2001
Vie Sociale et Traitements
Livres et revues
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L’Extermination douce. La Cause des fous 40 000 malades mentaux morts de faim dans les hôpitaux sous Vichy, Lafont Max, Le Bord de l’eau éd., 33360 Matresne, 2000, 271 p.
Les causes de la surmortalité des malades mentaux dans les hôpitaux psychiatriques durant la dernière guerre sont de plus en plus évoquées.
L’ouvrage de Max Lafont, en 1987, L’Extermination douce, conséquence d’une thèse qui faillit être refusée, souligné par son titre provocant, eut aussitôt des retentissements médiatiques qui ébranlèrent l’opinion publique ainsi que les milieux institutionnels, lesquels se trouvaient rétrospectivement en position d’accusés. Et cela, pendant que la psychiatrie publique risquait progressivement la mutation que l’on sait. L’exacerbation de ce problème s’ajoutait aux autres courants critiques qui repassaient au crible les années terribles 40-45.
L’effet de scandale se trouva renforcé, onze ans plus tard, par l’évocation, sous forme romancée, mais très véridique, de la vie dans un hôpital psychiatrique durant la même époque. Le même établissement, de la région lyonnaise, Le Vinatier, faisait les frais de cet inventaire cruel. On imagine les remous, les drames locaux qui s’ensuivirent : pour certains ; c’était un outrage, pour d’autres, hélas, la vérité ! Mais une vérité qu’il fallait étendre à la majorité des hôpitaux psychiatriques ! (l’ouvrage en question : Droits d’Asiles, de P. Lemoine).
Voici que paraît un deuxième livre de Max Lafont, sous le même titre, sur le même thème, mais avec une documentation et une argumentation considérablement étoffées.
Dans sa première partie, l’auteur reprend pied à pied, par le menu, le cheminement de cette douloureuse affaire. Reflet d’une époque (1935), les nombreuses et accablantes citations de l’ouvrage célèbre d’Alexis Carrel, montrent comment se renforçait la tentation euthanasique. Puis sont interrogés tour à tour, les témoins de ces années, avec une explication du système hospitalier psychiatrique, de ses faiblesses congénitales qui le maintiennent hors des structures des « vrais » hôpitaux. On peut lire dans ces pages les réactions du corps médical psychiatrique, l’effet d’autocensure, notamment pour les plaintes concernant la sous-alimentation, l’atmosphère de crainte, étouffante, l’aspect euphémique des diagnostics de décès, la prudence, voire l’occultation, dans les publications des sociétés scientifiques…
La clameur, solitaire et sans rebondissement, d’un collègue, au Congrès de Montpellier, en 1942 ; le cri du Dr Balvet apparut, par la suite, comme un éclair dans la nuit.
Parallèlement, l’auteur décrit la stratégie euthanasique de l’Allemagne nazie et ses racines pernicieuses, perceptibles dès la fin du xixe siècle.
Et puis, ce sont les réactions du juste-après-guerre, la « conspiration » de quelques psychiatres (les autres suivront) pour « faire révolution ».
L’effet subversif et drastique du premier livre de Lafont avait suscité un courrier, des articles de presse, des émissions d’une telle abondance que leur analyse valait à elle seule un chapitre, dans ce parcours.
Dans ce qu’il appelle cahier technique (4e partie), l’auteur nous fait d’abord la description clinique, précise, de la pathologie liée à la faim, à la famine. Puis vient l’énumération des titres des communications « scientifiques », à la Société médicopsychologique, faites en termes déguisés ! Un petit lexique centré sur le sujet survient opportunément.
Max Lafont s’implique beaucoup dans sa recherche. Observateur sans relâche, il fait alterner monologues, interrogations, dialogues imaginaires, informations précises, réflexions « philosophiques », exégèse des propos et des textes recueillis. Le ton, souvent polémique, les soubresauts de son récit, n’enlèvent en rien de la valeur et de la solidité de son entreprise. Tout au long, transparaissent les témoins (des Justes ?), particulièrement deux figures, celles de deux collègues, Paul Balvet et Lucien Bonnafé, remarquables dans leur capacité d’indignation.
P. BROUSSOLLE
La forteresse psychiatrique, Pierre Clément, Éditions Flammarion
L’auteur est infirmier de secteur psychiatrique, il décrit de l’intérieur l’institution psychiatrique au quotidien.
Sa perspective générale consiste à se demander si le malade est considéré comme sujet et en particulier comme sujet de Droit. L’application de la loi du 27 juin 1990 et le fonctionnement concret des mesures d’HDT, HSC, HO – vous connaissez ces sigles qui délimitent des statuts différents de l’hospitalisation contrainte – lui fait se demander, exemples à l’appui, comment le dispositif psychiatrique accomplit ses missions contradictoires : « surveiller et soigner » ?
« Ne pas être séquestré ; être respecté dans sa dignité et ses droits ; bénéficier de soins adaptés dans le cadre du service public hospitalier. Voilà qui vaut ou devrait valoir, en tout lieu pour tout être humain. Mais sans doute suis-je là trop idéaliste… » L’auteur en effet témoigne (en rappelant le préambule de la loi) qu’on en est loin dans la réalité des services.
Dans un chapitre consacré à l’HDT, il vérifie l’application subjective des critères sanitaires, la fréquence des certificats « de garanties », signés à l’avance – au cas où ? –, le faux « tiers » qui joue l’Arlésienne, le flou du « péril imminent » et l’ersatz d’HO que constitue l’HDT, la confusion juridique d’un médecin qui se fait magistrat et partie.
La première partie du livre est ainsi consacrée à ce qui se fait « au nom de la Loi » avec ses équivoques et paradoxes.
La deuxième partie montre le fonctionnement des Règles internes de l’institution hospitalière. Ainsi les pratiques d’inventaire, passage obligé de l’accueil, les règles de vie quotidienne, l’exclusion des lois « extérieures » montre la primauté du contrôle et de la normalisation sur le soin. Il a cette formule percutante car vraie : « S’agit-il de soigner le malade ou de neutraliser la maladie ? »
On retrouve une lecture digne des analyses du sociologue américain Erwing Goffman dans Asiles (ou Stigmates), sur le fonctionnement « totalitaire » des institutions et leur coupure interne-externe, analyses que nous avons personnellement inlassablement diffusées auprès des professionnels français depuis sa traduction par Robert Castel en 1968, ainsi que les analyses de Foucault, notamment sur la prison (dans Surveiller et punir) qui doivent s’associer à toute réflexion de psychiatrie institutionnelle. On vérifie à la lecture de Philippe Clément leur longue pertinence et leur actualité.
Le patient est réduit à sa maladie, elle-même réduite a ses symptômes par une médicalisation objectivante qui assimile maladie mentale et pathologie somatique.
La violence institutionnelle, comme celle des pratiques d’isolement, s’aggrave dans ce hiatus entre le sujet et le malade, entre la souffrance et la maladie, entre le soin et l’ordre social.
Le livre de Philippe Clément parle clair (aucune citation ni référence inutile ni jargon), il ne se veut pas savant quoique réfléchi. Sa critique est impitoyable, acérée, dans les multiples exemples qu’il nous fait partager, comme celui de cette vieille dame à qui l’on confisque ses économies et à qui l’on refuse « le reçu » qu’elle réclame, pour interpréter immédiatement son désespoir persécutif comme signe pathologique.
On pourrait craindre chez un infirmier aussi lucide, désespoir ou cynisme ; Il n’en est rien. Il s’interroge et propose. À quelle condition l’isolement peut-il devenir un soin ? Comment lutter contre cette négation du sujet souffrant qui se fait avec le discours de la science, et parfois avec l’utilisation abusive du vocabulaire de la psychanalyse (dont l’enjeu est à l’opposé) ?
Cette réflexion salubre et passionnée est offerte à tous les lecteurs : professionnels du soin, patients, citoyens. On comprend que Philippe Clément milite dans une association d’Advocacy qui lutte pour les droits des patients. Son livre soigne notre conscience car il la réveille.
S. VALLON
La Femme n’existe pas, Christine Poisson-Lepoire, Éd. Érès, 2001
Ce livre est une manière de dialogues sur la féminité.
Son héros, une femme pudique et conventionnelle, soudain libérée de ses attaches, va à la recherche d’elle-même. La fiction – voulue par l’auteur, psychanalyste elle-même – lui fait rencontrer des personnages qui vont illustrer autant d’hypothèses théoriques psychanalytiques sur l’identité féminine.
Ce livre original se maintient entre l’enquête psychosociologique, le débat théorique interne à la psychanalyse, et le roman.
L’amateur de chacun de ces modes de discours risquera d’être déçu : le lecteur de voir la singularité du personnage se dissoudre derrière la thèse, l’enquêteur d’avoir des opinions sur la différence des sexes, regroupées selon l’opportunité théorique et non pas l’empirisme, le chercheur d’être privé du contexte clinique des hypothèses théoriques.
La tentative est toutefois méritoire de vouloir illustrer par une trame romanesque l’hypothèse freudienne d’un opérateur phallique unique pour ordonner la différenciation sexuelle (en avoir ou pas ; en être ou pas) et aussi côté femme, ce « continent noir » dont parle Freud et cette « jouissance Autre », supposée par Lacan, qui du féminin échapperait à la symbolisation langagière. La féminité, ainsi divisée, incarne le vieux hiatus entre nature et culture, et tour à tour se fait crépuscule ou aube nouvelle.
Sans surprise, l’auteur par son personnage, vérifie l’aphorisme lacanien du titre : la Femme, majuscule et universelle, n’existe pas. Seule existe, cette femme-là, dont on connaît fort peu l’enfance et mieux les fantasmes, qui sait susciter chez les hommes qu’elle rencontre de belles créations métaphoriques comme cette sculpture offerte au dénouement.
Le livre, au-delà de ses échappées poétiques, paraît une sorte de « passe », interrogeant l’après-coup d’une cure psychanalytique, qui n’est pas désignée comme telle.
Question : l’œuvre d’art, écrite, parlée ou sculptée peut-elle « re-présenter » sans risquer l’inexistence ? Ne peut-elle être qu’un symptôme, toujours indéchiffré malgré les significations qu’on lui prête ?
S. VALLON
Dans la même collection, nous rappellerons le plaisant et sensible Échappées de divan, par Henri de Caevel (Érès 1998), qui présentait comme autant de petites nouvelles le quotidien d’un psychanalyste.
Les Éducateurs en institutions, professionnels de la relation d’aide spécialisée, Claude Tremoulinas, éd. Érès, 136 p.
J’ai lu ce livre d’une traite, et il m’a mis du baume au cœur. Voilà enfin un directeur qui a confiance dans le personnel qu’il emploie. On voit tant de cadres déplorer le manque de conscience, et d’intérêt de leurs personnels, alors que très souvent, ils pêchent par un manque ou un excès d’organisation qui fatigue plus leurs salariés, que les comportements des enfants ou des adolescents, qu’ils savent à peu près maîtriser, pour peu qu’on les aide au bon moment, que la manière dont Claude Tremoulinas relate un travail, leurs difficultés, leurs lacunes, mais aussi leur volonté, leurs engagements, leur souci d’apporter les bonnes solutions aux moments utiles, rassure sur l’avenir.
J’ai toujours été sûr que l’engagement des autres, autour de nous, dépend de notre propre engagement. Ce livre en fait la preuve. Car chez Claude Tremoulinas, ce ne sont pas seulement des idées exprimées comme cela. Il les appuie sur des pratiques quotidiennes, construit des schémas ultra-analogiques qui permettent de mettre de l’ordre dans les observations, comme dans les actions, décrit les situations dans la simultanéité des actions qui se produisent, les clarifie pour en comprendre et apprécier les significations. Comme tout cadre qui se respecte, il regarde, enregistre, compare, recherche les explications possibles. Il participe discrètement, mais sûrement à l’élaboration d’hypothèses, redonne de l’intérêt là où il pourrait y avoir désaffection ; il coopère, il co-régit, il co-explique. Il respecte l’usager à travers celui qui l’accompagne, persuadé que c’est la meilleure manière d’aider chacun dans sa progression. Il me plaît que ce directeur soit vice-président de l’association des directeurs certifiés de l’ENSP. Il pourra peut-être convaincre ses collègues qu’il y a mieux à faire qu’à se plaindre ou critiquer.
Ce livre leur ouvrira des portes. Mais ce livre sera aussi précieux aux praticiens de base : ils se sentiront respectés, compris, valorisés, aidés par les schémas proposés. Dans le concert des critiques et des doutes qui s’abattent sur eux, ils trouveront là une ligne harmonique qui les aidera à réfléchir, à repérer, à agir – sans flagornerie ni laxisme, mais aussi sans se sentir humiliés ou condamnés. On ne peut développer son énergie que si l’on a foi en elle. Et pour que cette foi existe, il faut encore que les autres nous en fassent retour. C’est chose faite ! Merci, Claude.
JACQUES LADSOUS
Freud, Jacques Sédat, Coll. Synthèse, Armand Colin
Une véritable synthèse de l’œuvre de Freud et des enjeux de la psychanalyse a été réussie par Jacques Sédat, psychanalyste et historien. Comment se construit un sujet à partir de ses appartenances familiales et culturelles ? L’ouvrage choisit une perspective chronologique et thématique qui n’écrase ni ne dogmatise la découverte freudienne. Sexualité, inconscient, culpabilité, transfert, etc., sont situés dans leur surgissement pratique et théorique et J. Sédat va jusqu’à retraduire le terme allemand. La visée pédagogique n’exclut pas chez lui la prise de position originale comme la comparaison de l’analyste avec les paradoxes du comédien de Diderot dans « un espace pour deux psychés ». Sa visée éthique de la psychanalyse comme affrontant « le désenchantement du monde » intéressera aussi bien le lecteur profane, l’étudiant, que le praticien exercé. Ce Freud-là, pas seulement honnête homme, savant du xixe siècle, avant-gardiste viennois, juif athée, devient notre véritable contemporain.
S. VALLON