VST - Vie sociale et traitements
érès

I.S.B.N.en cours
48 pages

p. 25 à 28
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Point de vue

no 69 2001/1

2001 Vie Sociale et Traitements Point de vue

L’enfermement

Bernard Guiter docteur en psychopathologie, docteur en Histoire et Civilisation (Béziers)
Dans des temps peu lointains, le monde psychiatrique ne cachant pas sa vocation, les médecins constituaient le corps des aliénistes ou internistes. Le personnel, en uniforme, obéissait à une hiérarchie militaire. Les outils thérapeutiques, encore en vigueur dans certains asiles, étaient la camisole, les sangles, l’hydrothérapie chaude ou glacée selon le niveau de sténicité du patient interné. Les internements portaient alors le nom de « soin forcé » qu’il s’agisse d’un internement requis par le préfet ou, à défaut, par le maire (placement d’office) ou qu’il s’agisse d’un souhait familial (placement volontaire qui n’avait rien d’un volontariat).
La thérapeutique, avant qu’en 1953 ne survienne le neuroleptique (Largactil utilisé avant à des fins anesthésiques), se résumait au choc sec (sismothérapie) ou au choc humide (cure de Sakel) et il semble qu’un engouement nouveau pour le choc sec, dénommé de nos jours électro-convulsivo-thérapie, se redessine dans le paysage psychiatrique français (il est vrai que pour deux grandes indications au moins : mélancolie, psychose du post-partum, des rémissions étaient observables sans d’autre effet secondaire qu’une perte de mémoire réversible). Avec le neuroleptique arrivât la camisole chimique et les loups devinrent agneaux.
Tout n’est qu’affaire d’enfermement dans l’univers de la déraison. La loi de 1838 instaurant l’asile départemental est en elle-même une loi répressive : qui compromet l’ordre public en s’en prenant au citoyen par acte ou par propos (le délire est un discours subversif donc agressif) ou l’ordre moral en s’en prenant à lui-même (le suicide montre au monde qu’il lui manque ce qu’il faudrait pour vivre), voit s’ériger un mur le masquant au regard du bourgeois naissant de la Monarchie de Juillet. Mur de la prison si l’expertise stipule la responsabilité, mur de l’asile si l’article 64 du Code Napoléon déclare l’homme en état de démence pendant les faits. L’arbitraire n’est pas de mise, les certificats d’admission, de 24 heures, de quinzaine, puis les notifications sur le Livre de la loi garantissent d’une pathologieinitiale puis d’une évolution favorable ou non. Mais qui du fou ou du médecin sera crédité, en cas de litige, de la reconnaissance du procureur ? Il est à préciser aussi que « l’homme du 64 » ne passe pas devant la loi et, cette carence de procès est rédhibitoire à la fois d’un savoir sur le délit dont on l’accuse mais, aussi, l’exclu du rachat par paiement et par ce médium de la réinclusion sans contentieux dans la communauté humaine. Notre homme toutefois, irresponsable sur le plan pénal quand son délit est adéquat à son affection, sera responsable sur le plan civil, devant s’acquitter des préjudices matériels épiphénoménaux à son acte.
L’aventure peut s’en arrêter là, mais, pour peu que dans le service d’accueil (le centre accueil-crise de son secteur) le patient se montre récalcitrant, se profile le spectre des fameuses UMD (Unités pour malades difficiles qui sont au nombre de quatre en France : Sarreguemines, Cadillac, Monfavet, Villejuif) ces lieux ou comme le dirait André Malraux : « L’éternité se retire dans ce désert où se multiplient les seuls ». L’aventure aussi peut ne pas commencer : si la folie n’épargne pas plus les châteaux que les chaumières les châtelains quand même connaissent un destin plus gracieux.
 
Alors, le névrosé s’enferme…
 
 
Ce cadre posé : est-il nécessaire ? Le fou n’est-il pas enfermé dans les mystères des plis de maître cerveau ? Peut-on être autrement qu’enfermé ? Fou ou pas fou, ou fou pas vu fou ?
Le jeune psychanalyste que je fus avait soigneusement souligné (on ne surlignait pas encore on n’était pas « sur ») ce texte fondamental de Sigmund Freud « Névrose, psychose et perversion ». La névrose semblait aller à l’analyse comme le fil va à l’aiguille. Le contact avec la réalité n’y est pas perdu et si souffrance il y a (n’oublions pas les bénéfices ou maléfices secondaires qui acculturent le sujet au point que leur rémission peut être fatale) c’est un conflit d’instance tel que Tournier peut l’ironiser dans Le Coq de bruyère. Voilà donc un humanoïde associé à ses symptômes : il vérifie, il compte, il somatise et même quand il pense à Fernande les effets sont les mêmes que pour Lulu. Le petit homme gris (le Surmoi) est là, pointant son index (l’instituteur du monde), dans la direction du désir et vient rappeler l’adage de Steinbeck dans La Perle : « Les dieux n’aiment pas les projets des hommes ». Alors le névrosé s’enferme « du lit au fauteuil et du fauteuil au lit », il réduit ses trajets, il évite les gens. Certes il peut sublimer et madame Bovary vient nous dire les affres de la féminité de Gustave Flaubert. Parfois il nous parle des liqueurs qui pansent ses soucis : Blondin singe en hiver, Malcom Lowry mort sous le volcan… Il fait de grandes choses le névrosé qui sublime mais celui que j’ai rencontré dans les couloirs de l’asile parlait plutôt comme Wolinski : « Je me suis battu comme un lion pour être un ver de terre ». Lacan n’avouait-il pas que quoi qu’il arrive le poète finissait rongé par les vers ? Et puis il est seul ce névrosé, le sacro-saint contact avec la réalité procède de la gageure : il n’y a de réalité que psychique, le noumène kantien ne devient pas universellement phénoménal, il nous susurre simplement à l’oreille : je sais où je suis mais, j’y suis seul. Être enfermé c’est ne pas pouvoir sortir mais, à quoi bon sortir, quand il n’y a personne à qui parler de la pluie et du beau temps, seules expériences partageables dont on ne soulignera jamais assez l’ennui. Il ne lui reste qu’à parler à ce névrosé pour tenter de recouvrir ces réalités psychiques dont chacun pense d’ailleurs détenir la meilleure, c’est-à-dire la vérité. Décidément il n’y a pas de mot heureux. Quand à moi je me surpris à proposer la non-rencontre plutôt que l’illusion sous prétexte de longévité. Je fus un analyste triste. Un ami me dit que mes névrosés avaient le choix, critère de liberté pour cet homme de bien : choix d’être chômeur ou pas, d’être cocu ou pas, de voir Stalone ou Schwarzeneger, mon ami ne m’a pas convaincu et la névrose m’a déçu.
Petit « pasito pa tras » pour l’aficionado que je suis et j’allais du côté de Schreber. Le délirant nous dit Freud aime son délire plus que lui-même, ce délire que l’on séquestre dans la geôle asilaire, ce délire que l’on adoucit pour que les braves gens qui « n’aiment pas que » ne l’entendent plus. Mais si l’on perd ce que l’on aime de plus que soi, l’on meurt. Et c’est si rare d’aimer plus que soi que l’Évangile s’étaye sur ce narcissisme : « Aime ton prochain, comme toi-même ». Freud n’en fait qu’une reprise désabusée : « La libido s’arrête au creux de la molaire »… qu’en est-il de l’amour quand on a mal aux dents ? Mais revenons à notre délire : il est dit-on « discours de reconstruction du monde ». Soit. C’est en termes administratifs une amélioration de l’ordinaire. Mais l’ordinaire le psychotique ne le sait pas : il y a les mots, il y a les choses, il y a les conventions (le bon mot sur la bonne chose) et d’ailleurs, faire des bons mots, garantit de la psychose qui ignore l’humour pour le pied de la lettre. La convention, le psychotique n’en a cure donc il ne reconstruit pas un monde, il tente de le construire avec ses propres conventions non partageables, il est seul, il ne peut dire, il ne peut aller au-dehors ce qui est la fonction primordiale du langage. Le névrosé va dehors pour ne rencontrer personne puis, reste à domicile ; le psychotique ne sort pas, il est enfermé et il n’est ni poète ni mythologue des origines qui lui manquent et de la fin qui l’attend.
 
Celui qui est resté enfant
 
 
Il nous reste le pervers c’est-à-dire celui qui est resté enfant. Freud ne cesse de répéter qu’on ne devient pas pervers mais qu’on le demeure. Le must du pervers c’est Lacenaire, l’homme du suicide par la guillotine, de la castration a posteriori et de l’épreuve ordalique puis, la roture, Dutroux l’homme du pacte avec ceux qui se disent non pervers. Le pervers veut tout tout de suite… il a raison, Thanatos est là et tout moment devrait être le dernier. Il ne veut pas de contrainte mais il veut des passions : les veuves noires du cinéma américain celles-là même qui tuent après l’amour. C’est le suicide par la femme, pas n’importe laquelle, celle qui fait vivre et puis mourir et dont les épousailles barbares ne peuvent que se solder par l’amour-à-mort : la Mère. Le père n’a jamais été incertain, malgré les forfanteries des empreintes génétiques, puisque une femme n’aime que deux hommes son père et son fils. Nous sommes fils de l’inceste de notre mère et de notre grand-père. Le pervers le sait bien qui répète la scène puis en meurt. Le pervers est avant tout un nostalgique de ces temps décrits par Georges Bataille où s’étreignaient les corps nus, entre ciel et terre, dans les hurlements conjugués des animaux à l’acmé du plaisir. Et que meure la vie si elle n’est qu’un long fleuve tranquille. Mais le pervers aussi est enfermé s’il n’a pas de complice, ce complice dont Lacan dit qu’il est avant tout le regard. Un talon aiguille n’est qu’un distracteur sur le chemin du sexe, un talon, regardé par un autre, remplace ce sexe. C’est ainsi, par des regards croisés, que se génère le fétiche, la soie de Gaétan Gratien de Clérembault.
L’enfermement est donc une concrétisation architecturale d’un destin psychique. Il n’est pas antithérapeutique pourtant. Le psychopathe y trouve la frontière entre le principe de plaisir et celui de la réalité ; le paranoïaque y trouve une économie gracieuse : protégé et emmuré il n’a plus peur et il a l’alibi persécutoire. Le schizophrène y vient collecter les éclats conceptuels de sa dissociation. Les murs sont en eux-mêmes thérapeutiques sinon il n’y aurait pas de maisons. Quand aux soignants, rappelons-nous Lacan : « Tout est affaire de bonnes ou mauvaises rencontres ».
Mais voilà que les murs viennent à disparaître. L’Italie a été la grande destructrice. Un grand bouleversement se produit : les bourgeois dérangés par le fou le dérangent : surcharge de travail en usine, vol d’espèces, moqueries, coups. Le mur maintenant vise à protéger le fou de « ces gens là » bons comme le pain blanc. Le secteur (environ 70 000 habitants en moyenne française) est le fief du seigneur du château, le médecin chef. Le neuroleptique a permis que le monde ne soit plus harcelé par l’originalité du discours fou. D’ailleurs le fou meurt de n’avoir rien à délirer – délivrer, c’est ce que les auteurs ont nommé la transinstitutionnalisation du suicide. Mais ce n’est pas ce point qui nous semble le plus périlleux : délogée de la forteresse pinélienne la psychiatrie est venue habiter la cité. Freud, dit-on, murmurait à l’oreille de Jung : « S’ils savaient que je leur apporte la peste » : la voici sur un cheval verdâtre suivie de l’Hades. Le juge n’est pas injuste comme le voudrait une justice bien rendue, à vouloir comprendre il ne peut condamner. Le professeur « éveille » comme si le savoir sur soi-même dispensait du savoir sur le mouvement du monde. L’enfant est roi bravant l’avertissement sacré : « Malheur à la ville dont le prince est un enfant ». L’or pur est devenu le plomb. Que meure un être, qu’en parte un autre, qu’il y ait insuccès ou promotion : le psy est convoqué comme si joie ou douleur ne participaient pas de la condition humaine pas plus que la révolte d’ailleurs et sa formalisation politique. Il faut dire que l’homme, tueur du père primitif, dont il a fait un Dieu (genèse de la fonction symbolique) a tué ce Dieu du courroux et de la sainte colère. Le meurtre refoulé a fait retour et avec lui la faute et le sentiment de culpabilité. L’homme, pour la morale économique, a « frappé les cieux d’alignements », aidé en cela par un scientisme qui promettait immortalité, oubliant « l’impulsion initiale de Descartes » et, comme Laplace à qui Napoléon demandait où était Dieu dans son système du monde et qui répondit « Sire je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse », l’homme n’a plus l’adresse du cri : Eli, Eli, lema sabachtani ? Pas même quand il est retourné dans les entrailles de la terre-mère « Des profondeurs je crie vers toi Seigneur, écoute mon appel ». Sans le cri, l’homme est enfermé, cela veut dire qu’il n’a plus d’ailleurs autre que son propre cogito, plus d’extérieur pour expugner ses secretats cognitifs. Si Michel Foucault parlait, à propos, en 1667, de la construction de l’Hôpital général et de l’Édit d’enfermement des pauvres, du grand enfermement, cela impliquait une force de répulsion exogène. L’homme moderne lui s’est enfermé sur lui et par lui pour ne pas mourir et comme le spéculait le Zarathoustra de Nietzche : « On peut mourir d’être immortel ». La société moderne s’est enfermée elle dans un vouloir comprendre qui exclut toute différenciation et ce malgré l’avertissement de Freud : « on ne peut à la fois enseigner, gouverner et psychanalyser ». Mais le monde était plus fait pour la philosophie positive d’Auguste Comte et, Kierkegaard ne crie pas en vain, « la liberté est une folie ».
Pourtant la rencontre avait eu lieu entre les hystériques que l’on faisait taire et ce misérable juif viennois qui avait tout échoué : botanique, neurologie. Les uns pâtissaient des exhibitions du Meister de la Salpétrière (Jean Martin Charcot), l’autre avait envie de notoriété du « vœu d’apporter quelque chose durant sa vie à la connaissance de l’humanité ». Les uns parlaient, pour une fois pas de cette géographie qui est du domaine médical (Michel Serres parle de la fonction paysagiste du médecin plus d’ailleurs pour louer le carabin que pour achopper sur son réductionnisme) mais d’histoire. Pourtant cela ne va pas encore. Freud forgé à l’interrogatoire se voit reprocher ses interventions par Emmy Von N. Quant à lui il intuite que ce n’est pas tant l’histoire qui compte (elle compte pour repérer l’automaton) mais le passé, partie de cette histoire enfouie dans le marais de la douleur. Puis il intuite aussi qu’un mot est en association sémantique avec un mal. La libre association est née et avec elle la talking cure. La révolution la plus grande dit Freud après Galilée et Darwin est en germe : le mal c’est l’enfermement psychique de l’extime, et, il faut le rendre à César, au dehors. Pas n’importe comment nous dit Freud, mais n’importe comment, comme ça vient : n’enfermons pas le mot dans un récit structuré comme une paranoïa. C’est la seule révolution celle du retour (to revolve) de soi sur soi au risque gomorrhien d’être transformé en statue de sel. Elle n’exclut pas l’action politique cette révolution mais la pensée des Hommes de Liberté a fait couler le sang : « Quand on est plus de quatre on est une bande de cons, bande à part sacrebleu, c’est ma règle et j’y tiens ».
L’analyse elle-même devait pourtant souffrir d’un double enfermement : théorique d’abord (la métapsychologie qui regroupe des invariants là où, comme le disait Perrier, elle ne devrait pâtir d’aucune réminiscence) institutionnel ensuite : après la longue solitude de Freud rompue épistolairement avec Wilhem Fliess et qui permettra de balayer le concept d’auto-analyse (la writing-cure de Marguerite Duras par exemple) se constitue la Société du Mercredi puis la Société psychanalytique de Vienne. En 1910 Feud fonde la Société internationale de psychanalyse, c’est Jung qui la présidera ; Carl Gustav Jung dont Freud a eu la trahison dans un rêve. Biswanger et Jung invités de Freud qui, voulant au mieux les accueillir, leur propose l’interprétation de leur dernier rêve pour avouer à Biswanger : « Vous voulez ma fille » et à Jung : « Vous voulez ma place ». La France va connaître le temps des guerres de religion : Lacan désavoué par son maître (Clérembault) puis par son analyste (Loewenstein) refuse de céder à l’orgueil du solitaire mais aussi de sombrer dans « l’ensaignement » quand la Société psychanalytique de Paris veut diplômer ses analystes à partir d’un institut calqué sur le modèle de la faculté de médecine. Il fonde en 1953 la Société française de psychanalyse (avec Dolto, Lagache, Favez-Boutonnier) dont certains membres n’échapperont pas au désir de reconnaissance de l’IPA (Granoff, Perrier, Leclaire). Et pendant que se fonde le Quatrième groupe, Jacques Lacan, encore esseulé crée l’École freudienne qu’il dissoudra avant sa mort. Lacan, c’est le refus de l’enfermement institutionnel et de pratique (temps variables de séances, subversion du cadre…) refus que ses élèves méconnaîtront, plagiant son être par emprunt de son style, ce que Dérida allait, à juste titre nommer : « L’effet y’au de poelle ». Et puis Lacan s’est enfermé dans Lacan, dans l’autre du miroir dont il avant tant dénoncé le despotisme originaire et ses épigones, par leur pratique idolâtre, confirment sa théorie en s’y aliénant.
Après 1789 tous les hommes devaient être rois, ils ne montrèrent seulement que celui qui se prend pour le roi est fou et ils créèrent Auswitch et l’archipel du goulag. Hegel avait raison, l’esclave peut espérer la mort du maître qui certes, lui ne peut souhaiter sa propre mort mais, aurait pu éviter de croire en la fausse reconnaissance.
Quelquefois Caton d’Utique surgit des manuels de latin, empalé sur le glaive qui le sauva de l’empire : « Je suivrai ton nom jusqu’au bout liberté quand même ne serais-tu qu’une ombre vaine » et ce, pendant que les princes du socialisme, cachent mal les ambitions d’une jeunesse française sous la harangue du militant. Mais Drieu la Rochelle n’a-t-il pas démonté la prison de Caton. « Je ne me suiciderai jamais car l’on se suicide toujours contre quelqu’un. » Là encore… un oiseau cherchait une cage.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis