VST - Vie sociale et traitements
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I.S.B.N.en cours
60 pages

p. 39 à 42
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Dossier : Traumatismes

no 70 2001/2

2001 Vie Sociale et Traitements Dossier : Traumatismes

Quand la terre vous tombe sur la tête

Christian Villeneuve psychologue, Albi.
C’est ce qui s’est passé dans la banlieue de Cayenne le 19 avril 2000 aux environs de 13 h 30, lorsque le flanc d’une colline appelée Mont Cabassou, qui culmine à 157 m d’altitude, s’effondra. Une coulée de boue mesurant jusqu’à douze mètres de hauteur et plus de cent mètres de large, glissa le long de la colline en recouvrant partiellement l’usine « Cilama », la route nationale n° 3 et une partie de la plaine avoisinante. On comptabilisa dix morts : six parmi le personnel de la « Cilama », deux personnes qui circulaient en voiture sur la RN et deux agents de la DDE qui étaient en train d’élaguer sur les lieux.
Dans cette région, la Guyane, qui ne connut jamais de catastrophes naturelles à l’exception de rares inondations, ce fut le choc et ce d’autant plus que les cadavres découverts par le difficile et pénible travail des sauveteurs, étaient non seulement déchiquetés, mais commençaient à se décomposer. En effet, tandis que la catastrophe eut lieu le mercredi, on rechercha des cadavres jusqu’au dimanche, dans des conditions dangereuses et pénibles à cause de l’instabilité de la boue mais aussi de la pluie et de la chaleur. Qui plus est, un blessé, monsieur H. prisonnier sous d’instables amas de ferraille, qu’on pensait sauver, mourut alors qu’on l’amputait pour le dégager plus de trente six heures après le début du drame. Cette mort à elle seule, traumatisa beaucoup de sauveteurs.
Pour ma part, je ne suis arrivé en Guyane que le 4 mai, c’est-à-dire, 15 jours après l’effondrement. Je suis reparti le 14 mai.
Je vais me limiter à traiter quelques cas en essayant de préciser leur particularité et leur évolution et de saisir comment ils interrogent la théorie du traumatisme.
Notons que j’ai reçu des personnes individuellement et que j’ai également animé des débriefings de groupe en collaboration avec le docteur Vilamot.
 
Mademoiselle H.
 
 
Le premier cas que j’évoquerai fait figure de paradigme : mademoiselle H. est âgée de 25 ans, elle est mère d’une petite fille de 3 ans qui a assisté à l’entretien. Nous en étions au 22e jour après le drame. Je la revois assise devant moi, le regard plutôt vague, ne disant rien si on ne la questionnait pas et répondant de façon à la fois monotone et lapidaire. Elle fut arrêtée par la boue alors qu’elle circulait en voiture sur la nationale, elle pensa être ensevelie, mais dit à plusieurs reprises : « Je les ai vus disparaître ». Elle parle ainsi des deux personnes de la DDE qui ont été emportées par la terre sous son regard. Alors, je lui demande ce qui se passe dans sa tête tandis qu’elle reste silencieuse, elle répond simplement : « Ça défile ». Nous reprenons les faits, mais le récit reste factuel, pensées et émotions ne viennent pas.
Le « ça défile » vient illustrer l’essentiel de ce qui fait un traumatisme : les images inacceptables, intactes, indélébiles, reliées avec rien, qui coupent la parole au sujet, l’empêchant de penser, le rendent absent et le menacent pratiquement de façon continue. La question qui se pose est double : pourquoi mademoiselle H. a-t-elle été, et reste-t-elle traumatisée ? Elle réunit me semble-t-il les quatre conditions qui génèrent un traumatisme et expliquent sa durée. D’abord les deux essentielles : être témoin direct de la mort violente et inattendue d’autrui, et se sentir soi-même menacé de la même façon. Mais aussi deux conditions inhérentes au sujet : elle n’a pas en tant que sujet élaboré de façon satisfaisante la question de la mort et de plus elle était fragilisée au moment des faits. En effet, elle évoque une relation problématique avec son compagnon, ce qui pour elle est difficilement supportable.
Si mademoiselle H. ne parvient à se dégager de l’emprise du traumatisme, c’est parce que la verbalisation et par là même la symbolisation sont impossibles. C’est bien sûr une des caractéristiques du traumatisme. Il « fabrique » les conditions de sa non liquidation. Pour qu’un traumatisme se liquide, qu’il se transforme en souvenir, il faut que la symbolisation vienne enserrer dans un maillage efficace le réel de la mort. Mademoiselle H. n’est pas capable actuellement de la moindre association libre qui lui permettrait de se dégager progressivement de sa prostration. C’est la raison pour laquelle pour prétendre être thérapeute dans de telles conditions, il faut accepter d’être directif, c’est-à-dire, inciter et soutenir le sujet à exprimer ses émotions et ses pensées liées au traumatisme.
On peut espérer qu’au cours d’une prochaine rencontre avec un thérapeute, mademoiselle H. aura pu laisser venir quelques représentations qui favorisent la liquidation progressive du traumatisme.
 
Le personnel de la DDE
 
 
Nous avons rencontré d’autres personnes qui furent traumatisées et qui ont commencé à s’en dégager. Parmi elles, le personnel de la DDE qui était en train d’élaguer sur le site. Ils étaient six, quand l’un deux, levant machinalement les yeux, voit une masse énorme de terre s’avancer vers eux. Il dit aussitôt à ses collègues en créole : « La montagne vient à nous ». Heureusement dit-il, ils m’ont cru. Quatre d’entre eux ont couru dans une direction et deux dans une autre. Ce sont ces derniers qui furent emportés. Un des survivants me raconte sa course : « Quand je me suis mis à courir, je croyais que j’étais déjà mort, d’ailleurs, je ne savais pas pourquoi je courais ni où j’allais. Je me suis arrêté quand j’ai vu devant moi les autres qui s’arrêtaient aussi. Au début quand je le racontais, j’y étais encore dedans, maintenant ce n’est plus pareil ». Il définit sa sortie particulière du traumatisme. En effet, que s’est-il passé pour ce sujet ? Après avoir fui le danger aussi vite qu’il pouvait, il s’arrête sans réfléchir auprès d’autres personnes déjà là. Panurgisme diraient les uns, identification au semblable diraient les psychanalystes. Nous savons que l’identification peut avoir lieu chaque fois qu’une personne s’approprie un trait appartenant à d’autres. Ici il a prélevé ce trait : les autres bien vivants étaient arrêtés, il a pu se joindre à eux. Cette capacité de pouvoir s’identifier au genre humain lui a sûrement été d’un grand secours au moment du drame. L’élaboration produite au cours du débriefing et lors de différents entretiens Font conduit également vers la sortie du traumatisme.
 
Monsieur D.
 
 
Il semble intéressant d’évoquer un autre survivant de la DDE : monsieur D. Dès qu’il se met à parler, il apparaît qu’il a moins bien récupéré que ses collègues ; son débit est plutôt monotone, son humeur reste triste. Plusieurs éléments m’ont permis de repérer une structure obsessionnelle et je trouve logique qu’un tel sujet, dont le fantasme est aux prises avec la question suis-je vivant ou mort se trouve en difficulté dans de tels moments. En fait, l’entretien m’apporte des détails plus précieux et sans doute plus opérants dans le ralentissement de la liquidation du traumatisme. En effet, à la manière d’Antigone, monsieur D. est trop attaché au rituel symbolique de la mort : il nous apprend que son collègue mort n’a pas eu une veillée funèbre convenable et que sa voiture de fonction a déjà été attribuée à quelqu’un d’autre. Il s’agit là pour lui de deux fautes non seulement inadmissibles, mais aussi irrattrapables ! De telles pensées sont bien sûr soutenues par des croyances trop rigides qui excluent l’interrogation et freinent le processus de symbolisation donc l’évolution.
On sait qu’on peut trouver des personnes traumatisées parmi les sauveteurs surtout quand les morts se présentent de manière insoutenable comme ce fut le cas à Cayenne : corps déchiquetés, recouverts de boue, qui commencent à se décomposer et dégagent une odeur très dérangeante. Certains d’entre eux furent particulièrement affectés comme les pompiers par exemple. La mort de monsieur H. qu’ils assistèrent pendant trente-six heures, les ébranla et leur donna un sentiment d’échec ce qui aggrava leur état. Lors d’une séance de débriefing l’un d’eux nous dit, tout en se faisant le porte-parole du groupe, qu’il était « culpabilisé d’impuissance » : « avoir un mort » et surtout dans de telles conditions, c’est avoir échoué. Telle était la façon de penser de ces personnes là.
Les pompiers que j’ai pu rencontrer après la séance de débriefing ont tout de même pu montrer qu’ils avaient su relativiser leur sentiment d’échec.
Les agents de l’EDF furent également affectés. La dangerosité et la boue affaiblirent les hommes. L’un d’eux eut une plainte particulière lors du débriefing de groupe. Ce qui l’a traumatisé dit-il, c’est qu’en « tirant des lignes », tout d’un coup son regard rencontre un cadavre qu’on transporte. Il estime qu’il aurait fallu lui éviter une telle « rencontre ». « On aurait dû, dit-il, nous faire arrêter notre travail afin de détourner notre regard quand le cadavre était là ». La mort ne doit pas être rencontrée quand on ne l’attend pas…
On peut citer dans le même ordre d’idées, le témoignage d’un policier qui circulait sur la nationale et qui a vu la terre s’arrêter à ses pieds après avoir eu le temps de croire qu’il pouvait mourir. Il dit : « J’ai participé au cours de ma carrière à plusieurs fusillades, jamais je n’ai, comme cette fois été malade les jours suivants. Pourquoi ? ». La réponse est simple : on peut estimer que « sa maladie » n’est due bien sûr qu’à l’effet de surprise. Il semblerait qu’au cours des fusillades, ses défenses mises en place lui permettent d’affronter la mort ce qui ne peut être le cas quand elle « arrive » de façon aussi soudaine : la surprise ne laisse pas au sujet le temps de mettre ses défenses en place.
 
Madame S.
 
 
Certaines personnes qui avaient cru leur traumatisme liquidé, l’ont vu réapparaître et sont venues à la consultation. C’est le cas de madame S., employée à la « Cilama », l’usine partiellement détruite par la coulée de boue. Au moment du drame, elle se trouve à l’intérieur et « tandis que, dira-t-elle, j’entends un bruit assourdissant, je me retrouve dans le noir et je ne peux pas garder mon équilibre à cause du souffle de l’air. Je retrouve rapidement mes esprits et je réussis à sortir de l’usine ». Elle souffrit par la suite de violentes céphalées et de crises d’angoisse. Celles-ci disparurent les jours suivants jusqu’à ce que, faisant ses courses dans un supermarché, elle fût prise de panique lors d’une panne de courant, le magasin fut quelques instants plongé dans l’obscurité. Dès la nuit suivante, les céphalées et les angoisses réapparurent. Les mêmes symptômes sont revenus et vont s’atténuer après notre rencontre. Madame S. nous permet de repérer que les effets psychiques d’un traumatisme peuvent resurgir dès qu’un élément rattaché à la situation traumatique fait à nouveau irruption : ici, l’obscurité soudaine. C’est toute la question de la récurrence du symptôme en particulier dans sa détermination signifiante. Rappelons-nous également qu’un des symptômes du traumatisé est de croire qu’une catastrophe va à nouveau arriver. Or, même quand il ne le croit plus comme madame S., si un élément réapparaît son traumatisme est à nouveau réactivé.
 
Madame T.
 
 
Poursuivons sur cette question avec madame T. Elle est venue nous parler de la lourde tâche d’infirmière qu’elle a dû accomplir auprès des familles des victimes dans un contexte de surmenage. Elle dit que ce dont elle a le plus souffert, c’est d’avoir été critiquée au cours d’une de ses interventions. Lors de l’entretien je remarque qu’elle se critique et se culpabilise quand elle évoque la façon dont elle s’est occupée de sa mère mourante il y a de cela quelques mois à peine. Ce glissement des signifiants, ici à partir des critiques et autocritiques, lui a permis d’associer sur la question du deuil et de la mort de sa mère, traumatisme incomplètement liquidé. Le fait de faire le lien entre les deux signifiants, se référant aux deux événements eut sur elle un effet libérateur qu’elle remarque elle-même à la fin de l’entretien.
Madame S., la patiente précédente nous interroge aussi sous un autre angle. En effet, on remarque qu’au moment des faits, elle nous dit qu’elle a dû réfléchir pour tenter de se soustraire au danger non identifié qui la menaçait. Être capable de lutter contre l’action traumatisante peut servir de défense contre la mise en place du traumatisme. Réfléchir, être actif paraissent mettre un frein à l’installation du traumatisme. Rappelons-nous que notre première patiente citée est restée passive et seule au moment des faits.
Certaines personnes nous ont fait part de leur crainte qu’il y ait des gens enterrés vivants dans la boue, d’autres pensaient qu’ils étaient morts étouffés. Nous ne sommes plus ici dans le même registre. Il n’est pas question du lien direct avec la mort pour soi ou pour autrui, mais d’une représentation fantasmatique de la mort. Le fantasme de chacun se lie à un objet pulsionnel privilégié : certains s’imaginent que des personnes ensevelies sous la boue sont mortes étouffées.
 
Mademoiselle G.
 
 
Parlons de mademoiselle G. qui ne travaillait pas ce 19 avril. Quand elle est à l’usine, 13 h 30, l’heure du drame, est le moment où elle est présente sur le quai, là où on retrouva les victimes de la « Cilama. » Alors, nous dit-elle, « toutes les nuits je fais le même cauchemar : je meurs étouffée recouverte par la terre, comme j’aurais dû mourir ». Je lui fis simplement remarquer que toutes les victimes avaient été emportées violemment et qu’elles avaient été tuées par les coups qu’elles avaient reçus et non par étouffement. Mademoiselle G. parut soulagée par mes propos qui sont venus désamorcer le point masochiste de son fantasme contenant un objet oral.
J’ai pu également remarquer que certaines personnes profitaient de la consultation pour dire quelques mots à propos du drame et très vite enchaînaient sur des questions personnelles qui les préoccupaient davantage. Ainsi, quelques-uns ont trouvé l’occasion d’une écoute pour aborder leur problème de couple. Ils ont été orientés vers les psychothérapeutes de la ville.
Enfin, d’autres personnes sont venues vérifier si, bien que ne présentant aucun symptôme, elles n’étaient pas traumatisées car des collègues qui avaient vécu les mêmes événements qu’elles, l’étaient. Je m’assurais qu’elles n’étaient pas dans une phase de latence et je m’autorisais à les rassurer. Elles illustrent tout de même le fait que l’éruption du réel de la mort n’a pas le même effet chez tous les sujets et que le choc qu’elle produit précipite le sujet à trouver sa réponse singulière.
 
Se relier avec son traumatisme
 
 
Il apparaît que le premier pouvoir d’un traumatisme est de couper le sujet de lui-même de façon à la fois douloureuse et excluante.
L’action du thérapeute, qui ne peut être que directive, est de permettre au sujet de se relier avec son traumatisme afin qu’il puisse se relier à nouveau avec lui-même. Pour cela, il faut que le traumatisme soit dissout pour qu’il n’ait plus d’impact.
Nous avons pu dégager quatre critères nécessaires pour qu’un traumatisme s’installe pleinement et qu’il dure. D’abord et surtout être témoin de la mort violente et inattendue d’autrui et se sentir soi-même dans la même situation de façon passive et isolée. Un troisième critère fait plus appel à la structure du sujet ; c’est le fait de n’avoir pas élaboré de façon satisfaisante la question de la mort, quant au quatrième, il renvoie à la contingence en mettant en avant la fragilisation du sujet au moment des faits.
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