2001
Vie Sociale et Traitements
Point de vue
Les fontaines de la jeunesse
Fabrizio Scarzo
(Padoue)
Fabrizio Scarzo psychiatre et psychanalyste italien, disparu récemment à cinquante ans, vivait à Padoue. Un temps compagnon infortuné d’Armando Verdiglione, il a participé à Études Freudiennes avec Conrad Stein, à la Fondation Européenne et à l’Interassociatif Européen de Psychanalyse et au mouvement international de la Convergencia. Fidèle à l’expérience de l’Aire Méditerranée de Psychanalyse avec Luis Esmerado, Serge Vallon, Georges Verdiani et Françoise Wilder, il a été un animateur infatigable et exigeant de la transmission de la psychanalyse en Italie et en Europe du Sud. Cet article, traduit par Georges Verdiani, voudrait rappeler sa mémoire et son talent, dispersé dans de nombreux articles parus en Italie (cf. Il secondo novecento della psicanalisi, ed. Biblio, Padova 1992). (S. V.)
Comme le dit Debord, le mode de représentation du pouvoir dans la modernité semble toujours plus inadéquat et aboutit à de nouveaux modes occultes de son exercice.
C’est ainsi qu’on en vient à voir l’occultisme régnant aller bras dessus, bras dessous avec l’idée de progrès, lequel en cherchant un sens dans le futur fait de la jeunesse le signe marquant de la modernité en hommage à son culte de l’immortalité : la jeunesse est le futur.
Alors d’un côté, en suivant Élias, nous voyons émerger le succès des appareils à effacer le vieillissement : l’invitation à l’hédonisme obligatoire, les nouvelles acceptions du sport, les alchimies alimentaires, les médecines alternatives, les chirurgies esthétiques, les statistiques démographiques, tout ce qui concourt à démontrer que la sénilité est un symptôme bon pour la gériatrie.
En partant de l’organisme en conditions normales, la médecine fait de la vieillesse une maladie au décours inexorable qui, si elle montre la faillite de toute prophylaxie, amène cependant à un pronostic finalement certain et inexorablement funeste. La « mort idéale » est imprévue et inattendue, parfois rendue familière par l’intervention de la main de l’homme soit dans l’assassinat, soit dans la mise en scène d’un savoir-faire impuissant de la science médicale.
La gériatrie se préoccupe au contraire de la mort naturelle, celle qui survient à travers un passage, une lente agonie, la scène primitive du savoir médico-religieux voilée de mystère. Ainsi, le vieux dans sa proximité à la mort, dans la solitude d’un savoir impuissant, représente la médiation de l’Invisible.
Dans la maison de retraite, la médecine prépare un spectacle à contempler, rejoignant la pointe extrême du voyeurisme : regarder mourir tranquillement un corps. Le corps est celui du quatrième âge, appareil du déclin incontrôlable dont l’avenir est seulement la mutilation, et les symptômes, nécessairement d’aggravation, se limitent à rendre hommage à la force du destin.
Mais comment faire mourir tranquillement ?
Comment trouver le bon moment pour mourir, si le désir ne se tait pas quand bien même les organes usés jusqu’à la corde se démettent de leurs fonctions ?
À cette demande répond l’institution pour vieillards, justement lieu de spectacle de la mort visible.
D’un autre côté, règne partout l’extension de la catégorie des jeunes qui, de la représentation d’une incomplétude provisoire de l’identité, finit par devenir sujet social du désordre : dans les années 50 sous forme de délinquance, dans les années 60 comme intolérance politique, partisans du futile dans les années 70 et dans les années 80 du primat de la finance.
De nos jours, ce désordre paraît constitué par des néo-anarchies centrées sur un oubli mouvant du passé politique et sur l’espérance d’un futur musical, tout entier tendu vers l’excès comme unique remède à l’uniformisation. Entre malaises indéchiffrables et divertissements improbables, la jeunesse est, pour la morale en vigueur, une figure messianique de la catastrophe qui, incarnant la jeunesse éternelle, met en scène selon la règle de Lamartine, la vérité anticipée de l’utopie.
Parlant du stéréotype des jeunes, les institutions énumèrent les impasses de leurs propres transformations impossibles.
Après l’échec des différenciations produites par l’idéologie politique, il semble que le social se perde dans les méandres immuables et homogènes de l’espace urbain sans permettre ni voyage ni fugue.
Sans la mort, le voyage n’a pas de commencement.
Ôtés l’exil, l’exode, la terre promise, quand l’Ailleurs se fait lui-même polis (tout au moins dans la croyance), il ne reste plus rien du tout à chercher, ni à raconter.
Effectivement, la jeunesse est avant tout affaire d’enthousiasme et il faut bien dire que sans enthousiasme, il n’y a pas de bien-être ou, tout au moins, de bien-être comme expérience. Il y a essentiellement tout ce bien-être imaginé dont on parle et pour lequel on peut avoir un soutien « scientifique » ou bien une légitime superstition.
La jeunesse est le voyage
Si nous sommes intéressés par la jeunesse authentique à laquelle le sujet réel est confronté et qui n’a pas nécessairement une localisation, alors nous pourrons explorer les contextes imaginaires, les définitions pré-confectionnées dans lesquelles elle peut s’inscrire comme lieu commun et construction idéologique.
Elle crée une sorte d’aristocratie, aristocratie minoritaire de conquête et non de principe, d’esprit et non de sang. La jeunesse est aussi dans ce sens expérience de voyage tenant bien compte, surtout aujourd’hui, que le voyage ne vaut que si on peut en raconter les vicissitudes, faute de quoi il peut rester une expérience aride.
Le voyage que nous pouvons décrire comme producteur de bien-être est différent de celui qui est rendu public, toujours plus tourné vers l’Orient ces dernières années.
De même que les différents aspects de l’expérience mystique ne vont pas sans une certaine discipline de la danse et du mouvement, toutes les techniques de l’introspection tournent autour de la trouvaille d’un point interne immobile, comme seule source possible d’une orientation. Le code, l’ensemble qui prescrit le sens, se répète en perpétuant les croyances et en régénérant les mythes pendant que le traditionalisme, appuyant la répétition de l’identique, favorise la bonne marche des appareils institutionnels.
La croyance dans l’homme, en particulier, se tient sur le mythe cosmogonique de l’harmonie, même si demeure le problème de cet animal, en tant qu’érigé, qui est certainement mortel avant d’être parlant. Il a en fait le pouvoir d’économiser l’instinct avec le renoncement et dans l’attente de buts meilleurs, il peut rester immobile à regarder les étoiles. Ainsi apprend-il, en imitant le mouvement des corps célestes, qu’il peut trouver un ordre aux bizarreries de son corps. Il poursuit ainsi l’illusion habituelle de reconquérir la perfection naturelle, canonique qu’il suppose perdue.
La danse est l’instance du corps dans le langage. Mais qu’en est-il du corps si s’institue un code de gestes, une grammaire de parole sans voix ? Soumettre la danse à une norme au nom de la fondation du corps sans mensonge veut dire l’instituer comme corps mort. Le long du mythe de l’existence du monde, la dogmatique occidentale assigne à la danse la fonction d’une discipline pour laquelle – comme le note avec finesse P. Legendre dans La passion d’être un autre – « faire croire et faire marcher, en restant dans le cadre de la modalité de fabrication de l’Idéal, reste le but de chaque ordre institutionnel ».
Une exploration de ce versant du processus de production montre combien est nodale la question posée par l’anatomie. En fait, pour la médecine, chaque organe parle de lui-même, de sorte que l’organisme, véritable tour de Babel, peut seulement délirer dans un amas de chair et d’os sans sexe et aussi bien une machine coûteuse esclave des besoins.
Pour la psychologie évolutive de Piaget et de ses élèves, le corps endosse l’habit du désir à condition d’avoir appris à formuler correctement la demande d’amour en la faisant précéder d’un « SVP » institué au début et suivre d’un « MERCI » comme signe de l’assomption de la dette. En cela consisterait, pédagogiquement, l’accès au langage. Sur le modèle de cette pédagogie corrective, seule la danse donnerait une forme sexuée au corps qui ainsi devrait être organisé en étant fondé sur le discours d’amour du modèle maternel.
Dans le régime industriel, halluciner un corps selon les règles de la gesticulation permettait de rejoindre ce quelque chose en plus qui manque à la technologie du geste. C’est une anticipation de l’image mythologique, la promesse d’un voyage mythique dans lequel l’âme, cette espèce d’œil qui sait comment jouir définitivement, se donne à voir. Et la solennité cérémoniale des chorégraphies liturgiques trace, avec la complicité des théories du goût et du beau, les présupposés caricaturaux d’un ordre du regard. Le procès de laïcisation de la doctrine de l’âme comporte alors un déplacement du moralisme à la cosmétique.
Dans le voyage qui nous intéresse, il s’agit plutôt de s’orienter à travers ce que nous pourrions appeler une migration intellectuelle qui tienne bien compte de cet « ailleurs » que nous définirons chemin faisant comme une sorte de rite irreligieux qui répond essentiellement à l’impératif de la curiosité de connaître.
La jeunesse est curiosité
L’orientation de la civilisation, dans la cité où est admis « l’ailleurs », provient de l’exploration que provoque la curiosité de quelque chose de mythique, d’oriental et d’originaire dans ce seul sens.
La curiosité est le voyage. Tout au long de la tradition du cavalier invincible qui amenait toute sa maison avec lui ou celle du moine qui, en voyageant, servait de pont entre les cultures locales, pour l’intellectuel d’aujourd’hui, il s’agit en particulier de mettre en doute, à travers son parcours, tout ce que ses contemporains considèrent comme ordinaire, habituel, domestique, nommément le connu. Le connu est alors cette sorte de maison à pousser vers la mobilité et l’échange. Voilà la seule source authentique de la jeunesse, à savoir la curiosité. Si chacun est appelé par un impératif dans ce voyage de la curiosité, à oser se diriger vers des lieux toujours plus lointains, jusqu’à ceux où sont parvenus les pères – pensez aux découvertes scientifiques mais aussi au sommet de l’Everest ou au record du monde de saut en hauteur – alors l’objectif de la jeunesse consiste à ce que, en psychanalyse, nous pourrions appeler « parricide », c’est-à-dire ne jamais s’arrêter d’oser repousser les limites tracées par le père. En ce sens ce n’est pas un meurtre mais le meurtre symbolique d’une limite d’autorité, comme conquête de liberté, liberté par dessus tout de continuer le voyage au-delà de ces limites.
Cette liberté coûte cher car au-delà de telles limites, il n’y a aucune limite d’aucune sorte, et donc on ne trouve plus de précédent, plus de point de référence mouvant ; il y a l’extension de l’idée d’absolu, d’immortalité et donc d’éternité et maintenant faire les comptes avec ceci signifie se mouvoir incessamment au-delà de ces limites que la loi symbolique représentée métaphoriquement dans le père, se propose de nouveau dans l’immensité sans frontière, dans la poursuite interminable du voyage au-delà de l’irreprésentable. Voyage de retour au même, aux sources de l’Autre dans la Divine comédie comme dans Faust ou dans l’Odyssée, après l’exploration des enfers, allégorie de l’indicible préhistoire du sujet immergé dans l’intemporalité de l’inconscient, et alors comme née de l’au-delà, de l’ailleurs.
Le point de conquête, dans ce cas, est la confrontation avec la solitude qui est exactement, pourrions-nous dire, aux antipodes de l’inceste c’est-à-dire de tout ce que représente logiquement une sorte de solution symbiotique de contrainte du couple et donc une solution à la nécessité de dépendre au moins d’un. Il devient évident que la liberté évoquée plus haut en rapport au « parricide » se détache de l’obligation de dépendre au moins d’un qui représente la communauté sociale, alors que dans ce cas, il s’agit vraiment d’un Autre absolu. L’absolu comme absolutus, libre de tout lien est par définition Dieu.
C’est pourquoi l’éternité est exclusivement son affaire. Ce n’est que par analogie que les humains peuvent imaginairement accéder à l’immortalité. Et ainsi, la vraie et authentique source de la jeunesse est la disposition à trouver un aspect toujours inédit et surprenant aux choses que nous rencontrons. Il devient alors évident que les représentations que nous pouvons avoir de la jeunesse ne nous en permettent pas l’appropriation. Si jamais la jeunesse consiste dans les traces de pas exécutées sur cet itinéraire de l’existence et dans les inventions faites pour franchir les obstacles, alors dans cette trajectoire qui trace le sentier qui n’existait pas avant, en tant que singulier pour chacun, dans cette solitude et cette liberté, dans notre voyage de recherche dictée par la curiosité de tout ce qui est ailleurs, alors la jeunesse est le voyage du non-su.