VST - Vie sociale et traitements 2001/2
VST - Vie sociale et traitements
2001/2 (no 70)
60 pages
Editeur
I.S.B.N. encours
DOI 10.3917/vst.070.0029
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Dossier : Traumatismes

Vous consultezTraumatisme infantile et actuel

À propos d’un cas clinique

AuteurOlivier Jan du même auteur

psychologue, Centre hospitalier du Rouvray (76)

Il s’agit de cas de personnes très souvent issues de milieux sociaux très défavorisés ou très acculturés, même si ces conditions sociales ne sont certes pas les seules impliquées. Une analyse de cet aspect (social) des choses resterait en tout cas à faire. À la fois leur parcours peut être considéré en tant que « traumatisme cumulatif » (M. Khan), à la fois leur structuration psychique laisse perplexe par des éléments symptomatologiques empruntant à différents registres. Cette question diagnostique est d’importance nous semble-t-il dans la mesure où le clinicien n’engage peut-être pas de la même manière une thérapie avec un patient qu’il pense psychotique ou traumatisé.

2 Ces cas posent la question des effets à très long terme de traumatismes répétitifs (et souvent familialement banalisés) dans l’enfance et celle de l’opportunité de la psychothérapie.

3 Disons tout de suite que systématiquement ces patients font osciller notre contre-transfert de manière impressionnante, en réponse à un transfert nous offrant navigation entre réparateur et tortionnaire… Il est peu de dire que leur cure est source de souffrances et de doutes énormes aussi du côté du thérapeute.

L’exemple de Madame Caroline K.

4 Il serait bien long de reprendre tous les détails du traitement psychologique de Madame K. engagé il y a cinq ans. Le cas de Caroline nous intéresse à plus d’un titre : d’abord parce qu’elle a réussi à maintenir un lien thérapeutique sur une période longue ! La remarque vaut puisque selon notre expérience, des personnes souffrant de la sorte ne supportent guère l’endurance exigée pour une psychothérapie et disparaissent après quelques entretiens « trop riches » peut-être (fonction de décharge uniquement ?). Caroline K. consultait à l’origine pour la première fois en centre médico-psychologique suite à sa séparation conjugale (elle est partie avec ses garçons après une longue hésitation) et au décès de sa grand-mère, seule famille fréquentée par elle. Dépressive, elle était confiée à l’interne qui s’essayait à l’hypnose de manière récente et était surpris d’essuyer avec elle un total refus. Elle ne parlait pas, se balançait sur sa chaise, ne montrait d’elle que son aspect excessivement masculin, abrupt, le visage protégé par l’usagerodé d’une longue mèche, fumant cigarette sur cigarette.

5 Le médecin nous l’adressait en précisant qu’il ne savait quoi penser d’elle et qu’il ne croyait guère à une accroche possible. Nous mentionnons ces détails car ils nous semblent tout à fait fondamentaux : il s’agit précisément de personnes « écorchées vives » qui manifestement vont très mal et qui ne se laissent pas facilement aborder, nous obligeant plus qu’à l’habitude à la patience, au tact. Cette entrée en relation corrobore une angoisse massive et nous sommes certainement d’emblée inconsciemment mesurés dans nos capacités contenantes.

6 Madame K. se montrait très silencieuse, nous obligeant à lui suggérer différentes hypothèses quant à sa souffrance manifeste mais acceptant ce « jeu » que l’on pourrait penser proche de ceux employés parfois dans les thérapies (« à l’anglaise ») d’enfants très inhibés. D’emblée, l’étayage par le thérapeute est fort, partie constante du travail, malgré la visée analytique. La parole dans les séances est très souvent portée par le psy qui, de ce fait, emploie un rôle plus « risqué » certainement qu’en des circonstances cliniques plus habituelles. Cet aspect est très intimement lié aux secrets qui continuent de museler le sujet malgré sa démarche jusqu’à la consultation (où le plus dur reste à venir). La neutralité du psy se remplacerait par une forme de « militantisme » peut-être en faveur de la défense du sujet contre des aspects anti-vivants (intériorisés ou encore actifs dans la réalité) qui manifestement empêchent fondamentalement son essor.

7 Madame K. parle peu mais se laisse deviner, dans une forme de « passivité contrôlante » (elle n’accepte pas toutes nos hypothèses). Nous apprenons qu’elle ne dort que deux à trois heures par nuit, qu’elle est incapable, alors qu’elle a retrouvé un appartement (en laissant tout à son ex-mari), par exemple de manger avec ses enfants, de penser à elle de quelque manière. Elle exprimera très vite que sa vie n’a de sens qu’en fonction de celle de ses enfants, qu’elle pourra se supprimer lorsqu’ils seront élevés, qu’elle-même ne vaut rien. Ces propos froids, excessivement péjoratifs, radicalement auto-dévalorisants, attaquant le narcissisme propre, nous les interpréterons petit à petit comme issus d’une souffrance psychique très profonde[1] [1] La « souffrance psychique » n’est-elle pas toujours...
suite
, évidemment héritée de temps infantiles mal passés. Mais de l’enfance, rien n’était exprimable d’abord. Ne s’agit-il pas là d’une constante d’espèce d’ailleurs, à la limite de bonne augure ? Car, comme nous le signalions plus haut, lorsque des grands traumatisés de l’enfance se racontent (comme extérieurement) en un entretien, ils ne reviennent plus.

8 Madame K. se définit aussi comme « non entière », comme n’étant qu’une moitié d’être humain. Elle n’a pas connu son père, n’a jamais eu aucune information sur lui et porte le nom de sa mère. L’image maternelle inconsciente s’avère très agressive, pathologique au sens d’une absence d’aptitude à aimer, à s’identifier à sa fille. En divorçant, elle perdait son nom marital, ce qui soulignons-le renvoya très férocement à ce manque identitaire fondamental.

9 La mère, toujours en vie, n’a plus été rencontrée depuis longtemps, les dernières visites remontant à la naissance du premier enfant de la patiente. Caroline avait alors l’espoir que quelque chose pourrait malgré tout se nouer entre elle et sa mère via l’enfant. Rien de ces attentes n’a vu le jour. La mère est alcoolique, était violente et maltraitante avec elle dans l’enfance. Notre patiente se souvient petit à petit, très douloureusement, de séquestrations par la mère, de réveils à coups de ceinture…

10 Dès l’enfance, elle ne pouvait dormir que quelques heures par nuit, s’attendant toujours à un mauvais coup et annulant par avance sa portée (« c’est pas vraiment vrai »). Lorsque la mère était « bonne », chose fort rare semble-t-il, elle pouvait prendre sa fille dans son lit et dormir ainsi avec elle. Ceci se retournait très violemment dès que le compagnon de la mère revenait de ses déplacements (homme incapable de contenir quoi que ce fut de la violence maternelle). Dès avant huit ans, il arrivait que Caroline fugue pour gagner le domicile de sa grand-mère maternelle, seul refuge possible si l’on peut dire…

11 Madame K. est une « banalisante totale ». Son arrivée est toujours identique : elle s’assoit, se balance plus ou moins, fume, dit que tout va bien. Ni elle ni nous ne sommes dupes. Lorsqu’elle peut exprimer une part de souffrance, elle s’empresse de dire que « c’est pas grave », que « ça va s’arranger », « ça ira », paroles que nous avons mis du temps à concevoir dans leur fonction à la fois de « réassurance » et de tentative continuelle d’annulation de sa propre souffrance, comme si tout cela ne lui appartenait pas, n’était pas possible/réel/vraiment vécu.

12 Elle pourra se souvenir que lors de scènes violentes (datant d’avant ses cinq-sept ans), elle se répétait déjà dans son lit « pour se rassurer » que tout ça n’était pas vrai. Il semble qu’elle n’ait jamais eu d’objet transitionnel en propre (un ours…) ; l’objet psychique formé par la répétition de ces notions déréalisantes nous semble néanmoins avoir joué un rôle très fort, pathologiquement transitionnel peut-être.

13 Nous pouvons voir là, dans cette défense attaquant directement le sentiment d’existence du sujet, un complexe pouvant se rapprocher de ce que développe Georges Devereux dans « La renonciation à l’identité : défense contre l’anéantissement[2] [2] Revue française de psychanalyse, 1967. ...
suite
». Cette défense peut s’avérer extrêmement blocante pour le réinvestissement de la réalité externe. Nous continuons de voir que celle de cette femme a été, il faut dire, parfaitement intolérable.

14 Les cauchemars de Madame K. l’accompagnent depuis l’enfance. C’est de leur fait qu’elle évite de dormir, ce qui la condamne aussi à une hyperactivité nocturne (sa maison doit être toujours obsessionnellement bien tenue, en réaction aux espaces familiaux sans organisation de l’enfance). Même épuisée, elle craint plus que tout le moment de l’endormissement où ne manquent pas de se produire des phénomènes bizarres, de différentes natures : elle entend sonner à la porte ; elle entend des voix qui continuent de lui dire « chut !, ne dis rien » ; elle ressent des présences parfaitement insupportables, menaçantes… Quel statut peut-on donner à ces « agresseurs du Moi » ? Quelle est cette atteinte de l’hypnagogie ? (qui dépasse la période précédant le sommeil : en période de fatigue plus forte, les phénomènes se produiraient aussi diurnement).

15 Les cauchemars sont toujours persécutifs et y règne le plus grand chaos : les identités familiales par exemple n’y sont plus ordonnées par les générations, celles-ci pouvant s’aplanir jusqu’à la confusion. Désordres détruisant le sommeil.

16 Madame K. refuse de prendre des hypnotiques dans la mesure où ces médicaments lui permettent de trouver le sommeil artificiellement, mais n’empêchent pas les images hypnagogiques et les cauchemars qui, de plus, ne peuvent plus être contrés par la vigilance et l’activité… Qu’en dirait un psychiatre ? Ne la prendrait-on pas pour une folle ? Il s’agit là de l’une de ses craintes les plus fortes : « être vraiment dingue ».

17 Pour poursuivre les interrogations séméiologiques, les « présences » (sentiment que quelqu’un est là, proche, malveillant) peuvent aussi faire douter : psychose ? produits d’un épuisement et d’une « maladie » acquise du sommeil (pourquoi pas ? Qu’en diraient des organicistes non psychistes ?). Rejetons « simples » de bribes traumatiques anciennes, particulièrement rebelles ? (hypothèse que nous suivons quant à nous).

18 Techniquement, nous avons utilisé les matériaux nocturnes et les aspects étranges du vécu de la patiente pour orienter sa réflexion vers des raisons historiques, anciennes du malaise (d’ailleurs toujours ébauchés avec peu de précision, la patiente, à peine après les avoir abordés souhaitant généralement changer de sujet). Madame K. a pu nous révéler les manières de vivre de sa famille maternelle à sa manière à elle : deux pas en avant, un pas en arrière, dans une participation à la fois extrêmement régulière aux séances (une à deux fois par semaines selon les moments de la thérapie) et une grande ambivalence par rapport aux effets de la cure et dans des « montrer/cacher » impressionnants, tenant peut-être de réédition de relations de nature perverse (dans lesquelles Madame K. aurait toujours joué la part masochiste et passive, comme étant l’objet d’autrui).

19 Il nous semble aussi que ce « jeu » chez elle se démarque de celui du « strip-tease ». Patrick Declerck évoquait cela chez certains patients extrêmes, des clochards, laissant entendre des choses importantes, mais s’arrêtant avant de les aborder véritablement[3] [3] In « Apragmatisme et clochardisation », Synapse, décembre...
suite
. Ici, il n’a pas tant pour vocation d’utiliser l’autre, le voyeurisme de l’autre, que de se tromper soi-même encore un peu, pour ne pas voir la réalité même évidente. Ceci participerait de l’annulation rétroactive, mais à considérer comme un mécanisme permanent généralisé, non réservé à un seul type de matériel psychique (différemment que dans les névroses donc).

20 Car cette cure nécessitait (et continue de nécessiter) d’endosser pour le psy le rôle de l’agitateur/voyeur, même s’il s’agit là de faire émerger et de traiter/détoxiquer. Sa famille, avec nos interrogations, nos remarques sur les aspects curieux et franchement anormaux, il nous semble que Caroline a pu l’envisager dans le travail thérapeutique comme un monde pathologique. Mais comment admettre d’avoir été littéralement fabriquée psychiquement par des « fous » ? Comment pouvoir s’envisager comme « autre », différente, dans de telles conditions ?…

21 Cure particulière ô combien ! Devant le manque de matériel spontané dans les séances, nous avons invité notre patiente à écrire ses pensées, si elle le souhaitait, lors de ses moments d’angoisse à la maison. Nous avons ainsi récolté un assez grand nombre de lettres que nous avons toutes traitées de la même manière : en les lisant à haute voix à la patiente, pour renforcer la réalité de la production même. Il est évident, avec ces pensées ainsi livrées, que le travail des séances était poursuivi dans la semaine. Ces lettres étaient consignées dans un dossier connu de la patiente, sous clef, les écrits rangés sous ses yeux systématiquement, avec l’idée acceptée d’avoir une mémoire de ces états de pensée, mémoire inadmissible autrement peut-être, de par l’usage de défenses massives d’annulation (dénégation plus que déni) et des conduites systématiques de destruction de toutes ses productions de textes.

22 Un autre matériel écrit a, un temps, été accepté dans le contexte des séances. La patiente, poussée en cela par un cousin hanté par des difficultés peut-être proches des siennes, fit l’effort de prendre connaissance du dossier de l’ASE (Aide sociale à l’enfance) la concernant.

23 Nous lui proposions de le découvrir progressivement (une page ou un document par séance) avec elle, chose bien reçue. Par les observations bien réelles et multiples des travailleurs sociaux, la patiente a pu découvrir, par un matériel ne provenant pas d’elle cette fois mais d’autres, que sa famille était hautement pathologique. Sa mère était prostituée. Ses oncles très « limites » (versus psychopathie/inadaptation sociale/alcoolisme précoce), sa grand-mère, une femme inconséquente apte également à enfermer sans précaution aucune plusieurs jeunes enfants… (on avait découvert qu’elle endormait chimiquement les enfants qu’elle était sensée garder à son domicile).

24 Il nous semble que cette découverte ait à la fois rassuré et inquiété notre sujet : elle gagnait de pouvoir se faire plus confiance quant à ses propres impressions infantiles ; elle ne pouvait par contre plus se faire les mêmes illusions/annulations sur les mêmes sujets. Mieux être ?

25 Madame K. a subi familialement un viol par un oncle, chose révélée et annulée par la grand-mère. À treize ans, elle faisait une tentative de pendaison dans la cave, là où son grand-père des années plus tôt aurait lui-même tenté la corde. Elle était, suite à cet événement, écartée de son milieu familial sans jamais que quiconque n’ait de compte à rendre (l’époque n’était pas à l’investigation des filiations narcissiques et des hypothèses incestueuses dans le travail social).

26 Elle était placée en foyer, s’aménageait une cuirasse « rock’n’roll » et très masculine (« comme un bonhomme »), restant totalement secrète et très « enfermée ». Rien jamais de son histoire n’a filtré par elle jusqu’au moment de la psychothérapie.

27 Elle rencontrait un homme, devenait rapidement mère (avec un réel désir de ce côté, seule porte d’entrée de la féminité pour elle d’ailleurs). Elle devenait cependant derechef le jouet de l’homme alcoolique qu’elle avait épousé, seul homme de sa vie, se laissant enfermer et reproduisant des formes masochistes en pleine lignée de celles de l’enfance. Sa décision de partir ne tenait qu’à la protection de ses enfants.

Hors de la neutralité

28 Hors de la neutralité, « militant » pour une protection authentique de l’existence psychique re-naissante de la patiente, telles sont les expressions qui nous viennent pour qualifier notre contre-attitude dans cette cure. Beaucoup d’énergie s’avère nécessaire pour contrer l’annulation et le poids du négatif, du clivé présenté comme un monde hors d’atteinte et à jamais maître de sa destinée par Madame K. ; tout se passerait comme si elle évoluait dans un monde hostile potentiellement, dans lequel rester tapie et effrayée serait la seule manière d’être. Le parcours masochiste et subissant de la patiente, s’il ne peut manquer d’atteindre le thérapeute, ne peut non plus l’envahir. L’activité du thérapeute consiste à servir au patient de moi auxiliaire et de jouer le jeu de filtre au sens notamment de protection (pare-excitation).

29 Les relations maintenues entre notre patiente et son époux ont toujours présenté des aspects violents (par le sadisme de l’homme, le masochisme de la femme). Un événement supplémentaire et traumatique toutefois nous a poussé à un acte bien réel de signalement au procureur de la République (sortie du secret professionnel). La patiente, lors d’un échange d’enfant, s’est vue menacée (ainsi que son fils) d’une arme chargée, avec menaces de mort verbalisées. Cet élément survenait dans une suite crescendo dangereuse des inconduites de l’homme. Face à cet acte dystone, Caroline restait effondrée, souhaitant « simplement » en retour la mort de l’homme. Elle ne se décidait pas à sortir de ce nouveau « secret ». Nous semblant grave, nous décidions, en l’informant clairement de notre démarche et de son pourquoi (nul n’a à subir de telles choses impunément en République) de faire appel au tiers judiciaire. Convoquée par la suite au poste de police, elle décidait derechef de ne pas porter plainte contre son ex-mari. Cependant, cet acte posé est, pensons-nous, à l’origine de la nouvelle et récente capacité à dire non de Caroline à cet homme.

30 Notre acte n’a pas mis en péril la psychothérapie. Il venait dans un contexte de protection, comme une limite à des « affrontements » de plus en plus graves entre époux, venant contrer la toute puissance de la folie de l’homme comme celle (complémentaire) de notre patiente pour laquelle une fois encore, sans l’affirmation de cette limite externe (la loi est au-dessus de tous), il y aurait eu encore certainement annulation de l’aspect dangereux.

31 Garder une distance psychique est nécessaire dans les thérapies. Il nous a semblé dans ce cas aussi nécessaire d’intervenir, de sortir du neutre. Il ne nous semble pas que ceci nous ait privé de nos facultés thérapeutiques : se montrer inconditionnellement « accompagnant » et passif dans la pathologie ambiante n’eut été, de notre part, qu’accepter l’exposition dangereuse, en répétition des manques de l’environnement originaire de Caroline.

Commentaires

32 En exposant ces quelques éléments concernant Caroline K. et sa psychothérapie, nous souhaitions mettre en exergue certains mécanismes de défenses généralement peu évoqués dans la littérature (qui d’ailleurs offre peu de matériel clinique de ce type en particulier). Notre patiente, pour résumer, souffre d’un enfermement extrême (à l’heure d’aujourd’hui, les séances de psychothérapie restent quasiment les seules sorties de cette femme, ses seules rencontres) lié aux secrets longtemps maintenus sur l’anormalité de l’intérieur familial et l’impossible prise de conscience de l’ampleur de celle-ci.

33 La question méritant le plus d’attention est celle que répète Caroline : à quoi sert de découvrir toujours plus de folie dans le milieu primaire ? Est-ce libérateur de parler ? Notre conviction est parfois battue en brèche, admettons-le. Nous admettons cependant, avec Masud Khan[4] [4] In Le soi caché, Gallimard, 1976. ...
suite
que la communication entre les parties clivées de la personnalité (et non la « ré-unification » du self) permet de retrouver une certaine vitalité psychique qui peut être le but de la thérapie.

34 Nous pouvons aussi penser l’intérêt d’une telle psychothérapie comme le fait une Caroline elle-même : en fonction de la filiation, pour ne pas répéter les choses (comme en circonstances aveugles dans les filiations narcissiques), « pour les enfants ». Il s’agit là d’une composante majeure du « courage » de notre patiente, également source de renarcissisation malgré tout. Cette dimension est d’ailleurs pour nous tout à fait présente dans toute démarche de psychothérapie.

35 Ces dernières années, insistance est faite sur les « névroses traumatiques » (avec des appellations « DSMQUATRifiées »). Souvent il est fait état de patients ayant connu, après s’être développés normalement dans un milieu ordinaire, un événement qui aurait fait basculer leur vie. Bien des choses se disent sur le traitement ponctuel de ceux-là, peu de choses par contre sur le traitement analytique de ces problématiques. La mode est aux « defusing », aux « debrieffing », aux techniques comportementales… L’accent est mis sur le « dire tout de suite » pour éviter l’après coup traumatique (le fameux PTSD du DSM : Post Traumatic Syndrom Desorder).

36 Il nous semble pourtant important de conserver l’idée qu’une « élimination » ne s’opère en tant que telle jamais dans le psychisme humain, que des traces risquent fort d’être maintenues longtemps après l’événement, que des traitements individuels seraient souhaitables très souvent et à préconiser d’emblée.

37 Le choix de parler de traumatisme comme nous l’avons fait vient en réaction à cela, pour rappeler que les pathologies traumatiques existent de différentes façons, qu’elles corroborent des situations très différentes et que leurs cures (d’inspiration analytique) en montrent la profondeur et la complexité, deux composantes qui ne peuvent certainement manquer aux cas « acquis » à l’âge adulte (après accident, catastrophe…). Il nous semble premier que cette complexité et cette profondeur de la pathologie soient connues et mesurées par les cliniciens qui ont à les rencontrer.

 

Notes

[ 1] La « souffrance psychique » n’est-elle pas toujours liée à « du traumatique » d’ailleurs ?Retour

[ 2] Revue française de psychanalyse, 1967.Retour

[ 3] In « Apragmatisme et clochardisation », Synapse, décembre 1990, numéro spécial, p 19- 25.Retour

[ 4] In Le soi caché, Gallimard, 1976.Retour

Résumé

Le traitement analytique des névroses traumatiques pose de nombreuses questions. Nous souhaitons de notre côté insister sur la clinique particulière qui se développe dans les psychothérapies d’inspiration analytique de personnes ayant vécu des enfances à ce point chargées d’événements traumatiques qu’elles leur paraissent paradoxalement vides, floues, déréelles, en tout cas inabordables, à oublier… tout cela loin du souvenir écran (nous serions plutôt dans « l’oubli écran », processus plus inconfortable encore que le refoulement).


PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Olivier Jan « Traumatisme infantile et actuel », VST - Vie sociale et traitements 2/2001 (no 70), p. 29-32.
URL :
www.cairn.info/revue-vie-sociale-et-traitements-2001-2-page-29.htm.
DOI : 10.3917/vst.070.0029.