2001
Vie Sociale et Traitements
Éditorial
Disparues
Serge Vallon
Des jeunes filles disparaissent au fil des années… Six, sept, dix, on ne sait. Un suspect est inquiété, arrêté, relâché après une enquête bâclée, arrêté à nouveau vingt ans plus tard. Il avoue puis se rétracte. Un sordide fait divers va nous tenir en haleine. Un tueur en série, sadique sexuel, promène son ombre, son double visage : bon employé et voisin sans histoire, ami des enfants et des faibles, mais aussi séducteur brutal et vantard, assassin cruel hanté par un délire froid d’humiliation des victimes. Éteins la télé, c’est répugnant !
Non, car les jeunes filles provenaient du même établissement et avaient le même profil, handicapées mentales, socialement défavorisées, souvent sans parents ou avec des familles précaires. Non, car elles sont ce qui justifie l’existence d’un secteur médico-social chargé d’assister, d’accompagner les plus faibles. Non, car l’établissement et ses responsables, son association gestionnaire locale et nationale, ont montré le même double visage.
Des discours lénifiants : l’assassin présumé était un bon père pour les adolescentes (dont il était aussi l’amant de temps en temps), les établissements concernés débordaient d’amour pour leurs protégés. Derrière ces façades un souci primordial de faire taire le personnel qui aurait pu faire douter de ces pastorales. Les jeunes filles avaient fugué ; c’est naturel à leur âge et avec leur esprit faible. Le même directeur allait pourtant à domicile chercher le salarié tire au flanc, suspect de congé de complaisance. Les conseils d’administration, tourniquet de relations et de débiteurs, n’ont rien vu, rien entendu, occupés à protéger l’un des leurs convaincu d’abus sexuel dans son travail. Les autorités provinciales, fonctionnaires tutélaires de la DDASS, procureur et fonctionnaires de justice pourtant prompts à s’émouvoir d’un mouvement social, ont enterré… les dossiers.
Qu’en penser sans fantasmes persécutifs ? Est-ce la corruption généralisée en France jusqu’au cœur de l’état ? Est-ce un réseau local mafieux, lié par des bénéfices sexuels partagés ou par des intérêts occultes ? L’enquête, enfin relancée grâce à quelques Robins des Bois admirables, apportera peut-être la vérité et éventuellement la justice. Un deuil pourra commencer.
L’affaire bien qu’exceptionnellement sanglante, est peut-être plus banale. L’assassin en série a probablement été aidé par des processus institutionnels très ordinaires.
Des logiques de fonctionnement qui éloignent des familles déjà minorées, qui étouffent l’expression des salariés et la dynamique ouverte par les formations. Des logiques de direction où le directeur se croit seul maître à bord, donc propriétaire du droit : droit à l’injure et parfois droit de cuissage s’ensuivent. Des logiques de vies collectives fermées, promptes à des transactions implicites : je te laisse nourrir ta famille avec les restes puis avec le stock, et en échange tu me laisses… Des logiques de gestion où seuls comptent l’équilibre budgétaire et l’ordonnancement des pelouses pour la visite du sénateur-maire. Des logiques associatives fédérales – même laïques, on le voit – bien éloignées du terrain, où il importe d’abord de tutoyer les couloirs ministériels et d’obtenir les rosettes de fin de carrière.
Tout cela est fort banal et fait qu’un séisme local, comme une affaire de mœurs, met des mois pour arriver au tribunal et que les premiers sanctionnés seront les professionnels qui ont dit la vérité. Les seconds seront les familles impliquées, vite éloignées pour les mêmes raisons.
Pensons à ces malheureuses torturées par qui elles croyaient recevoir un peu d’amour. Elles ont été tuées une deuxième fois par la main lâche qui a écrit dans le dossier « En fugue » pour annuler leur encombrante inexistence.
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Vous voulez des exemples, ailleurs que dans l’Yonne, renseignez vous dans le Gers, le Tarn, ou tirez au sort un département.
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Pour vous rincer les idées de cette boue, lisez
Chapeau, dans la Série Noire, par Michèle Rozenfarb. Cet alerte polar met en scène savoureusement directeur, éducateurs et handicapés moteurs, mutiques mais pas idiots, dans une belle sarabande, inventée entièrement !