2001
Vie Sociale et Traitements
Ici & là-bas
Palestine 2000
Santé mentale, état des lieux
R. Berthelier
médecin-chef, secteur 91 G04, Étampes
B. Doray
praticien hospitalier, secteur 91 G03, Étampes
M. Guyader
médecin-chef, secteur 91 G08, Étampes
Le conflit entre Israël et Palestine se crispe et s’ensanglante. Il devra inéluctablement trouver une issue dans la garantie pour chaque peuple à une existence pacifique dans un État aux frontières stables et sécurisantes. Jérusalem devra être partagée, même si la mémoire religieuse et la mémoire historique s’opposent. Il reste que les Palestiniens peuvent espérer accéder à un État démocratique, avec des élites honnêtes, des équipements et des services publics et une société préservant sa culture. Ils peuvent espérer d’autres issues que la violence, l’intégrisme religieux, le révisionnisme latent à l’égard d’Israël. Ils en ont la capacité, prouvée individuellement par leur réussite dans leur diaspora. Il reste que leur situation misérable, injuste, soumise à une colonisation militaire impitoyable, est la source principale des spirales de violence, largement auto-destructrices. La jeunesse en est la première victime malgré les efforts de nombreuses ONG, comme à Gaza où les Ceméa participent à l’effort d’éducation. L’article qui suit témoigne des besoins en santé mentale. Il se passe d’autres commentaires. (VST)
Petit rappel géo-démographique
Les Territoires Palestiniens sont composés de la Bande de Gaza (378 km2), de la Cisjordanie (5 879 km2) et, pour les Palestiniens, de Jérusalem Est. Sur cet ensemble :
- plus de 30 % de la Bande de Gaza sont occupés par des colonies israéliennes ;
- 7 grandes villes (Jenin, Naplouse, Tulkarem, Ramallah, Kalkiljya, Hebron, Jericho) ont été rétrocédés à l’Autorité Palestinienne à la suite des accords d’Oslo. Elles représentent 3 % de la superficie de la Cisjordanie et environ 20 % de sa population ;
Pour le reste des Territoires :
- dans les 450 villages de Cisjordanie (23 % de la population) l’Autorité Palestinienne est dotée des pouvoirs civils et d’une partie des pouvoirs de police mais l’armée israélienne y conserve la responsabilité de la sécurité et un droit permanent et unilatéral d’intervention ;
- le reste de la Cisjordanie (73 % de la superficie) reste sous contrôle israélien exclusif, de même que les 30 à 40 % occupés de la Bande de Gaza (où, par ailleurs, Israël contrôle totalement l’aéroport) ;
- plus de 180 implantations israéliennes, peuplées de près de 400 000 colons, enserrent les agglomérations palestiniennes et empêchent toute continuité territoriale.
La population palestinienne est évaluée, d’après nos interlocuteurs palestiniens, à 1 400 000 habitants pour Gaza et environ autant pour l’ensemble Cisjordanie-Jérusalem Est. 70 % et 30 % respectivement de cette population sont constitués de réfugiés et de personnes déplacées répartis dans 28 camps placés sous la protection de l’UNRWA. En outre :
- 3 millions de Palestiniens sont disséminés, principalement en Jordanie, dans les camps du Liban et en Syrie ;
- près d’un million représentent les « Arabes israéliens », dotés de la citoyenneté israélienne mais toujours en quête d’égalité statutaire et socio-économique.
C’est une population jeune : 20 % a moins de 5 ans, 50 % environ moins de 15 ans, 5 % seulement plus de 65 ans.
Si différentes opérations de réhabilitation de structures gouvernementales ont été menées avec le souci de coordonner leur action avec l’ensemble des pourvoyeurs de soins dans les Territoires, tout reste à faire sur le plan institutionnel, administratif et législatif, dans un pays en pleine transition politique où coexistent différents systèmes (en référence, au fil de l’Histoire, à l’Égypte, la Jordanie, Israël, mais aussi l’Empire ottoman et la Grande-Bretagne pour certaines lois) et où, parfois, le poids des traditions et de la culture s’affrontent aux aspirations d’évolution et de modernité.
Pour le Dr O. Dormoy (mission du CIDEF, en 1998), « les principales difficultés résident dans une infrastructure insuffisante, une extrême diversité de qualité dans les structures disponibles et dans la formation des professionnels, une carence évidente en administrateurs capables de formuler et planifier une politique de santé, aussi bien au niveau national que pour la gestion des hôpitaux. À ces difficultés s’ajoute le problème crucial de la discontinuité territoriale, avec ses effets sur la mise en place, le fonctionnement et la coordination des structures de soins en Santé Mentale ».
Deux éléments doivent être soulignés ici :
- d’une part, les missions françaises ou non (Italie), se sont succédé, ont élaboré des propositions mais celles-ci n’ont jusqu’ici pas été suivies d’effets ;
- d’autre part si la communauté internationale se mobilise volontiers pour le Rwanda et le Kosovo, rien n’est fait dans le domaine de la Santé Mentale, du moins en Palestine, alors même que les besoins sont importants, criants et représentent une priorité en terme de santé publique.
Un bilan rapide de l’existant
Pour les ministères palestiniens intervenants (Santé, Affaires Sociales, vice-ministère de la Santé de Naplouse), l’accent est mis sur :
- le stress post-traumatique dont ont été victimes trois générations de Palestiniens depuis cinquante ans ;
- le problème des familles détruites par le conflit avec les Israéliens ;
- la violence contre les femmes et les prisonniers.
Les ONG (25 en tout, dont 8 françaises) développent des programmes en direction des enfants et des familles mais :
- les 140 travailleurs sociaux ont des difficultés pour intervenir et, par ailleurs, manquent de formation pour identifier les problèmes psychologiques ou psychiatriques ;
- le besoin en personnels spécialisés est clairement exprimé (psychiatres et psychologues cliniciens) ;
- la communication entre les ONG est précaire, parfois insuffisante ;
- celle avec le ministère de la Santé palestinien est difficile, parfois entravée par un vécu de concurrence. Le ministère palestinien de la Santé a clairement fait le choix d’intégrer les structures psychiatriques dans les soins de santé primaire. Les équipes psychiatriques existantes sont, dans l’ensemble, intégrées dans les Centres de Soins de Santé Primaire mais fonctionnent dans des conditions de précarité et/ou de pénurie totales. L’absence de formation pratique est patente, faute de terrains de stage et de stratégie de formation. Si les ONG fournissent certains services, il n’y a pas de programme à long terme et elles vivent, elles aussi, dans la précarité.
Il existe, dans les Territoire, 600 médecins généralistes, aux formations hétérogènes, dont un certain nombre seraient au chômage. Cependant, l’orientation de ces praticiens vers la psychiatrie rencontre trois obstacles majeurs :
- l’absence d’attractivité de la spécialité, qui continue à jouir d’une connotation négative ;
- le très faible montant des salaires dans le Service Public ;
- la fuite des praticiens qui, s’ils sont formés à l’étranger, refusent de revenir au pays.
Les institutions actuellement en place sont :
En Cisjordanie
- l’hôpital psychiatrique de Bethléem : 320 lits, 2 psychiatres et des assistants, 71 personnels non médicaux dont 4 infirmières spécialisées, 8 infirmières généralistes, 59 infirmières non diplômées ;
- 7 « cliniques » (CMP), employant 33 personnes ;
- le « Guidance and Training Center for Child and Family », ONG dirigé par le Dr Vivika Hazboum, pour la psychiatrie infanto-juvénile et les familles ;
- 4 lits psychiatriques à l’hôpital de Naplouse ;
- MSF, ONG s’occupant de la malnutrition infantile, des dysfonctionnements du lien mère-enfant, de la réinsertion des sortants de prison.
À Gaza
- 37 lits de psychiatrie, plus quelques autres pour les toxicomanes et les enfants, 2 psychiatres, 18 infirmiers ;
- 3 « cliniques » ;
- le « Gaza Community Mental Health Programm », ONG dirigée par le Dr Sarraj, avec 3 centres de consultation.
À Jérusalem Est
- « The Four Homes of Mercy », hôpital de long séjour pour handicapés moteurs, cérébraux et mentaux, 95 places ;
- Médecins du Monde, qui a ouvert un Centre d’accueil pour toxicomanes et réalise à Naplouse un nouveau programme d’aide aux adolescents.
La Santé Mentale représente, pour le ministère palestinien de la Santé, une priorité en terme de Santé publique. Cette préoccupation est justifiée par l’importance du traumatisme subi par la population du fait de la situation politique et de la souffrance psychologique qu’il entraîne.
La pathologie psychiatrico-sociale
Si l’insuffisance des données épidémiologiques ne permet pas d’avancer d’éléments chiffrés fiables, les observations présentes dans les rapports des missions françaises antérieures se recoupent sur nombre de points. Elles font état :
– Chez l’adulte, de la fréquence des états dépressifs avec leur cortège symptomatique (trouble de la sexualité, auto-dépréciation, agressivité, isolement réel ou fantasmé, somatisations) et de l’augmentation continue de celle des conduites suicidaires.
– Chez l’adulte et l’adolescent, de l’importance de la toxicomanie aux drogues opiacées, principalement l’héroïne : celle-ci est le plus souvent inhalée, rarement injectée.
– Chez l’enfant ou l’adolescent, de la fréquence et de l’importance de troubles cognitifs, psychologiques et/ou psychiatriques liés à la maltraitance, aux abus sexuels, à la souffrance traumatique. On notera ici :
- qu’une étude de 1993 portant sur 1 200 enfants de Gaza âgés de 7 à 15 ans fait état de 55 % de victimes de violences familiales : 42 % ont été battus, 22 % blessés, 19 % ont été enfermés ;
- qu’un rapport de la FAFO (1993-1994) signale que 20 % seulement de la population ne présente aucun symptôme de souffrance psychique alors que 50 % présentent 1 à 3 symptômes et 30 % un haut degré de souffrance.
Mention spéciale doit être faite :
– De la fréquence de l’énurésie et de l’épilepsie : cette dernière, faute de neurologues, est adressée aux psychiatres et représente 30 % de leurs consultations.
– Des prisonniers ou ex-prisonniers palestiniens : d’après nos interlocuteurs, 900 000 personnes ont été plus ou moins longtemps incarcérées. La plupart des détenus souffrent de troubles psychologiques importants dus à leur détention.
– Des problèmes de malnutrition liés à un dysfonctionnement de la relation mère-enfant : certaines mères présentent une symptomatologie dépressive liée au contexte socio-politique et à la dégradation de la structure de la famille palestinienne ; elles sont dans l’impossibilité de réalimenter ou de prendre en charge leurs enfants.
Le service public de santé mentale
Il est caractérisé par un sous-équipement global.
– Quasi inexistence de la psychiatrie infanto-juvénile : une seule pédo-psychiatre qualifiée, à Bethléem pour la West Bank (ou Cisjordanie), aucun dans la Bande de Gaza.
– Nombre très insuffisant des psychiatres (1 pour 250 000 habitants) dont une partie va partir à la retraite dans un délai bref.
– Absence de toute formation en cours de psychiatres qualifiés : sur l’ensemble des psychiatres en exercice, soit 12 pour l’ensemble des Territoires Palestiniens (5 Gaza, 7 dans la West Bank) exerçant dans les Centres de Santé Communautaires, 5 seulement possèdent apparemment une qualification complète, les autres étant des médecins généralistes ayant acquis une compétence en psychiatrie (il convient d’ajouter à ces chiffres les 2 psychiatres de l’hôpital psychiatrique de Bethléem, dont l’exercice est purement hospitalier). Ces chiffres n’ont pas varié depuis 1995.
– Absence de formation/information psychiatrique des médecins généralistes.
– Absence de programme de recherche, peu de données épidémiologiques, outil d’évaluation totalement insuffisant puisque uniquement quantitatif.
En ce qui concerne le personnel non médical :
– Travailleurs sociaux et infirmières sont en nombre insuffisant et n’ont pas de véritable formation psychiatrique, sinon sur le tas.
– Il n’existe aucun psychologue clinicien qualifié.
Au niveau des structures de soins :
– Les centres de psychiatrie communautaire sont en nombre insuffisant. Ils fonctionnent dans des conditions de précarité totale : pas de téléphone dans le nouveau centre de Hebron, absence de véhicules pour les visites à domicile, rendant impossible celles à distance (seules, les visites de proximité sont assurées).
– Absence de structures complémentaires à la prise en charge : hôpitaux de jour pour enfants ; CATTP, etc.
Pour la qualité des soins, le petit nombre de psychiatres rend compte, devant l’importance des besoins :
– De la surcharge des consultations, trop espacées (1 à 3 mois) et trop courtes : pour l’année 1998, les statistiques officielles font état d’une file active de 37 000 personnes (il est à noter que les psychiatres du service public travaillent en réalité à mi-temps, compensant par une activité libérale l’extrême modicité des émoluments gouvernementaux).
– De l’utilisation exclusive des traitements médicamenteux, expliqués aussi par l’absence de formation psychothérapique, par la prépondérance du modèle biologique anglo-saxon et parfois compliquée par la pénurie en médicaments.
En matière de médecine scolaire, dont le développement est actuellement en cours et sur laquelle porte un important effort, l’absence de prévention et de dépistage des troubles psychologiques de l’enfant est criante, faute de spécialistes qualifiés : environ 300 psychologues scolaires semblent avoir été ou devoir être recrutés mais, outre le manque de formation spécialisée, ils souffrent d’une définition/délimitation insuffisante de leurs tâches.
On peut ajouter à ce bilan le manque de coordination entre les divers départements intéressés au niveau gouvernemental ainsi qu’entre services publics, ONG et milieux associatifs.
En résumé, c’est une situation de pénurie, tant en ressources humaines qu’en moyens matériels, dans laquelle non seulement le recrutement de personnels nouveaux est impossible mais aussi dans laquelle le maintien de l’existant ne peut même pas être assuré, ni la mise en réseau nécessaire des personnels spécialisés et non spécialisés (travailleurs sociaux, animateurs, etc.) réalisée. Ce constat, également contenu dans le « National Plan of Action for Palestinian Children », est fait par le ministère de la Santé lui-même : il affirme que le développement d’une politique de Santé Mentale est pour lui prioritaire, que les besoins sont considérables mais que la Palestine est obligée d’utiliser, pour promouvoir une Santé Mentale de qualité, des « épées de bois ».
P.-S. Ce texte, fondé sur plusieurs missions exploratoires effectuées en Palestine (Migrations-Santé en 1995, CIDEF en 1998, les soussignés en 1999-2000), fait état de la situation constatée au début de l’année 2000. Il nous paraît aller de soi que l’évolution actuelle du conflit israélo-palestinien ne peut qu’aggraver les problèmes et repousser à une date aujourd’hui imprévisible les propositions de coopération en Santé Mentale que nous avions, en accord avec le ministère palestinien de la Santé, projetées.