2001
Vie Sociale et Traitements
Point de vue
Une nouvelle ambition pour les villes
de nouvelles frontières pour les métiers
Le rapport de
Claude Brévan et Paul Picard fait l’analyse des liens historiques entre
le travail social et le développement social, ainsi que des malentendus qui
se sont introduits dans la mise en œuvre du développement, les rapporteurs,
reprenant d’ailleurs les arguments du rapport du Conseil supérieur
du travail social sur l’intervention sociale d’aide à la personne,
montrent ce que le concept d’intervention apporte de nouveau (« Du
travail social à l’intervention sociale ») et développent ce que les
deux approches peuvent ensemble apporter au projet de développement (« Approche
individuelle et approche collective »), ce qui les amène à conclure dans leurs
propositions : « Travail social et politique de la ville : un rendez-vous
renouvelé à ne pas manquer. » (J. L.) Voici quelques extraits pour le lecteur
de VST.
Du travail social à l’intervention sociale
Dans ce contexte nouveau, le succès de l’utilisation de la
notion d’intervention sociale, en lieu et place de celle de travail
social, est significatif. Il traduit de plus en plus l’appel à des
agents qui n’ont pas le profil professionnel des travailleurs sociaux
classiques. Mais il exprime aussi la transformation des modalités et des référents
identitaires des professionnels du social face à l’émergence de nouveaux
métiers aux contours incertains
[1].
Dans les années 1970, le terme de travailleurs sociaux englobait l’ensemble
des professionnels diplômés qui apportaient des réponses aux gens en difficulté,
des assistants de travail social aux éducateurs spécialisés, en passant par
les animateurs, les conseillères en éducation sociale et familiale, les travailleuses
familiales, etc.
Aujourd’hui, la généralisation de l’emploi du terme
« intervenants sociaux » modifie cette représentation. Elle peut même laisser
à entendre que les travailleurs sociaux classiques ne remplissent pas de manière
satisfaisante leur fonction sociale, qu’ils sont insuffisamment efficaces
et que, dès lors, la société a besoin de nouveaux venus, des intervenants
sociaux, présentant des profils nouveaux et mettant en œuvre d’autres
manières de faire : moins individuelles et plus territoriales, moins à long
terme et plus dans l’urgence, moins psychosociales et plus institutionnelles.
Il faut peut-être reconnaître, à ce sujet, la part qui peut revenir
à la politique de la ville dans cette critique implicite du travail social.
Car les textes fondateurs de la politique de la ville ont pu mettre en doute,
par certains de leurs propos, l’efficacité du travail social traditionnel
pour sa contribution à la dé-marginalisation de territoires entiers. Cette
critique a probablement été une étape nécessaire, à un moment donné, mais
dont on a tiré des conclusions trop hâtives. Car, entre l’analyse peut-être
polémique, mais surtout incitative à des améliorations, et l’affirmation
que le travail social devait être totalement repensé parce qu’il ne
servirait à rien dans sa dimension traditionnelle, il y a un pas qui a été
trop rapidement franchi par certains.
La notion d’intervenant social est quelquefois contestée dès
lors qu’elle sous-tend implicitement cette critique, tout en confirmant
la pertinence de l’usage de celle d’intervention sociale. Dans
ce cas, on fait une distinction entre l’intervention sociale et les
professions de l’intervention sociale, car beaucoup de gens peuvent
faire de l’intervention sociale, sans être pour autant des professionnels
de celle-ci. Autrement dit, le champ de l’intervention sociale est
plus large que celui des professions spécialisées dans l’intervention
sociale ou des travailleurs sociaux.
Approche individuelle et approche collective du
développement : un même projet
La logique de développement social mise en œuvre dans la politique
de la ville n’est pas antinomique de celle de travail social centré
sur les personnes, avec une perspective de réparation ou de promotion individuelle.
Bien au contraire, les deux se complètent et doivent pouvoir s’articuler
dans un projet d’ensemble commun. Car si la politique de la ville travaille
beaucoup autour de l’idée de projet collectif, celui-ci n’est
pas en opposition avec le travail individuel. Il y a une continuité entre
l’action individuelle d’aide, de soutien, de rattrapage, de
remise à niveau et le développement collectif. Si on ne se préoccupe que de
développement collectif et qu’on se situe exclusivement dans une logique
d’offre de projets et de services, on laisse sur le bord du chemin
toute une partie de la population : les plus défavorisés. Il est donc primordial
d’accompagner ces personnes vers les projets collectifs, tout comme
la conception des projets collectifs doit s’appuyer sur le repérage
des besoins des personnes concernées.
Ce rappel théorique peut paraître anachronique, cas ses fondements
structurent depuis longtemps les principes de l’action sociale globale
et du développement social. Pour autant, en dépit de ces modèles d’action
anciens, et maintes fois rappelés au cours du temps, le clivage reste tenace
entre d’une part l’action individuelle et d’autre part
l’action collective. Il importe donc de s’interroger sur les
raisons de sa persistance.
Si les travailleurs sociaux intervenant auprès des personnes et des
familles dans les quartiers sont confrontés, à l’échelle individuelle,
aux mêmes problèmes que ceux que les processus et procédures de développement
social entend aborder à un échelon collectif et territorialisé, encore faut-il
que les professionnels impliqués dans la mise en œuvre de ces deux approches
maîtrisent et comprennent ces logiques différentes et trouvent des outils
communs qui leur permettent, dans leur travail quotidien, de passer facilement
d’une logique à l’autre. Ce qui suppose des adaptations des
pratiques anciennes, développées à un moment où le travail social était presque
exclusivement centré sur des publics plus que sur des territoires. On pense
notamment au partage de l’information et des difficultés rencontrées
par rapport à des références déontologiques, mais aussi à la capitalisation
des informations individuelles dans un projet collectif et territorial.
Cette question, si elle interroge la professionnalité des travailleurs
sociaux, c’est-à-dire leurs compétences et la mise en œuvre de
ces compétences, oblige aussi à interroger la « professionnalité » des employeurs,
si on s’autorise ce terme. En effet, les évolutions du travail social
se traduisent notamment, on l’a vu précédemment, par le fait que la
logique institutionnelle tend aujourd’hui à s’imposer à la référence
professionnelle. Il ne suffit donc pas que les travailleurs sociaux aient
les compétences et la volonté nécessaire pour faciliter le travail de complémentarité
avec le développement social, encore faut-il que leurs employeurs, notamment
les conseils généraux, les villes et les associations, partagent les mêmes
perspectives et le traduisent par une organisation du travail qui le permette.
Il est d’ailleurs significatif de constater que les travailleurs
sociaux, après leur formation initiale, s’orientent souvent vers des
formations supérieures (diplôme supérieur du travail social, maîtrise de sciences
et techniques dans le domaine de l’intervention sociale, DESS ou DEA),
moins pour gravir les échelons de la promotion sociale ou de la carrière que
pour s’adapter aux changements par une meilleure compréhension des
enjeux sociaux actuels. Mais les compétences ainsi acquises ne peuvent pas
toujours être mises en œuvre en raison de la division du travail au
sein de l’organisme qui les emploie.
Les deux logiques (approche individuelle, approche collective et territoriale)
n’étant pas antinomiques mais complémentaires, faut-il pour autant
spécialiser les travailleurs sociaux, les uns étant consacrés au travail individuel,
les autres au travail collectif ? Les différences qu’il peut y avoir
dans la mise en œuvre des méthodologies peut éventuellement plaider
en faveur de cette solution. Mais, ce serait consacrer et légitimer la coupure
entre les deux approches qu’il faut pouvoir rassembler dans un projet
à la fois commun et différencié. Il ne faut pas confondre la spécialisation
des fonctions, qui est nécessaire, et celle des formations initiales et continues.
C’est pourquoi, nous plaidons davantage pour des formations communes
aux deux approches, des spécialisations dans les fonctions avec, dans la carrière
d’un travailleur social, des possibilités de passerelles entre les
fonctions.
La dichotomie entretenue entre le travail social auprès des personnes
et l’approche collective a une incidence négative sur l’image
même des travailleurs sociaux. Le travail mené individuellement au quotidien
avec des personnes est peu visible. Il ne se donne d’ailleurs pas à
voir pour des raisons éthiques et déontologiques évidentes. Du coup, il est
perçu comme obscur, laborieux et sans gloire. Par contre, l’action
collective se donne plus facilement à voir, elle permet la publicité et la
promotion de ses concepteurs et de ses opérateurs. En outre, les professionnels
du développement collectif jouissent d’une image de nouveauté et de
modernité, nouveauté toute relative lorsqu’on se rappelle l’histoire
du travail social communautaire des années soixante-dix. On aboutit donc à
un jugement de valeur injustifié : ceux qui se réclament du développement
collectif ont une image positive de « développeurs », alors même que leur
action se révèle plus médiatique qu’efficace à terme si elle n’est
pas sous-tendue par le travail social individuel qui lui est moins valorisé.
Travail social et politique de la ville : un rendez-vous
renouvelé à ne pas manquer
[…] Organiser, à l’initiative du ministre délégué à
la Ville, une conférence annuelle consacrée au développement social, qui concentrera
ses travaux sur l’action sociale territorialisée. Elle pourrait être
une déclinaison d’une conférence annuelle de l’intervention
sociale, placée sous la présidence du Premier ministre, permettant de réaffirmer
l’unité du travail social, son caractère de service public et de lui
fixer des objectifs.
Réformer les codes de la Famille et de l’Aide sociale pour
adapter et refonder les missions de la prévention spécialisée et engager une
réforme du Conseil technique de la prévention spécialisée, permettant la participation
du ministère de la Ville à cette instance.
Rechercher un parrainage, par des professionnels qualifiés, des emplois-jeune
exerçant leur activité dans le secteur de l’accompagnement social,
en particulier pour ceux qui souhaitent s’orienter vers les métiers
du travail social.
Compléter les programmes officiels de la formation initiale des travailleurs
sociaux afin d’inclure le développement social urbain. Encourager les
stages pratiques auprès des professionnels de la politique de la ville, avec
agrément des DRASS et consultation des sous-préfets à la ville.
Inciter les organismes de formation continue des différents secteurs
de l’État, le CNFPT et les écoles de formation des travailleurs sociaux
à organiser des stages de formation permanente à l’approche territoriale
et à l’approche sociale dans le développement des territoires.
Mettre en place un système de validation nationale des formations
et des qualifications d’ingénierie sociale appliquées au développement
social urbain, sous l’égide conjointe de la Direction de l’Action
sociale et de la Délégation interministérielle de la Ville, en lien avec l’Éducation
nationale et les écoles de formation des travailleurs sociaux.
Expérimenter sur des sites choisis parmi les territoires de la politique
de la ville, en liaison avec le Conseil supérieur du Travail social, l’Assemblée
des départements de France, la CNAF et différents partenaires, une démarche
visant à élaborer un projet social de territoire, en sollicitant l’ensemble
des travailleurs sociaux (Service social départemental, CCAS, CAF, CPAM, secteur
associatif), dans une logique de décloisonnement […].
[1]
Cf.
recherche menée par la MIRE.