2001
Vie Sociale et Traitements
À l’affiche
À l’affiche
Serge Vallon
De Samia
à Salam. Le cinéma fait son immigration
culturelle
Deux films récents : Samia,
un long métrage de Bernard Faucon et Salam,
un court métrage de Souad El Bouati (nominé aux Césars du cinéma français)
ont rencontré un succès mérité auprès du public.
Ils illustrent pourtant des perspectives très différentes et peut-être
contradictoires sur la vie et le destin des sujets immigrés, venus dans les
deux films d’Afrique du Nord.
Dans Samia, la révolte d’une
jeune fille adolescente, qui veut sortir de chez elle et avoir une vie scolaire
et sentimentale extérieure, met sous tension le système familial. La famille,
microcosme protecteur et conservateur, veut préserver les valeurs et habitudes
du passé. « Ici tu es au bled, si dehors tu es en France ! » s’entend
dire la jeune fille. Le frère aîné, projeté à la place d’un père affaibli,
se fera le défenseur de plus en plus violent de la tradition. Celle-ci voudrait
maintenir la femme au dedans, dans une inégalité fondamentale des sexes. L’escalade
des défis de Samia et de la répression fraternelle auront une issue. La mère
arbitrera enfin, dans une dernière séquence de départ en vacances en Algérie,
pour le droit de ses filles à vivre désormais autrement ; autrement qu’elle-même.
On sait qu’en d’autres circonstances, le terme en aurait
pu être un mariage forcé et reclus avec un inconnu venu du pays. Pire encore
le sacrifice vital de la jeune fille. Une évolution douloureuse et crispée
est donc possible entre les générations. Les acteurs, amateurs pour la plupart
de la région de Marseille, sont excellents. Le tournage en gros plans serrés
communique l’étroitesse physique et culturelle de la vie familiale
et l’intensité affective des liens d’amour ou de répulsion.
Dans Salam, un homme âgé
s’apprête à quitter son foyer d’immigrés et la France, pour
un retour ultime au pays : le Maroc de sa jeunesse. Le premier plan du film
montre deux amis accompagnant le cercueil d’un des leurs qui sera enterré
là-bas. L’un reste auprès de sa fille devenue adolescente (un joli
plan montre les chaussons de bébé qui vont être remplacé par une main de Fatma,
métaphore du passage à l’être femme), l’autre – le héros –
reste face à sa solitude et son vieillissement. La fin du film, ambiguë car
elle répète le plan d’ouverture, laisse la décision suspendue. Va-t-il
partir et boucler son exil ? Va-t-il rester et consommer son exil d’une
autre façon.
Samia et Salam
avec des moyens et ambitions différentes nous montrent un autre visage de
l’immigré. Il n’est pas ici affronté « aux Français », voire
au monde, comme dans l’exaspération-exclusion de La
Haine de Mathieu Kassovitz. Il est confronté aux contradictions
de son identité d’émigré-immigré, comme le montrait le magnifique América, América d’Elias Kazan : Douleur
du déracinement et nécessité de conserver un lien avec ses origines, nécessité
de s’intégrer et difficulté de s’insérer dans sa terre d’accueil.
Samia joue sur le clivage
entre le dehors et le dedans de la famille. Intégration, exagérée dans son
mimétisme, et particularisme, exagéré dans son conservatisme social et religieux,
s’incarnent dans l’affrontement des héros, alimenté par la faiblesse
des tiers naturels que sont les parents.
Salam est plus subtil. Le
court-métrage de Souad El Bouati saisit la déchirure intime de l’exilé.
Cet écart qu’il ne peut reprocher à personne, ni partager avec beaucoup
car il est fait de son désir d’être devenu un autre. Même s’il
s’est caché derrière l’alibi d’une vie entre parenthèses,
sa vie a été ce passage entre deux cultures, deux appartenances. Il n’aura
pas d’autre vie ; la vraie vie n’est pas avant ni après. Ceux
qui croient revenir, avec satisfaction affichée et parfois arrogance, découvrent
à leurs dépends que le pays qu’ils ont quitté n’est plus là.
Non seulement parce qu’il a évolué mais surtout parce que c’était
le pays de leur jeunesse enfuie.
Les pratiques ethnopsychiatriques restitutives, comme celle popularisée
par Tobie Nathan, échouent dans leur rêve intégriste de retour aux racines
culturelles. Elles réussissent cependant à mettre des mots, au plus près d’idiotismes
subjectifs qui permettent de socialiser un mal-être ou un délire inintelligible,
car il se veut « intraduisible » dans sa demande même de reconnaissance.
Fethi Benslama, dans un article publié par la revue Méandres,
indique bien la difficulté : « Être étranger n’est pas une qualité
ou un statut, mais plutôt une pluralité d’états, non par rapport à
une identité, mais à des positions changeantes où la seule étrangeté est celle
que l’on conquiert par rapport à soi. » Le cinéma, animation de figures
absentes, nous y aide parfois.