Travaux de linguistique 2009/1
Travaux de linguistique
2009/1 (n° 58)
176 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782801100110
DOI 10.3917/tl.058.0127
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I. Travaux

Vous consultezComment et les expressions indéfinies en n’importe et que ce soit

AuteurMichel Pierrard[*] [*] Vrije Universiteit Brussel ...
suite
du même auteur


1 Comme(nt) connaît non seulement un fonctionnement complexe en tant que « proforme indéfinie » (exemple [1a]), il présente également certaines contraintes d’emploi au sein des « expressions indéfinies »[1] [1] Le terme proforme désigne la série qui, que, quoi, où,...
suite
(exemples [1b] et [1c]). En effet, contrairement à qui, quoi et , qui produisent des expressions indéfinies dans les deux séries que ce soit et n’importe, comme(nt) n’est plus productif que dans la dernière série [1c] :[2] [2] Nous nous limitons ici aux deux séries principales d’expressions...
suite
[1] a. Il voyage {*comme ; comment} ? ; Il ment {comme ; *comment} il respire.
b. Prenez {qui que ce soit ; quoi que ce soit} / partez {où que ce soit ; *comme(nt) que ce soit}.
c. Tu parleras {à n’importe qui ; de n’importe quoi} / il partira {n’importe où ; n’importe comment}.
L’objectif de la présente étude est double :

  1. elle vise d’abord à examiner en quelle mesure certaines spécificités de la proforme indéfinie comme(nt) peuvent expliquer les limitations de cet opérateur dans la constitution des diverses séries d’expressions indéfinies ;
  2. elle décrira ensuite les différents emplois et lectures de n’importe comment afin d’évaluer l’impact de la position monopolistique de n’importe comment sur son fonctionnement en tant qu’expression indéfinie.

1 - Comme(nt) et n’importe comment

2 Les proformes indéfinies tout comme les expressions indéfinies (dorénavant PI et EI) sont traditionnellement caractérisées en termes de “référence indéfinie” (« I will regard as indefinite pronouns such pronouns whose main function is to express indefinite reference » (Haspelmath, 1997 : 11). Ainsi, le caractère lacunaire de l’identification du référent ou, autrement dit, un manque d’information permettant d’identifier un élément donné (Haspelmath, 1997 : 175 ; Wilmet, 2003 : 124-125 ; 282), caractérise tant les PI que les EI ([2b]) :[2] a. Tu as parlé à la femme du voisin. / Tu es parti à Paris.
b. Tu as parlé à {quelqu’un / qui ?} / Tu es parti {quelque part / où ?}
Restent alors à identifier les propriétés spécifiques des deux types d’indéfinis et leur impact sur les fonctionnements respectifs de comme(nt) et de n’importe comment.

1.1 - Qu- et n’importe qu-

3 Dans Pierrard & Léard (2006), nous avons mis en évidence que les EI (cf. [3a]) singularisent leur interprétation référentielle à travers un apport interne au marqueur (une recharge lexicale) qui fonde l’existence et permet de lire la référence comme singulière et spécifique, itérée, voire générique (quelqu’un, n’importequi). Cet apport interne les rapproche des syntagmes nominaux. En raison de leur minceur sémantique, les PI (cf. [3b]) appellent par contre un apport externe (comme par exemple une modalité interrogative (cf. [3b]), de sorte que leur interprétation référentielle se réalise en coalescence avec des contextes prédicatifs particuliers :[3] a. {N’importe qui / quelqu’un / *qui} peut faire cela. [assertion]
b. {Qui / *quelqu’un / *n’importe qui} peut faire ça ? [interrogation partielle]
L’impact des contextes prédicatifs engendre une perte d’intégrité sémantique des PI. Qui tend à perdre le trait catégoriel /humain/ (cf. [4a-b]). De même, comme a perdu à un large degré sa valeur de base associée au trait catégoriel /manière/ (cf. [4c]), qui tend à se concentrer sur la forme tonique comment (cf. [4d]) :[4] a. Qui /+hum/ est venu ?
b. {Le garçon / Le livre} qui est tombé.
c. Comme tu cours vite ! / Des pays comme l’Angleterre, la Suède ou l’Espagne ont refusé de soutenir la résolution.
d. Comment fais-tu ?
Dans le cas des EI au contraire, l’intégrité sémantique est garantie par la « recharge lexicale » de la forme en qu- (n’importe {*que / quoi ; *comme / comment}) ou du déterminant en qu- redoublé (quelqu’un, quelque chose) : « In the most common case, indefinite pronouns consist of (i) a stem indicating the ontological category, plus (ii) a formal element shared by all members of an indefinite pronoun series (...) » (Haspelmath, 1997 : 22). Les EI combinent donc l’indication d’un primitif sémantique (n’importe comment) et une « marque explicite d’indéfinition » (n’importequi).

4 La spécification des divers morphèmes indéfinis sur la base d’une recharge lexicale interne au marqueur et non à partir de contraintes des contextes prédicatifs externes se traduit par des fonctionnements spécifiques des EI sur deux plans.

1.2 - Une autonomie référentielle accrue

5 Alors que, pour une même propriété définitoire [+manière] dans [5a-b], l’interprétation référentielle de comment est acquise par l’apport externe de la modalité interrogative (cf. [5a]), la recharge sémantique de n’importe comment fournit les propriétés différentielles suffisantes pour identifier la référence et bloque l’apport modal de la prédication, puisque [5b] ne s’interprète plus comme une question partielle mais comme une question totale :[5] a. Il travaille comment ?
b. Il travaille n’importe comment ?
c. Il travaille comment ? – aucune idée !
La différence de lecture trouve son fondement dans le fait que les EI assertent l’existence d’entités dûment fondées (quel que soit leur degré de spécificité), tandis que les PI ne le font pas (cf. [5c]).

6 Par ailleurs, les EI en n’importe qu- sont sensibles au contexte discursif, comme l’illustre l’opposition quelqu’un / n’importe qui de [6a-b]. Comme les PI n’évoquent pas en soi une interprétation référentielle, elles sont insensibles aux différents types de lecture de la subordonnée en [6c-d], contrairement à quiconque, qui est une expression indéfinie :[6] a. {Quelqu’un / N’importe qui} peut avoir fait ça.
b. {Quelqu’un / *N’importe qui}, au moins, est arrivé, d’après le registre.
c. {Qui / quiconque a tiré le glaive} périra par le glaive.
d. {Qui / *quiconque tu veux que j’invite} n’est autre que l’ennemi juré de Pierre.

1.3 - Des contraintes syntaxiques moins restrictives

7 Les PI fonctionnent dans des contextes d’emplois restreints. Elles ne peuvent apparaître dans des phrases déclaratives indépendantes (cf. [7a]) et ne sont acceptées que dans des phrases interrogatives (interrogation partielle) et exclamatives (cf. [7b]), ou encore dans des subordonnées (interrogatives partielles, exclamatives, relatives, circonstancielles au sens large) (cf. [7c-d]). De plus, les PI sont rejetées en interrogation indirecte lorsque la relation prédicative est gouvernée par un autre marqueur (cf. [7e]) :[7] a. *J’aime qui. / *Je pars {comme(nt) / où / quand}.
b. Tu aimes qui ? / Tu pars {comment / où / quand} ? / Comme c’est beau !
c. Je me demande {qui / comment / où / quand il} est parti.
d. Je suis parti quand il est arrivé.
e *Je me demande si {qui / comment / où / quand il} peut faire ça.
Les EI ne connaissent pas de telles restrictions et ne sont nullement rattachées à des contextes prédicatifs spécifiques. Elles sont admises en phrase indépendante déclarative (cf. [8a]), dans les relations prédicatives gouvernées par un autre marqueur interrogatif (cf. [8b]) et même avec une PI (cf. [8c]). Elles ne peuvent cependant subordonner (cf. [8d]) :[8] a. Il écrit {n’importe quoi / où / comment}.
b. Je me demande si Jean peut faire cela n’importe {quand / comment}.
c. Je me demande {qui a osé tirer n’importe comment / ce qu’il a fabriqué n’importe comment}.
d. Je me demande {quand / *n’importe quand) il partira / Je me demande {comment / *n’importe comment} il a fait cela. / Il ment {comme / *n’importe comment} il respire.
En outre, les contextes prédicatifs contraignent aussi la position des PI. Celles-ci sont souvent en tête de la prédication dont elles font partie (cf. [9a]), quelle que soit leur fonction. Les EI, de leur côté, adoptent la position liée à leur rôle argumental (cf. [9b]).[9] a. Qui regardes-tu ? / J’aime qui tu aimes / L’homme que tu connais.
b. Il te donne n’importe quoi / *N’importe quoi il te donne ; Il fait ses devoirs n’importe comment / *N’importe comment il fait ses devoirs.

2 - Histoire succincte de comme(nt) que P

8 L’emploi exclusif de la forme n’importe comment est le produit d’une évolution relativement récente. Aussi, avant d’examiner la gamme de ses emplois actuels, nous retracerons succinctement, à partir des grammaires historiques, les avatars de comme(nt) que ce soit.

2.1 - Ancien français

9 Un tour hypothético-concessif existe déjà en ancien français à partir de l’utilisation thématique de l’indéfini dans des propositions, sans que la proforme ait encore, comme c’était le cas à l’origine, une fonction en principale :[10] a. Ce trouverent en leur secroi
qu’il ne leront por nul desroi,
ne pour paine ne por destroit,
com loinz que la riviere soit,
qu’il ne cerchent pas la contree
tant qu’il avront eve trovee. (Thèbes ; Moignet, 1973 : 250)
Parallèlement, combien et comment se développent à partir du 11e siècle et remplacent progressivement comme dans l’emploi adversatif :b. Lors se reposent anbedui
et si panse chascuns par lui
qu’ore a il son paroil trové,
conbien que il et demoré. (Yvain ; Moignet, 1973 : 250)
c. Et comment qu’il fussent au commencement au desus, il furent desconfit en la fin. (Mort Artu ; ibid.)

2.2 - Du moyen français au 16e siècle

10 L’emploi d’expressions indéfinies en comme / comment que ce soit (« de quelque manière/ façon que ce soit ») est mentionné par les grammaires :[11] a. En tous affaires, quand ils sont passés, comment que ce soit, j’y ay peu de regret. (Montaigne ; Gougenheim, 1951 : 207)
b. Si suis-je trompé si guere d’autres donnent plus à prendre en la matiere : et comment que ce soit, mal ou bien, si nul escrivain l’a semée, ny guere plus (…). (Montaigne, Essais, livre 1, chap. 39)
c. Vous plustost par vos mains, comme que soit, cette vie enlevez. (Des Masures ; Gougenheim, 1951 : 207)
Le tour hypothético-concessif reste toutefois très fréquent (essentiellement pour marquer la concession) :d. En la ville du Mans y avoit un advocat qui s’appelloit La Roche Thomas, l’un des plus renommez de la ville, comme que de ce temps y en eust bon nombre de sçavans. (Bonaventure des Periers ; ibid.)et il élargit même ses emplois, jusqu’à devenir une sorte de locution conjonctive tendant à remplacer comme dans divers emplois et même à s’étendre au-delà du domaine de ce dernier (cf. [12d]) :[12] a. Ce faict (Pompée) tira contre Syrie Palestine, comme qu’ilz eussent endommaigée la Phenice. (Deroziers ; Huguet, 1925 : 363)
[comme=« attendu que »]
b. Et blasmoit Cicero le tribunal de Claudius, comme qu’il feust contre la loy. (Ibid. : 364)
[« comme étant illégal »]
c. Les senateurs encores s’en glorifioient comme qu’ils l’eussent faict voluntairement. (Ibid.)
[« comme si »]
d. Les autres (…) tirerent vers le Rhin comme quilz peussent par cest endroit retourner à leur antique patrie. (Ibid.)
[« de sorte que »]

2.3 - Français classique

11 Contrairement aux formes qui, quoi et qui maintiennent un emploi indéfini concessif :[13] a. Qui que tu sois, contemple. (Grevisse, 1986 : 1676)
b. Quoi que tu fasses, il ne sera jamais satisfait. (Grevisse, 1986 : 1505)
c. Où que tu ailles, je te retrouverai.
les emplois hypothético-concessifs de comme(nt) et combien que disparaissent à la fin de la période classique ; combien que est toujours fréquemment utilisé au début du 17e siècle mais disparaît complètement à la fin du siècle. Ainsi, Corneille corrige-t-il ce type d’emplois dans ses textes, à l’image de l’exemple [14a-a’] :[14] a. Et combien que pour lui tout un peuple s’anime[3] [3] Nous trouvons encore dans Grevisse-Goosse un exemple isolé...
suite

a’. Et quoi qu’on die ailleurs d’un cœur si magnanime (Corneille ; in Haase, 1969 : 375)
Comment que, encore fréquent au 18e siècle, est devenu archaïque aujourd’hui ; comme que, avec le même sens que la forme précédente, maintient un emploi régional en Suisse :b. Ce procès étymologique est pendant; mais comment qu’on le résolve, il reste que synchroniquement, à notre époque, mon est compris comme un possessif par tous les locuteurs (Grevisse, 1986 : 1676)
c. Comme qu’on retourne le problème, seul le oui permet de sauvegarder l’unité. (Grevisse, 1986 : 1676)
Quant aux EI en comme(nt) que ce soit, elles s’éteignent déjà au début du français classique, bien avant que la série en n’importe se grammaticalise et étende ses emplois (cf. Béguelin, 2002).

3 - Comment et les séries que ce soit et n’importe

12 Les caractéristiques communes et définitoires, qui fondent la subordination au moyen d’une PI (Pierrard, 2005), consistent d’une part en une saturation concomitante d’arguments dans deux relations prédicatives et d’autre part en l’établissement d’un rapport de dépendance entre celles-ci par le biais de cette co-saturation :[15] [Préd x ( z ]P1 Préd y)P2.Le positionnement des diverses PI comme marqueur de subordination va ensuite s’opérer au moyen de deux stratégies particulières :

  • dans le cas de qui, que / quoi et , c’est la hiérarchisation des arguments qui sera soulignée :

[16] a. (zi[zi Préd y]P2 Préd x)P1.
b. L’homme que tu as rencontré hier est mon frère.

  • dans l’autre cas, c’est plutôt la hiérarchisation des prédicats qui est exploitée (à travers la modulation d’une temporalité / d’une propriété commune) ; c’est ce qui va caractériser quand et comme :

[17] a. [Préd y, zt’]P2 (Préd x, zt’)P1.
b. Quand il a plu, les rues ressemblent à un miroir
A partir de là, se sont développées des valeurs opérationnelles qui tirent parti, soit de la hiérarchisation d’arguments, soit de la hiérarchisation de prédicats. Elles différencieront de manière significative le fonctionnement des différentes PI.

3.1 - L’impact de la proforme comment

13 Cette séparation fonctionnelle systématique entre les PI /+humain/, /+objet/ ou /+locatif/ d’une part, et les PI /+temps/ ou /+manière/ de l’autre, est plus spécifiquement marquée par une atténuation des propriétés argumentales de ces dernières (cf. aussi Muller, 1996).

3.1.1 - Propriétés de quand et comme(nt)

14 Plusieurs observations confirment cette atténuation des propriétés argumentales de quand et de comme(nt) :

  1. l’incompatibilité de comme(nt) et quand avec une construction relative (cf. [18b-c]), tandis que les autres PI, de leur côté, acceptent mal la position à l’initiale d’une proposition (cf. [18e-f]) :

[18] a. L’homme à qui tu as parlé. / La chose {à laquelle / à quoi} tu penses.
b. Le moment {où / *quand} tu m’as rencontré.
c. *La manière comment tu m’as traité.
d. {Quand / comme} elle dort, je n’allume pas la télé.
e. {Celui qui / ?qui} vous a parlé est un escroc. / {Ce que / *que / *quoi} vous avez dit me paraît cohérent.
f. {Là où / ?où} il vous avait donné rendez-vous, il y a aujourd’hui un hôtel luxueux.
Dans [18e-f], le tour sans introducteur celui/ là reste dans certains cas encore possible mais tend à céder la place à l’introducteur complexe qui reconstitue le modèle antécédent + PI.

  1. la réticence de quand et comme à accepter un complément déterminatif :

[19] a. Qui d’autre as-tu encore vu ?
b. Quoi d’autre as-tu encore fait ?
c. Je veux dire qu’elle frappait des petites avec la cuillère en bois ; où d’autre avait-elle fait cela ? (S. J. Ceci, M. Bruck, M. Gottschalk, L’enfant-témoin, p. 232)
d. *Quand d’autre cela se passera-t-il encore ?
e. *Comment d’autre peut-on faire ?

  1. l’impossibilité pour quand et comme de remplir une fonction de proforme de reprise phrastique, parfaitement courante dans le cas des autres PI :

[20] a. Le général Weygand prend acte de mes dispositions. Après quoi, il me parle de la bataille. (Grevisse, 1986 : 1090)
b. Il a refusé, d’où il résulte maintenant que nous sommes dans l’impasse. (Grevisse, 1986 : 1090)
c. Un son, disent-ils, doit pouvoir être mesuré avec exactitude, et (…), il vous faut le mesurer avec d’autant plus de précision : en hauteur, en densité, en timbre, en puissance, etc… Ce à quoi l’ingénieur du son, (…), leur répond que (…). (Schaeffer, A la recherche d’une musique concrète, p. 140)
d. Paul gifla Berthe, ce qui a amené la jeune fille à rompre leur relation.
Relevons en la matière la séparation, qui s’instaure dans la langue, entre les PI /+temps/ ou /+manière/ et les PI /+locatif/. De fait, le complément de lieu est inscrit comme complément de base d’un certain nombre de verbes dans de nombreuses langues ; et d’un point de vue syntaxique, l’espace est situé sur le plan du nom (les personnes, les choses sont situées dans l’espace), tandis que le temps et la manière sont situés sur le plan du verbe / de l’adverbe (l’action est située dans le temps) :[21] a. Là où [conceptuel > nominal] je ne le suis plus, c’est quand [action > prédicatif] il prétend que …En cas de conceptualisation du temps ou de la manière, il y a passage du plan du verbe au plan du nom, et il faudra utiliser une autre PI (cf. [21b-c] : quand / comme=>où / dont) :b. Le jour *quand / où il est parti.
c. La façon *comme(nt) / dont il m’a parlé.
Du point de vue cognitif enfin, l’espace est vu comme étant à la source des représentations du temps et de la successivité argumentative, qui permet également l’utilisation de la PI (cf. [21d]) :d. Je suis convaincu que l’émotion artistique cesse où l’analyse et la pensée interviennent. (Jacob ; Trésor, 12 : 694)Il existe suffisamment d’indices témoignant que « les locuteurs organisent leur discours sur la base d’un modèle spatial. Ainsi, le locuteur traite les propositions comme des objets qui doivent être placés dans l’espace du discours » (Bat-Zeev Shyldkrot et Kemmer, 1988 : 15).

3.1.2 - Propriétés de la proforme et constitution des EI en n’importe et que ce soit

15 Cette même logique de bipartition entre les deux groupes de PI, exposée ci-dessus, pourrait fournir des arguments pour expliquer les divergences d’emploi des formes en qu- dans les EI de la série que ce soit :[22] a. Prenez {qui que ce soit / quoi que ce soit / où que ce soit}.
b. Partez {*quand que ce soit / *Comme(nt) que ce soit}.
Nous avons souligné que les traits /+humain/ /+objet/ et /+lieu/ se prêtent par définition à la construction ou à la détermination de concepts ou de notions, tandis que les traits /+temps/ et /+manière/ participent naturellement à l’agencement de prédicats dans l’énoncé, ou contribuent à l’expression de propriétés adverbiales ou adjonctives auprès d’un prédicat. L’orientation prédicative de comment atténue donc ses propriétés argumentales, ce qui constitue aussi par conséquent une entrave à son utilisation comme argument thématisé dans la série que P. L’histoire du tour rappelle en particulier la tentative avortée, au 16e siècle, d’en faire une véritable locution conjonctive, à l’image de la forme voisine quoique (cf. exemples [12a-d]). D’autre part, la difficulté à marquer une fonction argumentale est également présente dans le cas de la EI en quand que P. Celle-ci existait également en ancien français (cf. [23]), mais a, elle aussi, disparu relativement tôt :[23] Quant que ce soit, ou tost ou tart. (Barb. ; T.L., 2 : 27)L’atténuation des propriétés argumentales n’entrave, par contre, nullement sa sélection en tant qu’apport adverbial ou adjonctif dans la série n’importe. Une confirmation de cette analyse est fournie par un emploi, rare en français moderne, mais fréquent en français classique (cf. Béguelin, 2002 : 51), où importer n’est pas grammaticalisé et fonctionne donc encore pleinement comme un verbe. Dans ce contexte, il pouvait, tout comme certains verbes introducteurs d’interrogatives indirectes (Il a réussi, mais il ne sait pas comment), accepter des arguments de type adverbial ou adjonctif :[24] a. Ils vivent, ils veulent vivre, il n’importe comment. (J. Guéhenno, Journal d’une révolution, 1938 : 150)
b. Car il n’importe comment on tue les hommes. (J. Guéhenno, Journal d’un homme de 40 ans, 1934 : 205)

3.2 - L’impact du type de recharge

16 L’extension des emplois des différentes formes des séries d’EI est non seulement liée aux propriétés des différentes proformes, mais également aux traits des éléments, assurant la recharge lexicale.

17 Sur ce plan, il semble y avoir une tendance en français à vouloir évacuer les expressions « négativement » indéfinies par un « maximum de virtualité » (Moignet, 1981 : 177 ; Haspelmath, 1997 : 139), où la recharge sémantique est minimale (que ce soit : être impersonnel au subjonctif), au profit de formes « positivement » indéfinies (quiconque ; n’importe qui / quoi / / quand / comment ; je ne sais qui / quoi / / quand / comment), souvent construites à partir de déterminants substantivés (quelqu’un, quelque chose, quelque part, quelque temps, de quelque manière / façon). Cette orientation vers des expressions « positivement indéfinies » est confirmée par plusieurs observations :

  1. On relève, en particulier à l’oral, une tendance à faire précéder la forme qu- que ce soit par « l’expression positive » d’indéfinition n’importe (cf. Muller, 2006). Ce renforcement apparaît dans toute la série que ce soit, excepté avec la forme en qui :

N’importe quoi que ce soit :[25] a. N’importe quoi qu’il fasse, ça ne marchera pas. (cf. Muller, 2006)
b. C’est quand on ne croit plus, que tout vient un jour, ne jamais perdre l’espoir et toujours donner le meilleur de soi, n’importe quoi que ce soit, pourvu que ce soit de l’amour, pourvu que tout soit sincère, ainsi la récompense viendra d’autant plus forte et restera à jamais gravée dans l’âme. (christian-aubert.over-blog.fr/pages/Le_miracle_ 3_ans-200060.html)
c. Et s’il y a le moindre truc qui va pas – n’importe quoi que ce soit – je me casse… Sans espoir de retour… Voilà… C’est à prendre ou à laisser… (regards.croises.over-blog.com/article-7351839.html - 40k)
d. S’il m’est très difficile de me représenter un visage issu de mon passé, un paysage ou n’importe quoi que ce soit de visuel, il m’est également très … ( www.olivierfthomas.fr/auteuraveugle.html - 16k)
N’importe où que ce soit :[26] a. Ils ne veulent jamais voir leur intérêt menacé n’importe où que ce soit. C’est aux dirigeants africains d’ouvrir les yeux et de voir comment le monde…(w www.destindelafrique.com/Devoir-de-vigilance-deOuagadougou -a- Bruxelles*_a3211.html - 45k)
b. N’importe où que ce soit, qu’il neige, qu’il vente, si NeBeLNeST passe en concert et vous êtes amateur de progressif complexe, n’hésitez pas ! … (rythmes-croises.org/traversesmag/articles/nebelnest.htm - 15k)
N’importe quand que ce soit :[27] Mais si je rapplique chez la gyneco n’importe quand que ce soit, surtout si je fais la première écho ailleurs, elle va gueuler et limite … (forum.doctissimo.fr/grossesse-bebe/grossesse/prise-medecin-votre- sujet 225190_1.htm - 101k)N’importe comment que ce soit :[28] a. Estelle dit qu’elle l’aime n’importe comment qu’il soit. Cela dégoûte Garcin. (w www.epcb.ch/travauxapp/5-6i%20resume/fran%E7ais HUIS%20 CLOS.pdf)
b. Pour moi, ça devient de moins en moins supportable, d’autant que la chanson, n’importe comment qu’il la reprenne, reste tout de même « Moi Lolita »… (w www.partoch.com/forum/post_709569,Julien+Dore.html?var=1 - 41k )

  1. L’abandon des expressions « négativement indéfinies » est particulièrement marqué pour le tour comme(nt) que P, dans la mesure où cela se conjugue avec la présence d’une PI à orientation prédicative. A la place de comme(nt), sera utilisée avec la série que ce soit la combinaison d’un SN avec le déterminant quelque (de quelque {manière/ façon} que ce soit), une combinaison qui permet à la fois (1°) l’institution d’un concept par l’utilisation d’un N et (2°) l’expression d’une indéfinition positivement définie (quelque) :

[29] a. Vous ne pouvez pas supprimer ni modifier de quelque manière que ce soit les informations afférentes au copyright, aux marques commerciales ou à toutes autres mentions de droits de propriété présentes dans les informations cartographiques, y compris les photographies.
b. À titre d’exemple et sans limitation, vous vous engagez, dans le cadre de votre utilisation de Google Maps, à ne pas :

  • transférer, publier, envoyer par e-mail, transmettre ni rendre accessible de quelque manière que ce soit, un contenu inapproprié, diffamatoire, non autorisé, obscène ou illégal ; (…)
  • transférer, publier, envoyer par e-mail, transmettre ni rendre accessible de quelque manière que ce soit, un contenu susceptible d’entrer en conflit avec des brevets, des marques déposées, des droits d’auteur, des secrets commerciaux ou tout autre droit de propriété d’un tiers, à moins d’être le détenteur desdits Droits ou de disposer de l’autorisation du propriétaire pour envoyer un contenu de ce type ;

(Règlement Google Maps)Notons pour terminer que l’instabilité du système des expressions indéfinies n’est pas une spécificité du français. La bipolarisation autour d’une série plutôt orientée sur la spécificité (quelque) et d’une autre impliquant la valeur free choice (n’importe qu-) se retrouve dans d’autres langues européennes, telles par exemple le portugais (alg- / qualquer), le catalan (algun / qualsevol), l’italien (qualche / -unque), le néerlandais (iets / dan ook) ou l’anglais (some / any) (cf. Haspelmath, 1997 : 68-70).

4 - Interprétations de n’importe comment

18 Les emplois des expressions indéfinies sont généralement caractérisés au moyen des traits [± connu, ± spécifique, ± libre choix] (cf. déjà Martin, 1983 : 156 ; Haspelmath, 1997 : 52). Dans ce cadre, les deux séries considérées ici « privilégient la non-spécification de l’argument indéfini pour le verbe auquel il se rapporte » (Muller, 2006 : 27). La série que ce soit, de par l’apport à qu- d’une construction extraposée, originellement de valeur concessive-hypothétique, ouvre le parcours à tous les éléments de l’ensemble de référence qu- et écarte donc de fait l’identification singulière du référent de l’EI : « Thus, a parametric concessive conditional clause like whoever it may be states that the identity of the person in question is irrelevant (…) » (Haspelmath, 1997 : 139). Pour sa part, la série n’importe nie explicitement l’importance d’une singularisation du référent de qu- (litt. n’importe qui=« la spécification du référent de qui n’a aucune importance / ne présente aucun intérêt » ; cf. la notion de Non-Individuation chez Jayez & Tovena, 2006 : 67). Notons d’ailleurs que cet emploi de n’importe existe indépendamment de la combinaison avec une PI :[30] a. Avec ou sans glace ? N’importe, ça m’est égal.Le rejet de la spécification de qu- ouvre la voie à la prise en compte de la totalité des occurrences de l’ensemble, introduisant ainsi la notion de distributivité : « Une prédication est distributive sur une classe C si elle s’applique aux éléments de C pris séparément » (Anscombre, 2006 : 436). N’importe qu- se situe alors du côté de la distributivité aléatoire (un tirage au hasard, soit une lecture du type « Prenez-en un au hasard »), contrairement par exemple à tout ou chaque, qui marquent une distributivité exhaustive (un parcours total de la classe).

19 Comment ces traits qui caractérisent l’ensemble de la série n’importe se concrétisent-ils dans les emplois de n’importe comment ?

4.1 - Quantification existentielle et universelle

20 N’importe correspond à un rejet de la prise en compte de la singularité d’un référent, tandis que qu- renvoie à la prise en compte d’une classe d’occurrences. Les diverses lectures peuvent s’interpréter comme une pondération variable de ces deux composants (cf. déjà Paillard, 1997 : 106) et donc générer une lecture existentielle (cf. [30b]) ou universelle (cf. [30c]) :[30] b. Tu prendras n’importe qui pour t’aider. / Il raconte n’importe quoi pour s’en sortir.
[‘un X quelconque, au hasard’]
c. N’importe qui peut y aller.
[‘tout le monde / tout X / tous les X sans distinction qui le veulent’]
Le fait de privilégier la non-individuation oriente souvent n’importe comment vers une quantification existentielle (« la spécification du référent ‘comment’ n’a aucune importance »). La sélection aléatoire sera alors du type disjonctif (Anscombre, 2006 : 437-438 : type ou x, ou y, ou z) :[31] a. Il s’arrangera donc, n’importe comment, pour que le divorce, quand divorce il y aura, soit prononcé contre sa femme. (C. Farrère, L’homme qui assassina, 1907 : 179)
b. mais elle me frappa de nouveau n’importe comment dans le noir avec quelque chose de dur, son sac je pense, frappant à plusieurs reprises de toutes ses forces une fois elle m’atteignit à la figure je sentis l’espèce de saveur bizarre des coups, violente comme si la chair éclatant sur la pommette répandait à l’intérieur en même temps … (C. Simon, La route des Flandres, 1960 : 294)
c. Elle sortit des papiers, des objets qu’elle posait n’importe comment sur le meuble. (B. Clavel, Les fruits de l’hiver, 1968 : 221)
Une lecture spécifique ne devient possible qu’en reprise d’une modalité déjà explicitée (cf. [32a] : sans savoir=n’importe comment) :[32] a. Je crois que je faisais tout sans savoir, n’importe comment. (J. M. Le Clézio, Le procès-verbal, 1963 : 41)
b. Ce qui m’enrage, c’est qu’il expédie ces besognes par dessous la jambe, n’importe comment, en s’en foutant. (J. Dutourd, Pluche ou l’amour de l’art, 1967 : 141)
Si c’est par contre la classe d’occurrences qui est privilégiée (« la singularisation de ‘comment’ n’a aucune importance »), la sélection des éléments sera de type conjonctif (et x, et y, et z) et implique le parcours de l’ensemble de la classe et une quantification universelle (cf. Anscombre, 2006 ; Muller, 2006) :[33] a. Les vrais soldats, dont je suis et dont vous êtes, savent mourir ou tuer n’importe où et n’importe comment. (C. Farrère, L’homme qui assassina, 1907 : 190)
b. Ce serait le monde d’Alice au pays des merveilles, où n’importe qui peut faire n’importe quoi, n’importe comment et n’importe où. (Anonyme, Jeux et sports, 1967 : 1179 )
c. Au fait, ils y vont tous, et n’importe comment, à pied, avec des bandes de rencontre s’il n’y a pas d’autre moyen. (E. Faure, Histoire de l’art. L’art moderne, 1921 : 82)
d. doctrine favorite : il est préférable de mourir à cinquante ans en ayant usé, abusé de l’existence sous toutes ses coutures, à l’envers, à l’endroit, à genoux, couché, n’importe comment, pourvu qu’elle ait servi à quelque chose, que de la terminer à quatre-vingts sans un souvenir qui en vaille la peine, après avoir besogné comme un con pour des prunes. (R. Fallet, Banlieue sud-est, 1947 : 329)
e. J’embrassai grand-père à la russe, à la boche, n’importe comment, tellement j’avais peur, et courus me réfugier à la ferme voisine. (J. Lanzmann, Le têtard, 1976 : 36)
De toute évidence, certains mécanismes contextuels semblent favoriser ce type de lecture : une prédication générique (cf. [33a]), l’accumulation de la série n’importe (cf. [33b]), l’indication de l’inclusion du point extrême du parcours (cf. [33c]), ainsi que la clôture d’une énumération (cf. [33d-e]) orientent plutôt vers une quantification universelle (dans [33d-e], n’importe qu- correspond +/- à etc.).

21 Dans un contexte plus spécifique d’énumération, une lecture existentielle ou universelle semble possible mais, tandis que pour la dernière interprétation, n’importe comment occupe la position finale (cf. [33d-e] : « de toutes les manières possibles » : énumération et … etetc.), dans le cas de la première, l’indéfini se positionne plutôt à l’initiale (cf. [34a]) et l’énumération est alors appréhendée comme une exemplification de la sélection aléatoire :[34] a. Elle n’avait qu’à se les attacher n’importe comment, avec des épingles, de la ficelle, des élastiques, des trombones, du fil de fer, du papier collant ou des pinces à linge, mais les at-ta-cher! (F. Seguin, L’arme à gauche, 1990 : 84)
[=d’une manière quelconque / indéfinie : énumération ou … ou ; cf. aussi Ils regardaient leur bière ou leur canne, ou n’importe quoi, mais ils ne regardaient que cela (Muller, 2006)]
b. n’importe comment, par tout le monde, par le premier venu, par moi, tiens! (J. Renard, Journal (1887-1910), 1900 : 613)

4.2 - Contextes sans actualisation et situations réelles

22 L’actualisation des situations évoquées joue un rôle important pour distinguer les types d’emplois. Au sein d’emplois existentiels, n’importe comment apparaît souvent dans des constructions non factives, avec des verbes modaux (cf. [35a]) ou de sentiment (cf. [35b]), des futurs (cf. [35c]) ou des impératifs (cf. [35d]), c’est-à-dire dans des contextes sans actualisation :[35] a. Ainsi pour la matière : nous pouvons la prendre par n’importe quel bout et la manipuler n’importe comment, elle retombera toujours dans quelqu’un de nos cadres mathématiques, parce qu’elle est lestée de géométrie. (H. Bergson, L’évolution créatrice, 1907 : 221)
b. Ce qu’il déteste par-dessus tout, c’est qu’on soit le premier ou le dernier n’importe où, n’importe comment et n’importe quand. (L. Bloy, Exégèse des lieux communs, 1902 : 111)
c. adieu…. ces pièces d’or, que je ne devais pas garder, j’aurais pu, certes, m’en débarrasser n’importe comment, les jeter n’importe où. (C. Farrère, L’homme qui assassina, 1907 : 325)
d. Choisis pas n’importe comment. (J.-P. Chabrol, La folie des miens, 1977 : 60)
Notons que ces emplois apparaissent parfois en parallèle avec des formes de la série que ce soit :[36] a. Ils sont, ces mots, dans la nécessité invincible d’exprimer, n’importe comment et à quelque prix que ce soit, une réalité indiscutable. (L. Bloy, Exégèse des lieux communs, 1902 : 106)
b. Josette, où que vous soyez et n’importe comment, je vous aimerai toujours comme un jeune gosse. (R. Fallet, Banlieue sud-est, 1947 : 165)
D’autre part, à l’instar des autres formes de la série, n’importe comment s’utilise aussi pour des situations réelles (ce qui permet souvent une lecture spécifique, cf. [37a-b]), des actions répétées et des énumérations :[37] a. Il avait boutonné son uniforme n’importe comment et posé de travers une petite casquette sur ses cheveux blancs. (M. De Grèce, La nuit du sérail, 1982 : 496)
b. Elle descend rue Saint-Lazare, achète n’importe quoi qu’elle prépare n’importe comment. (M. Rheims, Les greniers de Sienne, 1987 : 167)
c. En trente secondes départ arrêté, c’était trop tard, il l’avait à moitié démantelé des pieds à la figure : par les fringues, les oreilles, le tarin, les coudes, n’importe comment. (Bayon, Le lycéen, 1987 : 23)

4.3 - Emploi concessif-hypothétique

23 En position extraprédicative, à l’initiale de la prédication, n’importe comment reprend une énumération d’arguments précédents, comme dans [33d-e], mais avec une valeur concessive-hypothétique[4] [4] Contrairement à la remarque de Haspelmath (1997 : 141)...
suite
, afin d’asserter la vérité de l’énoncé suivant comme inévitable :[38] a. J’avais vécu là-bas pendant près de vingt ans et, depuis une quinzaine d’années, j’habitais Paris, voyez-vous, où je… Il m’a interrompu en grognant que, n’importe comment, c’était un drôle de nom. (J.-L. Benoziglio, Cabinet portrait, 1980 : 53)
[=malgré a, b, ou c, c’était un drôle de nom]
b. ?? (…) que c’était, n’importe comment, un drôle de nom / *(…) que c’était un drôle de nom, n’importe comment
La position à l’initiale est largement contrainte (cf. [38b]). L’EI peut cependant être précédée d’un élément thématisé extrait (cf. [39a]) et peut exceptionnellement être positionnée à l’intérieur de l’énoncé, en introduction d’une prédication seconde (cf. [39b]) :[39] a. Pour Elbron n’importe comment la cause est tout entendue… il a appris les bonnes manières, lui, dans le Dalloz. (A. Boudard, La cerise, 1963 : 176)
b. Sur le moment, il ne s’était guère posé de questions, puisqu’il considérait, n’importe comment, cette période de son existence comme purement transitoire, même s’il ne pouvait encore en fixer la durée. (M. Droit, Le retour, 1964 : 99)
L’emploi paraît aussi proche d’un emploi en détachement de la série qu- que ce soit, où elle introduit une proposition concessive-hypothétique :[40] a. qui que ce soit, il devra payer. (Muller, 2006 : 13)
b. Où que tu ailles te cacher, tu seras scruté. (Hadermann, 2008 : 121)
cet emploi n’est d’ailleurs pas totalement exclu avec n’importe comment :[41] a. ça c’est vrai : n’importe comment tu t’appelles, tu trouves, toujours, toujours, moins crapule et plus crapule que toi. (H. Barbusse, Le feu, 1916 : 137)
b. Les Rousseaux, les Bernard aussi avaient toujours eu un grand goût des voyages, n’importe comment on les entreprît. (J. Guéhenno, Jean-Jacques. T.1, 1948 : 37)
La forme en n’importe semble en quelque sorte reprendre la valeur extraprédicative que comment que ce soit a pu remplir dans le passé (voir supra). Toutefois, n’importe comment n’est pas une proposition, la séquence ne remplit plus de fonction au sein de la prédication, contrairement à l’indéfini de [40a], et n’est pas mobile dans l’énoncé, ce qui l’oppose à [40b]. Sa fonction est par contre proche des connecteurs de toute façon / manière ou quoi qu’il en soit :[42] a. « Ce que j’aime chez Caroline c’est que n’importe comment, elle n’est jamais vulgaire ». (F. Seguin, L’arme à gauche, 1990 : 111)
b. N’importe comment, qu’il le veuille ou non, pour J.P. Bemba, cette arrestation annonce le commencement de la fin. C’est tout l’horizon de sa carrière qui s’est assombri subitement. (J.P. Bemba ne « mourra » pas seul, w www.mediacongo.net/show.asp?doc=9386- 42k)
c. « N’importe comment, reprit Patrick, les gosses vont le savoir très vite ». (E. Carrère, La classe de neige, 1995 : 160)
d. Pour lui remonter le moral j’ai dit : « N’importe comment, ç’aurait pas été homologué » (F. Seguin, L’arme à gauche, 1990 : 145)
e. Et puis, n’importe comment, la violette aurait masqué le désastre mais elle l’aurait pas empêché. (F. Seguin, L’arme à gauche, 1990 : 20)
f. Thérèse était vraiment formidable, et puis, que diable, il y avait du vrai dans ce qu’elle disait… n’importe comment il valait mieux s’y rattacher puisque rien d’autre n’était à envisager. (R. Giraud, La coupure, 1966 : 95)
Que cet emploi rompt nettement avec la modalisation de manière est bien illustré par l’exemple suivant où n’importe comment est suivi d’un complément de manière :[43] - Boucle la tire à clé… n’importe comment de la façon dont il en écrase, il est pas près de se réveiller. (R. Giraud, La coupure, 1966 : 185)

4.4 - Valeur quantitative et qualitative

24 Nous avons décrit comment la dénégation de la spécification peut être interprétée en termes quantitatifs (quantification existentielle : « la spécification du référent de ‘comment’ n’a aucune importance »). Cependant, la non-individuation peut aussi être interprétée en termes qualitatifs, et dès lors non indéfinis, de type dépréciatif (« la spécification du référent de ‘comment’ ne présente aucun intérêt »). Ce type de lecture existe pour l’ensemble de la série n’importe X : il croit n’importe qui [=il est crédule] ; il dit n’importe quoi [=il radote] ; il répond n’importe comment [=il affabule] (cf. Paillard, 1997 : 101 ; Muller, 2006 : 23) :[44] Et quand on n’est personne, on peut devenir n’importe qui. (Orsenna ; Muller 2006 : 23)
[=une personne quelconque]
Dans le cas de n’importe comment également, on glisse donc de la lecture quantitative « d’une manière sélectionnée au hasard » vers la lecture qualitative « d’une manière présentant peu d’intérêt » :[45] a. Victoire demanda n’importe comment : - à propos du Père de Foucauld : comment devient-on sœur blanche dans le désert ? (B. Poirot-Delpech, L’été 36, 1984 : 122)
[=d’une manière indifférenciée, sans qualité particulière]
b. L’Angleterre continuait à dominer le commerce mondial, et c’était l’Europe impériale qui se condamnait à l’autarcie, du coup on manquait de sucre, et d’indigo pour teindre en bleu les uniformes, ce dont Daru se plaignait : - Nos soldats s’habillent n’importe comment, avec ce qu’ils ramassent dans les villages ou après les combats. (P. Rambaud, La bataille, 1997 : 22)
Dans [45 a-b], la double interprétation, quantitative ou qualitative, reste possible (avec une lecture distributive dans [45b]). Les exemples suivants passent du côté du qualitatif, et cette orientation peut être soulignée dans certains cas par un adjectif apposé ou par l’emploi de un peu :c. Il tombe n’importe comment sur le ciment : - Allez vas-y Doudou, grouille-toi les miches! (J. Vautrin, Bloody Mary, 1979 : 179)
d. Je te dis ça n’importe comment, très mal. (M. Genevoix, Les mains vides, 1928 : 169)
e. L’autre s’est mis à tirer, un peu n’importe comment. (J.-B. Pouy, La clef des mensonges, 1988 : 165)
f. (…) bien que chacun aura dès le premier moment le sentiment d’être seul, perdu, de ne pas participer à des mouvements d’ensemble et concertés mais d’avoir été jeté là un peu n’importe comment puis abandonné à son sort, tué sans nécessité et au hasard de la chance, les pelotons et les escouades constamment et tant bien que mal refondus au fur et à mesure (…). (C. Simon, Les Géorgiques, 1981 : 82)
Dans ce type d’emplois, la négation porte sur le caractère non discriminant de l’expression indéfinie (donc sur n’importe). N’importe qu- signifie alors « la négation de la sélection indéterminée » (Muller, 2006 : 9). Sa présence n’aboutit pas à l’expression d’un degré ou d’une quantité nulle (polarité négative) mais à une valeur positive :[46] a. (…) au contact de la réalité qu’il exprime avec l’inventivité libre de l’enfance, mais avec la maîtrise technologique de quelqu’un qui ne fait pas n’importe comment avec sa main, qui maîtrise totalement composition, tracé, couleurs, pour exprimer consciemment l’esprit du désir qui l’habite, alors que l’enfant, avec génie (…). (F. Dolto, La cause des enfants, 1985 : 115)
b. Le choix n’a pas été fait n’importe comment, mais conformément à ce que laissaient prévoir les caractères sociologiques de ces indécis : niveau de vie, résidence, religion. (G. Gurvitch, Traité de sociologie, T.2, 1968 : 71 )
c. Mais il s’agit d’être sérieux, et je ne veux pas être célèbre n’importe comment. (J. Dutourd, Pluche ou l’amour de l’art, 1967 : 14)
d. Je veux bien mourir, mais pas n’importe comment. (J. Dutourd, Pluche ou l’amour de l’art, 1967 : 88)
Par contre, l’emploi de n’importe comment pour exprimer une polarité négative, même s’il ne paraît pas totalement exclu, semble rarissime. Nous n’en avons pas trouvé dans notre corpus :[47] a. Si elles échouent aussi déplorablement que l’organisation qui les a précédées, aucun succès {dans n’importe quelle matière / n’importe où / ?n’importe comment} ne pourra compenser cette faiblesse fondamentale.
b. Dans les circonstances présentes, il est impossible que je puisse ressentir n’importe comment quoi que ce soit qui dépasse l’amitié. (exemples adaptés de Muller, 2006 : 24)
[=je peux ressentir d’aucune manière quoi que ce soit qui dépasse l’amitié]
Exceptionnellement, n’importe comment à valeur qualitative peut remplir une fonction d’attribut (cf. [48a]) ou même d’épithète (cf. [48b]) :[48] a. Parfois elle disparaissait un jour ou deux à Saint-Lazare et elle revenait épuisée avec son maquillage n’importe comment et elle se couchait et prenait un somnifère parce que ce n’est pas vrai qu’on finit par s’habituer à tout. (E. Ajar, La vie devant soi, 1975 : 145)
(=avec le maquillage étant n’importe comment, …)
b. Lui qui aimait tant ses aises, une veste n’importe comment, un vieux pantalon, il n’aimait que ça, les vieux vêtements… Eh bien, croyez-vous qu’ils lui ont mis sa jaquette qu’il n’avait jamais portée depuis vingt ans… Elle était deux fois trop grande… Le pauvre petit avait fondu pendant sa maladie, il avait l’air d’un pauvre poulet déplumé… (N. Sarraute, Le planetarium, 1959 : 32)

5 - Conclusions

25 Cette étude a examiné l’impact des propriétés spécifiques de la proforme indéfinie comme(nt) sur le développement des expressions indéfinies n’importe comment et comment que ce soit.

26 Les EI posent l’existence d’entités « dûment fondées bien que partiellement indifférenciées » (Danon-Boileau et Morel, 1994 : 11) et les évoquent au moyen de certains traits. L’examen des propriétés de comme(nt) et de n’importe comment nous a permis de mettre en évidence deux caractéristiques des EI :

  • la recharge lexicale à travers la marque spécifique d’indéfinition, dont n’importe comment a bénéficié en tant qu’EI, lui assure une autonomie référentielle : elle fonde positivement les formes indéfinies en tant qu’entités autonomes, contrairement aux PI correspondantes. Cela leur évite par la même occasion toute contrainte syntaxique, dans la mesure où elles ne sont nullement rattachées à des contextes prédicatifs spécifiques.
  • Le primitif sémantique comment se positionne, tout comme quand, sur le plan de la prédication (adverbial ou adjoint), contrairement à la série qui, quoi (que), qui se situe sur le plan du nom (argument).

L’orientation prédicative de comment entrave son utilisation comme argument thématisé dans la série que ce soit. En témoigne en particulier la tentative avortée au 16e siècle de faire de comme(nt) que ce soit une véritable locution conjonctive, à l’image de quoique et la disparition progressive de la forme. Cette orientation prédicative favorisera par contre le maintien de comment en tant qu’apport prédicatif dans la série n’importe, qui se développe à partir du 18e siècle, et qui supplantera définitivement comme(nt) que ce soit. De manière plus générale, il semble y avoir une tendance, en français, à vouloir évacuer les expressions « négativement » indéfinies par un « maximum de virtualité », où la recharge sémantique est minimale (être impersonnel au subjonctif), au profit de séries « positivement » indéfinies.

27 Les interprétations des séries en n’importe et en que ce soit privilégient la non-spécification de l’argument indéfini pour le verbe auquel il se rapporte. La série n’importe, plus particulièrement, nie explicitement l’importance d’une singularisation du référent de qu- (litt. n’importe qui=« la spécification du référent de qui n’a aucune importance »).

  • Le fait de privilégier la non-individuation oriente souvent n’importe comment vers une quantification existentielle, même si des contraintes contextuelles peuvent le pousser vers une lecture généralisante ou – beaucoup plus rarement - vers un effet de sens spécifiant. La non-individuation peut cependant aussi être interprétée en termes qualitatifs non indéfinis (de type dépréciatif : « la spécification du référent de ‘comment’ ne présente aucun intérêt »).
  • En position extraprédicative, à l’initiale de la prédication, n’importe comment reprend une énumération d’arguments précédents, mais avec une valeur concessive-hypothétique, afin d’asserter la vérité de l’énoncé suivant comme inévitable. Dans cet emploi, n’importe comment semble en quelque sorte reprendre la valeur extraprédicative, que comme(nt) que ce soit a pu remplir jusqu’au 18e siècle. Toutefois, n’importe comment n’est pas une entité propositionnelle et ne remplit plus de fonction au sein de la prédication. Sa fonction est par contre proche des connecteurs de toute façon/ manière ou quoi qu’il en soit.

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Notes

[ *] Vrije Universiteit BrusselRetour

[ 1] Le terme proforme désigne la série qui, que, quoi, , quand et comme(nt). La classe des expressions indéfinies regroupe plus particulièrement les séries en n’importe qui et en qui que ce soit. Pour une définition plus précise des proformes et des expressions indéfinies, voir Pierrard & Léard (2006).Retour

[ 2] Nous nous limitons ici aux deux séries principales d’expressions indéfinies intégrant une forme en qu-. Nous ne parlerons donc pas de la série lacunaire qui / quelconque ou de la série plus périphérique je ne sais qu-.Retour

[ 3] Nous trouvons encore dans Grevisse-Goosse un exemple isolé de cette valeur concessive
(a) On ne le croit pas, combien que ce qu’il dit soit vrai. (Grevisse, 1986 : 1669)Retour

[ 4] Contrairement à la remarque de Haspelmath (1997 : 141) que n’importe n’exprimerait pas en français cette valeur.Retour

Résumé

Le français a produit deux séries d’« expressions indéfinies » : les formes « négativement indéfinies », où la proforme indéfinie est reprise par une forme en que ce soit (je n’ai pas vu qui que ce soit) et les formes « positivement indéfinies » en n’importe (n’importe qui doit respecter la loi). Contrairement à ce qui s’est passé dans d’autres langues (cf. angl. whenever / however et ndl. wanneer ook / hoe ook) et à ce qui était encore possible en ancien ou en moyen français,
(1) a) Quant que ce soit, ou tost ou tart. (Barb.; T.L., 2 : 27)
b) Si suis-je trompé si guere d’autres donnent plus à prendre en la matiere : et comment que ce soit, mal ou bien, si nul escrivain l’a semée, ny guere plus ... (Montaigne, Essais, livre 1, chap. 39)
le français moderne a restreint les expressions en quand et en comme / comment à la deuxième série. L’étude montre la spécificité de comment par rapport à qui, quoi, etc., et explique pourquoi comment n’entre pas dans l’expression indéfinie ... que ce soit, mais uniquement dans n’importe ... Elle décrit ensuite le fonctionnement sémantique de n’importe comment.
French uses two types of indefinite constructions: the « negative indefinites », in which the indefinite proform qu- is completed by the hypothetical concessive clause que ce soit (e.g. je n’ai pas vu qui que ce soit) and the « positive indefinites », introduced by the verbal element n’importe (e.g. n’importe qui doit respecter la loi). In contrast to similar constructions in other languages (cf. English whenever / however and Dutch wanneer ook / hoe ook) and in Old and Middle French
(1) a) Quant que ce soit, ou tost ou tart. (Barb.; T.L., 2 : 27)
b) Si suis-je trompé si guere d’autres donnent plus à prendre en la matiere : et comment que ce soit, mal ou bien, si nul escrivain l’a semée, ny guere plus ... (Montaigne, Essais, livre 1, chap. 39)



Modern French has restricted the use of quand and comme / comment to the second construction type. The present study investigates the specific properties of comment in comparison with qui, quoi, etc. and throws light on the reasons why comment does not fit into the negative indefinite construction que ce soit but only matches with the positive indefinite construction n’importe. Finally the paper discusses the semantic functioning of n’importe comment.

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Michel Pierrard « Comment et les expressions indéfinies en n'importe et que ce soit », Travaux de linguistique 1/2009 (n° 58), p. 127-148.
URL :
www.cairn.info/revue-travaux-de-linguistique-2009-1-page-127.htm.
DOI : 10.3917/tl.058.0127.