VST - Vie sociale et traitements
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I.S.B.N.en cours
60 pages

p. 19 à 28
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Dossier : Traumatismes

no 70 2001/2

2001 Vie Sociale et Traitements Dossier : Traumatismes

Le traumatisme et “l’inhumanitaire”  [*]  [**]

Bernard Doray praticien hospitalier, Étampes
Je reproduirai ici deux fragments d’un ouvrage, L’Inhumanitaire, ou le cannibalisme guerrier à l’ère néolibérale [1], qui représente la synthèse de réflexions nourries par la coordination d’une recherche clinique en réseau menée entre 1997 et 1999 dans le cadre d’une convention entre le CEDRATE [2] et l’INSERM.
Cet ouvrage rend compte de la recherche proprement dite, menée dans la quasi totalité des cas en collaboration avec des professionnels de la santé mentale de différents pays : Algérie, Argentine, Bosnie, Burundi, Guatemala, Mexique, Nicaragua, Rwanda, Salvador, Somalie, Tchétchénie, Vietnam.
Elle comporte également une réflexion d’anthropologie politique sur les dérives de notre société planétaire. Le concept d’un affaissement symbolique de la culture y est avancé, dont la cause profonde me semble résider dans l’emprise d’un système économique, dans lequel l’accumulation et l’autoreproduction de l’argent tend à s’affranchir d’un lien à la sphère effectivement productive de l’activité humaine. En clair, des modes de concentration de l’argent fondés sur l’emprise biologique sur des corps ininstitués (trafics d’organes, adoptions internationales véreuses), la rapine, la destruction des sociétés par l’arme de la faim ou la guerre (qui remodèle les sphères d’influences entre les États, l’accès aux matières premières, etc.), la spéculation et l’économie mafieuse sous toutes ses formes, prennent une place si importante dans le système économique qui règne aujourd’hui sans partage, que l’on peut se demander si « le capitalisme » est bien toujours un mode de production au sens propre. Ce concept suppose en effet une modalité d’alliance stable entre un pole de pouvoir possesseur des sources de l’argent et le pole du travail qui produit concrètement les modalités matérielles de la reproduction et du développement de la société humaine.
Les effets culturels de cette situation sont évidemment considérables. La multiplication des guerres à la surface du globe est fondamentalement utile aux logiques de prédation pure qui s’enracinent dans le néolibéralisme. Mais elle n’est possible que par la condition idéologique de la promotion d’un système d’altérité massifiée et indifférenciée qui dévalue les enracinements porteurs d’histoire.
L’argent occupe de manière surréaliste et redoutable la place vide de l’Autre supposé contenir tous les autres. En un sens, il occupe la place traditionnellement dévolue au Dieu ou à l’Ancêtre. Comme eux, il est le référent obligé dans l’échange humain, et pour la plus grande partie de l’humanité, il endette les individus dès la naissance. Mais c’est une curieuse divinité que celle qui parle d’avoir et non d’être, de plans d’ajustement structurel et non de dette insolvable vis à vis de l’origine des origines [3]… bref un argent qui répand une dette productrice de pauvreté économique et symbolique, et non d’appartenance imaginaire et de l’affiliation [4].
Lors de l’explosion contrôlée de la nation yougoslave, d’où allait sortir un ensemble d’entités naines d’autant plus rigidifiées dans des nationalismes d’un autre âge que la même monnaie (en l’occurrence le mark allemand) y avait partout pris ses quartiers, on vit la pensée unique réaliste-comptable de la mondialisation marchande envahir le champ de la clinique. C’est ce qui est relaté dans le fragment d’un chapitre consacré à Sarajevo qui constituera ma première contribution à ce numéro de vst.
 
Les dessins d’Abdelnasser
 
 
Le second fragment mérite un commentaire supplémentaire et une actualisation. En saisissant à chaque fois un angle particulier, j’ai relaté dans des interventions et quelques publications la prise en charge, par l’équipe du CHU Frantz-Fanon de Blida (H. Chafaï-Salhi et coll.), d’un enfant algérien, Abdelnasser. C’est le premier cas de ces enfants « de la Mitidja » victime du terrorisme des GIA, sur lequel j’ai eu à réfléchir. Le Dr Nassima Methari m’avait montré son dossier à Alger, et j’avais gardé une impression précise et forte de la métamorphose, au cours de ses dessins, d’une tête coupée roulée à terre, se transformant en un masque aux couleurs vives du drapeau algérien qui surgit, me fut-il précisé, juste après une explication sur ce qu’étaient ces hommes de la montagne qui se faisaient appeler « moudjahidines », comme les héros de la guerre de libération, mais qui revinrent un jour semer la terreur et la désolation au village. Et puis était survenue une autre sorte de « masque » : un magicien d’une étonnante présence, sorte d’ange gardien de « l’enfant de 9 ans » qui apparut alors, ainsi nommé, en dessous de lui. Je repensais souvent à ce dernier dessin, énigmatique, en préparant un séminaire clinique qui allait se tenir dans le cadre de notre recherche, à Blida, dans l’été 1998.
Au cours de cette rencontre pendant laquelle nous avons discuté une quinzaine de cas et évoqué une douzaine d’autres, j’avais retrouvé dans le dossier une partie manquante de l’observation qui dévoilait un soubassement œdipien ouvrant la lecture de cette histoire clinique à une dimension essentielle. C’est ce dont il est principalement question dans la restitution que j’ai donnée de ce « cas » dans l’ouvrage, telle qu’elle est reproduite ici.
Mais postérieurement à l’écriture du livre, mon attention a été attirée par un détail qui m’a semblé donner au matériel clinique recueilli une cohérence d’ensemble qu’elle n’avait pas jusqu’alors.
Ce détail, c’est un procédé particulier utilisé par Abdelnasser dans son premier dessin. La tête coupée qui inaugurait la série des dessins ressemblait à un simple masque parce que la coupure sanglante n’était pas représentée. Rien d’étonnant jusque-là. Mais la disposition de cette tête dessinée sans couleur, entourée d’objets colorés, était bien particulière : plus précisément, elle était dessinée tout en bas juste au-dessus de la coupure de la feuille. À une coupure dans l’ordre des représentations se substituait une coupure dans le registre des choses : en l’occurrence, le papier. Une coupure réelle pour une autre coupure réelle. Seul le déplacement de la chair au papier crée un effet de signifiance.
Ce procédé là relève de la catachrèse. Étymologiquement, c’est mettre en œuvre un truc de langage, c’est une affaire de rhétorique langagière : « En Didactique, la catachrèse est une figure de rhétorique qui consiste à détourner un mot de son sens propre, [ce qui permet une] extension de sens d’un signe lexical par métaphore, métonymie, synecdoque à une notion non désignée dans la langue » (Robert électronique). À la différence de la métaphore qu’il peut engendrer dans un second temps, cet usage déplacé a d’abord un caractère accidentel, il relève d’un manque d’intentionnalité maîtrisée.
Mais la psychologie du travail a étendu de manière très fertile l’acception de ce terme : « En psychologie du travail, au moins depuis 1969 [en particulier Faverge, 1970], le concept [de catachrèse] lui-même a connu un usage catachrétique. En effet, par extension, il a servi à désigner l’utilisation informelle d’un outil formel ou l’élaboration d’un outil informel dans les situations de travail. Selon Faverge [1977], une situation de catachrèse est celle où un outil sert à un autre usage que le sien, où une machine travaille en dehors des limites de son fonctionnement normal [5]. »
Cette ouverture via la psychologie du travail démarque encore plus la catachrèse de la métaphore. La catachrèse n’est pas une élégance rhétorique, c’est l’utilisation à la va comme j’te pousse d’un artefact. Mais par ce fait même, et à la différence de la métaphore qui n’est qu’un travail sur les mots, la catachrèse, dans le sens élargi proposé par la psychologie du travail, peut circuler sur un mode poïetique entre les mots et les choses, entre le conscient et l’inconscient. D’où ce résultat : l’utilisation de la coupure du bord d’une feuille pour dire malgré tout l’innommable coupure d’une tête et la coupure de la rupture de la continuité psychique par le trauma lié à cette vision.
 
Une mémoire fortifiée
 
 
Cette régression structurale du mot à la chose signifiante entraîne des effets en série.
Et en particulier celui-ci : une sorte d’affinité entre la catachrèse et la trace traumatique d’une part, la cicatrice, d’autre part.
Dans les conclusions de la recherche en Algérie, nous avions proposé une conclusion sur les cicatrices :
« Les atteintes du corps propre des enfants et des adolescents pendant les attaques doivent être l’objet d’une attention particulière. La cicatrice, la mutilation, inscrit dans l’image corporelle une composante hétérogène, une mémoire mortifiée. Son caractère brut d’inscription de l’événement dans la chair échappe par nature à l’ordre des représentations. Elle n’est pas re-présentable, mais elle est la présence indélébile et la mémoire morte d’une brûlure du réel. À ce titre, elle est un analogon de la trace psychique traumatique. Elle fait exister une dualité temporelle et structurelle dans le corps, et cette dualité reproduit le clivage qu’introduit le trauma dans le psychisme [6]. »
J’ajouterai donc aujourd’hui que les processus de catachrèse sont dans le registre de l’expression langagière ou graphique, des processus proches de cette sorte de structure chaotique de la mémoire [7].
Dans le premier dessin d’Abdelnasser, la tête-masque, saisie dans la pâte cartonnée de la catachrèse figurant sa coupure, est décolorée, réduite à un contour, comme si cette absence à elle-même était le prix à payer pour faire malgré tout de la re-présentation avec une chose concrète.
Nous supposons que le recours à ce procédé de représentation qui prend à partie le réel, se fait faute de mieux, faute de vrais mots, de vrais signes. Mais après tout, pourquoi la coupure de cette tête là était-elle innommable pour Abdelnasser ? Certes, il a rencontré cette horreur – une tête sans corps – sur le chemin de l’école, il est revenu chez lui très bouleversé, son comportement avait été si perturbé que ses parents avaient fait le voyage jusqu’à la ville pour le montrer à la consultation de pédopsychiatrie, et là, il a parlé de cette tête coupée comme d’un objet surréaliste, presque hallucinatoire. Mais cet enfant, malheureusement, en avait vu bien d’autres : et notamment les corps mutilés des passagers d’un car attaqué par les GIA.
Or, c’est cette tête là, et seulement elle, qui lui fit cet effet là.
Pour comprendre pourquoi, il faut remonter la piste de la catachrèse. Dans le premier dessin lui-même, la tête est le début d’une série. Elle renvoie à d’autres objets-contours : une pomme tombée à terre, qui renvoie à son tour à un trou dans le feuillage rouge sang d’un arbre phallique qui fait couple avec un autre, celui du père. Cette blessure de « son » arbre nous amène à une scène traumatique qui a concerné bien plus directement Abdelnasser que la tête inconnue : le caractère très dramatique de sa circoncision à l’âge de six ans. Il avait alors abondamment saigné et avait cru mourir.
Le second dessin est une banale dénégation, l’évocation d’un bonheur phallique partagé avec le père. Les deux arbres sont là, bien verts et indemnes de toute blessure. C’est par contre dans le troisième dessin que les objets-contours feront leur réapparition. L’arbre blessé revient. Mais il est ici entièrement réduit à un trait fantomatique, et ce n’est plus l’arbre « de l’enfant » (qui lui « a » un arbre bien vert), mais celui du père. La pomme est un ballon, peut-être en manière d’évocation fugace d’un fantasme sadique à l’endroit de la tête rencontrée sur le chemin de l’école : le jour même où j’étudiais ce dessin, un journal d’Alger publiait le dessin noir d’un humoriste célébrant la « coupe » du monde de football en montrant un barbu shootant tous azimuts dans des têtes coupées. Vers qui serait alors dirigée l’agressivité d’un tel fantasme ? À la place de la tête coupée du premier dessin se tient le père dans une représentation minimaliste dans sa voiture elle-même réduite à une forme sans couleur. Le père et ses attributs sont passés sous la loi des objets étranges de la catachrèse. Caché dans le mur de la maison, l’enfant est puni d’avoir « abîmé la voiture du père ». Il est passé d’une violence réelle subie (l’évocation de sa circoncision terrible) à une agressivité retournée fantasmée.
Ce dessin exprime d’abord une délibération sur la culpabilité. La crainte de la culpabilité, au sens de la possibilité d’être coupé, est passée du fils au père. La culpabilité au sens du sentiment de culpabilité, par contre, est du côté du garçon, qui a altéré en lui l’image paternelle sécurisante et inaltérable. L’enfant est passé d’une violence extérieure subie (la circoncision sanglante) à une agression contre le père intériorisé. Graphiquement, le garçon participe à deux systèmes : d’un côté, le système de son arbre, dont il est séparé par la culpabilité (lui est caché dans la masse de la maison, son arbre est dehors). D’un autre côté, il peut se reconnaître et s’identifier dans le système de son père dont les attributs phalliques sont pris eux aussi dans la catachrèse première : décolorés, réduits à une forme. L’effet de bord du premier dessin, en réintroduisant le réel (la coupure de la feuille) dans le monde des représentations imaginaires et des référents symboliques, produit maintenant du nouage.
Finalement, ce dessin important marquera l’accès de cet enfant qui entretenait jusque-là surtout un rapport craintif et sentimental avec les sources de son angoisse, à la culpabilité et à une manière de réalisation de l’universalité de la castration symbolique.
C’est à ce moment-là qu’il interrogera les adultes sur l’histoire de son pays. La coupure apparaîtra alors, enfin représentée, sous la forme d’une collerette rouge au cou du masque coloré du quatrième dessin. Ce sera son entrée dans l’ordre des représentations visibles. Et pour cette première sortie, cette collerette rouge là sera portée, étayée, en somme, par un surcroît d’armature symbolique. Elle a la couleur et la forme du croissant du drapeau national qui fera lui aussi son apparition, et sur le masque même, elle entrera en intelligence avec le vert et le blanc qui formeront alors une composition analogue au drapeau.
Dans le cinquième dessin, une division du sujet est achevée : « l’enfant de 9 ans » est dessiné et nommé comme tel, et au dessus de lui, tel un ange gardien, le « masque » du magicien qui m’avait intrigué. Il continue à porter la collerette rouge, mais lui la porte sur sa tête, comme un trophée. C’est le début de la carrière d’un personnage-limite, un mage, un Robokop qui circule entre la vie et la mort : personnage protecteur, carnavalesque et trublion qui rappelle le souvenir de l’épreuve subie et incarne un au-delà de la normalisation dont le cartable de « l’enfant de 9 ans » est l’emblème. Pour un temps, il représentera le génie de ce garçon.
Dans son dernier dessin, il ne sera plus question des terroristes. Un enfant saluera le drapeau et chantera l’hymne national, un policier dans sa voiture ira faire des courses. À la question de savoir ce qu’il voulait être dans son dessin, il répondra : « je veux être un bateau qui emmène les pêcheurs loin, pour pêcher ». Puis il continuera : « Je n’ai pas peur des vagues, ni des grands poissons, ni des tourbillons, ni des spirales. Une fois, j’étais à la plage, et j’ai vu deux hommes pris dans la spirale. Ils sont morts noyés. Et j’ai eu très peur. J’ai demandé à mon père de partir sur une autre plage. »
 
Le trauma et les comptables
 
 
S’agissant des atteintes physiques directes, les statistiques donnaient 16 300 enfants bosniaques tués ou disparus et 33 000 blessés, seulement pour les seuls vingt premiers mois de la guerre. Dans la ville de Sarajevo, on a estimé qu’entre 10 et 15 % des tués ont été des enfants. Seulement d’avril 1992 à février 1994, on a ainsi estimé à 1 500 le nombre des enfants tués et celui des blessés à 14 000, soit pratiquement le quart des 60 000 enfants que comptait la partie de la ville contrôlée par les autorités de la Bosnie-Herzégovine (partie qui comptait environ 330 000 habitants, soit 77 % de la population totale de la ville).
C’était là des dégâts visibles. Mais que se passait-il dans les têtes ? C’est ici que la crédibilité des données chiffrées devient une affaire un peu plus complexe. Le sort des enfants bosniaques étant au cœur de l’émotion internationale, l’Unicef fut en première ligne pour mettre en évidence l’importance des dégâts psychiques et solliciter auprès des bailleurs de fonds une aide en conséquence. Il fallait faire vite, et dans une situation difficile qui ne permettait guère de s’entourer des garanties méthodologiques habituelles pour une enquête épidémiologique raffinée, on procéda donc assez logiquement par simplifications, en prenant évidemment le risque qu’une erreur puisse alors devenir un standard qui, en se répétant sans contrôle prendrait une sorte d’autorité intimidante. C’est un peu ce qui s’est passé.
Pour se mettre d’accord sur ce que l’on allait désigner comme des « souffrances psychiques post-traumatiques », on se référa à la grille « américaine ». C’était la plus utilisée dans le monde, mais probablement aussi la plus indigente sur le plan conceptuel. Le « PTSD » (syndrome des troubles post-traumatiques), qui a commencé sa carrière comme outil d’expertise des troubles psychologiques des vétérans états-uniens de la guerre du Vietnam a connu par la suite un fabuleux destin, lié aux enjeux financiers dont il était le médiateur, via la puissante Association psychiatrique américaine qui l’avait élaboré. Il devint alors une sorte de clé universelle aux prétentions très exagérées, car en réalité il ne rendait compte que très pauvrement de dimensions essentielles, telles que celle de l’âge de survenue du traumatisme et de ses conséquences sur le développement des enfants, ou encore de la diversité des cultures humaines dans l’expression des symptômes.
En clair, ledit « PTSD » prétend appliquer mécaniquement au vaste monde des critères adaptés aux obsessions dominantes dans la société des États-Unis. Mais en pratique, cela revient à dire par exemple qu’un enfant burundais qui a vécu des horreurs pendant le génocide de 1993, qui survit dans un camp de déplacés avec un quart de dollar par jour, qui est très dénutri et inactif au milieu d’adultes dont 30 % sont affectés du Sida, et qui répondrait qu’il pense à l’avenir « avoir un cours normal de sa vie », « se marier » et « faire une carrière » serait considéré comme n’étant pas trop fêlé par ce qu’il a vécu. Or, même s’il y a des manières plus ou moins positives d’être clivé dans son être psychique par le processus traumatique, il est clair que ce qui chez un vétéran du Vietnam revenu au pays, est éventuellement un signe de bonne santé mentale (« penser à faire une carrière »), peut être ailleurs l’expression d’une fuite en avant préoccupante hors de la réalité.
Mais on alla encore plus loin dans la simplification des choses, en identifiant événements réels et événements psychiques. Le ton de cet écrasement de la réalité psychique sur des événements aisément objectivables était donné par Magne Raundalen, l’inspirateur scandinave de l’action de l’Unicef. Dans deux interviews pratiquement simultanées, il définissait contradictoirement le traumatisme comme un événement extérieur objectif (« un événement qui menace la vie ou (qui est) perçu comme tel, et qui a la capacité d’infliger une douleur et une angoisse logée dans la mémoire pour le reste des jours [8]»), et comme une crise psychique intérieure (« une crise soudaine, inattendue, qui bouleverse une personne et la laisse sans défense [9]»).
Cette superposition entre événement extérieur et événement psychique peut apparaître théoriquement fausse, mais pratiquement juste : qui contestera en effet qu’un enfant qui a vu ses parents tués devant lui ait de fortes chances d’être traumatisé ? Et lorsque l’on doit sonder des milliers de têtes en un temps bref, a-t-on bien le temps d’écouter chaque sujet ? En réalité, cette manière de faire comporte tout de même deux sortes d’inconvénients sérieux.
D’abord, on en arrive très vite à inférer arbitrairement une échelle de gravité des troubles à partir d’une échelle de gravité des événements objectifs [10]. Ensuite, cette inattention à la prise en compte des réalités subjectives peut conduire à des modes d’enquêtes épidémiologiques qui prennent des libertés discutables avec la déontologie basique du primum non nocere [11]. Un enquêteur rwandais recruté pour une enquête épidémiologique dans son pays m’avait ainsi expliqué qu’il avait rapidement déserté sa mission devant les expressions de désarroi d’enfants orphelins à qui des adultes qu’ils ne connaissaient pas venaient poser des questions sur les événements les plus tragiques de leur courte vie sans précautions excessives, et dans un temps contraint par le souci du rendement. Dans ces cas-là, il est clair que l’on ajoute un trauma au trauma.
Autre problème : ces enquêtes ne sont pas essentiellement là pour la science, elles constituent l’outil chiffré le plus prestigieux pour l’évaluation des besoins, et ce n’est pas un grand secret que le souci de grossir le trait pour rendre les drames mieux visibles pour des bailleurs de fonds supposés myopes ou très occupés, conduit parfois les auteurs de ces études à de coupables errements scientifiques.
Ce fut le cas par exemple de « l’enquête pilote » (R. Stuvland, R. Djapic, 1993) menée probablement fin 1992 à Sarajevo (soit six mois après le début de la guerre), et dont les résultats furent largement diffusés. Selon ces données, 48 % des enfants de Sarajevo avaient alors déjà eu un membre de leur famille blessé, dans 57 % des cas, un massacre s’était déroulé sur leur lieu d’habitation et dans la moitié des cas, ils en connaissaient des victimes. Enfin, 81 % des enfants avaient déclaré avoir vécu une situation dans laquelle ils auraient pu se faire tuer.
Ces chiffres grossis, dont la vertu était plutôt d’anticiper la suite des événements que d’enregistrer fidèlement la réalité du moment, avaient été obtenus à l’aide d’un cuisinage de l’échantillon qui était pour la circonstance un concentré de drames, puisqu’il était composé aux deux tiers d’enfants réfugiés, qui étaient venus dans des centres d’accueil après que leur famille ait fui les combats dans leur village.
Les enquêtes exposées par nos collègues bosniaques lors du colloque que nous avions organisé en novembre 1994 ne prêtaient pas le flanc aux mêmes critiques.
 
Résistance à l’« humanitairerie [12] »
 
 
J’étais allé à Alger en décembre 1998, à la faveur d’un colloque sur les toxicomanies […]. Le Dr Nassima Methari, assistante dans le service de pédopsychiatrie du CHU de Blida avait apporté des dossiers médicaux, dont celui d’Abdelnasser, un garçon âgé de neuf ans, arrivé deux mois auparavant à la consultation, depuis un hameau de la localité de Chebli, petit village de la Mitidja très exposé au terrorisme. Il était venu avec sa mère, et un courrier du service hospitalier de neurologie qui parlait avec les mots passe-partout de la médecine de « troubles du comportement, instabilité et retard scolaire ».
De fait, ce garçon n’était plus le même depuis une année, et sa mère liait ce changement à un événement qu’il avait vécu : sur le chemin de l’école il avait vu le corps d’un homme décapité ou égorgé. Il est rentré en courant chez lui ne cessant de raconter cette horreur en pleurant. Selon sa mère, c’était à partir de ce moment qu’il était devenu très agressif envers les membres de sa famille et son entourage […].
Ce qui pouvait expliquer cela, c’était d’abord le fait que la vision de l’homme décapité n’était pas le seul carnage dont il avait été témoin. D’une certaine manière, ce choc psychologique « parlait » pour une série d’autres. Quelque temps après l’homme dont le corps lui a fait si peur, il a vu, encore à la sortie de l’école, les cadavres de douze personnes qui avaient été égorgées par des terroristes après avoir été sorties d’un bus. Et puis, une autre fois, il était avec son frère et cinq de ses camarades dans les champs, quand il a entendu une bombe exploser : des militaires venaient de sauter sur une mine, et il n’y avait eu, au dire des enfants, aucun survivant. Il rapporte encore des événements survenus à son école même, comme ce jour où il a vu les gardes-communaux [13] qui avaient ramené des cadavres, laver au jet le sang qui s’était répandu dans la benne de leur véhicule. Et puis enfin et peut-être surtout, il y avait eu une nuit de cauchemar, relatée par sa mère, pendant laquelle toute la famille avait dû fuir en catastrophe pendant une attaque du village. Cela s’était passé peu avant l’apparition des troubles.
L’élément central de la souffrance d’Abdelnasser était la peur. Cela avait d’ailleurs été bien repéré par le directeur de son école, qui en avait fait part aux psychiatres, et l’équipe de soins, de son côté, avait enregistré, lors du premier contact, la panique qu’avait manifesté cet enfant devant une dispute survenue dans le service. Mais il ne s’agissait pas d’une peur banale, et son premier dessin fut l’occasion de parler d’une vision, qu’il décrivit comme l’hallucination terrifiante d’une tête blanche et figée comme un masque. On va y revenir.
Abdelnasser était le sixième d’une fratrie de neuf, dont les âges allaient de trois à vingt-trois ans. Son père, âgé de cinquante-trois ans, était maçon chez des particuliers. On dit de lui que c’est un homme patient, calme, mais aussi courageux. Récemment, il avait pris les armes pour défendre le village contre les terroristes en s’intégrant dans un groupe de patriotes [14]. La mère, âgée de quarante-trois ans, avait eu une vie difficile avant son bon mariage avec le père d’Abdelnasser, et elle donnait à la thérapeute de son fils l’impression de garder au fond d’elle « une blessure intérieure très profonde ».
Lors de notre première discussion clinique, le docteur Nassima Methari avait mis l’accent sur un dilemme éthique vécu par Abdelnasser, et sur l’amélioration de ses symptômes par la remise en place de ses idées à ce propos. Très rapidement, en effet, était apparue la confusion dans laquelle il se trouvait par rapport à ceux qui se faisaient appeler « Moudjahidines ». Ces guerriers qui vivaient dans les bois et qui distribuaient si volontiers des bonbons aux enfants, avaient longtemps été acceptés des adultes. Et puis ces héros s’étaient métamorphosés soudainement en des sortes d’ogres contre lesquels le village avait finalement dû s’armer.
Il avait bien fallu qu’Abdelnasser se fasse une philosophie. Dans les entretiens, et encore plus en interrogeant sa mère sur ce terme, « moudjahidine », il « s’était repositionné ». Au terme de son enquête, il avait appris à distinguer. Il y avait les Moudjahidines de la guerre de libération, qui ont protégé les Algériens, vaincu finalement les Français et décroché la lune pour la mettre sur le drapeau national. Ce sont des héros respectés mais qui meurent de vieillesse aujourd’hui. Et puis il y avait les « moudjahidines » islamistes première manière, qui, il persistait à le penser, étaient « des gentils », et enfin ces hommes armés qui viennent assassiner les gens, qui en sont d’autres encore, « des méchants ».
La conjonction entre l’engagement des adultes pour protéger le village et la remise en place des relations entre l’histoire présente et celle dont parlaient les anciens, semblait avoir apporté un certain bienfait à Abdelnasser qui avait rapidement installé le drapeau national au centre de ses dessins (voir plus loin).
Trois mois après cette première « rencontre » avec l’histoire d’Abdelnasser, j’ai eu l’occasion de retrouver les dessins qu’il avait faits pour sa thérapeute, et qui étaient exposés dans l’enceinte où se déroulait l’importante « journée Frantz Fanon » consacrée à l’« Enfance blessée », à Blida. J’avais photographié ces trois dessins dont la série chronologique attestait très clairement la pertinence de l’hypothèse avancée par Nassima.
Le dessin inaugural décrivait une situation marquée par le sceau d’une menace. Une inscription que l’on me traduira par la suite, dominait une maison : « Il a décidé ce qui nous est arrivé » ou «… ce qui allait nous arriver », et une tête détachée, à terre (« le masque ») rappelait l’hallucination visuelle terrifiante dont l’enfant avait parlé dès la première séance. Cette tête, représentée sans autre couleur que le violet livide du crayon qui en avait dessiné les contours, était redoublée par une pomme pareillement décolorée et détachée d’un arbre au feuillage rougi. À petite distance de ces deux objets pâles et déchus (le masque et la pomme), un homme rouge et une voiture rouge. En haut, un soleil pareillement écarlate.
Le dessin suivant de la série qui avait été exposée, était composé comme le précédent, mais le drapeau national apparaissait sur la maison, au centre, et ses couleurs plutôt vives semblaient s’échapper de lui, pour aller colorer également « le masque », ici représenté plus grand et plus expressif, ainsi que divers autres objets.
Le troisième dessin, enfin, m’avait déjà vivement intrigué lors de la première discussion, avec Nassima Methari à Alger. « Le masque » était toujours là, mais il semblait vivant, comme un personnage maquillé. C’était « le magicien ». Il n’apparaissait plus comme un hallucinant objet clivé des autres. Il avait incontestablement « de la présence », et il semblait procéder d’une dénégation tonique et théâtrale, un peu comme le Charlot du faux souvenir de Perec (chapitre I). En dessous de cette figure étonnante, était représenté, bien plus sobrement, un « enfant de 9 ans ». Enfin, un cartable et un livre apparaissaient, qui semblaient rappeler que le lot commun des enfants de neuf ans est de travailler en classe.
Bref, il semblait bien que grâce aux explications de l’histoire parmi lesquelles l’éclaircissement du sens du mot « moudjahidine » avait été un temps fort, Abdelnasser s’appropriait suffisamment la langue et les symboles du monde des adultes, pour tracer sa propre route dans l’univers assez brouillé qui lui était proposé.
[…] Au Ve Congrès international de psychanalyse qui se tint à Budapest, en septembre 1918, on discuta entre autres de savoir si les troubles post-traumatiques appartiennent aux névroses que l’on disait alors « narcissiques », c’est-à-dire à des troubles […] que l’on classe aujourd’hui parmi les psychoses, ou si elles appartiennent au domaine des névroses dites « de transfert » […]. Assurément c’est les deux, mais l’important est de saisir la dynamique des événements psychiques, telle était la réponse que nous suggéraient les dessins d’Abdelnasser.
Il était entré dans ses troubles par la voie « narcissique » de cette tête-masque irréelle, plus ou moins hallucinée, et aussi clivée du reste de sa vie psychique qu’elle était représentée de manière spéciale dans son dessin. Et puis, comme on l’a évoqué, au fil de la prise en charge, les choses avaient évolué, jusqu’à l’humanisation de cette figure effrayante, au point que, dans le troisième dessin, il était devenu tout simplement « un enfant de 8 ans » à qui il était arrivé une drôle d’histoire venue de la grande Histoire. Le « masque » était devenu un personnage de son imaginaire. Il sortait ainsi de son trouble par le « transfert », en réglant ses rapports avec l’histoire de ses parents et au-delà avec l’histoire de la communauté. Il n’était plus loin d’une sorte de guérison, ce que la suite confirma.
On aurait donc pu en rester là, mais quelque chose demeurait tout de même un peu insatisfaisant, dans cette idée qu’une simple explication historique délivrée au bon moment aurait pu libérer Abdelnasser de peurs aussi profondes que celles qui le rendaient malade. C’est que ce travail psychothérapeutique était en quelque sorte à double fond, et que nous n’avions exploré jusque-là que le tiroir du haut. Celui du bas m’a livré un peu de ses secrets pendant l’été, au cours du séminaire clinique.
Tout d’abord, l’histoire des Moudjahidines de la guerre d’indépendance n’était pas une affaire abstraite dans la famille : elle avait marqué les générations, notamment du côté de la mère d’Abdelnasser, qui fut orpheline jeune, mariée une première fois à quinze ans, et dont la dépression actuelle se liait à des souvenirs très pénibles de misère et de répression datant de la guerre de libération de son pays.
Et puis, le portrait psychologique d’Abdelnasser prend également de l’épaisseur avec une mise en perspective biographique. Cela ne gomme pas la nature traumatique de ses troubles, mais leur confère une dimension supplémentaire.
Abdelnasser, sixième enfant d’une mère fatiguée, n’avait pas été voulu, et sa place n’avait guère été marquée par les manifestations d’une attente désirante. Après une naissance sans histoire, il a été allaité au sein pendant deux ans, et ce n’est qu’à trois ans, en même temps qu’il acquérait tardivement la maîtrise du langage, qu’il a abandonné le biberon. C’était donc un enfant lent dans ses acquisitions, et ce trait n’était probablement pas sans rapport avec le fait qu’il était aussi fort peureux. Ainsi, dans sa petite enfance, son sommeil était-il perturbé par des terreurs nocturnes, raison pour laquelle il prit le pli durable de dormir avec ses parents, et non avec ses frères.
Un drame émerge de l’histoire de son enfance, qui a une évidente résonance avec les effrois traumatiques actuels. Il a été circoncis à l’âge de six ans, juste avant d’aborder la scolarité, et cela s’est mal passé. Il a fait des hémorragies importantes, en a été terrifié et, à ce que l’on rapporte, n’a cessé de sangloter : « je vais mourir ! Je vais mourir ! » à ses parents qui n’en menaient pas beaucoup plus large que lui.
IMGIMGIMGIMFCiudad Sandino. Nicaragua, 1985.
IMGIMGIMGIMFCamp militaire de Jablanka. Bosnie, printemps 1996.
IMGIMGIMGIMFSarajevo, printemps 1996. Sur le trottoir, le logo des Jeux Olympiques.
IMGIMGIMGIMFGorazde, printemps 1997. Sous le pont qui relie les deux parties de la ville, le chemin qui permettait de faire passer les blessés à l’abri des tirs pendant le siège
IMGIMGIMGIMFAlger, hiver 1997.
IMGIMGIMGIMFAlger, hiver 1997.
IMGIMGIMGIMFThanh Xuan. Hanoï, 1997. « Village de l’amitié », principalement dédié aux enfants victimes des conséquences génétiques de la dioxine.
IMGIMGIMGIMFRoute Sarajevo-Gorazde. Republika Serbska, printemps 1998.
Sur un autre plan, Abdelnasser avait bien accepté l’école, mais il suivait mal, et accumulait les redoublements.
Bref tout cela nous décrivait un enfant encombré dans ses acquisitions par des angoisses assez classiques quant à leur forme, mais particulièrement intenses. On pouvait entendre, dans ses terreurs nocturnes, l’écho d’une angoissante fantasmagorie de castration sanglante. Celle-ci avait probablement été fixée dans l’épreuve de la circoncision et réactivée dans les sacrifices de l’Aïd [15].
Tout ceci serait resté à l’état de supputations assez arbitraires, si nous n’avions pas examiné l’ensemble des dessins réalisés par Abdelnasser pendant sa thérapie. En fait, entre le premier et celui que je pensais être le second, s’en intercalaient deux, qui donnent brusquement toute sa profondeur à la rencontre entre cet enfant peureux et les horreurs auxquelles le quotidien de son village l’affrontait.
Après le dessin inaugural, (l’inscription menaçante, la maison, « le masque » à terre, le pommier au feuillage rouge, avec son trou, la pomme tombée à terre, l’homme rouge et la voiture rouge…), un autre faisait donc suite. On y retrouve la trilogie de la maison, de l’arbre et de l’homme. Mais la maison est plus ventrue, plus contenante, et aucune inscription ne la menace. Le groupe du pommier rouge, de la pomme et de la tête roulées au sol est remplacé par deux arbres verts (couleur de vie) plus nettement phalliques et légèrement inclinés l’un vers l’autre. Rien, ici, n’a chuté à terre. L’homme du premier dessin, ici seul être humain de ce dessin plus aéré, est cette fois-ci désigné comme « le père ». La voiture n’est pas représentée.
C’est une scène d’apaisement : plus d’arbre couleur de sang avec une tête/pomme coupée, et, à la place, le bonheur d’une identification phallique au père qui, cette fois-ci, est nommé. La voiture, objet de litige car c’est un objet d’homme à la conduite duquel les petits garçons ne sont pas conviés, a été rangée au vestiaire. Ce pourrait être un happy end garçonnier un peu appuyé. Dans la réalité, Abdelnasser ne se débrouillait-il pas, ces derniers temps, pour chasser sa mère du lit conjugal et pour dormir sur le sein paternel qui, seul, le rassurait vraiment ? Mais encore fallait-il livrer le fin mot du drame discret dont cet achèvement était la fraîche conclusion.
C’est le troisième dessin qui nous en livre après coup la clé, un peu à la manière de l’explication offerte in fine au lecteur d’un casse-tête policier. La maison y est au même endroit. Mais à moitié gommé et dissimulé au milieu, on y trouve « l’enfant ». Il a été abandonné là car il a été « méchant », il a cassé la voiture de son père. Le père, justement est absorbé dans un remake stylisé de la scène sans couleur du premier dessin. Il y a à nouveau le pommier, ici réduit à une ligne évidée. La pomme et la tête sont remplacées par un ballon et l’homme, ici réduit à un trait, est installé dans le fantôme de sa voiture. Le soleil est réapparu, rouge et petit.
Dans ce dessin s’exprime clairement l’agressivité d’Abelnasser contre l’engin paternel dont la voiture est la métaphore : l’angoisse de castration était à la hauteur du désir enfantin de castrer le père. Au bout du compte, Abdelnasser dévoile ainsi les deux sources de l’angoisse d’être coupé qui le saisit à la vue des corps mutilés : le cadavre décapité réactualise l’effroi traumatisant lié au sang répandu lors de sa circoncision, mais ce faisant, il réveille aussi les fantasmes œdipiens agressifs contre le père qui sont une source plus interne de son sentiment d’être « coupable ».
C’est seulement après ce bouclage du premier temps de la thérapie, que les couleurs fondamentales avaient pu s’évader de la thématique névrotique-œdipienne (la vie pour le vert, la mort pour le blanc, le sang pour le rouge) pour suivre un destin plus ample et plus lié au monde des adultes, en composant les couleurs du drapeau national et en se répandant ensuite sur le masque et tous les autres objets (dessin 2 de la première série, c’est-à-dire dessin 4 de la série complétée). Le moment jubilatoire de cette identification nouvelle culminera dans le dessin suivant avec l’apparition du masque « magicien » qui m’avait intrigué.
Mais c’est encore après avoir mis sur ses sources d’angoisse beaucoup de mots et de productions imaginaires nourries de récits des « événements » terroristes de sa région, qu’Abdelnasser va vraiment pouvoir s’orienter vers le monde des adultes. Il va alors faire des progrès notables en classe, demander à rejoindre la chambre des garçons, déclarer qu’il veut, plus tard, devenir maçon comme son père. Et il dessinera alors un enfant qui salue le drapeau et chante l’hymne national, un policier dans sa voiture qui va faire des courses, des fleurs et des papillons, un livre d’école, et un bateau. À la question, il répondra sans hésiter que ce qu’il veut être parmi tous ces objets, c’est « un bateau qui emmène les pêcheurs ». Et il commentera : « Je n’ai pas peur des vagues, ni des grands poissons, ni des tourbillons, ni des spirales. Autrefois, oui, j’étais à la plage, et j’ai vu deux hommes pris dans la spirale. Ils sont morts noyés. Et j’ai eu très peur. J’ai demandé à mon père de partir sur une autre plage. »
Et pour qui voudrait être mieux rassuré sur l’évolution ultérieure de cet enfant, on notera que le grand livre qu’il a figuré sur le dessin qui le voit apparaître comme un « enfant de 9 ans », avec en dessous, son cartable, recèle sur ses pages, finement dessinée au crayon, une énigme qui échappera à tout le monde : deux petits personnages, chacun sur une page dont l’un est « Omar », l’autre « Mustapha ». Ce thème sera repris encore plus discrètement dans le dessin suivant. Bref, Abdelnasser n’est pas seulement un écolier qui chante l’hymne national, il garde en réserve un point d’originalité qui ne se laisse pas deviner du premier regard, et c’est plutôt bon signe.
Abdelnasser était malade des mots des adultes, auxquels il ne comprenait rien (qui étaient donc ces « moudjahidines », tantôt héros, tantôt ogres ?), et qui n’étaient pas à même, en tout cas, de contenir les images trop réelles des horreurs que « les événements » avaient placés sur son « chemin de l’école ». C’est un débrouillage des pièges du langage qui lui a permis alors de reprendre pied dans l’histoire des maçons et autres hommes ordinaires, et cela en est passé par une période de défoulement intense de l’angoisse attachée à ses fixations névrotiques, et de décharge de celle liée à sa mémoire traumatique. Son imagination fertile couvrira alors tous les événements terroristes venus à ses oreilles d’une mousse d’histoires vertigineuses de « mage », de Robokop et autres personnages aux pouvoirs hors du commun, jusqu’à ce qu’il devienne lui-même le maître des tourbillons de son âme.
 
NOTES
 
[*]Extrait du chapitre I, p. 73-77, De l’inhumanitaire…
[**]Extrait du chapitre III, p. 142-155, De l’inhumanitaire…
[1]Bernard Doray, L’Inhumanitaire, ou le cannibalisme guerrier à l’ère néolibérale, La Dispute, 2000, 283 pages.
[2]Centre de recherches et d’actions sur les traumatismes et l’exclusion, Maison des sciences de l’homme, pièce 331, 54 Boulevard Raspail, 75006 Paris, Tel/fax : 01 49 54 22 65, Courriel : bdoray@msh-paris.fr
[3]« Le sacré est un certain type de rapport aux origines où, à la place des hommes réels, s’installent des doubles imaginaires d’eux-mêmes. Autrement dit, le sacré est un certain type de rapport des hommes à l’origine des choses tel que, dans ce rapport, les hommes réels disparaissent et apparaissent à leur place des doubles d’eux-mêmes, des hommes imaginaires », Maurice Godelier, L’Énigme du don, Fayard, 1996, p. 239.
[4]Sur un tout autre plan mais dans la conformité avec un même air du temps, il est préoccupant de constater que l’inquiétude de l’opinion envers les organismes génétiquement modifiés est aujourd’hui orientée de manière quasi-exclusive, dans les pays riches, vers la sécurité de la consommation alimentaire des citoyens et le profit parfois prédateur des entreprises (cf. les prouesses d’intelligences techniques et scientifiques mises en œuvre pour inventer le gène « Terminator », qui permettrait de mettre au point des maïs ou du blé performants mais infirmes, incapable de se reproduire, ce qui mettrait des agriculteurs et des populations dans une dépendance permanente vis à vis des producteurs de ces semences). Ce sont là des questions importantes, mais elles le sont probablement moins que ce virement majeur du paradigme agricole de l’exploitation à la production de la chose biologique, par la manipulation industrielle d’un code qui est la mémoire actualisée de trois milliards et demi de conflit fécond entre l’organique et l’inorganique. L’expulsion de la vie de son essence et de son histoire permet alors de couper dans ce continuum de l’engendrement des formes, en produisant du gène comme on produit aujourd’hui un quelconque pharmakon, et demain des clones d’organes humains.
[5]Yves Clot, « Le problème des catachrèses en psychologie du travail : un cadre d’analyse », dans Le Travail humain, t. 60, n° 2, 1997, p. 113-129, ici p. 113-114.
[6]Bernard Doray (coordinateur), « Les populations infanto-juvéniles dans les guerres et les génocides : approche de la mémoire et des traumatismes », Convention INSERM/CIDEF N° 4M503C (Intercommission N° 5), 1999, rapport général, p. 13.
[7]Il n’est pas indifférent, par exemple, que ce soit un artiste, Bruce Clarke, qui utilise beaucoup des techniques de catachrèse pour détourner de mots, textes imprimés, des illustrations de presse, et les mêler à la pâte de son œuvre picturale, que ce soit cet artiste, donc, qui ait proposé l’édification au Rwanda du Jardin de la mémoire : un lieu pour une mémoire collective jusque-là sidérée, minéralisée dans les grands sites mémoriaux où les restes chosifiés (crânes, habits, etc.) ne renvoie, comme la pensée traumatique elle-même, qu’à la dimension néantisante de l’événement. La catachrèse initiale (représenter par une lourde pierre à déposer en ce lieu, le lourd corps étranger traumatique que chacun porte au plus profond de soi) pourrait provoquer une réaction en chaîne dans la société et aboutir alors, non seulement à la plus grande œuvre collective des temps modernes, comme cela a été envisagé, mais encore à trouver un juste registre pour cet acte collectif de séparation d’avec une part de la mémoire traumatique minéralisée que les Rwandais portent en eux depuis 1994.
[8]Raundalen M., « Introduction au traitement du traumatisme de guerre » dans L’Enfant et la guerre, 1994.
[9]Raundalen M., interview dans « Pour aider les enfants traumatisés », Les Enfants d’abord, avril-juin 1994.
[10]Cela peut avoir des conséquences préjudiciables, par exemple lorsqu’il s’agit de définir un indice de réparation des troubles psychiques. Ainsi, s’agissant des victimes d’attentat, en France, on a pris le parti commode d’indexer directement des dégâts psychologiques difficiles à quantifier, sur les dégâts physiques, évidement mieux évaluables. Cela satisfait les comptables, mais exclut la complexité de la dimension subjective et fait dire des bêtises. C’est un fait d’expérience, en effet, que les troubles psychotiques consécutifs à des accidents graves ayant entraîné de longs comas, sont plus fréquents lorsque l’organisme se guérit relativement rapidement, que lorsque la réparation psychique s’étaye sur la réparation de dégâts corporels graves.
[11]Avant tout ne pas nuire (par une intervention intempestive).
[12]Terme inventé par Jacques Lacan dans une étonnante anticipation historique.
[13]Gardes-communaux : souvent appelés familièrement « gardes-champêtres » : formation d’auto-défense composées d’hommes armés et professionnalisés qui protègent les villages contre les groupes terroristes en Algérie.
[14]Groupes d’auto-défense composés d’hommes armés volontaires qui protègent les villages contre les groupes terroristes en Algérie dont, avec les gardes-communaux, ils ont efficacement limité la marge de manœuvre.
[15]On peut imaginer qu’Abdelnasser était particulièrement sensible à l’effet confusionnel et psychotisant des égorgements humains, nombreux pendant la fête de l’Aïd, par lesquels les intégristes prétendaient en quelque sorte « reprendre » aux dévoyés de la foi, c’est-à-dire aux gens normalement croyants, ce que Dieu avait donné en partage aux vrais croyants avec l’heureuse issue du sacrifice d’Abraham que célèbre l’Aïd : c’est seulement au royaume de la vraie foi qu’on égorge les animaux, et pas les humains.
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