2001
Vie Sociale et Traitements
Point de vue
Guidance précoce et handicap visuel
[1]
Lin Grimaud
Psychologue, centre Lestrade pour déficients visuels, Ramonville Saint-Agne, 31500
Ma pratique en guidance infantile précoce dans le champ de la déficience visuelle est récente et j’avais demandé conseil à madame Slomska-Schmidt afin de m’orienter vers une formation spécifique. C’est dans l’esprit de rencontrer des personnes engagées dans ce type de pratiques qu’elle m’a aimablement proposé d’intervenir dans l’animation de cette table ronde, non pas au titre de spécialiste expérimenté, mais plutôt de profane en quête de repères.
Je suis conscient de l’aspect hétérogène de ce petit texte qui se compose de réflexions tirées de ma participation depuis quatre ans aux activités du SAFEP, de la crèche spécialisée et du jardin d’enfants du Centre Lestrade. Ces réflexions s’organisent autour des conséquences du trauma psychique : la régression narcissique, les réactions et les organisations phobiques survenant chez les parents en réponse au choc de l’annonce du handicap et aux difficultés d’aborder les remaniements d’existence exigée par cette réalité lourde de contraintes, d’inquiétude et d’étrangeté.
Ces implications ne sont pas à considérer a priori comme formes pathologiques mais surtout phénomènes psycho-défensifs qui concourent à la protection du psychisme des parents et de l’enfant, tout en pouvant parallèlement produire des effets négatifs sur les processus de transformation psychologique et la qualité des relations entre les protagonistes.
Donc d’emblée, la marge de manœuvre apparaît étroite et traversée de logiques paradoxales compliquant les difficultés habituelles de la relation primaire, de la dyade mère-enfant, des inter-relations familiales, de l’accueil du nouveau-né et du devenir parent.
Il nous faut de toute façon partir des travaux sur la dyade mère-enfants qui se sont beaucoup développés depuis deux décennies, ils prennent appui sur un prototype conceptuel « le dialogue tonique » datant des années soixante. Écoutons Jean le Camus résumer l’histoire de ces études : « Avant que le courant interactionniste ne devienne à la mode, Ajuriaguerra avait créé le concept de « dialogue tonique » et avait ainsi ouvert la voie aux recherches sur la « synchronie » (Condon et Sander), « l’intersubjectivité primaire » (Traverthen), « le système de réciprocité » et « l’entraînement » (Brazelton), « l’accordage affectif » (Stern)… et à tout un courant de pensée que Cosnier a joliment identifié comme étant celui de « l’épigénèse interactionnelle ».
La pratique en guidance précoce m’amène à constater, après bien d’autres, que la qualité de l’interaction primaire est compromise chaque fois que l’image du nourrisson se trouve marquée pour ses parents d’une valeur négative : d’un manque ou d’une malformation.
La violence du choc à la découverte du handicap est susceptible d’entraîner pour les parents un mouvement d’identification de l’enfant à son handicap.
C’est ce phénomène, repéré comme « traumatisme de l’annonce du handicap » qui justifie principalement l’intervention sans délai d’un service de guidance assumant une double mission : d’aide à la famille et d’éducation précoce. Double mission, puisque la nature du risque implique d’une part le traitement de la distorsion éventuelle du lien précoce parents-enfants, et d’autre part la nécessité de mettre en place des moyens spécifiques d’accès pour l’enfant aux apprentissages cognitifs et à la socialisation.
Disons schématiquement, que le premier temps après la découverte du handicap peut voir le déploiement de la blessure narcissique consécutive au trauma, avec des réponses parentales situées sur le registre de la défense projective, du déni et du clivage, et que le deuxième temps va concerner la mise en place d’une organisation phobique psychodéfensive qu’il va s’agir de respecter et à la fois de faire évoluer.
La notion de traumatisme est donc centrale dans cette clinique de guidance, bien qu’elle reste très ouverte sur le plan théorique, particulièrement du fait qu’un événement traumatique ne devient pas automatiquement un traumatisme psychique : une réalité qui modifie et s’intègre pour le sujet à son système de représentations.
Autrement dit, un sujet peut vivre un traumatisme et en être désorganisé, sans pour autant le re-sentir, et sans être donc en mesure de le concevoir, de le penser et de le parler.
De plus, même lorsque l’événement est accessible en tant qu’affect représenté, la psychisation de l’événement est elle-même fluctuante et rien ne semble non plus vraiment stabilisé dans ce domaine qui reste toujours sensible à ce qu’on pourrait appeler le « réveil traumatique » ; comme si quelque chose ayant été à un moment ressenti et pensé retombait ultérieurement dans une sorte de « trou » psychique.
Il est donc préférable de ne pas se contenter dans nos pratiques d’une vision mécaniste et linéaire. La procédure consécutive au trauma n’est pas celle de la pensée consciente, ni même toujours celle de la pensée inconsciente qui se ré-élabore constamment comme dans le rêve, par exemple. Le trauma semble obéir à une logique qui serait guidée par un principe de non-intégration, « corps étranger », disait Freud, dont témoigne la répétition.
Concrètement, notre visée reste pourtant d’amener sur le plan des représentations un vécu menaçant, bien qu’il ne soit pas analysable au sens classique du terme. Il s’agit plutôt pour nous, en construisant la relation avec l’enfant et ses parents, de faire transition entre eux, de les aider à former des notions communes, des correspondances de sens entre affect et concept, entre percevoir et connaître ; correspondances qui nécessairement doivent intégrer le différentiel perceptif et ses conséquences de décalages instrumentaux et existentiels inscrits dans le rapport entre voyant et non voyant, voyant et malvoyant.
Pour atteindre ce but, construire cet espace signifiant intermédiaire, la première tâche consiste à favoriser l’apaisement de la violence des sentiments soulevés par l’annonce du handicap.
Lorsque les parents arrivent au SAFEP, nous les recevons dans un état psychologique présentant le plus souvent, alternativement, hyperactivité et sidération. Il est évident que la rencontre parent-enfant est en souffrance dans un tel climat qui risque de priver la relation primaire d’une grande part de ses conditions pourvoyeuses de tranquillité, de rêverie, ainsi que des échanges tonico-émotionnels et tonico-psychiques qui permettent de transmuter le soin en relation, par le biais du jeu.
Tant que cette douleur narcissique, cette douleur quasi physique d’exister, ne trouve pas de mots pour se dire, la subjectivité des parents peut rester marquée de terreur et se maintenir sur le versant d’une persécutive aux affects engagés dans les échanges avec l’enfant et autour de lui.
Il me semble que notre travail va consister à aider les parents à passer de la terreur qui met en place les défenses les plus archaïques de déni, de clivage et de projection, à l’angoisse qui est la manifestation de mécanismes psychiques secondarisés, bien plus souples, dont les objets déclencheurs sont susceptibles de déplacement, de substitution et de transformation. Le renforcement de l’organisation phobique dans le système intersubjectif liant parents, enfant et institution va donc constituer une amélioration du terrain psychique sur lequel nous pourrons ainsi intervenir avec de biens meilleures chances de résultats.
C’est alors à nous de maintenir le contact, comme l’indique Winicott dans « l’utilisation de l’objet », d’être endurants dans le soutien d’une relation souvent difficile, sans nous enfermer pour autant dans des jugements de valeur ou d’autres formes de représailles. À noter que ces logiques victimaires, sont d’autant plus accentuées que l’enfant est affecté de troubles associés ou d’un polyhandicap, et que les parents présentent, au départ, une fragilité psychologique ou psychosociale.
Plusieurs questions se posent ici aux professionnels :
- la première est d’identifier et de rechercher les moyens de tenir eux-mêmes le coup, individuellement et en tant qu’outil collectif coordonné,
- la deuxième est d’aider les parents à identifier leur enfant comme sujet de désir.
Il convient de préciser que respecter les défenses narcissiques de survie que les parents ont mises en place, n’implique pas pour autant qu’il soit souhaitable que des manifestations d’omnipotence défensive, de leur part ou de la part de l’enfant, envahissent le champ institutionnel sans que l’on n’y mette un cadre et des limites afin de travailler à leur élaboration.
En contrepartie, il s’agit aussi pour nous de travailler à ne pas nous installer dans l’illusion d’omnipotence rassurante que pourrait nous donner notre position de professionnel vis-à-vis d’usagers particulièrement vulnérables et ne disposant pas, le plus souvent, d’un véritable choix de recours.
Pour résumer ce point disons que, du fait de l’assise traumatique des symptômes psychologiques auxquels nous sommes confrontés, la violence sous différentes expressions est à reconnaître, puis à élaborer, dans nos pratiques :
- violence de la blessure narcissique à la découverte du handicap,
- violence concrète des contraintes au mode de vie familial imposées par le handicap,
- violence projective rattachée aux processus de survie psychique,
- violence éventuelle de l’institution lorsqu’elle se prévaut a priori d’un savoir pour dicter un ensemble de conditions qui seraient pour la plupart à élaborer dans la réciprocité avec les usagers.
Réponse phobique aux défaillances des identifications
Il existe une tendance lourde dans les conceptions psychopathologiques contemporaines qui est d’interpréter le trouble narcissique comme un trouble de la communication. Cette notion, ainsi utilisée, me paraît cliniquement erronée lorsqu’elle suggère que son traitement peut se réduire à l’application d’un programme d’entraînement cognitif.
Mon expérience clinique m’amène plutôt à penser que l’axe narcissique des affections psychopathologiques relève beaucoup plus d’un trouble de l’adresse que d’un trouble de la communication qui lui sera, en réalité, secondaire.
Or, pour adresser de façon adéquate, un certain investissement pulsionnel, un certain message affectif et/ou informatif, il est indispensable qu’un certain nombre de correspondances signifiantes, qui sont de l’ordre de l’identification, aient pu se mettre en place. En effet, c’est bien de la qualité des processus de reconnaissance – et pour reconnaître il faut identifier – que se fonde la justesse des positionnements dans la dynamique d’une inter relation.
De cette « justesse » dans le processus d’identification dépend que le bébé puisse se sentir « connu » et « compris » de la part de son entourage maternant qui élabore ainsi la mise en place d’une « bonne distance ». Bonne distance qui nécessite une constante réévaluation pour que le bébé maintienne son sentiment de sécurité tout en intégrant un mouvement progressif d’individuation. La problématique de la distance fait donc intimement partie du processus d’identification des besoins et du désir d’autrui. Elle est essentielle dans la construction de l’altérité, dès le lien primaire. On la retrouve tout au long de l’expérience ultérieure de la réalité du contact et de la socialisation.
Or, précisément, c’est sur cette distance intersubjective que vont se fixer les effets des processus phobiques qui constituent probablement, comme nous venons de l’évoquer, un premier progrès des défenses mobilisées par les parents face au vécu traumatique.
S’il s’agit d’un progrès réel sur le plan de l’économie parentale, il n’en demeure pas moins que la logique phobique va imprégner l’inter-relation avec l’enfant ainsi que l’organisation psychique de ce dernier. On sait à quel point le travail avec l’enfant nous confronte dans les premiers temps avec ses manifestations de phobies tactiles, des appuis du pied, de l’espace et du déplacement – mais aussi réactions phobiques devant les injonctions de l’adulte, devant le contact avec d’autres enfants, etc., qui peuvent très facilement se confondre pour le clinicien non averti avec des signes de la série psychotique, ce qu’ils ne sont généralement pas.
On pourrait dire que l’enjeu structurel de la phobie est de maintenir un lien avec l’objet tout en l’évitant et, d’une certaine façon, pour l’éviter ; en tout cas dans le but d’éviter la confrontation et les échanges au niveau des qualités internes de l’objet : des affects et des pulsions.
La phobie est ainsi cette solution psychique infiniment subtile – et utile jusqu’à un certain point – qui réalise le tour de force de maintenir un lien afin d’empêcher une correspondance.
Toute correspondance d’une subjectivité à l’autre, implique que préexiste une connaissance de l’un par l’autre, un état de pratiques d’explorations réciproques qui ait déjà organisé ce que Ferenczi appelait une Mutualité, d’où Winnicott développera son concept d’Espace Potentiel, et Pierra Aulagnier celui de Contrat Narcissique Primaire, c’est-à-dire de mise en place d’un registre d’évidences communes.
Lorsque ces correspondances intermédiaires, au travers desquelles se réalisent les identifications, ne peuvent pas s’élaborer correctement, on voit apparaître le développement de la structure phobique.
Il me semble que cet état de fait se découvre aussi au cœur des psychothérapies d’enfants aveugles ou malvoyants avant la puberté, et fait de ces psychothérapies des entreprises très compliquées, sur lesquelles j’aimerais beaucoup échanger avec des collègues, mais c’est là déjà un autre thème.
Pour les professionnels, ceci va avoir toute une série de conséquences théorico-pratiques dans la mise en place de l’aide à apporter, et tout d’abord dans l’agencement du dispositif institutionnel lui-même. En effet, le problème pratique qui va se poser concerne la bonne distance à trouver avec chaque famille, chaque enfant. Il en découle la nécessité de disposer d’un système de dispositifs institutionnels particulièrement souple, multi-combinable, tout en restant articulé et complémentaire.
Par exemple, on ne peut pas proposer, sans produire d’évidents dégâts dans la relation parents-enfant-institution, l’application d’un modèle standard de rencontres et d’entretiens avec les parents. Il faut au contraire regrouper à chaque fois les protagonistes qui conviennent à la situation, proposer un système de prises en charge et de réunions qui respecte et parte de la logique familiale existante, même si on peut la juger de l’extérieur relativement inadéquate aux besoins développementaux de l’enfant.
Cette exigence confronte à son tour l’équipe à une intense gymnastique institutionnelle qui fait ressortir la sensibilité psychologique de chaque professionnelle et met en exergue les failles et dysfonctionnements dans la structure du collectif et son mode de fonctionnement.
Je crois que la difficulté, posée par les conséquences phobiques du trauma va imprégner l’organisation institutionnelle. En témoigne, notamment, l’insistance des conflits parents-institution sur le thème des « correspondances » : les rapports écrits, le cahier de liaison, le savoir sur l’enfant sur lequel l’équipe opérerait une rétention… Et de la part des professionnels, l’expression des conflits d’appréciation relatifs à l’interprétation du matériel d’observation ainsi qu’aux orientations concrètes à donner au projet.
Le fil continu d’une relation référentielle
Au regard de ces éléments qui restent bien entendu à confronter, à compléter voire à reformuler, il y a me semble-t-il, trois premières questions à discuter concernant notre travail de guidance :
- Comment permettre aux parents de prendre place dans la prise en charge de leur enfant tout en protégeant l’indépendance de son territoire ?
- Comment rendre lisible aux parents et aux partenaires – médicaux hospitaliers ou en libéral, crèches, structures scolaires, tutelles – le sens de nos objectifs et de nos actions, le fonctionnement de l’équipe, les modalités de coordination dans l’élaboration, la mise en place et le suivi du projet de l’enfant ?
- Comment reprendre les projections et contre-projections des fantasmes de culpabilité et de rivalité, afin d’en dégager un véritable espace d’élaboration entre parents et professionnels ?
Je terminerai par quelques considérations faisant écho à certaines situations difficiles vécues récemment.
Les grandes réunions d’équipe, pour recevoir parents et enfant et faire le point quant aux divers aspects du projet, peuvent produire des effets très intéressants : les parents trouvent là un miroir qui leur renvoie, au travers du relais d’identification que constitue le discours des professionnels, une représentation des multiples facettes de l’expression singulière de leur enfant.
Cependant, ce type de réunion n’est utilisable qu’à la condition que les relations parents-enfant-institution soient déjà construites et se situent dans un moment favorable. En effet, elles ne conviennent pas pour créer communication et alliance thérapeutique en début de prise en charge, ni pour réguler les bases de conflits, ni pour élaborer et débrouiller les projections.
Il conviendrait donc de dialectiser ces réunions de « suivi de projet », en grand groupe, avec une ou plusieurs autres modalités de rencontres régulières en petit comité.
De toute façon, il me semble important que les parents puissent rencontrer régulièrement un, mais de préférence deux institutionnels, hors la présence des professionnels du quotidien de l’enfant ; cela me paraît une condition pour pouvoir élaborer les projections fantasmatiques, négatives ou idéalisantes, qui nuisent à la dynamique de travail.
Afin de pouvoir mettre en jeu la distance intersubjective entre parents et enfant, soumise à l’organisation psychodéfensive phobique comme nous en avons fait ici l’hypothèse, il est particulièrement utile de pouvoir faire jouer la distance parents-institution, qui d’une certaine façon va refléter l’image des relations parents-enfant ; pour ce faire un système de réunions à géométrie variable me paraîtrait convenir, à condition que se maintienne en arrière-plan le fil continu d’une relation référentielle dès l’admission.
L’autre versant de l’élaboration concerne les différentes réunions institutionnelles : la définition des objectifs de chaque réunion et de leurs techniques d’animation, l’évaluation des pratiques et des dispositifs utilisés, la mise en place d’un éventuel intervenant extérieur afin d’aider à repérer les contagions symptomatiques dont nous sommes les récepteurs, mais aussi les effets induits de nos propres pathologies de fonctionnement.
[1]
Intervention pour les XXX
e Journées d’étude de l’Association de Langue Française des psychologues pour handicapés de la vue. Bordeaux, 3, 4, 5 mars 2000.