mène à des catégorisations et à des généralisations certes intéressantes, mais on se demande, cependant, si elle n’est pas un peu réductrice et si elle ne risque pas de porter ombrage à d’autres généralisations qui sont au moins aussi pertinentes, comme, par exemple, l’opposition intra/extraprédicatif.
En outre, la redéfinition de la langue en termes d’une logique intensionnelle très stricte restreint fortement le champ d’action de la/du linguistique, et, corollairement, élargit la sphère de l’extralinguistique, ce qui, paradoxalement, sembler aller à l’encontre du propos de l’auteur. Peut-être cette impression s’explique-t-elle par une ambiguïté qui nuit un peu à l’argumentation de l’auteur. À première vue, la dichotomie langue/parole est remplacée par l’opposition intensionnel/extensionnel. A cet égard, la quête, presque par élimination, des données qui peuvent être captées en termes de logique intensionnelle, semble correspondre à la délimitation, dans la parole, de tout ce qui provient de la langue. Qu’on ne s’y méprenne pas, cependant. L’auteur rappelle à plusieurs endroits que « la parole fait appel aux deux logiques dans une structure hiérarchisée : les unités de rang inférieur relèvent de la logique intensionnelle, les unités de rang supérieur mettent en œuvre une logique extensionnelle » (p. 20 ; cf. aussi p. 22). On aurait donc plutôt affaire à deux couples de notions qui ne se recoupent pas :
  • langue = intensionnel
  • parole = intensionnel + extensionnel
La question qui se pose ici est de savoir si l’aspect intensionnel de la parole est simplement ce que la parole hérite de la langue dans la mise en discours, ou, par contre, si le plan intensionnel, en parole, contient encore ‘un plus’. Dans la seconde hypothèse, il faudrait conclure que tout ce qui relève du plan intensionnel ne relève pas nécessairement de la langue, ce qui se voit contredit entre autres à la p. 66, où l’appartenance à la langue est définie en termes d’intension: « [ces types d’énonces] ne peuvent pas relever de la seule logique intensionnelle, et […] ne font pas partie à proprement parler de la langue ». Bref, le problème de la délimitation entre langue et parole ne reçoit pas une réponse univoque, notamment dans le domaine de la syntaxe.
Afin de récupérer une partie de la parole, on pourrait se demander si, dans cette espèce de nébuleuse qu’est la logique extensionnelle et qui risque de trop embrasser, il n’y a pas lieu de distinguer différents paliers, au moins deux, à savoir le niveau extensionnel proprement dit (extension des lexèmes, mais aussi les schémas phrastiques/constructions syntaxiques, voire la pragmatique intégrée) et un niveau discursif, lieu de l’actualisation des concepts et du « remplissage situationnel » des embrayeurs, etc.
 
NOTES
 
[1]Même certaines relations anaphoriques sont ‘sauvées’. Dans la séquence discursive son parapluie… le mien…, le mien ne renvoie pas à son parapluie mais au signe parapluie (p. 22). La relation passe par l’intension du signe.
[2]Par ailleurs, la nominalisation se voit redéfinie sémantiquement, au point qu’elle dépasse la seule dérivation (p. 128). Dans cette optique, la multiplicité des nominalisations d’un seul verbe peut devenir un indice de polysémie (p. 128).
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