2001
Vie Sociale et Traitements
À savoir
Un silence assourdissant
Le sujet dans le giron de la haine
Serge Vallon
Pourquoi la psychanalyse a-t-elle délaissé – sinon totalement ignoré – cette dimension de la haine dans la constitution du psychisme et dans les processus thérapeutiques de la cure analytique ? Il se pourrait au contraire que la reconnaissance de ce registre soit ce que la psychanalyse a de plus spécifique. Les conséquences sont certes cliniques et théoriques, mais elles pèsent aussi sur le destin global de la psychanalyse comme Malaise dans les psychothérapies. Quelques réflexions pour introduire un débat.
Elle est mère de deux fils dont l’aîné – cinq ans – est particulièrement insupportable ce jour-là. Le matin, il a raconté un cauchemar à ses parents : un homme venait qui l’enlevait à sa famille mais, à la fin, il les retrouvait. Il est particulièrement désagréable, critiquant tout ce que fait et propose sa mère : le bain est trop chaud, la baignoire trop petite, les vêtements inconfortables… La mère (qui raconte l’anecdote à son analyste) est excédée, mais les intimidations et les menaces n’y font rien. Le garçon l’apostrophe de plus belle. Elle finit par « craquer » et lui dit à bout d’arguments : « Écoute, si tu n’es vraiment pas content, si tu trouves mal tout ce que je fais pour toi, tu n’as qu’à changer de mère ! »
L’enfant se met alors à pleurer et – ce qui, pour son jeune âge, la stupéfie – lui dit entre deux sanglots : « Je le savais que tu voulais me quitter ! »
Elle essaiera de le consoler, confuse et maladroite, en disant qu’on ne peut pas quitter ses parents et que c’est pour la vie, etc. Que c’est lui qui décidera, quand il sera bien grand, de partir.
La patiente associe cela avec sa propre détestation pour ses parents, ravivée par une visite récente de son père. Une fois encore, elle l’a trouvé incroyablement « collé » à ses petits-fils, leur passant devant elle, la main sous le ticheurte pour des caresses qui l’ont agacée. Désapprobatrice de cette intrusion, elle n’a pourtant rien pu dire. Ces caresses lui rappellent celles qu’elle devait subir elle-même, ainsi que sa sœur. Ambiance incestueuse à son goût même si elle doit convenir que n’allait pas plus loin que de se faire toucher les fesses et pourrait être jugée normale par un observateur. La colère monte en elle en même temps qu’elle considère ce qu’elle a vécu dans sa famille comme une manipulation, une instrumentation constante par son père et ses deux parents en général. Instrumentation du corps comme de l’esprit, se souvient-elle. « Il fallait toujours être comme ils l’attendaient. Par exemple, à l’école si on n’était pas les meilleures, on n’était rien ! »
Peut-on changer de mère, ou de père ? interroge cette anecdote sur un mode léger. Plus exactement peut-on se séparer d’eux sans se sentir abandonné ou rejeté ou même rapté comme dans le rêve de l’enfant ? Peut-on être lié sans être envahi, soumis, abusé ? Peut-on être marqué sans être stigmatisé par une marque toujours venue de l’Autre, car toujours partiellement insue ?
Certes les signes de l’amour peuvent s’inverser. On appellera cela, peut-être avec facilité : l’ambivalence, « l’hainamoration ». Le vocabulaire lacanien, dans ce mot-valise « hainamoration », a su condenser la tension agressive de la relation spéculaire et plus généralement du registre imaginaire de la tripartition Réel/Symbolique/Imaginaire. L’amour contient cette contre-partie de possession agressive où s’aliène l’amoureux comme le rapport à l’aimé. L’injonction paradoxale de la mère et la réaction de l’enfant n’appartiennent pourtant pas uniquement à ce registre imaginaire. Un autre processus, distinct de l’amour, est aussi à l’œuvre, un processus destructeur et violent mais peut-être vital : la haine.
L’enfant doit s’avouer que son rêve disait vrai : la séparation sera violente et il sera tenté de se croire victime pour « habiller » cette épreuve. La mère doit subir des associations de pensées incestueuses dont elle ne peut – encore – ni se débarrasser ni en être indifférente, alors qu’elle est adulte et devenue mère à son tour. Sa réponse impulsive « change de mère ! » lui montre qu’elle peut être rejetante là où elle se croit la plus sincèrement aimante, dans son rôle maternel. La belle formule de Conrad Stein « les Erynnies d’une mère » en fait écho, en soulignant ce qui chez une mère peut être meurtrier à destination de l’enfant, loin des idéalisations de la famille en général et la mère en particulier. La question de l’abus et de l’intrusion que contient le mythe œdipien se transmet. Énigme inquiétante et défi effrayant.
Le travail psychothérapique comme celui qu’opère la psychanalyse, devra s’y affronter, comme le fait souvent « naturellement » (?) le processus éducatif. Plus largement la créature peut-elle aimer son Créateur différemment de son prochain ? La théologie s’est divisée à répondre
[1] et le Créateur que nous proposent les religions, a souvent un visage féroce qui exige le sacrifice pour atténuer la culpabilité. L’exaltation chrétienne de la rédemption n’efface pas cette exigence, ni le dolorisme compensateur de ses rituels. Les statues, même esthétiquement médiocres et sulpiciennes, des Crucifixions et des Piétas, peuvent se regarder ainsi : la Crucifixion rappelle le silence du Père (Père, ne vois-tu pas que je meurs ?). La Piéta, mère endeuillée berçant l’enfant-Christ mort, peut être vue comme un avertissement à l’enfant. Celle-là est au paroxysme de la maternité quant elle te voit mort !
La haine dans les processus psychiques
Faisons un détour pour comprendre l’importance de la haine dans les processus psychiques.
Dans l’œuvre de Freud, son élaboration est tardive, en gros à partir de 1914
[2], mais surtout à la fin de sa vie. Elle est liée au thème de cet instinct de mort qui s’opposerait à un instinct de vie et aussi à la notion de narcissisme. Freud, contemporain de deux guerres meurtrières, s’intéressera de plus en plus à ce qui résiste à la cure comme à ce qui résiste à l’humanisation. Les dictionnaires de psychanalyse, comme celui de Laplanche et Pontalis, ont longtemps ignoré le mot et l’enjeu. Les successeurs de Freud, partagés dans la compréhension de ce mythique instinct de mort (aussi mythique que l’instinct de vie, mais celui-ci paraît plus acceptable), en ont souvent délaissé la haine, sauf le courant de Mélanie Klein. Même Winnicott, praticien admirable, dans un article célèbre
[3], en fait plutôt état chez l’analyste comme résistance de celui-ci (1947). Lacan est l’inventeur, nous l’avons rappelé, d’un joli mot-valise « l’hainamoration », qui attire l’attention sur la tension agressive interne à l’amour. Son œuvre débute par la thèse sur le meurtre paranoïaque (celui des sœurs Papin) et par l’attention aux conflits du développement (le sevrage et les complexes familiaux) mais l’accent sera d’abord mis par lui sur la dimension imaginaire, spéculaire, de l’agressivité
[4]. Gardons l’avertissement de Conrad Stein de ne pas confondre l’agressivité (qui est érotisée) avec la haine (Les Erynies d’une mère).
Abrégeons le panorama, qu’il faudrait tracer, de la notion de haine dans la psychanalyse. Il reste le constat d’une sous-estimation probable de ce qui s’oppose au lien, à l’existence d’un objet d’amour, à la guérison comme au changement. La haine enveloppe cela.
Au plus près de Freud, celui du début, nous pouvons appeler haine « le ou les processus psychiques qui annule (nt) ou tente (nt) d’annuler une source d’excitation jugée traumatique
[5]».
Traumatique désigne, pour la psychanalyse, ce qui est jugé irrecevable par le Moi ou l’instance psychique de jugement selon ses critères internes. Le traumatisme ne se confond pas avec l’événement extérieur, qui peut être mince comme une injure ou une interpellation inattendue
[6]. Cela rend un peu vains ces commandos « thérapeutiques », parachutés sur les catastrophes naturelles ou sociales et leurs supposés traumatisés qu’il faut « débriefer » d’urgence, selon les canons d’une psychiatrie militaire qui délaissera bientôt les victimes avec leurs véritables après-coups
[7]. Il faudrait pourtant vraiment prendre en charge psychologiquement les victimes et leur donner accès à de vrais rituels d’affliction. Chargée d’anéantir l’événement potentiel pour une victime qui s’ignore, la haine est une défense vitale.
La haine est donc une récusation, un refus, un NON. L’amour à l’opposé sera une assimilation de cette excitation jugée bonne ou plaisante.
Sans préjuger du résultat, ni de la combinaison possible (et ultérieure) de la haine et de l’amour – mais pourquoi seraient-ils complémentaires et combinables ? – la haine peut être comprise comme la crainte d’un dehors dangereux. Freud dans son article sur « Pulsions et destins des pulsions » en 1914 écrit : « La haine est plus ancienne que l’amour, elle provient dans la récusation, aux primes origines, du monde extérieur dispensateur de stimulus, récusation émanant du moi narcissique
[8]. » Freud complique immédiatement cette opposition simple entre intérieur et extérieur (qui en psychanalyse oppose réalité psychique et réalité somatique) car la haine paraît aller jusqu’à contester ce dehors qui est fait d’une partie du Moi récusée et projetée sur l’extérieur. Alliée du narcissisme, elle tente d’affirmer un dedans sans dehors ! Cette formule pourrait servir d’indice à son repérage. Bref : la haine, c’est Moi, tout craché !
On connaît l’expression familière : « j’ai la haine !
[9] » Il faut bien entendre que cette haine ainsi dite n’a pas de complément, donc pas d’objet ? Serait-il ce « J’est la haine » qui la situe plus près de l’être que de l’avoir ? Intimité de la haine avec des états primaires d’auto-conservation, antérieurs à la sexualisation qui colorera tout ensuite, antérieurs même à la constitution d’un objet d’amour. Selon la formule de Freud : « l’externe, l’objet, le haï seraient, au tout début, identiques
[10] ». Cela ne dure-t-il pas, dans la passion par exemple ? En deçà de l’état passionnel, qui ne préjuge pas d’une structure psychique particulière (Vallon, 2000
[11]), nous assimilons cette haine à la « perte de réalité » dans la névrose (Freud).
Dans un travail précédent – intitulé précisément « Hainumération
[12] » – j’ai proposé de considérer les haines au pluriel, et de considérer qu’il y en avait autant que de dangers, à chaque temps de la subjectivation, à chaque moment crucial de l’existence humaine. J’en rappelle brièvement l’hypothèse.
On peut distinguer cinq ou six formes de haine correspondant à chaque avatar du réel que va rencontrer un sujet.
– La « Haine d’être » serait immémoriale des alentours de la naissance. On reconnaît de plus en plus et de mieux en mieux au bébé des compétences innées à intégrer l’environnement, comme le montrent les études des interactions fines entre mère et enfant (cf. le courant éthologiste de la pédiatrie comme celui de Brazelton). Cette intégration est pourtant inégale, variable selon les sujets, on peut en trouver trace dans les stimulus déniés, les pathologies d’organe comme ces cécités fonctionnelles précoces. Elle pourrait expliquer certaines morts subites sans causes connues.
– La Haine d’exister accompagne le moi précoce, construit dans les « holding et handling » des maternages. Organisatrice précoce, cette haine a été bien étudiée par Mélanie Klein et ses élèves comme formant des éprouvés persécutifs, des négations ou hallucinations de désir. Elle porte sur des fragments érotisés du corps propre en construction. C’est un organisateur narcissique puissant.
– La Haine jalouse de la perte d’amour, haine du semblable fraternel. Vous avez déjà observé à la crèche l’enfant qui pousse brusquement l’autre enfant, sans un mot, comme pour le faire disparaître de sa vue. Les mémoires d’Augustin sont une référence de la trace psychique traumatique de cette jalousie. Cette haine est plus proche de l’envie (du sein possédé par l’autre) que de la jalousie.
– La Haine de la différence sexuelle devient le paradigme de toutes les différences, selon Freud. Cette haine sera sexiste ou de caste selon les besoins. Haine de la petite différence, elle peut hypostasier l’opérateur phallique pour faire croire au tout ou rien de la valeur de l’existence.
– La Haine du jugement est suscitée par les instances du SurMoi et de l’Idéal. Haine de prêtre selon la plaisante formule de Voltaire
[13], elle étalonne toutes les déficiences à l’aune de l’idéal… et n’épargne guère les psychanalystes entre eux !
Cette liste est discutable mais plausible. Elle n’échappe pas à un génétisme linéaire, mais rien n’empêche la synchronie et la persistance de ces haines, donc leur coexistence chez le même sujet. Elle suggère l’universalité des crises et donc de la présence de haines en chacun de nous ; elle ne postule pas la nocivité de la haine, mais invite à constater sa présence et son rôle. Nocive, la haine peut l’être quand elle rate son office d’amputation d’altérité – tout autant que l’amour, si ce n’est pas sacrilège de le dire, quand on connaît ou éprouve les ravages du transitivisme amoureux – mais cela ne nous autorise pas à confondre la haine avec les catégories philosophiques, religieuses ou morales, du mal ou du malheur. Pas plus de confondre avec la maladie qui en est la version laïque moderne du mal. Nous pourrions plus facilement trouver sa trace dans le manichéisme lui-même de nos affects, et son reflet dans les créatures imaginaires dont nous faisons nos doubles : anges déchus ou anges gardiens de nos âmes.
Soyons un peu « psycho-écologistes » (!) et posons-nous la question pratique : comment recyclons-nous les déchets de la haine, cette énergie nucléaire de l’humain ? Dans les passages à l’acte criminels ou suicidaires cela paraît évident, comme dans les guerres et les génocides, surtout ceux qui veulent semer l’oubli de leurs crimes et l’effacement des victimes. Plus discrètement la haine est centrale dans les avatars passionnels. Passions du jeu et du risque, passions politiques et religieuses, passions amoureuses peuvent être comprises ainsi. Cliniquement la haine passe inaperçue car elle est présente par défaut, par l’amputation qu’elle fait subir au sujet lui-même. Dis-moi qui tu ne vois pas et je te dirai qui tu hais !
Beckett, la haine, le silence
Freud affirmait que le créateur enseignait le psychanalyste et fort peu l’inverse. Pour comprendre ces processus de haine, pourquoi ne pas lire certains textes de l’écrivain Samuel Beckett (Dublin, 1908 - Paris, 1989).
Ici chez Beckett, pas d’invectives et de menaces agressives mais des métaphores et des silences. Ils en disent long sur le désir d’un personnage d‘échapper au désir d’un autre et le montre ainsi orphelin tragique, dépouillé d’un rêve d’échange ou même de réciprocité.
Dans Premier Amour (écrit à Paris, fin octobre, mi-décembre 1946 et publié en 1970), un homme vagabond est recueilli par une femme. Peut-être la prostituera-t-il ? Le texte reste allusif et lacunaire. Sans les gestes de l’amour, sans même la présence de son corps dont il paraît absent, il fécondera cette femme. À l’instant de la naissance d’un enfant, le sien (mais il ne peut prononcer ce genre de mots : le mien, le tien…) il s’enfuira. Dans un final bouleversant, l’écrivain lui fait entendre enfin le cri de déréliction de cet enfant abandonné. Cri intérieur où le travail de haine de soi et de l’autre s’interrompt pour laisser place à la douleur d’exister.
Vous avez lu le
Dépeupleur (1970, écrit en 1966
[14]). Dans le microcosme d’un cylindre univers, des humains s’épuisent à ne pouvoir se fuir ni même entrer en contact. Ils sont dépourvus de peau. L’amour qui les rapproche y est immédiatement douleur ou supplice, faute de cet écart que représente la peau.
La vie de Beckett (
cf. Anzieu
[15]) peut éclairer son œuvre, sans la contenir car elle en est aussi le dépassement comme toute création. On connaît son éclat intellectuel. Il est lecteur d’anglais à Normale supérieure, en 1928-1930, collaborateur de Joyce. On connaît aussi ses misères physiques et psychiques (paniques, clochardisation et alcoolisme) et la dépendance à sa mère qui fera échouer sa tentative d’analyse avec Bion en 1934-1935.
Premier Amour a été écrit après la guerre, à son retour définitif à Paris où il vivait depuis 1937-1938 et avait connu Suzanne, sa femme française. Sa mère malade mourra bientôt en 1950, son père est mort en 1933 quand il avait 27 ans. La stérilité de son couple (il a alors 42 ans et sa femme est plus âgée), la difficulté de relation avec le personnage maternel, le deuil d’un père trop tôt absent, sont là lisibles dans le texte.
L’essentiel est, me semble-t-il, plus intime : c’est la difficulté de penser la relation à autrui. L’autre est aussi discontinu que le sentiment subjectif… Le sentiment subjectif est aussi entravé, segmenté, amputé, qu’à son tour le système perceptif lui-même. Le système sémiotique qui les lie produit seulement un sens disjonctif et précaire. On peut y lire les précurseurs entravés d’un amour primaire et l’existence presque autistique d’un narcissisme fragile, mais qui encapsule l’existence du personnage.
Nous y lisons la présence simultanée des processus de haine. La haine sélectionne, récuse, annule, nie l’existence de la « personne secourable », nie son altérité et donc son désir, nie ses paroles et les signaux de son existence. La haine – lue dans le texte de Premier Amour – va jusqu’à suggérer au « héros narrateur », que les objets se soient déplacés seuls, que la nourriture s’est produite elle-même, que le lit a été froissé par des ébats inconnaissables, dans une pensée magique de toute puissance qui n’est que l’annulation-méconnaissance des forces, des énergies, des corps extérieurs. L’appareil psychique lui-même, comme appareil à penser et à tisser les pensées, paraît abîmé sinon détruit.
Quelques épaves flottent après ce naufrage de l’altérité : un pot de chambre, un panais délectable, le sexe du personnage. Ce sont de fausses métonymies qui ne renvoient à rien ni à personne. Seul le cri final en est une. Il est simultanément métaphore de l’abandon, de la solitude et de la déréliction. L’action de la haine est alors suspendue. Être, c’est souffrir. Souffrir de ce que l’on n’est pas ou dont on est séparé. Le narcissisme est donc le gardien de la haine. Il oublie seulement ce qu’il lui doit.
Voulez-vous encore une référence au témoignage de Beckett dont le génie d’écriture nous permet d’entendre ces phénomènes souterrains.
Un extrait de
Watt – écrit pendant la guerre, quand Beckett est réfugié à Roussillon en Provence – donne la prosodie jaculatoire (presque illisible) de ces états de catastrophe subjective où l’existence s’éprouve au contact subi d’une haine intérieure non déguisée. Les nouvelles comme
Premier Amour mettront ces éprouvés primaires dans une forme de récit, fut-il lacunaire, qui témoigne pourtant d’une première personne reconstituée
[16] (
cf. Anzieu p. 230
sq.).
Watt nous affronte à l’insupportable : « Plupart du jour, partie de nuit. Knott avec, peu si oh vu, peu si oh ouï, peu si avant. Jour le peu, nuit la jamais, peu si oh avec. Présent a vu, présent a ouï, présent à quoi ? Bruit sans chose, peine à chose. Baisse en vue, baisse en ouïe, cours en baisse. Lueur sans monde, bruit sans monde, autour tout… »
Le texte anglais est différent, moins saccadé, Il comporte sujet et verbe par exemple : « Night till morning from ? Heard I this, saw I this then what. Thing quiet, dim. Ears, eyes, failing now also. Hush in, mist in, moved I so. »
La version française a été choisie par Beckett, qui parle parfaitement notre langue. Il s’est donc accordé au « génie » de chaque langue pour faire entendre la déréliction de Watt dans son dialogue intérieur avec Knott (« le nœud ») qui est celui qui ne répond pas ou répond « Non » par son silence.
Comprenons que monsieur NON-Knott est la figuration de la haine.
Elle concasse la syntaxe, supprime le sujet de l’énoncé, les verbes, inverse systématiquement les mots dans ce passage (les pervertit comme signifiants ?) pour anéantir le déroulement du temps et la causalité qu’il contient. Refus du code.
Elle appauvrit la sensorialité (vue et ouïe de la perception à distance), diminue les stimulations venues du monde.
Les choses elles-mêmes s’altèrent comme support minimal d’existence et Watt le questionneur (what ?), Watt-Beckett, se dissout lui-même à proportion. « Thing quiet, dim. ». Quelle est cette chose calme ? Il lui reste ce fragment de réel qui n’est pas une hallucination réparatrice mais la limite du subjectivable, fragment pulsionnel désintriqué : « Lueur sans monde, bruit sans monde. » Le monde n’est plus que cette brume : « mist in ». Le sujet n’est pas anéanti – il « bouge » encore : « moved I so » dit le texte anglais – et n’est donc pas encore autistique, identifié à cette chose inerte, ce « quiet thing ». Il est cependant dans la proximité la plus grande et la plus dangereuse avec son saboteur interne : la haine d’exister.
Le narcissisme suppose une unité qui n’est pas seulement imaginaire mais symbolique. Pour reprendre la métaphore du texte de Beckett il faut supposer que le dialogue intérieur entre Watt et Knott est possible grâce l’existence d’un code partagé (celui qui inclut des phonèmes comme ah et oh) et grâce à un pacte d’existence : Tu es humain comme moi !
Knott a besoin de Watt comme le jour a besoin de la nuit. Il n’y a pas de signifiant unique.
Croyez-vous que l’on soit psychiquement si loin de ces criminels sexuels étudiés par Claude Balier
[17] et les praticiens de l’ARTAAS ?
Balier montre la méconnaissance absolue et active de l’agresseur par rapport à la souffrance et même plus largement à la subjectivité de leur victime. Tel celui-là qui parlait de « ma petite femme » pour une fillette de cinq ans, il lui refusait ainsi mordicus et sans agressivité apparente, toute enfance. D’autres encore, au mépris de l’évidence commune, récusent globalement leur acte, il n’a simplement pas eu lieu ! Il nous faut croire à leur sincérité dans une telle annulation. Beaucoup dénient la signification violente de l’attentat sexuel. Cette signification est attribuée par des tiers (comme les personnels de la Justice ou les psychiatres) mais elle ne peut l’être par eux. L’enfant, partenaire contraint, était conscient et consentant et même demandeur, selon eux ! Balier, à juste titre, s’interroge sur le qualificatif de « sexuel » dans ce contexte. Cette violence n’est peut-être pas sexuelle tant elle nie les différences physiques et mentales, mais seulement prédatrice : l’agresseur s’est saisi d’un complément corporel.
La haine a fait disparaître la différence sexuelle. Objet et sujet ne font qu’un dans ces passions criminelles.
« Ça va durer jusqu’à quand ? Vous allez me répondre ? Ça va durer jusqu’à quand l’analyse ? » Une séance commence ainsi. L’analyste ne répond pas car il ne comprend guère la question et pour le peu qu’il comprend, il n’a pas la réponse. L’analysant le sait aussi et enchaîne sans attendre : « J’en ai marre, je repars à zéro. Hier dimanche, j’ai encore pris une cuite pour combler le vide de la veille où je n’avais rien fait […]. Ça me fait penser quand j’avais été attaqué par ce groupe de jeunes qui m’avaient mis une raclée. J’essayais de parer, de me protéger la figure. À un moment donné, je me suis presque évanoui. C’est pas le coup qu’ils m’avaient donné sur la tête, j’ai la tête plus dure que ça ! Autre chose… ? Je crois que pendant quelques secondes, je me suis abandonné sous les coups… Je me suis laissé aller. C’est ça. Je vous ai déjà raconté ce souvenir de mon père quand il était jeune. Une fois il a pris une « rouste ». C’était sur un terrain de foot et il a été attaqué par des jeunes de l’autre camp ; malheureusement, il s’était emmêlé dans les filets de but et ils en avaient profité ! Il se demandait jusqu’à quand ils allaient le frapper. J’en ai marre […] Je voudrais changer !
Ou alors, c’est que j’aime cette souffrance ? Que cette souffrance c’est moi ! » La séance a été arrêtée là.
Lacan fait remarquer au début du Séminaire de 1960 sur le transfert : « S’isoler avec un autre pour lui apprendre quoi ? Ce qui lui manque ! Situation encore plus redoutable, si nous songeons justement que par la nature du transfert ce « ce qui lui manque », il va l’apprendre en tant qu’aimant […]. Je ne suis pas là en fin de compte pour son bien, mais pour qu’il aime. »
Ici, encore faut-il pour l’analysant en passer par ce qui le hait en lui – identification comprise au père humilié et vaincu, livré par les associations – et à quoi il s’abandonne dans le transfert. Rêve d’un sauveur impossible. L’analyste ni l’analyse ne l’en dispensera. Cette haine et cette souffrance qui te permet de la recueillir, c’est toi cela. C’est aussi Toi. Écart pris, nous semble-t-il, avec la correction psychothérapique.
Malaise dans les psychothérapies
Un numéro récent du
JFP
[18] dirigé par Czermak et Melman enquête sur les psychothérapies. Ce qui est reproché à l’analyste, donc à l’analyse, par ceux qui en tiennent compte (hypnose éricksonienne, relaxation, thérapie ferenczienne.) c’est sa « froideur et sa distance ». Madame Hubert François dira clairement et loyalement qu’elle préfère Ferenczi à Freud car « ce dernier n’avait pas d’amour pour ses patients alors que Ferenczi en avait
[19] ». Nous sommes globalement dans un discours de l’amour médecin. La suggestion, assumée dans ces psychothérapies, sous-tend des techniques correctives.
D’autres psychothérapies n’ont pas cette conciliation et veulent ignorer les hypothèses freudiennes. Elles parlent d’autant plus clairement.
Lisons ce passage d’une préface de P. Solié (psychanalyste jungien) à l’ouvrage de Suzanne Dédet, spécialiste de la méthode Vittoz, méthode suisse de contrôle cérébral (Relaxation psychosensorielle dans la psychothérapie Vittoz, cité par Denise Vincent) : « Soyons tout à fait présent en cet instant à cette sensation d’un lien, d’un accord avec la terre-mère, lieu symbolique de satisfaction des besoins, besoin d’être pris, remué, enlacé. Éternel besoin du retour à la matrice de la vie, enracinement mimétique en union immédiate avec la sensibilité, la sensorialité et la motricité du corps maternel. » (JFP 11, p. 29).
Sans critiquer à priori ce vocabulaire lourdement « symbolique » (« terre-mère », « matrice de la vie ») que nous ne partageons pas, constatons ce qui nous oppose à cet idéal psychothérapique.
Nous posons au contraire la médiation du langage, l’écart non mimétique, l’inexistence de ce paradis maternel perdu. Certes, des échanges vivants et aimants – corporels, sensoriels et sensuels – sont favorables à la vie et au devenir de l’enfant. Pourtant, cette mère porteuse idéale n’a jamais existé qui pouvait économiser à son enfant l’épreuve de la pesanteur de l’être ! Nous pourrions être d’accord avec le constat clinique de cette nostalgie et des demandes – et donc des transferts – qu’elle nourrit. Le constater n’est pas l’alimenter. Nos offres thérapeutiques divergent. Nous ne promettons pas de réparer cette perte car elle porte sur un objet symbolique qui veut précisément se faire reconnaître comme perdu pour délivrer le sujet de son symptôme. Ce que la psychanalyse appelle « amour » c’est justement le point où le désir constate l’inadéquation de son objet
[20]. Certes ce constat nécessite un retournement qui est au cœur du travail analytique (Lacan,
Séminaire sur le transfert 1960-1961). Ce travail de l’analyse, espérons-le, est un travail de parole actif qui en refonde le pacte humanisant et ne répète pas seulement les perversions, les aberrations ou les carences de l’histoire subjective. Il modifiera alors le sens vécu de ce que l’analysant appelait auparavant narcissiquement amour.
J’ajoute que ce constat nécessite l’épreuve du feu : celui d’une haine consubstantielle à la symbolisation. Celle-ci est perte ET refus. La haine est ce qui du symbolique touche au réel. Le symbole n’est pas tout de l’univers, mais c’est tout ce à quoi nous accédons dans notre constitution subjective. Les textes de Beckett, évoqués ci-dessus, comme les anges de nos mythologies, comme les paroles et les silences de nos analysants en témoignent. C’est ce silence assourdissant qu’il faudrait entendre.
Le sujet naît dans le giron de la haine.
Ce texte est issu d’un exposé aux Journées de Trait à Bordeaux, animées par Michel Demangeat et Françoise Effel.
[1]
Cf. chap. 1, Philippe Julien,
Psychose, perversion, névrose. Une lecture de J. Lacan, Érès 2000.
[2]
En 1914 paraît
Pour introduire le narcissisme qui théorise le repli sur le moi de la libido consacrée auparavant à un objet. Processus découvert dans l’homosexualité et dans des états psychotiques (cas Schreber, travaux d’Abraham). En 1920,
L’au-delà du principe du plaisir qui thématise l’opposition couplage entre vie et mort.
[3]
Dans
La haine dans le contre-transfert en 1947, Winnicott rapproche cette haine, vécue par l’analyste, de celle vécue par la mère vis-à-vis de son enfant. Voulant esquiver cette haine en la convertissant en un masochisme narcissique, celle-ci n’aide pas son propre enfant à se développer et à élaborer sa propre haine vis-à-vis de la mère. Winnicott, rapporte Denis Rybas (
in Winnicott, P.U.F. 2000), avait pourtant recueilli, aidé par sa femme, un enfant difficile et fugueur. Il dut le mettre plusieurs fois à la porte en lui expliquant les raisons qu’il avait de lui en vouloir ! Il suffisait à l’enfant de sonner à la porte pour être réadmis dans la maison. Expérience limite de ce psychodrame éducatif qui montre un Winnicott n’idéalisant pas la position maternelle. Il faut une mère suffisamment mauvaise ou qui se reconnaisse comme telle !
[4]
La passion comme passion de l’être sous les trois formes de passion de l’amour, de l’ignorance et la haine, est développée par Lacan, dans le
Séminaire I en 1953-1954. Il y consacre l’ultime leçon en posant la haine à l’intersection de l’imaginaire et du réel. Même pour Lacan il est difficile de dissocier la haine de l’imaginaire. Notre point de vue serait d’en faire un processus nodal, donc aussi symbolique.
[5]
Cf. mon intervention aux Journées d’Études Freudiennes sur ce thème (5 février 1999) avec Conrad Stein, ainsi qu’à Trait, à Bordeaux le 17 juin 2000, à l’invitation de Michel Demangeat.
[6]
Un patient de patronyme étranger mais vivant en France depuis l’âge de deux ans – soit depuis 45 ans ! – se trouva interloqué et fit un cauchemar après une interpellation d’un quidam : « Et vous vous sentez intégré ? »
[7]
La même psychologie comportementale qui s’entête à nier la dimension de l’inconscient et du fantasme va s’étonner de la résistance des sujets et donc de leur inégalité devant les événements qu’elle juge traumatiques. Elle a inventé la notion de « résilience » pour désigner cette capacité à résister aux situations difficiles. Chacun sait que l’enfant peut jouer sans crainte sous les bombes et s’effrayer du cri d’une chouette.
[8]
Œuvres complètes, tome XIII, p. 184.
[9]
D’après le Robert, l’expression date de 1983.
[10]
Op. cit. p. 181.
[11]
Exposé au Carrefour Passions à Toulouse.
[12]
À paraître dans
Études Freudiennes.
[13]
Voltaire l’applique, selon Littré, à la dispute sous la Réforme, entre Calvin et Servet, qui avait d’autres mobiles que religieux.
[14]
Samuel Beckett,
Le Dépeupleur et
Premier Amour, éd. de Minuit.
[15]
D. Anzieu,
Beckett et le psychanalyste, 1992, Mentha-Archimbaud.
[16]
Anzieu explique cette bascule de la création et du style par une vision faite à Dublin en 1946, sur la terre maternelle, qui autorise Beckett à poursuivre son œuvre et véritablement l’accomplir (
op. cit., p. 230 et
sq.).
[17]
Claude Balier,
Comportements sexuels violents, PUF et l’enquête de l’association de recherche ARTAAS à partir de la population des SMPR (Services de psychiatrie des prisons).
[18]
Journal Français de Psychiatrie, n° 11, éd. Érès, 3
e trim. 2000.
[19]
Madame François confiera aussi qu’un essai d’analyse avec une lacanienne a échoué malgré une demande forte : « Je souffrais, j’ai eu une enfance catastrophique… Chez elle ça défilait. Je n’avais pas d’espace pour être entendue. J’acceptais pas cette coupure qu’elle m’infligeait. » Doit-on retenir l’inadaptation de la psychanalyse pour des sujets très carencés ou la leçon d’une écoute adaptée à chaque sujet ?
[20]
Le poinçon disjonctif de la formule lacanienne du fantasme nous le rappelle : le sujet est lié à ses objets pulsionnels mais il ne peut être confondu avec, sauf dans le fantasme !