VST - Vie sociale et traitements
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I.S.B.N.en cours
60 pages

p. 5 à 5
doi: en cours

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Éditorial

no 70 2001/2

2001 Vie Sociale et Traitements Éditorial

Identités plurielles

Serge Vallon
Qui suis-je donc ? Deux livres récents – quoique fort différents – nous apportent un témoignage sur des identités métissées. À celui qui croit savoir d’où il vient et qui il est, ces témoignages seront pourtant utiles. Ceux qui écrivent viennent de pays ou de langues différents du pays où ils vivent aujourd’hui.
Le premier auteur, Zafer Senocak est turc, vit à Berlin avec une femme allemande, écrit en allemand et enseigne parfois à Chicago. Il est fils d’un père turc et d’une mère juive allemande dont la famille a vécu à Istanbul pendant le nazisme, mêlée aux juifs turcs venus d’Espagne. Son récit Parenté dangereuse [1], à la manière d’un journal autobiographique, décrit la recherche de son grand-père paternel. Dans une langue simple, entre Hemingway et Kafka, il mène l’enquête dans le labyrinthe européen. Selon la date choisie, nous sommes dans l’Empire (ottoman, allemand) ou dans la République ; l’ennemi sera le Grec catholique ou l’Arménien, l’exilé sera Turc ou Juif, le génocide vu côté bourreau ou côté victime. « L’oubli serait-il un crime plus grave que l’acte ? » se demande-t-il face à ces traumatismes personnels et collectifs. L’humour salubre de Senocak déconstruit les vérités nationales et familiales, les mensonges religieux ou politiques comme les héros d’enfance. « Je traduis », dit-il, « le traducteur c’est le menteur des autres » ! L’enquête généalogique – roman d’apprentissage inversé – rebondit du passé au présent.
Quelle est cette identité inquiète qui traverse les cultures ?
Le deuxième livre En face [2] n’est pas signé mais sous-titré, de façon accrocheuse : confessions d’un psychanalyste. L’auteur, philosophe et psychanalyste, libanais d’origine et français vivant à Paris, est fils d’un père diplomate et d’une mère syrienne catholique. Il raconte son itinéraire au travers des langues et des lieux : l’italien à Rome dans la petite enfance, puis l’arabe et le français de ses grands-parents au Moyen-Orient, puis l’anglais et l’espagnol, partagés avec les femmes de sa vie qui seront psychanalyste ou traductrice. Il a grandi dans ces ruptures et ces passages dont la psychanalyse, devenue métier, lui permet de chercher la cohérence. Le lecteur s’intéressera à des caractéristiques singulières comme l’exil aristocratique et mondain (pas moins de Lacan et Althusser à son premier mariage !), comme sa position difficile d’aîné, ou les avatars cruels de ses relations avec ses maîtres en psychanalyse, voire à ce que l’auteur nous cache ! Il suivra surtout la construction douloureuse d’une identité complexe. Celle-ci trouve des objets pouvant traverser les langues : comme la musique, ou des positions de traductions (des langues ou des symboles inconscients) garantissant que le sujet peut survivre au voyage imposé par le destin. Une tonalité un peu mélancolique persiste dans le texte, malgré ou à cause de l’élégance du style et de l’intelligence des constructions intellectuelles. Est-ce l’aptitude à ressentir et dénoncer l’injustice et les abus, notamment ceux de quelques confrères (sont-ils tous ainsi ?), en se plaçant seul face à la Loi, dans une théâtralité tragique ? Seraient-ce les deuils mêlés d’un État, d’une nation, d’une famille, de proches ?
Il y a chez ces deux auteurs le refus d’adopter une identité originelle – même arbitraire – et donc le choix de migrer sans cesse d’un pays ou d’une langue à l’autre. Quelles sont les frontières d’un sujet humain ? Comment vivre – sans procès, ni affliction – ces identités plurielles d’hier et de demain ? Sinon en se recréant ? L’anonymat de l’auteur d‘En face, masque transparent, astuce de commercialisation ou devoir de réserve professionnel, rebondit comme question même d’identité. Qui signe l’histoire d’une vie, cette fiction nécessaire ?
Senocak a ces mots lucides : « Je suis arrivé après coup. Je ne suis pas un tout. Il me manque une moitié pour qu’on me prenne pour un tout. Je remplace cette moitié par un je-ne-sais-quoi qu’on m’aurait prêté et que je pourrais changer en fonction du temps et de l’espace ». Ce « je-ne-sais-quoi » d’emprunt à l’Autre, n’est-il pas en chacun de nous ? Déplier ces identités plurielles, sans les froisser ni les déchirer, n’est-il pas enjeu social, thérapeutique et citoyen ? Intimes étrangers.
 
NOTES
 
[1]Paru au éditions L’Esprit des Péninsules (Harmonia Mundi), avec un recueil de ses poèmes La Mer verticale.
[2]En face est paru chez Aubier.
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Paru au éditions L’Esprit des Péninsules (Harmonia Mundi), ...
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