2001
Vie Sociale et Traitements
Dossier : Traumatismes
L’accompagnement des victimes
[*]
Samuel Lemitre
psychologue, IAPR Paris
Le mot victime
vient du latin, il appartient à la même famille que le verbe vaincre. Le premier
sens du mot, utilisé chez les païens et les peuplades primitives est étroitement
lié à la notion de sacrifice. Plus récemment, le terme de victime a été associé
avec celui de dommage, introduisant l’idée nouvelle d’une réparation
juridique et sociale. Initialement, la victime était surtout reconnue lorsque
le dommage subit était le fait des agissements d’autrui. Le développement
du courant de la victimologie en tant que discipline a permis que s’élargisse
le statut de victime aux personnes ayant subit un dommage à la suite de faits
survenus de manière fortuite ou accidentelle : catastrophe naturelle, tremblement
de terre, inondation, incendies, accidents…
Aujourd’hui, on désigne comme victime toute personne qui subit
un dommage dont l’existence est reconnue par autrui et dont elle n’est
pas toujours consciente. Progressivement a été mis en place un système juridique
et pénal qui fait valoir les droits à réparation de la victime. En France,
apparaît la commission d’indemnisation des victimes d’infractions
(CIVI) en 1977, puis à la suite du rapport Milliez (1982), un réseau national
d’aide aux victimes, l’INAVEM, en 1986. Après avoir acquis le
droit d’être partie prenante au procès de son agresseur et d’obtenir
des dommages et intérêts, la victime acquiert le droit à un conseil juridique
et un soutien psychologique.
La contribution de la psychiatrie de guerre
La psychiatrie de guerre a joué un rôle important dans le repérage
des pathologies traumatiques et dans la définition d’une approche d’aide
et de soutien psychologique aux victimes. Une méthode simple de prise en charge
immédiate, juste derrière les lignes de front, des militaires en état de choc
a été utilisée pendant la guerre russo-japonaise d’abord (1904-1905),
puis pendant la guerre du Viêt-Nam (1962-1973). Cette méthode appelée « psychiatrie
de l’avant », qui visait une efficacité militaire, a inspiré une réflexion
sur l’existence de pathologies traumatiques de guerre ou civiles et
sur la façon d’intervenir d’un point de vue thérapeutique. C’est
à peu près à la même époque, en 1968, que le DSM-II reconnaît l’existence
d’un « post-traumatic-stress-disorder », première description nosographique
de l’état traumatique.
Les psychiatres de l’armée ont joué un rôle précurseur dans
la prise en compte d’événements traumatiques hors du cadre militaire,
dans un contexte civil (attentats, accidents collectifs, catastrophes naturelles…).
Ainsi Louis Crocq, psychiatre militaire, a créé les Cellules d’urgence
médico-psychologique (CUMP), suite aux attentats parisiens en 1995 (RER Saint-Michel
et Port-Royal) à la demande du ministère de Xavier Emmanuelli. Les répercussions
psychologiques sur les victimes de ces attentats ont révélé la nécessité d’une
prise en compte rapide, voire immédiate de leur vécu traumatique. Un dispositif
de soutien psychologique d’urgence sur le terrain et dans les jours
qui suivent s’est avéré indispensable pour prévenir la survenue de
séquelles post-traumatiques.
On observe une mobilisation politique, médiatique et judiciaire contre
la violence. En témoignent la mobilisation contre les crimes à caractère sexuels,
le développement des infrastructures mises en place pour répondre aux catastrophes
naturelles et accidents collectifs, la multiplication des associations de
victimes et la prise de conscience par les entreprises des situations difficiles
auxquelles sont confrontés les salariés en situation professionnelle.
Création de l’Institut d’assistance
psychologique (IAPR)
La RAPT (Régie publique des transports parisiens) en partenariat avec
la GMF (mutuelles de fonctionnaires), constatant les limites des services
du pôle clinique interne à l’entreprise, retient l’idée d’un
institut, indépendant et externe à la régie. L’IAPR (Institut d’accompagnement
psychologique post-traumatique et de recherche) créé en 1999, développe une
conception et une méthode singulière de prise en charge des personnes confrontées
à des situations stressantes et/ou traumatiques. Son action, inscrite dans
le champ de la souffrance au travail des agents et des cadres de l’entreprise
RATP, s’ouvre à d’autres entreprises et d’autres publics.
À ce titre, la RATP est la première entreprise à opter pour un dispositif
de ce type.
Les cinq missions de l’IAPR sont : l’intervention psychologique,
la prévention, la formation, la recherche et le conseil.
Par la multiplicité de ses niveaux d’intervention, l’IAPR
entend agir en prenant en considération l’environnement et la spécificité
du champ social à l’intérieur duquel se développent les souffrances
individuelles […].
Qu’est ce qu’un traumatisme psychique
?
Un événement extérieur, nommé « événement traumatique » va soumettre
l’appareil psychique à une série de contraintes, qui peuvent ou non,
être métabolisées. Si cela est impossible, il se produit un choc dans l’appareil
psychique, c’est le traumatisme. On pourrait donc dire que le trauma
n’est pas la réponse du psychisme à une situation particulière, mais
sa non réponse, son blocage.
Dans sa conceptualisation sur le traumatisme, Freud a mis l’accent
sur l’aspect économique, au sens psychique du terme, appréhendant le
trauma comme l’enjeu d’un rapport de force opposant l’excitation
libidinale et l’état de la barrière de défense qui le subit. Les conceptions
existentielles plus récentes, qui complètent ce modèle, l’appréhendent
avant tout comme une expérience d’aperception fugace du chaos, de la
mort et du néant, sans possibilité – du fait de la surprise et de l’énormité
de l’agression – de penser cette expérience sous le travestissement
rassurant du fantasme. Dans cette perspective, ce qui fait trauma c’est
« cette confrontation à quelque chose d’impensable, d’indicible
», à cette inimaginable effraction d’un réel effrayant qui s’impose
à soi. Le traumatisme psychique serait donc une expérience aiguë d’effraction
psychique et de débordement des défenses du Moi.
Une telle expérience entraîne le plus souvent une réaction de stress
intense. Cette contiguïté clinique entre stress et trauma a produit une certaine
confusion entre les deux concepts. Il me semble pourtant que ces deux phénomènes
résultent de processus distincts. Si l’on peut graduer l’intensité
d’un état de stress, en ce qui concerne le traumatisme, on se trouve
devant un système quasiment binaire, il y a un avant du trauma et un après,
un point de bascule. On est traumatisé ou on ne l’est pas, on ne l’est
pas à moitié […].
Dans le cas du traumatisme, l’événement est tel qu’il
défie le jugement, l’analyse, l’évaluation et la trace reste
donc stockée sous la forme d’un matériel sensoriel « brut » dont le
retour constituera le syndrome de reviviscence. La reviviscence est une sensation
ecmnésique qui fait vivre le passé comme le présent. L’expérience clinique
montre que ce souvenir obsédant est envahissant et vient prendre la place
de la vie psychique […]. Une partie des changements de personnalité
est à mettre sur le compte de cette occupation du champ psychique par la reviviscence.
En outre, la situation traumatique va altérer le Soi, c’est-à-dire
le rapport du sujet à lui-même, modifiant ses fondements narcissiques. Certains
événements vont attaquer, non seulement l’idée d’immortalité
héritée des phases initiales du développement de la psyché mais aussi les
lois, qui introjectées, ont servi à la construction de l’instance surmoïque.
Ce processus psychopathologique peut alors donner lieu à des conduites délinquantes
ou amplifier les conduites de retrait social et relationnel. Dans bien des
cas, là où il y a trauma, c’est la vie sociale qui se trouve mise en
péril.
L’intervention psychologique aura pour but de prévenir l’apparition
et la pérennisation de ces situations qui engendrent de véritables états de
détresse psychologique. À l’IAPR elle se découpe en deux temps : le
temps de l’urgence et le temps du suivi.
Le temps de l’urgence : accueillir individuellement
et en groupe
Par la mise en place d’astreintes psychologiques et l’installation
d’un numéro vert, L’IAPR dispose d’un système d’accueil
et d’intervention permanent.
L’accueil individuel.
Pour établir le climat qui préside à un entretien situation d’urgence,
je voudrais citer un passage du livre Le paradoxe
de d’accueil de Winnicott (1999) : « Le bébé ne désire pas
tant qu’on lui donne un repas convenable à un moment convenable, que
d’être nourrit par quelqu’un qui aime le nourrir. Le bébé considère
comme naturel la douceur de ses vêtements et la bonne température de l’eau
du bain. Il en va autrement du plaisir de la mère qui accompagne l’habillage
et le bain du bébé. Si ces choses font plaisir, c’est pour lui comme
le soleil qui se lève. Le plaisir de la mère doit être là, sinon tout est
mort, sans utilité et mécanique. Des plaisirs tellement grands dérivent les
liens intimes, temporels et spirituels qui peuvent exister entre le bébé et
sa mère. »
Ce commentaire de Winnicott me permet d’illustrer la dimension
humaine et intersubjective de cette rencontre qui doit être intégrée à la
technique pour que tout ne soit pas « mort, mécanique et sans utilité ». Au
cours de l’accueil, « l’attention au plus près du sujet » est
une notion primordiale. La victime de traumatisme se retrouve très souvent
confrontée à une perte de repère, de croyances, des sentiments de dépendance
et d’abandon qu’il faut traiter de manière primordiale. […]
L’ensemble de ce projet d’accueil aura pour objectif d’assurer
une « fonction contenante » limitant les débordements du sujet en lui assurant
un soutien en temps nécessaire et une possibilité d’abréaction. S’il
est important d’assurer présence et chaleur, il est tout aussi important
de pouvoir maintenir une « dissociation affective partielle », réagir émotionnellement
mais ne pas agir comme un traumatisé. C’est le principe même de la
rencontre avec un sujet non traumatisé qui va aider la victime à se décoller
de son trauma. D’une certaine manière, on pourrait imaginer que l’intervenant
se situe comme tiers entre le sujet et son trauma. Dans ce cas, il ne s’agira
pas de vouloir les séparer comme deux individus qui se bagarrent, mais leur
signifier que vous êtes là, avec eux, et que vous avez peut-être autre chose
à dire pour alimenter et relativiser le dialogue qu’ils ont entre eux.
Entretiens et groupe de parole.
Dans les situations de drames collectifs, la présence au sein de l’équipe
d’intervention d’urgence d’un coordonnateur clinique
est indispensable afin d’assurer la meilleure organisation de la procédure
d’intervention. Poser un cadre de travail dans un climat de panique
et de peur nécessite le déploiement d’un protocole structuré et le
respect par tous les cliniciens de la procédure et des missions qui leur sont
confiées. Les objectifs de ce type d’intervention seront :
- apporter une information sur ce qui vient d’arriver
et sur les symptômes ressentis ;
- favoriser la verbalisation de l’expérience traumatique
;
- chercher à atténuer les sentiments néfastes pour le pronostic
;
- assurer une continuité du lien ;
- repérer les personnes fragiles.
Avec l’apport d’information sur ce qui leur est arrivé
et particulièrement sur les manifestations symptomatiques apparues ou qui
risquent d’apparaître par la suite, les victimes découvrent que ce
qu’ils vivent est connu. L’effet de groupe favorise des « identifications
restructurantes » par l’écoute des autres faisant part des mêmes éprouvés
et des mêmes réactions que les leurs. Cela leur permet de ne pas se sentir
exclus et abandonnés et favorise un phénomène d’appartenance au groupe
des « vivants ».
La verbalisation de l’expérience traumatique permet au sujet
de se dégager du trauma en gestation. C’est la parole qui peut introduire
encore à temps le fantasme protecteur et assimilateur. Il convient donc d’inviter
les victimes à parler de leur expérience vécue sans leur donner d’autres
consignes que de dire ce qu’ils ont envie de dire et de parler d’eux-mêmes,
de ne pas craindre de parler directement de ce qu’ils ont ressenti
plutôt que de « raconter » ce qu’ils ont vu.
S’il faut chercher à atténuer les sentiments néfastes tels
que l’impuissance, l’échec ou la culpabilité on ne peut se substituer
à la conscience de l’autre, il convient donc de laisser chacun gérer
ses sentiments à sa façon et à sa vitesse. En ce sens, mieux vaut ne pas chercher
à « déculpabiliser ». En effet, en assignant au sujet un rôle de « victime
», on lui retire toute le « saillant » de son expérience, ce qui peut le dissuader
d’explorer cette dimension importante de son expérience traumatique
[…].
Au-delà de l’intervention immédiate, il sera parfois nécessaire
de poursuivre la prise en charge […]. L’accompagnement psychologique
est un second niveau d’intervention. C’est un temps d’écoute,
d’évaluation et d’orientation qui doit permettre au sujet de
bénéficier s’il le souhaite, d’une prise en charge psychothérapeutique.
Au cours de l’accompagnement psychologique qui s’étend sur quelques
entretiens, le psychologue établit un état des lieux des différents besoins
du sujet et favorise l’émergence d’une demande de soin. La question
de la demande se pose avec beaucoup d’acuité pour ce type de patient.
Une minorité de patients souffrant de trouble psychotraumatiques extériorisent
leur plainte et font une démarche de soins. Lorsqu’il l’évalue
nécessaire, le psychologue devra inciter aux soins. Une des caractéristiques
essentielle de l’expérience traumatique, est justement de laisser derrière
elle l’impression que le patient ne peut plus être compris, justifiant
par là une absence de demande. La prise en charge psychothérapeutique peut
se faire au sein de l’Institut, comme c’est le cas pour les
patients du secteur RATP, ou à l’extérieur comme c’est le cas
sur le secteur GMF, légitimant la mise en place d’un réseau national
de psychologues et psychothérapeutes partenaires.
Particularité de la prise en charge psychothérapeutique
Il me semble important enfin d’énoncer quelques principes propres
à la prise en charge psychothérapeutique de patients souffrant de psychotraumatismes.
La position de « neutralité bienveillante » semble inadéquate, la plupart
du temps. Le traumatisé a réellement besoin d’empathie, sinon de sollicitude.
Nul ne peut rester neutre vis-à-vis de quelqu’un qui sort de l’horreur
et qui demande qu’on lui tende une main secourable. Les silences et
la position de neutralité, renvoyant d’emblée le sujet à lui-même peut
être vécue comme une marque de rejet. Cela s’avère d’autant
plus juste que l’on se situe au démarrage du processus psychothérapeutique.
Le thérapeute doit intervenir et participer au dialogue « maïeutique » qui
aidera le patient à découvrir sa vérité. Il devra inciter le patient à se
désengager de l’emprise du trauma, à ne pas continuer à subir son destin
et à faire en sorte que cette expérience soit assumée et vécue comme un souvenir
appartenant pleinement à l’histoire du patient. Bien souvent, le thérapeute
aura à faire avec des processus de défense archaïques tels que le clivage
ou la dissociation affective qui favorisent la non intégration de l’expérience
traumatique au sein de la psyché. Le trauma se caractérise par la confrontation
à l’impensable. C’est la verbalisation de l’impensable
qui permettra de penser à nouveau, d’extérioriser, de réduire et maîtriser
ce qui a été vécu. S’il faut aider à la verbalisation du vécu traumatique,
le thérapeute devra éviter que le sujet ne « raconte son histoire ». La verbalisation
répétitive d’un récit factuel appartient au syndrome de reviviscence
et révèle la perpétuation de l’expérience morbide. Il faudra tout au
contrainte encourager le patient à dire « comment il a vécu ce qui s’est
passé ». C’est cette parole là, inaugurant la survenue d’un
langage qualitatif qui va conférer du sens et permettre de penser.
À l’issue du travail psychothérapeutique, la personne ne sera
pas redevenue comme avant, elle aura changé, assumant son expérience traumatique
au lieu de chercher à l’expulser.
[*]
Texte extrait d’un exposé au Réseau
national de l’IAPR, à paraître ultérieurement.