2007
Travaux de linguistique
II. Notes de lecture
Notes de lecture
M. Watorek et alii (2004), Construction du discours par des enfants et des apprenants adultes. Langages 155
Le numéro 155 de la revue Langages est un numéro thématique sur la construction du discours, en français principalement, par des enfants apprenant leur langue maternelle et par des adultes apprenant une deuxième langue. Les auteurs s’intéressent donc aux parcours acquisitionnels de la capacité discursive, en L1 et en L2 respectivement, en se posant la question de savoir, d’une part, quel est le répertoire linguistique maîtrisé par les deux types d’apprenants (niveau morpho-syntaxique), et d’autre part, comment ces apprenants arrivent à mettre en œuvre ce répertoire en contexte, à des fins communicatives (niveau informationnel). Pour répondre à cette question centrale, les auteurs se sont assigné trois objectifs : le premier objectif est de voir comment la différence cognitive entre les deux types d’apprenants se reflète au niveau linguistique dans les discours produits. Cet objectif est central dans toutes les contributions, et la comparaison systématique des parcours acquisitionnels en L1 et en L2 nous semble constituer le point fort de l’ouvrage. Le deuxième objectif concerne l’étude de l’impact des langues sur l’acquisition des procédures nécessaires à la construction du discours. Troisièmement, par la prise en compte de différents types de discours (récit de film, récit par images, mais aussi description spatiale), les auteurs s’interrogent sur l’influence des caractéristiques propres à une tâche communicative sur la production du discours en L1 et en L2.
La revue comporte cinq contributions, qui traitent toutes d’un autre aspect de la capacité discursive. Lambert et Lenart, dans leur article « Incidence des langues sur le développement de la cohésion en L1 et en L2 : gestion du statut des entités dans une tâche de récit », s’intéressent à la façon dont les apprenants introduisent, reprennent et maintiennent les entités animées et inanimées évoquées dans le récit de film. La contribution de Benazzo, intitulée « L’expression de la causalité dans le discours narratif », focalise sur la construction et le marquage des relations causales dans le discours narratif. A leur tour, Demagny et Paprocka, dans l’article « L’acquisition du lexique verbal et des connecteurs temporels dans les récits de fiction en français L1 et L2 », analysent le lexique verbal et adverbial, également dans le récit de film, ce qui leur permet de montrer comment les deux types d’apprenants expriment l’information relative aux relations temporelles. Le récit par images, exploité par Benazzo, Dimroth, Perdue et Watorek, donne lieu à une étude de l’emploi des particules de portée additive (« Le rôle des particules additives dans la construction de la cohésion discursive en langue maternelle et en langue étrangère »). Finalement, Hendricks, Watorek et Giuliano, dans leur contribution « L’expression de la localisation et du mouvement dans les descriptions et les récits en L1 et en L2 », confrontent explicitement deux genres discursifs différents : la description spatiale et le récit de film. Leur étude porte sur l’organisation et l’expression de l’information spatiale.
La comparaison systématique des parcours acquisitionnels en L1 et en L2 dans toutes les contributions permet de réaliser pleinement l’objectif principal que les auteurs s’étaient fixé : les résultats des différentes analyses montrent que – si l’évolution en L1 et en L2 est partiellement similaire – les enjeux ne sont pas exactement les mêmes : pour l’adulte qui apprend une deuxième langue, la construction du discours (dans sa complexité conceptuelle et linguistique) se voit limitée surtout par un manque de moyens linguistiques. Pour l’enfant qui acquiert sa langue maternelle, en revanche, la construction du discours dépend en premier lieu du développement graduel des capacités conceptuelles et communicatives. Ces résultats confirment ceux de travaux antérieurs comparant l’acquisition L1 et L2. Quant au deuxième objectif, l’impact des langues sur l’acquisition de la capacité discursive, les conclusions sont moins univoques, ce qui s’explique par la relative diversité des langues (source et cible) étudiées. Néanmoins, chacune des contributions illustre comment les parcours acquisitionnels peuvent être influencés par des moyens linguistiques variables selon la langue. L’influence des caractéristiques propres à la tâche communicative, finalement, est traitée de façon explicite surtout par Hendricks, Watorek et Giuliano, qui constatent que les genres descriptif et narratif sont clairement distingués par les jeunes locuteurs aussi bien que par les apprenants adultes. Leur contribution met en évidence la nécessité de comparer différents types de discours, afin d’éviter la confusion entre les phénomènes qui peuvent être dus au développement cognitif de l’apprenant et ceux qui relèvent des spécificités de la tâche.
En somme, par la comparaison ciblée de discours produits par des apprenants qui divergent quant à leur maturité cognitive et quant aux langues source et cible utilisées, et par la prise en compte de genres discursifs variés, Marzena Watorek et ses collaborateurs parviennent à mieux cerner la complexité de l’interaction entre les différents facteurs – linguistique, cognitif et tâche communicative – qui interviennent dans la construction du discours.
Karolien Rys
F.W.O. Vlaanderen - K.U.Leuven