VST - Vie sociale et traitements
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I.S.B.N.en cours
60 pages

p. 36 à 39
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Dossier : Traumatismes

no 70 2001/2

2001 Vie Sociale et Traitements Dossier : Traumatismes

L’accompagnement des victimes  [*]

Samuel Lemitre psychologue, IAPR Paris
Le mot victime vient du latin, il appartient à la même famille que le verbe vaincre. Le premier sens du mot, utilisé chez les païens et les peuplades primitives est étroitement lié à la notion de sacrifice. Plus récemment, le terme de victime a été associé avec celui de dommage, introduisant l’idée nouvelle d’une réparation juridique et sociale. Initialement, la victime était surtout reconnue lorsque le dommage subit était le fait des agissements d’autrui. Le développement du courant de la victimologie en tant que discipline a permis que s’élargisse le statut de victime aux personnes ayant subit un dommage à la suite de faits survenus de manière fortuite ou accidentelle : catastrophe naturelle, tremblement de terre, inondation, incendies, accidents…
Aujourd’hui, on désigne comme victime toute personne qui subit un dommage dont l’existence est reconnue par autrui et dont elle n’est pas toujours consciente. Progressivement a été mis en place un système juridique et pénal qui fait valoir les droits à réparation de la victime. En France, apparaît la commission d’indemnisation des victimes d’infractions (CIVI) en 1977, puis à la suite du rapport Milliez (1982), un réseau national d’aide aux victimes, l’INAVEM, en 1986. Après avoir acquis le droit d’être partie prenante au procès de son agresseur et d’obtenir des dommages et intérêts, la victime acquiert le droit à un conseil juridique et un soutien psychologique.
 
La contribution de la psychiatrie de guerre
 
 
La psychiatrie de guerre a joué un rôle important dans le repérage des pathologies traumatiques et dans la définition d’une approche d’aide et de soutien psychologique aux victimes. Une méthode simple de prise en charge immédiate, juste derrière les lignes de front, des militaires en état de choc a été utilisée pendant la guerre russo-japonaise d’abord (1904-1905), puis pendant la guerre du Viêt-Nam (1962-1973). Cette méthode appelée « psychiatrie de l’avant », qui visait une efficacité militaire, a inspiré une réflexion sur l’existence de pathologies traumatiques de guerre ou civiles et sur la façon d’intervenir d’un point de vue thérapeutique. C’est à peu près à la même époque, en 1968, que le DSM-II reconnaît l’existence d’un « post-traumatic-stress-disorder », première description nosographique de l’état traumatique.
Les psychiatres de l’armée ont joué un rôle précurseur dans la prise en compte d’événements traumatiques hors du cadre militaire, dans un contexte civil (attentats, accidents collectifs, catastrophes naturelles…). Ainsi Louis Crocq, psychiatre militaire, a créé les Cellules d’urgence médico-psychologique (CUMP), suite aux attentats parisiens en 1995 (RER Saint-Michel et Port-Royal) à la demande du ministère de Xavier Emmanuelli. Les répercussions psychologiques sur les victimes de ces attentats ont révélé la nécessité d’une prise en compte rapide, voire immédiate de leur vécu traumatique. Un dispositif de soutien psychologique d’urgence sur le terrain et dans les jours qui suivent s’est avéré indispensable pour prévenir la survenue de séquelles post-traumatiques.
On observe une mobilisation politique, médiatique et judiciaire contre la violence. En témoignent la mobilisation contre les crimes à caractère sexuels, le développement des infrastructures mises en place pour répondre aux catastrophes naturelles et accidents collectifs, la multiplication des associations de victimes et la prise de conscience par les entreprises des situations difficiles auxquelles sont confrontés les salariés en situation professionnelle.
 
Création de l’Institut d’assistance psychologique (IAPR)
 
 
La RAPT (Régie publique des transports parisiens) en partenariat avec la GMF (mutuelles de fonctionnaires), constatant les limites des services du pôle clinique interne à l’entreprise, retient l’idée d’un institut, indépendant et externe à la régie. L’IAPR (Institut d’accompagnement psychologique post-traumatique et de recherche) créé en 1999, développe une conception et une méthode singulière de prise en charge des personnes confrontées à des situations stressantes et/ou traumatiques. Son action, inscrite dans le champ de la souffrance au travail des agents et des cadres de l’entreprise RATP, s’ouvre à d’autres entreprises et d’autres publics. À ce titre, la RATP est la première entreprise à opter pour un dispositif de ce type.
Les cinq missions de l’IAPR sont : l’intervention psychologique, la prévention, la formation, la recherche et le conseil.
Par la multiplicité de ses niveaux d’intervention, l’IAPR entend agir en prenant en considération l’environnement et la spécificité du champ social à l’intérieur duquel se développent les souffrances individuelles […].
 
Qu’est ce qu’un traumatisme psychique ?
 
 
Un événement extérieur, nommé « événement traumatique » va soumettre l’appareil psychique à une série de contraintes, qui peuvent ou non, être métabolisées. Si cela est impossible, il se produit un choc dans l’appareil psychique, c’est le traumatisme. On pourrait donc dire que le trauma n’est pas la réponse du psychisme à une situation particulière, mais sa non réponse, son blocage.
Dans sa conceptualisation sur le traumatisme, Freud a mis l’accent sur l’aspect économique, au sens psychique du terme, appréhendant le trauma comme l’enjeu d’un rapport de force opposant l’excitation libidinale et l’état de la barrière de défense qui le subit. Les conceptions existentielles plus récentes, qui complètent ce modèle, l’appréhendent avant tout comme une expérience d’aperception fugace du chaos, de la mort et du néant, sans possibilité – du fait de la surprise et de l’énormité de l’agression – de penser cette expérience sous le travestissement rassurant du fantasme. Dans cette perspective, ce qui fait trauma c’est « cette confrontation à quelque chose d’impensable, d’indicible », à cette inimaginable effraction d’un réel effrayant qui s’impose à soi. Le traumatisme psychique serait donc une expérience aiguë d’effraction psychique et de débordement des défenses du Moi.
Une telle expérience entraîne le plus souvent une réaction de stress intense. Cette contiguïté clinique entre stress et trauma a produit une certaine confusion entre les deux concepts. Il me semble pourtant que ces deux phénomènes résultent de processus distincts. Si l’on peut graduer l’intensité d’un état de stress, en ce qui concerne le traumatisme, on se trouve devant un système quasiment binaire, il y a un avant du trauma et un après, un point de bascule. On est traumatisé ou on ne l’est pas, on ne l’est pas à moitié […].
Dans le cas du traumatisme, l’événement est tel qu’il défie le jugement, l’analyse, l’évaluation et la trace reste donc stockée sous la forme d’un matériel sensoriel « brut » dont le retour constituera le syndrome de reviviscence. La reviviscence est une sensation ecmnésique qui fait vivre le passé comme le présent. L’expérience clinique montre que ce souvenir obsédant est envahissant et vient prendre la place de la vie psychique […]. Une partie des changements de personnalité est à mettre sur le compte de cette occupation du champ psychique par la reviviscence. En outre, la situation traumatique va altérer le Soi, c’est-à-dire le rapport du sujet à lui-même, modifiant ses fondements narcissiques. Certains événements vont attaquer, non seulement l’idée d’immortalité héritée des phases initiales du développement de la psyché mais aussi les lois, qui introjectées, ont servi à la construction de l’instance surmoïque. Ce processus psychopathologique peut alors donner lieu à des conduites délinquantes ou amplifier les conduites de retrait social et relationnel. Dans bien des cas, là où il y a trauma, c’est la vie sociale qui se trouve mise en péril.
L’intervention psychologique aura pour but de prévenir l’apparition et la pérennisation de ces situations qui engendrent de véritables états de détresse psychologique. À l’IAPR elle se découpe en deux temps : le temps de l’urgence et le temps du suivi.
 
Le temps de l’urgence : accueillir individuellement et en groupe
 
 
Par la mise en place d’astreintes psychologiques et l’installation d’un numéro vert, L’IAPR dispose d’un système d’accueil et d’intervention permanent.
L’accueil individuel. Pour établir le climat qui préside à un entretien situation d’urgence, je voudrais citer un passage du livre Le paradoxe de d’accueil de Winnicott (1999) : « Le bébé ne désire pas tant qu’on lui donne un repas convenable à un moment convenable, que d’être nourrit par quelqu’un qui aime le nourrir. Le bébé considère comme naturel la douceur de ses vêtements et la bonne température de l’eau du bain. Il en va autrement du plaisir de la mère qui accompagne l’habillage et le bain du bébé. Si ces choses font plaisir, c’est pour lui comme le soleil qui se lève. Le plaisir de la mère doit être là, sinon tout est mort, sans utilité et mécanique. Des plaisirs tellement grands dérivent les liens intimes, temporels et spirituels qui peuvent exister entre le bébé et sa mère. »
Ce commentaire de Winnicott me permet d’illustrer la dimension humaine et intersubjective de cette rencontre qui doit être intégrée à la technique pour que tout ne soit pas « mort, mécanique et sans utilité ». Au cours de l’accueil, « l’attention au plus près du sujet » est une notion primordiale. La victime de traumatisme se retrouve très souvent confrontée à une perte de repère, de croyances, des sentiments de dépendance et d’abandon qu’il faut traiter de manière primordiale. […] L’ensemble de ce projet d’accueil aura pour objectif d’assurer une « fonction contenante » limitant les débordements du sujet en lui assurant un soutien en temps nécessaire et une possibilité d’abréaction. S’il est important d’assurer présence et chaleur, il est tout aussi important de pouvoir maintenir une « dissociation affective partielle », réagir émotionnellement mais ne pas agir comme un traumatisé. C’est le principe même de la rencontre avec un sujet non traumatisé qui va aider la victime à se décoller de son trauma. D’une certaine manière, on pourrait imaginer que l’intervenant se situe comme tiers entre le sujet et son trauma. Dans ce cas, il ne s’agira pas de vouloir les séparer comme deux individus qui se bagarrent, mais leur signifier que vous êtes là, avec eux, et que vous avez peut-être autre chose à dire pour alimenter et relativiser le dialogue qu’ils ont entre eux.
Entretiens et groupe de parole. Dans les situations de drames collectifs, la présence au sein de l’équipe d’intervention d’urgence d’un coordonnateur clinique est indispensable afin d’assurer la meilleure organisation de la procédure d’intervention. Poser un cadre de travail dans un climat de panique et de peur nécessite le déploiement d’un protocole structuré et le respect par tous les cliniciens de la procédure et des missions qui leur sont confiées. Les objectifs de ce type d’intervention seront :
  • apporter une information sur ce qui vient d’arriver et sur les symptômes ressentis ;
  • favoriser la verbalisation de l’expérience traumatique ;
  • chercher à atténuer les sentiments néfastes pour le pronostic ;
  • assurer une continuité du lien ;
  • repérer les personnes fragiles.
Avec l’apport d’information sur ce qui leur est arrivé et particulièrement sur les manifestations symptomatiques apparues ou qui risquent d’apparaître par la suite, les victimes découvrent que ce qu’ils vivent est connu. L’effet de groupe favorise des « identifications restructurantes » par l’écoute des autres faisant part des mêmes éprouvés et des mêmes réactions que les leurs. Cela leur permet de ne pas se sentir exclus et abandonnés et favorise un phénomène d’appartenance au groupe des « vivants ».
La verbalisation de l’expérience traumatique permet au sujet de se dégager du trauma en gestation. C’est la parole qui peut introduire encore à temps le fantasme protecteur et assimilateur. Il convient donc d’inviter les victimes à parler de leur expérience vécue sans leur donner d’autres consignes que de dire ce qu’ils ont envie de dire et de parler d’eux-mêmes, de ne pas craindre de parler directement de ce qu’ils ont ressenti plutôt que de « raconter » ce qu’ils ont vu.
S’il faut chercher à atténuer les sentiments néfastes tels que l’impuissance, l’échec ou la culpabilité on ne peut se substituer à la conscience de l’autre, il convient donc de laisser chacun gérer ses sentiments à sa façon et à sa vitesse. En ce sens, mieux vaut ne pas chercher à « déculpabiliser ». En effet, en assignant au sujet un rôle de « victime », on lui retire toute le « saillant » de son expérience, ce qui peut le dissuader d’explorer cette dimension importante de son expérience traumatique […].
 
Le temps du suivi
 
 
Au-delà de l’intervention immédiate, il sera parfois nécessaire de poursuivre la prise en charge […]. L’accompagnement psychologique est un second niveau d’intervention. C’est un temps d’écoute, d’évaluation et d’orientation qui doit permettre au sujet de bénéficier s’il le souhaite, d’une prise en charge psychothérapeutique. Au cours de l’accompagnement psychologique qui s’étend sur quelques entretiens, le psychologue établit un état des lieux des différents besoins du sujet et favorise l’émergence d’une demande de soin. La question de la demande se pose avec beaucoup d’acuité pour ce type de patient. Une minorité de patients souffrant de trouble psychotraumatiques extériorisent leur plainte et font une démarche de soins. Lorsqu’il l’évalue nécessaire, le psychologue devra inciter aux soins. Une des caractéristiques essentielle de l’expérience traumatique, est justement de laisser derrière elle l’impression que le patient ne peut plus être compris, justifiant par là une absence de demande. La prise en charge psychothérapeutique peut se faire au sein de l’Institut, comme c’est le cas pour les patients du secteur RATP, ou à l’extérieur comme c’est le cas sur le secteur GMF, légitimant la mise en place d’un réseau national de psychologues et psychothérapeutes partenaires.
 
Particularité de la prise en charge psychothérapeutique
 
 
Il me semble important enfin d’énoncer quelques principes propres à la prise en charge psychothérapeutique de patients souffrant de psychotraumatismes. La position de « neutralité bienveillante » semble inadéquate, la plupart du temps. Le traumatisé a réellement besoin d’empathie, sinon de sollicitude. Nul ne peut rester neutre vis-à-vis de quelqu’un qui sort de l’horreur et qui demande qu’on lui tende une main secourable. Les silences et la position de neutralité, renvoyant d’emblée le sujet à lui-même peut être vécue comme une marque de rejet. Cela s’avère d’autant plus juste que l’on se situe au démarrage du processus psychothérapeutique. Le thérapeute doit intervenir et participer au dialogue « maïeutique » qui aidera le patient à découvrir sa vérité. Il devra inciter le patient à se désengager de l’emprise du trauma, à ne pas continuer à subir son destin et à faire en sorte que cette expérience soit assumée et vécue comme un souvenir appartenant pleinement à l’histoire du patient. Bien souvent, le thérapeute aura à faire avec des processus de défense archaïques tels que le clivage ou la dissociation affective qui favorisent la non intégration de l’expérience traumatique au sein de la psyché. Le trauma se caractérise par la confrontation à l’impensable. C’est la verbalisation de l’impensable qui permettra de penser à nouveau, d’extérioriser, de réduire et maîtriser ce qui a été vécu. S’il faut aider à la verbalisation du vécu traumatique, le thérapeute devra éviter que le sujet ne « raconte son histoire ». La verbalisation répétitive d’un récit factuel appartient au syndrome de reviviscence et révèle la perpétuation de l’expérience morbide. Il faudra tout au contrainte encourager le patient à dire « comment il a vécu ce qui s’est passé ». C’est cette parole là, inaugurant la survenue d’un langage qualitatif qui va conférer du sens et permettre de penser.
À l’issue du travail psychothérapeutique, la personne ne sera pas redevenue comme avant, elle aura changé, assumant son expérience traumatique au lieu de chercher à l’expulser.
 
NOTES
 
[*]Texte extrait d’un exposé au Réseau national de l’IAPR, à paraître ultérieurement.
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