2001
Vie Sociale et Traitements
Dossier : Traumatismes
Voilà ce qui t’est arrivé
Le traumatisme du polyhandicap
Jérémie Detlof
psychologue, Les Parpaillols, (10) Les Bréviandes
« Je ne pensais pas avoir tant
de chose en commun avec un enfant polyhandicapé ». À mon sens, cette phrase
d’une AMP de l’accueil de jour des Parpaillols donne à elle
seule une idée du degré d’engagement personnel qui a été en jeu dans
ce qu’on peut appeler une rencontre entre un adulte et un enfant, aussi
polyhandicapé soit-il.
Ces rencontres bouleversantes, qu’elles aient eu lieu en balnéothérapie
ou en salle multisensorielle, joueront un rôle essentiel dans ce qu’on
appelle de façon souvent exagérée « le travail avec les familles ». En effet,
elles ont permis à ces enfants et ces adolescents d’exprimer, très
souvent pour la première fois, avec des moyens très rudimentaires (un regard,
un mouvement, un son, une posture), des angoisses profondes, un mal être qui
attendait d’être entendu. Il est alors devenu peu à peu évident qu’ils
avaient tous « quelque chose à dire ! » Même cet enfant lisencéphale, grabataire,
qui restait immobile dans son siège moulé toute la journée, pouvait montrer,
le temps d’une relation avec une personne qui oubliait un peu son statut
d’adulte hypercompétent, qu’il y avait bien quelqu’un
derrière ce regard vide, derrière cette absence à ce qui l’entourait.
Même s’il a fallu parfois plusieurs mois, voire plusieurs années,
avant de pouvoir construire ces liens affectifs, nous n’avions en fait
parcouru que la moitié du chemin. En effet, au gré des contacts avec les familles,
ou même à travers les correspondances via les cahiers de liaison qui tentaient
de retranscrire tant bien que mal ces rencontres, force était de constater
avec impuissance que ces enfants ne semblaient pas pour autant pouvoir ou
même vouloir se faire entendre de la même façon, par leurs parents, chez eux.
Il y avait là quelque chose qui les séparait, qui faisait qu’ils ne
pouvaient ni se regarder tout à fait, ni se comprendre et encore moins se
parler de ce qui faisait souffrance. Soit l’enfant ne disait rien de
ce qu’il avait à dire, soit, quand il le disait tout de même, ses parents
ne semblaient pas pouvoir le voir ou l’entendre. Une question se posait
alors : qu’est-ce qui faisait qu’ils ne pouvaient pas se comprendre
? Et en allant plus loin : que leur était-il arrivé pour qu’ils en
soient là aujourd’hui ?
Reconstruire l’histoire de l’enfant
Aussi étonnante qu’elle puisse paraître, une première hypothèse
s’est alors dessinée : si c’est une rencontre qui avait permis
à ces enfants de se faire entendre, ne pouvait-on pas imaginer que si la communication
restait quasi impossible entre eux et leurs parents, c’est qu’ils
n’avaient pas pu encore vraiment se rencontrer ?
Pour comprendre les raisons de cette impossibilité, nous devions bien
sûr aller chercher en amont, dans l’histoire si particulière de ces
enfants, avec l’aide de ses parents. Une proposition de travail a alors
été faite dans ce sens à plusieurs familles, en entourant celui-ci d’un
maximum de précautions, face à un danger qu’il était encore difficile
d’identifier précisément.
Ce travail se fait en effet toujours à domicile, avec le psychologue,
sous la forme d’entretiens dont la fréquence est décidée avec la famille,
et en présence de l’enfant, de ses parents, mais aussi des personnes
qui ont été concernées très directement par cette naissance (fratrie, grands-parents…).
Il a pour objectif premier, clairement annoncé, de reconstruire l’histoire
de l’enfant, pour la lui parler et lui expliquer, et ce, qu’elles
que soient ses capacités supposées de compréhension. Cet enfant devant qui
on parle souvent de son handicap, mais auquel on ne s’adresse que rarement,
peut ainsi se réapproprier ce qui est pour lui le premier élément constitutif
de son identité : « voilà ce qui t’est arrivé », « voilà ce qu’est
ton handicap ». Cette reconstruction avec la famille se fait tout d’abord
en remettant de l’ordre, en retrouvant le fil des événements qui ont
ponctué cette histoire toujours complexe ; mais elle prend surtout tout son
sens pour l’enfant à travers l’évocation du vécu émotionnel
qui est attaché à ces événements.
Ce qui surprend, quand on se replonge avec les familles dans les premiers
moments, les premières heures qui suivent la naissance de ces enfants polyhandicapés,
c’est « l’immédiateté des souvenirs », c’est la façon
dont ils peuvent raconter le déroulement, heure après heure, minute après
minute de tout ce qui s’est passé, les mots entendus (ceux qui leur
étaient adressés et les autres), l’expression des visages, les lieux
et parfois des détails qui pourraient sembler anodins. Tous ces sons, toutes
ces images sont encore présents dans leur mémoire, comme une trace indélébile
: tout cela vient de se passer. C’est bien sûr ce qu’on pourrait
dire de n’importe quels parents, sauf qu’ici, ce sont tous des
souvenirs douloureux qu’ils aimeraient pouvoir oublier, c’est
comme un cauchemar qui s’entête.
Dans le tout début de cette histoire, les mots ont une importance
encore plus particulière, et surtout ceux qui sont posés sur l’enfant.
Combien de parents semblent avoir entendu, dès les premiers jours de vie,
de la part de spécialistes, des phrases comme « votre enfant ne marchera jamais,
il ne verra pas, n’entendra pas, ne parlera jamais » ? Est-ce vraiment
de cette façon aussi définitive, sans appel, que cette annonce leur a été
faite ? Mais là n’est pas vraiment la question. En effet, même s’ils
ne leur ont pas été dits de cette façon, ces quelques mots qui semblent résonner
à jamais, donnent en tout cas la mesure de leur soudaine violence. Tous les
parents que j’ai pu rencontrer sont encore aujourd’hui sous
le coup de cette violence, comme si le temps s’était arrêté ce jour-là,
comme s’il y avait à ce moment quelque chose d’inconcevable
et d’insupportable à la fois, comme s’ils venaient de vivre
un traumatisme dont ils (l’enfant et ses parents) étaient encore les
prisonniers. Car c’est bien un traumatisme dont il est question.
Cette souffrance non entendue
Ce traumatisme qui se cristallise autour de l’annonce du handicap
va rendre improbable la rencontre entre une mère – puis un père –
et un enfant déjà abîmé, voire déformé, qu’il est difficile de reconnaître
(par rapport à l’image de l’enfant désiré), et en qui il est
difficile de se reconnaître. Le meilleur témoignage de cette rencontre improbable,
on le trouve dans le récit qu’ils font de la façon dont ils ont été
séparés physiquement, corporellement de leur enfant, même si, paradoxalement,
c’était pour pouvoir apporter les soins médicaux souvent nécessaires
à un nourrisson polyhandicapé, mis en couveuse, hospitalisé pendant de longues
semaines, en détresse, la plupart du temps dans l’urgence. Comment
alors investir cet enfant présenté comme sans avenir, difficile à toucher,
à comprendre, à rassurer, et en partie étranger à soi-même ? Et comment cet
enfant qui a quelque chose à dire peut-il vivre sans avoir cet Autre à qui
le dire, sinon en se repliant petit à petit sur lui-même ?
Au fil du temps, cette rencontre improbable semble devenir de plus
en plus impossible. On comprend alors comment ce « mal-entendu » va les poursuivre
pendant très longtemps, dans le silence d’une souffrance qui ne s’exprime
même plus, comme si tout était déjà joué entre eux. Cette souffrance non entendue
qui est devenue peu à peu un poison interne, on la retrouve pourtant facilement,
au présent, du côté de l’enfant, au moment précis où on revient avec
ses parents sur ce traumatisme : après avoir plutôt montré de l’indifférence
pour ce qui était dit, celui-ci réagit de façon soudaine, en refusant clairement
de voir (des photos), d’entendre (les mots du handicap mais surtout
les émotions qu’évoquent ces mots pour ses parents), d’être
présent (quand il en a la possibilité physique, sinon par exemple en s’endormant),
en allant parfois jusqu’à exprimer une colère violente (par exemple
face aux images de sa naissance).
Plus tard dans l’histoire, il pourra aussi montrer toute son
attention ou nous faire part de ses commentaires à sa façon, et ce, quel que
soit son âge ou la gravité de son handicap, physique ou mental. Mais dans
tous les cas, ces moments essentiels sont pour lui autant d’occasions
de se faire entendre et même de se faire comprendre comme jamais auparavant.
Il brise ainsi d’un coup le silence de l’incompréhension qui
s’était installé souvent depuis plusieurs années.
Ces instants de révélation
Enfin, la mise en mots de ce traumatisme originel et de ses conséquences,
mais aussi et surtout les réactions de leur enfant, permettent aux parents
d’aborder avec un peu plus de sécurité la dernière partie de ce travail,
la plus délicate, mais aussi la plus essentielle. Après l’avoir préparé
ensemble, je leur demande en effet de prendre un temps en dehors du travail
avec moi (celui qui leur convient le mieux), pour parler cette fois directement
à leur enfant, avec leurs mots, les deux parents séparément ; ils ont à lui
dire ce que celui-ci a vécu comme souffrance, ce qui leur est arrivé à tous
les trois pour qu’ils ne puissent pas la faire entendre et comment
il est encore possible de l’exprimer aujourd’hui. Ils peuvent
prendre tout le temps dont ils ont besoin (parfois plusieurs semaines) pour
y parvenir. En effet, ces parents, et surtout ces pères, ont souvent de grosses
difficultés pour faire ce premier pas où ils ont « quelque chose à dire »
à leur enfant et où le retour en arrière sera impossible.
Ces instants de révélation qu’ils me racontent après coup semblent
toujours un peu magiques, surprenants, tant l’attention que l’enfant
a montré pour ce qui lui a été dit a été intense, bouleversante pour eux.
Ces instants viennent comme officialiser la dissipation du malentendu et la
possibilité nouvelle, définitive, d’un véritable dialogue, au-delà
du traumatisme. Je pense que la première rencontre qui n’a pas pu se
faire peut alors se faire à ce moment précis. Désormais, « je lui parle et
il me parle ! »
Comme pour mieux confirmer ce qui vient de se produire, on peut alors
observer un phénomène qui lève définitivement le doute du traumatisme : le
temps semble reprendre progressivement son cours dans ces familles. En effet,
on entend peu à peu ces parents s’autoriser à parler d’envies,
de projets, pour l’enfant, mais aussi pour eux-mêmes, pour ses frères
et sœurs. L’enfant, lui, semble recommencer à « grandir » en
repartant de là où il avait dû s’arrêter, c’est-à-dire de pas
très loin : il peut demander à être touché, câliné, pris dans les bras parfois
pour la première fois ; il peut alors aussi interpeller les autres quand il
est en difficulté, en souffrance, en utilisant des moyens de se faire comprendre
tout à fait nouveaux (des expressions de visage, des gestes…). C’est
un nouveau point de départ et une inscription dans une temporalité qui sont
donnés à la vie de cet enfant.
C’est par exemple ce qui peut faire dire à une maman de son
enfant de 11 ans : « Aujourd’hui, c’est comme s’il avait
à peu près 18 mois. Ce n’est peut-être pas beaucoup 18 mois, mais,
au moins, il a 18 mois ».