2001
Vie Sociale et Traitements
Dossier : Traumatismes
Quand la terre vous tombe sur la tête
Christian Villeneuve
psychologue, Albi.
C’est ce qui s’est
passé dans la banlieue de Cayenne le 19 avril 2000 aux environs de 13 h 30,
lorsque le flanc d’une colline appelée Mont Cabassou, qui culmine à
157 m d’altitude, s’effondra. Une coulée de boue mesurant jusqu’à
douze mètres de hauteur et plus de cent mètres de large, glissa le long de
la colline en recouvrant partiellement l’usine « Cilama », la route
nationale n° 3 et une partie de la plaine avoisinante. On comptabilisa dix
morts : six parmi le personnel de la « Cilama », deux personnes qui circulaient
en voiture sur la RN et deux agents de la DDE qui étaient en train d’élaguer
sur les lieux.
Dans cette région, la Guyane, qui ne connut jamais de catastrophes
naturelles à l’exception de rares inondations, ce fut le choc et ce
d’autant plus que les cadavres découverts par le difficile et pénible
travail des sauveteurs, étaient non seulement déchiquetés, mais commençaient
à se décomposer. En effet, tandis que la catastrophe eut lieu le mercredi,
on rechercha des cadavres jusqu’au dimanche, dans des conditions dangereuses
et pénibles à cause de l’instabilité de la boue mais aussi de la pluie
et de la chaleur. Qui plus est, un blessé, monsieur H. prisonnier sous d’instables
amas de ferraille, qu’on pensait sauver, mourut alors qu’on
l’amputait pour le dégager plus de trente six heures après le début
du drame. Cette mort à elle seule, traumatisa beaucoup de sauveteurs.
Pour ma part, je ne suis arrivé en Guyane que le 4 mai, c’est-à-dire,
15 jours après l’effondrement. Je suis reparti le 14 mai.
Je vais me limiter à traiter quelques cas en essayant de préciser
leur particularité et leur évolution et de saisir comment ils interrogent
la théorie du traumatisme.
Notons que j’ai reçu des personnes individuellement et que
j’ai également animé des débriefings de groupe en collaboration avec
le docteur Vilamot.
Le premier cas que j’évoquerai fait figure de paradigme : mademoiselle
H. est âgée de 25 ans, elle est mère d’une petite fille de 3 ans qui
a assisté à l’entretien. Nous en étions au 22e
jour après le drame. Je la revois assise devant moi, le regard plutôt vague,
ne disant rien si on ne la questionnait pas et répondant de façon à la fois
monotone et lapidaire. Elle fut arrêtée par la boue alors qu’elle circulait
en voiture sur la nationale, elle pensa être ensevelie, mais dit à plusieurs
reprises : « Je les ai vus disparaître ». Elle parle ainsi des deux personnes
de la DDE qui ont été emportées par la terre sous son regard. Alors, je lui
demande ce qui se passe dans sa tête tandis qu’elle reste silencieuse,
elle répond simplement : « Ça défile ». Nous reprenons les faits, mais le
récit reste factuel, pensées et émotions ne viennent pas.
Le « ça défile » vient illustrer l’essentiel de ce qui fait
un traumatisme : les images inacceptables, intactes, indélébiles, reliées
avec rien, qui coupent la parole au sujet, l’empêchant de penser, le
rendent absent et le menacent pratiquement de façon continue. La question
qui se pose est double : pourquoi mademoiselle H. a-t-elle été, et reste-t-elle
traumatisée ? Elle réunit me semble-t-il les quatre conditions qui génèrent
un traumatisme et expliquent sa durée. D’abord les deux essentielles
: être témoin direct de la mort violente et inattendue d’autrui, et
se sentir soi-même menacé de la même façon. Mais aussi deux conditions inhérentes
au sujet : elle n’a pas en tant que sujet élaboré de façon satisfaisante
la question de la mort et de plus elle était fragilisée au moment des faits.
En effet, elle évoque une relation problématique avec son compagnon, ce qui
pour elle est difficilement supportable.
Si mademoiselle H. ne parvient à se dégager de l’emprise du
traumatisme, c’est parce que la verbalisation et par là même la symbolisation
sont impossibles. C’est bien sûr une des caractéristiques du traumatisme.
Il « fabrique » les conditions de sa non liquidation. Pour qu’un traumatisme
se liquide, qu’il se transforme en souvenir, il faut que la symbolisation
vienne enserrer dans un maillage efficace le réel de la mort. Mademoiselle
H. n’est pas capable actuellement de la moindre association libre qui
lui permettrait de se dégager progressivement de sa prostration. C’est
la raison pour laquelle pour prétendre être thérapeute dans de telles conditions,
il faut accepter d’être directif, c’est-à-dire, inciter et soutenir
le sujet à exprimer ses émotions et ses pensées liées au traumatisme.
On peut espérer qu’au cours d’une prochaine rencontre
avec un thérapeute, mademoiselle H. aura pu laisser venir quelques représentations
qui favorisent la liquidation progressive du traumatisme.
Nous avons rencontré d’autres personnes qui furent traumatisées
et qui ont commencé à s’en dégager. Parmi elles, le personnel de la
DDE qui était en train d’élaguer sur le site. Ils étaient six, quand
l’un deux, levant machinalement les yeux, voit une masse énorme de
terre s’avancer vers eux. Il dit aussitôt à ses collègues en créole
: « La montagne vient à nous ». Heureusement dit-il, ils m’ont cru.
Quatre d’entre eux ont couru dans une direction et deux dans une autre.
Ce sont ces derniers qui furent emportés. Un des survivants me raconte sa
course : « Quand je me suis mis à courir, je croyais que j’étais déjà
mort, d’ailleurs, je ne savais pas pourquoi je courais ni où j’allais.
Je me suis arrêté quand j’ai vu devant moi les autres qui s’arrêtaient
aussi. Au début quand je le racontais, j’y étais encore dedans, maintenant
ce n’est plus pareil ». Il définit sa sortie particulière du traumatisme.
En effet, que s’est-il passé pour ce sujet ? Après avoir fui le danger
aussi vite qu’il pouvait, il s’arrête sans réfléchir auprès
d’autres personnes déjà là. Panurgisme diraient les uns, identification
au semblable diraient les psychanalystes. Nous savons que l’identification
peut avoir lieu chaque fois qu’une personne s’approprie un trait
appartenant à d’autres. Ici il a prélevé ce trait : les autres bien
vivants étaient arrêtés, il a pu se joindre à eux. Cette capacité de pouvoir
s’identifier au genre humain lui a sûrement été d’un grand secours
au moment du drame. L’élaboration produite au cours du débriefing et
lors de différents entretiens Font conduit également vers la sortie du traumatisme.
Il semble intéressant d’évoquer un autre survivant de la DDE
: monsieur D. Dès qu’il se met à parler, il apparaît qu’il a
moins bien récupéré que ses collègues ; son débit est plutôt monotone, son
humeur reste triste. Plusieurs éléments m’ont permis de repérer une
structure obsessionnelle et je trouve logique qu’un tel sujet, dont
le fantasme est aux prises avec la question suis-je vivant ou mort se trouve
en difficulté dans de tels moments. En fait, l’entretien m’apporte
des détails plus précieux et sans doute plus opérants dans le ralentissement
de la liquidation du traumatisme. En effet, à la manière d’Antigone,
monsieur D. est trop attaché au rituel symbolique de la mort : il nous apprend
que son collègue mort n’a pas eu une veillée funèbre convenable et
que sa voiture de fonction a déjà été attribuée à quelqu’un d’autre.
Il s’agit là pour lui de deux fautes non seulement inadmissibles, mais
aussi irrattrapables ! De telles pensées sont bien sûr soutenues par des croyances
trop rigides qui excluent l’interrogation et freinent le processus
de symbolisation donc l’évolution.
On sait qu’on peut trouver des personnes traumatisées parmi
les sauveteurs surtout quand les morts se présentent de manière insoutenable
comme ce fut le cas à Cayenne : corps déchiquetés, recouverts de boue, qui
commencent à se décomposer et dégagent une odeur très dérangeante. Certains
d’entre eux furent particulièrement affectés comme les pompiers par
exemple. La mort de monsieur H. qu’ils assistèrent pendant trente-six
heures, les ébranla et leur donna un sentiment d’échec ce qui aggrava
leur état. Lors d’une séance de débriefing l’un d’eux
nous dit, tout en se faisant le porte-parole du groupe, qu’il était
« culpabilisé d’impuissance » : « avoir un mort » et surtout dans de
telles conditions, c’est avoir échoué. Telle était la façon de penser
de ces personnes là.
Les pompiers que j’ai pu rencontrer après la séance de débriefing
ont tout de même pu montrer qu’ils avaient su relativiser leur sentiment
d’échec.
Les agents de l’EDF furent également affectés. La dangerosité
et la boue affaiblirent les hommes. L’un d’eux eut une plainte
particulière lors du débriefing de groupe. Ce qui l’a traumatisé dit-il,
c’est qu’en « tirant des lignes », tout d’un coup son
regard rencontre un cadavre qu’on transporte. Il estime qu’il
aurait fallu lui éviter une telle « rencontre ». « On aurait dû, dit-il, nous
faire arrêter notre travail afin de détourner notre regard quand le cadavre
était là ». La mort ne doit pas être rencontrée quand on ne l’attend
pas…
On peut citer dans le même ordre d’idées, le témoignage d’un
policier qui circulait sur la nationale et qui a vu la terre s’arrêter
à ses pieds après avoir eu le temps de croire qu’il pouvait mourir.
Il dit : « J’ai participé au cours de ma carrière à plusieurs fusillades,
jamais je n’ai, comme cette fois été malade les jours suivants. Pourquoi
? ». La réponse est simple : on peut estimer que « sa maladie » n’est
due bien sûr qu’à l’effet de surprise. Il semblerait qu’au
cours des fusillades, ses défenses mises en place lui permettent d’affronter
la mort ce qui ne peut être le cas quand elle « arrive » de façon aussi soudaine
: la surprise ne laisse pas au sujet le temps de mettre ses défenses en place.
Certaines personnes qui avaient cru leur traumatisme liquidé, l’ont
vu réapparaître et sont venues à la consultation. C’est le cas de madame
S., employée à la « Cilama », l’usine partiellement détruite par la
coulée de boue. Au moment du drame, elle se trouve à l’intérieur et
« tandis que, dira-t-elle, j’entends un bruit assourdissant, je me
retrouve dans le noir et je ne peux pas garder mon équilibre à cause du souffle
de l’air. Je retrouve rapidement mes esprits et je réussis à sortir
de l’usine ». Elle souffrit par la suite de violentes céphalées et
de crises d’angoisse. Celles-ci disparurent les jours suivants jusqu’à
ce que, faisant ses courses dans un supermarché, elle fût prise de panique
lors d’une panne de courant, le magasin fut quelques instants plongé
dans l’obscurité. Dès la nuit suivante, les céphalées et les angoisses
réapparurent. Les mêmes symptômes sont revenus et vont s’atténuer après
notre rencontre. Madame S. nous permet de repérer que les effets psychiques
d’un traumatisme peuvent resurgir dès qu’un élément rattaché
à la situation traumatique fait à nouveau irruption : ici, l’obscurité
soudaine. C’est toute la question de la récurrence du symptôme en particulier
dans sa détermination signifiante. Rappelons-nous également qu’un des
symptômes du traumatisé est de croire qu’une catastrophe va à nouveau
arriver. Or, même quand il ne le croit plus comme madame S., si un élément
réapparaît son traumatisme est à nouveau réactivé.
Poursuivons sur cette question avec madame T. Elle est venue nous
parler de la lourde tâche d’infirmière qu’elle a dû accomplir
auprès des familles des victimes dans un contexte de surmenage. Elle dit que
ce dont elle a le plus souffert, c’est d’avoir été critiquée
au cours d’une de ses interventions. Lors de l’entretien je
remarque qu’elle se critique et se culpabilise quand elle évoque la
façon dont elle s’est occupée de sa mère mourante il y a de cela quelques
mois à peine. Ce glissement des signifiants, ici à partir des critiques et
autocritiques, lui a permis d’associer sur la question du deuil et
de la mort de sa mère, traumatisme incomplètement liquidé. Le fait de faire
le lien entre les deux signifiants, se référant aux deux événements eut sur
elle un effet libérateur qu’elle remarque elle-même à la fin de l’entretien.
Madame S., la patiente précédente nous interroge aussi sous un autre
angle. En effet, on remarque qu’au moment des faits, elle nous dit
qu’elle a dû réfléchir pour tenter de se soustraire au danger non identifié
qui la menaçait. Être capable de lutter contre l’action traumatisante
peut servir de défense contre la mise en place du traumatisme. Réfléchir,
être actif paraissent mettre un frein à l’installation du traumatisme.
Rappelons-nous que notre première patiente citée est restée passive et seule
au moment des faits.
Certaines personnes nous ont fait part de leur crainte qu’il
y ait des gens enterrés vivants dans la boue, d’autres pensaient qu’ils
étaient morts étouffés. Nous ne sommes plus ici dans le même registre. Il
n’est pas question du lien direct avec la mort pour soi ou pour autrui,
mais d’une représentation fantasmatique de la mort. Le fantasme de
chacun se lie à un objet pulsionnel privilégié : certains s’imaginent
que des personnes ensevelies sous la boue sont mortes étouffées.
Parlons de mademoiselle G. qui ne travaillait pas ce 19 avril. Quand
elle est à l’usine, 13 h 30, l’heure du drame, est le moment
où elle est présente sur le quai, là où on retrouva les victimes de la « Cilama.
» Alors, nous dit-elle, « toutes les nuits je fais le même cauchemar : je
meurs étouffée recouverte par la terre, comme j’aurais dû mourir ».
Je lui fis simplement remarquer que toutes les victimes avaient été emportées
violemment et qu’elles avaient été tuées par les coups qu’elles
avaient reçus et non par étouffement. Mademoiselle G. parut soulagée par mes
propos qui sont venus désamorcer le point masochiste de son fantasme contenant
un objet oral.
J’ai pu également remarquer que certaines personnes profitaient
de la consultation pour dire quelques mots à propos du drame et très vite
enchaînaient sur des questions personnelles qui les préoccupaient davantage.
Ainsi, quelques-uns ont trouvé l’occasion d’une écoute pour
aborder leur problème de couple. Ils ont été orientés vers les psychothérapeutes
de la ville.
Enfin, d’autres personnes sont venues vérifier si, bien que
ne présentant aucun symptôme, elles n’étaient pas traumatisées car
des collègues qui avaient vécu les mêmes événements qu’elles, l’étaient.
Je m’assurais qu’elles n’étaient pas dans une phase de
latence et je m’autorisais à les rassurer. Elles illustrent tout de
même le fait que l’éruption du réel de la mort n’a pas le même
effet chez tous les sujets et que le choc qu’elle produit précipite
le sujet à trouver sa réponse singulière.
Se relier avec son traumatisme
Il apparaît que le premier pouvoir d’un traumatisme est de
couper le sujet de lui-même de façon à la fois douloureuse et excluante.
L’action du thérapeute, qui ne peut être que directive, est
de permettre au sujet de se relier avec son traumatisme afin qu’il
puisse se relier à nouveau avec lui-même. Pour cela, il faut que le traumatisme
soit dissout pour qu’il n’ait plus d’impact.
Nous avons pu dégager quatre critères nécessaires pour qu’un
traumatisme s’installe pleinement et qu’il dure. D’abord
et surtout être témoin de la mort violente et inattendue d’autrui et
se sentir soi-même dans la même situation de façon passive et isolée. Un troisième
critère fait plus appel à la structure du sujet ; c’est le fait de
n’avoir pas élaboré de façon satisfaisante la question de la mort,
quant au quatrième, il renvoie à la contingence en mettant en avant la fragilisation
du sujet au moment des faits.