2001
Vie Sociale et Traitements
Point de vue
Au risque de la politique de la ville
Alain Bonneaud
animateur de développement social, Toulouse
La « politique
de la ville » (PV) envahit peu à peu le champ du travail social. Malgré une
histoire aujourd’hui relativement ancienne et un affichage politique
fort, elle n’a en effet atteint de manière massive les acteurs de terrain
que depuis la mise en place des dispositifs de développement social et urbain,
et surtout lors du deuxième contrat de ville (1994).
Pour les travailleurs sociaux (TS) elle a d’abord été considérée
comme concernant l’approche urbaine plutôt que sociale du traitement
des quartiers, ce que constatent aussi les différentes évaluations officielles.
Peu lisible à ses débuts dans son institutionnalisation progressive
et tâtonnante de 1981 à 1990 (premier ministère de la Ville) à travers diverses
et nombreuses instances évolutives (Développement social des quartiers, Convention
de quartier, DSU, Banlieues 89, Comité interministériel des villes, Délégation
interministérielle à la ville, Conseil national de prévention de la délinquance,
etc.), par sa marginalité (16 quartiers concernés en 1981), par le profil
des nouveaux intervenants, extérieurs pour la plupart au travail social, par
ses modes opératoires (animation globale territorialisée et partenariat institutionnel),
la PV leur passait largement au-dessus de la tête. Les plus avertis d’entre
eux étaient plus occupés à encaisser les conséquences de la décentralisation
et à décoder les fameux rapports Schwartz et Bonnemaison fondateurs, tout
en étant confrontés sur le terrain à la dégradation de la situation sociale
et de leurs conditions d’intervention. D’autre part, la PV a
largement ignoré, voire méprisé le travail social « classique » et ses modes
opératoires : sa mise en œuvre sans ménagements, sans prise en compte
du point de vue et de l’expérience des TS, sans articulations opératoires,
mettant en cause, de fait mais aussi de plus en plus explicitement, l’efficacité
de ces derniers.
Si la professionnalisation des assistant(e) s sociaux (ales), des
éducateur (trice) s spécialisé(e) s pouvait paraître acquise, les autres catégories
de TS (animateur (trice) s, travailleuses familiales…) ont vu la leur
fortement compromise par le foisonnement de nouveaux « intervenants » aux
statuts aléatoires. Globalement, la professionnalisation de tous est affaiblie
par la participation « fourre tout » mettant autour des tables partenariales
des compétences et des statuts inégaux sans précautions clarificatrices. Ce
n’est pas le cloisonnement des différents métiers autour des multiples
conventions collectives qui peut permettre à l’ensemble des TS de défendre
une identité collective autre que strictement corporative et réductrice.
La mise en place des DSU s’est réalisée sans concertation véritable
sur la base d’informations sur les intentions et les procédures, sinon
dans des commissions de quartier alibi qui n’ont concerné qu’un
nombre réduit des professionnels en place.
La PV, avec la décentralisation, a fortement rapproché le « politique
» (élus, préfet) du terrain, transformant les recherches de financement auxquelles
étaient habitués beaucoup de professionnels en négociations de tout autre
nature, et instaurant des rapports dans lesquels l’appartenance institutionnelle
prend le pas sur l’intérêt public (ou du public).
[…] Aujourd’hui la PV est devenue incontournable par
la gestion de proximité des DSU et les enjeux qu’elle affiche dépassent
largement la zone restreinte des quartiers dits « sensibles » ou « DSU ».
Elle s’inscrit dans les grandes politiques publiques de l’aménagement
du territoire et de l’urbanisation (agglomérations, régionalisation,
Europe), de la modernisation de l’État et du service public, de la
sécurité intérieure, voire d’une régénération de la démocratie. Pas
moins.
Combinée aux évolutions sociales (distance toujours plus grande entre
les riches et les pauvres néanmoins soumis aux mêmes mirages de la consommation,
quartiers rebuts, troisième génération issue de l’immigration, mobilité,
croissance, rajeunissement et durcissement de la petite délinquance, croissance
de l’errance d’individus de tous âges « désaffiliés »…),
la PV concerne l’ensemble du travail social et donc des TS.
Les organismes de formation intègrent enfin la PV dans les cursus.
Mais avec grande difficulté : par quel bout la prendre ? Peu de formateurs
en ont une connaissance concrète et les productions théoriques sont pléthoriques
et brouillonnes.
Vu du terrain, qu’en est-il ?
Les TS ne sont évidemment pas une catégorie homogène. Mais du point
de vue que je veux développer, je la considère comme une globalité représentée
par l’ensemble des professionnels du social qui, en tant que tels,
ont une position spécifique dans l’intervention auprès des publics
(individus ou groupes) dits en difficulté.
Pour les TS la PV n’est qu’une nouvelle forme de l’intervention
sociale. D’autant que dans la pratique institutionnelle quotidienne,
elle se donne à voir comme le cumul de politiques sectorielles territorialisées
dont l’histoire est largement antérieure à celle de la PV. De même
pour les organismes et institutions impliqués.
La relation au public du travail social est toujours la confrontation
à la souffrance des personnes et à la déshérence de groupes sociaux, parfois
s’auto-qualifiant, la plupart du temps qualifiés par des mesures et
des dispositifs.
Les difficultés et le manque de culture de la coopération dans un
système construit de bric et de broc, avaient amené chacun à développer ses
propres réseaux (notamment les instituts de réadaptation et les clubs de prévention
pour l’insertion professionnelle, les petits boulots, les stages en
entreprise) en s’auto-formant à des secteurs méconnus des TS au prix
de beaucoup d’énergie gaspillée. Ces pratiques pénalisent encore l’articulation
des Missions locales par exemple.
Les apports de la PV (partenariat, travail en réseau, action collective,
participation des habitants ou des usagers, mise en cohérence) étaient déjà
recherchés par beaucoup, à l’état de vœux pieux la plupart du
temps vu la difficulté et le peu de soutien des institutions.
Mais la PV n’a guère été plus efficace malgré les intentions
affichées. Il est vrai que les TS n’ont paradoxalement pas vraiment
joué le jeu. La manière dont a été mise en place la PV (voir plus haut) y
est pour quelque chose. Mais pas seulement.
La culture des TS est historiquement contestataire
La conception humaniste des publics déshérités comme victimes du système
socio-économique permettait de se positionner en résistance aux injonctions
de l’assistanat et du contrôle social (alibi parfois…). Lorsque
l’injonction venue d’en haut coïncide avec les souhaits, cette
culture de résistance se réduit souvent, à défaut d’analyse politique
conséquente, au repli crispé sur ses missions originelles, son mode et ses
techniques d’intervention professionnelle. Dans le contexte de proximité
du politique, elle favorise le durcissement sectaire des fausses querelles
de « boutique ».
Dans le cadre de l’organisation de la PV (Contrat de ville,
gestion municipale des DSU, chefs de projet, commissions partenariales, gestion
de l’instruction des demandes de subvention par le chef de projet)
le jeu des acteurs, qu’il faut alors différencier, atteint un paroxysme
en tant que « jeu de dupes ».
Comme la PV dont il est l’émanation, le chef de projet DSU
est devenu incontournable. Non seulement pour les acteurs inscrits dans le
quartier, mais pour tous ceux qui veulent agir soit dans le territoire soit
avec la population de ce territoire. Que l’on perçoive ou non ce qu’est
la PV, on sait qu’il faut s’adresser au chef de projet. Ce personnage,
rarement issu du secteur social, proche des décideurs, s’investissant
volontiers du rôle de conseiller du prince, mais plus proche de celui, feutré,
de commissaire politique, est la figure symbole de la PV.
Ayant en fait peu de pouvoir (mais déjà trop en regard d’un
processus démocratique), il est le verrou qui permet le jeu politicien des
élus entre les affichages démocratiques et le clientélisme basé souvent sur
un psychofamilialisme assez primaire. En effet, les arpenteurs de couloirs
et amateurs de cocktails savent contourner le chef de projet et s’adresser
directement aux décideurs, pratiques anciennes et durables. De ce jeu de dupes,
personne n’est dupe dans ce cercle, somme toute réduit à l’échelle
d’une ville, de la PV.
La participation à ces pratiques de certains responsables professionnels
du travail social est un des rouages qui tiennent les TS de base éloignés
de la connaissance de la PV et donc d’une participation choisie.
La place des responsables de service et d’équipement dans les
quartiers est d’ailleurs assez spécifique. Peu de professionnels qualifiés
et expérimentés sont candidats à ces postes ingrats, peu gratifiants et peu
rémunérateurs.
De plus, ils sont amenés à fonctionner à l’injonction négative,
situation peu confortable. En effet, les décideurs et responsables centraux
des services sont largement démunis pour donner des orientations à leurs subordonnés
quant à ce qu’il faudrait mettre en œuvre dans les quartiers.
Au-delà des « yaka » condescendants, le responsable local, à défaut de savoir
ce qu’on attend de lui, apprend ce qu’il ne faut pas faire…
quand il se fait taper sur les doigts !
Soumis par ailleurs à la pression des « usagers » et souvent de son
équipe (qu’il essaie de la protéger ou s’en serve d’alibi
: « on ne trouve plus de bon animateur »), il ne trouve guère de secours dans
les rarissimes sessions de formation continue (encore faut-il qu’elles
soient adaptées), encore moins dans les échanges entre professionnels. Il
est vrai que l’on est assez individualiste dans le métier, et que souvent
le professionnel de même rang joue dans l’équipe d’en face.
Curieusement, ces éléments combinés (rareté des candidats, incurie
et mépris des hiérarchies, pression) génèrent à la fois une liberté d’action
(tant que ça ne gêne pas) et un isolement dans la fonction propices à la constitution
de petits potentats vigilants à la préservation frileuse de leur pré-carré
et favorisant les stratégies décrites plus haut.
Cas particulier aussi, mais répandu, celui de TS ou « assimilés »
(!) dans les organismes associatifs qu’ils ont souvent contribué à
créer. S’auto-désignant la plupart du temps président ou directeur
par le biais de conseils d’administration plus ou moins fantômes, ils
entretiennent des relations très personnalisées avec les élus. La difficulté
pour disposer aujourd’hui de personnes prêtes à s’investir bénévolement
est certes réelle et pose problème au professionnel soucieux de démocratie
mais favorise les procédés peu scrupuleux d’autant que les pouvoirs
publics ont besoin d’interlocuteurs dits associatifs pour justifier
de la participation « citoyenne », voire assurer des services qu’ils
ne peuvent ou veulent prendre en charge directement. Il est difficile alors
d’espérer un fonctionnement démocratique dans l’intervention
éducative elle-même.
Cautionnée par les instances de la PV, cette situation renforce le
désabusement des agents administratifs des services de l’État ou des
collectivités locales déjà suspicieux sur l’efficacité de l’intervention
sociale. Ces « pratiques », malheureusement courantes pour ne pas dire dominantes,
ont évidemment des répercussions auprès de la population captive de l’intervention
sociale, notamment « les jeunes », qui n’en est pas dupe. Le reproche
« vous venez faire du fric sur notre dos en captant l’argent public
qui nous est destiné » trouve là un de ses arguments. Il est malvenu alors
de prétendre leur donner des leçons de citoyenneté. Peut-on leur reprocher
de réagir dès lors comme le citoyen moyen confronté aux « affaires » ? Il
est plus surprenant de trouver malgré tout chez certains une clairvoyance
politique avisée.
Mais la réaction majoritaire reste un rejet massif et global du personnel,
social et administratif, présent dans les quartiers, même si l’on est
bien obligé de faire commerce avec lui.
Peu et mal formés aux réalités
Cela rejaillit bien sûr sur les TS « de base », foule d’anonymes
au statut principalement précaire (ou soumis au turn-over pour les fonctionnaires
qui sont peu aussi à vouloir travailler dans les quartiers), au salaire dérisoire
et confrontée à la mise en cause d’une professionnalité pourtant déjà
peu assurée. Peu et mal formés aux réalités qu’ils doivent affronter
c’est dans leur ferveur humaniste qu’ils puisent une énergie,
et une naïveté, étonnantes. Malgré tout, leur absence de culture historique
et sociologique du social et de l’éducation populaire, leur culture
scolaire et de formation professionnelle (privilégiant l’expérience
du terrain et l’analyse des pratiques), les incitent peu à la lecture
théorique ou réglementaire (personne ne le leur demande d’ailleurs
sinon pour le leur reprocher cyniquement). Aussi fonctionnent-ils pour la
plupart à partir de clichés projetés sur les populations miséreuses et sont
dans l’incapacité d’affronter les méandres et circonvolutions
de politiques complexes. Par ailleurs, la relation au « public » avec une
forte prégnance des « jeunes » (pré-ados, ados, jeunes adultes, « vieux »
jeunes adultes), complique fortement les choses.
Outre la difficulté à repenser l’intervention sociale et éducative
en fonction des évolutions sociétales, dans la pratique le jeu ambigu des
« autorités » avec les soi-disant « jeunes représentatifs » est des plus pervers.
Des « jeunes » repérés lors d’occasions diverses (« événements », création
d’une association, manifestation d’un leadership, instances
de participation telles que les comités départementaux de la jeunesse (CDJ)…)
deviennent interlocuteurs privilégiés et personnalisés de tel élu ou préfet.
Si cela correspond pour ces autorités d’une part au souci de se rapprocher
d’un terrain fort éloigné de leur quotidien et de mieux « sentir »
ce qui se passe par eux-mêmes, d’autre part au court-circuitage des
relais habituels (militants associatifs, professionnel de terrain –
et le fait que certains TS s’accaparent un droit de représentativité
au nom de leur connaissance du milieu et prétendent parler abusivement « au
nom » de la population, peut justifier ce court-circuitage –) dont
on se méfie, les conséquences de ces pratiques sont catastrophiques pour tout
le monde, ces jeunes en premier lieu.
En effet comment peut-on penser qu’il n’y a pas d’effets
d’ordre (ou de désordre) psychologique au niveau de la personnalité
de ces individus projetés brutalement dans ces relations privilégiées. J’ai
connu le cas d’un de ces jeunes qui, lors d’un conflit avec
son employeur, argua de ses relations avec le sous-préfet pour se rendre intouchable
!
Comment ne pas souligner aussi l’effet de décrédibilisation
des professionnels dans les rapports quotidiens non seulement avec ces jeunes
là mais avec tous ? À long terme, les promesses restant des promesses, c’est
le renforcement de la décrédibilisation de l’ensemble des acteurs des
politiques publiques (ces élus et préfets inclus) et du désabusement, teinté
de cynisme chez certains, de la population, y compris ces jeunes. Enfin, comment
ne pas soupçonner des pratiques de délation et de manipulation ?
Le désarroi est grand aujourd’hui dans cette catégorie de TS
de base peu aidés par leur institution ou organisme d’appartenance.
Ce sont eux pourtant qui sont au contact quotidiennement avec la population,
qui partagent au plus près les situations souvent dramatiques des habitants.
Tout l’effort de la pyramide institutionnelle devrait avoir
pour aboutissement de donner à ces agents de base les conditions et les moyens
de leur acte professionnel. C’est le contraire qui se passe.
Une gestion administrative qui dilue les responsabilités
Du mépris affiché de la nouvelle ingénierie sociale et de certains
élus envers les TS, aux conditions d’exercice indignes (reflet du mépris
envers la population elle-même), c’est toute la logique de la politique
publique qui se dévoile. L’option des pouvoirs publics de s’appuyer
(!) sur les « grands frères » et le développement des « nouveaux emplois -
nouveaux services » sans clarification ni accompagnement conséquents s’inscrivent
dans cette logique.
Le dispositif de la PV, à l’encontre des objectifs affichés
(lisons les textes !), se résume à une gestion administrative plus compliquée
sous prétexte de proximité qui dilue (masque ?) les responsabilités. Comment
savoir, pour l’habitant et l’intervenant de base, professionnel
ou bénévole, qui prend les décisions dans ce cumul de procédures et d’instances
? Si in fine c’est bien sûr le politique, c’est dans un commerce
entre collectivités locales et l’État qui fait des cellules techniques
du Contrat de ville un véritable étal d’épicier alors qu’elles
devraient conforter les orientations (politiques !) définies en commun dans
le Contrat de ville.
Les DSU sont incapables, dans leur allégeance au politique, de promouvoir
de réelles élaborations et coopérations partenariales. Ils ne sont certes
pas aidés par les « partenaires » institutionnels signataires du Contrat de
ville. Il faut dire que la méthodologie, surtout celle de la production collective,
n’est pas le fort (ni le souci) des « techniciens » de la PV, toutes
institutions confondues. Pour qu’il y ait méthode il faut qu’il
y ait volonté (et moyens) de traduire des orientations en applications concrètes.
Quoi d’étonnant alors à ce que l’accompagnement des
agents de terrain pour la mise en œuvre des politiques publiques soit
aussi indigent et se résume principalement à des « formations » à la gestion
du stress ! La formation du CNFPT quant à elle (voir plus haut) a peu mobilisé
les acteurs de base.
Les formations professionnelles sont aussi pauvres sur le sujet et
se centrent plus volontiers sur la méthodologie de projet. Aussi n’est-il
pas rare de voir de jeunes professionnels ignorant agir dans le cadre d’une
commande institutionnelle ! Les organisations professionnelles sont muettes
sur la question.
Il est vrai « qu’au-delà des textes », le contexte politique
français, en favorisant, par un effet de système, les pratiques politiciennes
et les affairistes douteux, ne plaide pas en faveur des nouvelles politiques.
Il incite même à penser, dans la représentation de l’intervention globale
dans les quartiers ciblés (car on est loin de l’image des territoires
désertés par l’action publique, ce qui est différent de la question
des zones de non-droit, et le nombre d’intervenants de tous acabits
au mètre carré est assez impressionnant !), à la préfiguration d’une
société totalitaire.
Dans ce système, la mise en collaboration de tous les acteurs sociaux
coordonnés proposée par la PV ne fait qu’accroître le contrôle social
des populations captives. Un filet dense les enserre et en occupe le cœur
même. De là à considérer ces quartiers comme des institutions totalitaires
telles celles décrites par E. Goffman et y repérer les mêmes mécanismes il
n’y a qu’une mise à distance à faire (Dubet parle d’«
endo-colonisation »).
Ajoutez à cela une dose de comparaison avec les villes fortes du Moyen
Âge enclavées par les rocades (M.-C. Jaillet à propos du Mirail) et observez
du haut des tours la capacité des CRS à boucler le quartier en cas de nécessité
; une dose de constat de la rapidité de mise en place du Contrat local de
sécurité (CLS) à Toulouse comparée au retard du Contrat éducatif local (CEL),
le CLS semblant justifier principalement le déploiement « expérimental » de
la police de proximité rapidement étendue à tous les quartiers de la ville
après un auto-satisfecit de la police ; une dose du positionnement de la police
dans la PV par le biais de l’idéologie de l’insécurité et de
la tranquillité publique, se proposant « contractuellement » d’entrer
partout (écoles, foyers, centres d’animation), se prévalant d’occuper
le terrain de l’animation (centres de loisirs organisés par les policiers
eux-mêmes, par le biais du sport évidemment) ; une dose de gestion arbitraire
et scandaleuse par certains offices HLM des demandes de mutation de certaines
familles et de l’accès au logement autonome des jeunes adultes ; une
dose de l’idéologie reprise trop facilement par certains TS de la pathologisation,
la psychologisation, voire la psychiatrisation, de la souffrance sociale des
jeunes et des moins jeunes (notion de l’inemployabilité…), alors
qu’un collègue expérimenté d’un quelconque IME me faisait part
de son constat de voir arriver aujourd’hui dans les institutions des
jeunes présentant une « réactivité » liée au malaise social et non pas des
troubles pathologiques ; une dose de l’idéologie de l’implication
qui fait intérioriser par l’individu sa responsabilité dans sa situation
d’exclu ; administrez la potion dans une louche de société de l’individualisme,
de la peur et de la télésurveillance et vous aurez la sensation que cette
inquiétude n’est peut-être pas vaine.
Un considérable savoir-faire empirique
Pourtant la PV me semble présenter une opportunité à saisir avant
qu’il ne soit trop tard (J. Ion évoque la fin du travail social). Car
les TS (tous métiers confondus) sont encore nombreux à croire en leur travail
auprès des populations, même s’ils sont dans l’ombre des opportunistes
peu scrupuleux. Et ils représentent une réelle force de savoirs et de compétences,
s’ils savent les faire valoir, dont auraient bien besoin les nouvelles
politiques publiques. Que l’on me permette une seule citation : « L’expérience
montre que la forme de pensée des travailleurs sociaux appartient à la catégorie
de l’intelligence pratique, de la pensée rationnelle-pratique. La raison
en est que leur travail les oblige à une confrontation directe avec une réalité
sociale qui n’a de sens que globale. De plus, sur le terrain, l’expérience
ce révèle plus efficace que les discours abstraits. D’où, après quelques
années, un considérable savoir-faire empirique qui contraste avec la quasi-impossibilité
d’en parler autrement que sous la forme d’exemples concrets.
[…] Les travailleurs sociaux ne possèdent ni la théorie ni les concepts
de leur pratique, même en leur for intérieur ils ne parviennent pas à verbaliser
leur savoir-faire. Quant à leur rapport avec les théoriciens, c’est-à-dire
les sociologues universitaires, les théories proposées rendent mal compte
de la complexité des situations sociales et par ailleurs la relation se fait,
quand elle existe, à sens unique, du praticien au praticien […].
Que demande-t-on, sur le terrain, aux travailleurs sociaux ? De gérer
les dégâts sociaux et psychologiques d’une société qui ne les prend
en compte que contrainte et forcée, et longtemps après coup. Leur implication
personnelle est en général forte en raison de leur origine sociale qui, au
moins en partie, fonde leur idéologie et leurs motivations, implication qui
entraîne une identification aux usagers.
Les travailleurs sociaux sont porteurs à leur insu d’une expérience
spécifique du social actuel dans toutes ses contradictions encore non théorisées
? Ils en savent à ce propos plus qu’ils ne peuvent en dire et qu’ils
ne croient en savoir. Ce que je nomme leur troisième crise d’identité,
celle sociale et idéologique liée à l’exercice de leur profession,
représente d’une certaine manière le témoignage intériorisé des contradictions
de notre société. S’il existait une pierre d’Amette permettant
de déchiffrer cette crise d’identité, on posséderait là, j’en
suis persuadé, une clef ouvrant à une meilleure compréhension des problèmes
sociaux de l’époque. Quant à la connaissance de notre société, existe
ainsi d’un côté un savoir sauvage, non verbalisé, non conscient, et
de l’autre côté le discours des sociologues, des économistes…
discours savant et relié à l’histoire de la discipline mais qui se
développe en général assez loin du terrain, s’élaborant très souvent
à partir d’une pratique de seconde main
[1]. »
La PV, dans toutes ses composantes et dispositifs rattachés, offre
le cadre législatif, réglementaire et technique, si on la prend « au pied
de la lettre », aux conditions d’exercice auxquelles aspirent la majorité
des TS. Encore faut-il en faire l’analyse critique, notamment des logiques
sectorielles qu’elle accueille, et ne pas hésiter à renouveler l’approche
du travail social.
La dispersion des métiers du social (rattachement, conventions collectives,
cloisonnement des formations…) mérite d’être revue, de même
que devrait être revisitée la catégorie floue de l’animation qui fait
la part belle aux falsifications de toutes sortes.
La dépendance au politique issue de la décentralisation doit être
remise en cause.
Il serait nécessaire de dépasser l’approche par trop techniciste
de la production d’activités et de techniques de moins en moins opératoires
sur le terrain qui fait beau jeu à la multiplication de nouvelles fonctions
aux compétences indéfinies (médiateurs, correspondants de nuit…). Ceci
en prenant en compte l’émancipation des enfants et adolescents d’aujourd’hui,
mais aussi des familles, même si elle est souvent douloureuse, par un recentrage
sur la fonction d’accompagnement des personnes et des groupes basée
sur l’autonomie.
Ce pourrait être le tronc commun de la formation professionnelle de
l’ensemble des métiers du social en valorisant l’analyse institutionnelle
(alors qu’aujourd’hui dominent l’analyse des pratiques,
l’étude de cas, la dynamique de groupe et la méthodologie de projet)
en donnant plus de place à l’étude historique et sociologique du travail
social et de l’éducation populaire, à l’analyse critique de
leur évolution et de leur place aujourd’hui, à la lumière de l’expérience
du terrain en articulation étroite avec une formation continue valorisant
la recherche spontanée et son croisement avec la recherche théorique.
Les « quartiers » (en terme topographique) sont devenus des lieux
de projection symbolique de l’angoisse et des questionnements de notre
société (autour de la notion d’exclusion). La disparition de l’épouvantail
(ou du mirage) du totalitarisme communiste et le peu de crédibilité de la
menace intégriste nous renvoient à nous-mêmes. La grosse farce de la mondialisation
ne masque pas qu’il faut se confronter sans illusions au mode de développement
capitaliste (ce qui n’est pas une nouveauté pour beaucoup !). La question
de la maîtrise collective des choix se pose peut-être plus crûment en donnant
le sentiment d’une période décisive (M. Beaud parle du « basculement
du monde »).
Aussi les questions de la démocratie et de la citoyenneté passent-elles
au premier plan. Mais de quoi parle-t-on à travers des notions aussi larges
et dont l’utilisation faite à tort et à travers favorise toutes les
falsifications ?
[…] Un processus démocratique concernant chaque membre de la
communauté doit se mesurer aux possibilités effectives de participation du
plus démuni de ses membres.
[…] C’est dans cette dimension, qui concerne la société
toute entière, que les TS ont une place et un rôle spécifiques à tenir plus
que les « ingénieurs du social », s’ils dépassent leur tendance psycho-affective
(issue de leur pratique basée sur le relationnel) au profit d’une approche
psychosociale et institutionnelle.
À l’heure où se négocie la « nouvelle génération » des Contrats
de ville, il est peut-être temps que les TS prennent le risque de la politique…
de la ville.
[1]
G. Mendel,
L’Acte
est une aventure, p. 356 et suiv.