2001
Vie Sociale et Traitements
Dossier : Traumatismes
Traumatisme et psychanalyse
Pierre Delaunay
[*]
psychanalyste. Goult
Voici ce que me raconta une
jeune femme vers la fin de sa psychanalyse. Son père avait abandonné le domicile
conjugal quand elle avait trois ou quatre ans. Elle le revit à l’occasion
d’une fête de famille. Elle avait alors seize ans. Il la fit danser,
la serra de très près et ce fut son premier orgasme. Elle en fut si honteuse
qu’elle en chassa le souvenir de son esprit et n’y repensa jamais
avant cette séance de psychanalyse.
Pourtant son père était à peine un père puisqu’il lui était
presque inconnu. Eh bien justement ! Lui revinrent en mémoire les attitudes
équivoques de ce père quand il exerçait encore son droit de visite, notamment
les caresses, le matin, au lit. Puis les visites s’espacèrent et ils
ne se revirent plus jusqu’à ses seize ans.
Nous avons là presque tous les ingrédients qui font le traumatisme
au sens freudien du terme : c’est l’adulte, ici le père, qui
introduit la jouissance sexuelle dans la vie de sa fille mais c’est
le désir de la fille qui, surgissant à l’improviste, la traumatise.
La sexualité était déjà là, bien sûr, mais c’était déjà le père qui
l’avait introduite et le décalage entre le comportement de l’adulte
et la mentalité de l’enfant lui donne, après coup, un sens et une portée
qui fait effraction dans la vie de cette jeune fille.
Il n’y avait cependant pas là de quoi provoquer une névrose.
Si son père y avait quelque responsabilité, c’est du fait de son comportement
quand sa fille était toute petite enfant. J’ai dit que son père était
à peine un père quand elle avait seize ans mais il ne l’était pas plus
jusqu’à ses sept ou huit ans. C’est l’amour des parents
qui protège les enfants de leurs agressions érotiques. Quand manque cet amour,
ne restent que les interdits moraux et ceux-ci sont d’autant plus rigides
que l’amour est déficient et que donc le danger est plus grand. C’est
ainsi que c’est souvent dans les familles les plus moralisatrices que
les attitudes des parents sont les plus équivoques. Les enfants en sont souvent
extrêmement traumatisés sans que rien ne se soit apparemment passé. Quand
les interdits ne barrent plus la route, c’est le passage à l’acte.
Une patiente me disait ainsi un jour : « Si mon père était passé à l’acte,
les choses auraient été plus claires. Je n’aurais pas eu l’impression
pénible de l’accuser injustement. » Dans un tel cas, le pire serait
de dire à cette patiente qu’elle exprimait là un désir œdipien.
Ce serait, de la part de l’analyste, ce que Ferenczi appelait « répéter
le crime ». C’est une forme de transfert que j’appelle, pour
ma part, transfert provoqué. Le patient s’exprime de telle façon que
son interlocuteur en arrive maintenant à lui faire ce qu’on lui a fait
jadis, ici à l’accuser comme on l’accusait déjà quand elle était
enfant. Parlant d’elle, son père avait coutume de demander à sa mère
: « Qu’est-ce qu’elle me veut, celle-là ? » À la séduction perverse,
il ajoutait ainsi l’injure.
L’humain est un être symbolique
Par amour des parents, j’entends l’impulsion à donner
des soins aux petits. Les spécialistes du comportement animal ont observé
que n’inhibent les comportements agressifs envers les congénères que
les comportements sexuels, qui gardent néanmoins une part importante d’agressivité,
et les comportements de soins donnés aux petits et aux faibles. C’est
pourquoi on peut parler d’agressions sexuelles comme effets de carences
de soins. Comme l’humain est un être symbolique, toute carence de soins
physiques est vécue comme carence de soins symboliques. Ne pas donner de la
vie, c’est-à-dire des éléments permettant de vivre, c’est comme
donner de la mort. L’homme est un animal mais c’est un animal
qui parle, non seulement aux autres mais à lui-même. De ce fait, tout prend
sens pour lui.
Selon la théorie freudienne, qui tient compte du langage, le traumatisme
qui mène à la névrose ne surgit comme tel qu’après coup, nachträglich, dans le texte. Ainsi les jeux
sexuels enfantins ne deviennent choquants et ne prennent statut de désirs
refoulés que du fait du surmoi moralisateur qui les condamne par la suite.
Souvenons-nous qu’on ne fait la morale à un enfant qu’après
qu’il ait fait ce que l’adulte juge être une bêtise.
Le refoulement survient avec la honte. Celle-ci est l’exact
inverse de la fierté qui fait le narcissisme heureux. On a beaucoup parlé
de la culpabilité mais la honte est sans doute un signe plus sensible encore
d’une atteinte narcissique. C’est le signe d’une blessure.
Souvenons-nous de la Genèse, dans la Bible : ils furent chassés du paradis
terrestre et virent qu’ils étaient nus ! Le paradis terrestre, c’est
souvent, comme dit le poète, le vert paradis des amours enfantines. Quant
au surmoi, la plus simple et peut-être la meilleure définition qu’on
puisse en donner est « ce qui tombe sur moi ». Ce qui me tombe dessus, avec
la violence de la bêtise.
Ainsi le souvenir des jeux sexuels est refoulé bien plus tard comme
choquant. C’est le schéma que Freud déduit de la psychanalyse des hystéries.
Il s’agit là de ce qu’il a nommé refoulement après coup. Ce
n’est donc pas la scène originelle qui est traumatique mais son souvenir
et, dans celui-ci, le désir qu’elle a mis et met encore en jeu quand
le refoulé fait retour à la conscience.
Ainsi en va-t-il des inclinations enfantines homosexuelles ou sadomasochistes,
par exemple, pour user ici de mots qui sont déjà en eux-mêmes choquants parce
qu’ils n’appartiennent pas au langage enfantin et qu’intervient
avec eux une mentalité adulte qui condamne. Le surmoi est toujours engendré
par le surtoi d’un autre, un parent, le plus souvent, avant d’être
intériorisé. Comme le dit Freud, il faut prendre les instances psychiques
comme si elles étaient une autre personne. En l’occurrence, le surmoi
en est une. En fin de compte, dans la théorie freudienne, ce n’est
pas la scène sexuelle qui fait le traumatisme, c’est la violence d’un
surmoi qui ne pardonne pas.
Chez Freud, l’après coup du traumatisme est lié à celui du
refoulement. Or Freud postule aussi un refoulement originaire. Celui-ci est
beaucoup plus courant qu’il ne semblait le supposer, on va voir pourquoi,
et cela nous permet d’élargir la définition du traumatisme.
C’est deux qu’il faut compter
Freud pensait que tout ce qui est perçu, venant du dedans, impulsions,
émotions, désirs, comme venant du dehors, événements de la réalité, est d’abord
inconscient et ne passe qu’ensuite dans le conscient. On ne s’en
rend pas compte parce que ce passage de l’inconscient au conscient
est presque toujours immédiat. Pourtant « c’est deux qu’il faut
compter », comme l’écrivait Mauss de la vente, dans l’Essai sur le don. Deux actes car l’un
donne et l’autre, en payant le prix, accepte de recevoir. Ce qui est
vrai du rapport intersubjectif l’est aussi du rapport intrasubjectif.
Les actes psychiques, comme les nommait Freud, sont de même nature que les
actes sociaux. Ils ont même structure. Ce que l’inconscient donne,
le conscient ne le paie pas mais il doit l’accepter. S’il ne
l’accepte pas, il reste refoulé.
C’est deux qu’il faut compter en effet, comme le montrent
ces cas ou l’on dit : « Il m’a fallu le temps de réaliser ce
qui m’était arrivé ». Parfois il suffit de quelques secondes et parfois
il y faut des années. Parfois même, on ne réalise jamais et l’on demeure
ainsi dans cet état de choc que Ferenczi a si bien décrit. Notons que ces
événements, qu’on a du mal à réaliser, sont le plus souvent malheureux
mais peuvent aussi être de ces événements heureux qui font dire : « Je n’en
reviens pas ! » Il en est d’autres, sont-ils heureux ou malheureux,
la naissance d’un enfant, par exemple, qui laissent hébétés. Or Freud
appelle refoulement originaire un tel refus de prise en charge par le conscient.
Enfin, un refus ou une impossibilité.
Voici donc ce qu’il nous faut bien appeler traumatisme sur
le coup, que ne parvient pas à admettre, un temps au moins, le moi conscient.
C’est inadmissible ! En voici un exemple avec une fille de paysan.
Dans la ferme de son père, il y avait une chambre qui était fermée à clé depuis
toujours. Un jour, durant sa psychanalyse, elle en força la porte et se trouva
dans un monde enchanté, comme chez la belle au bois dormant. Une tante lui
révéla que son père avait déjà été marié et que sa première femme était morte
ainsi que ses deux enfants. Son père n’avait jamais pu admettre ces
trois deuils et avait conservé intacte cette chambre, comme la maison de Matryona,
de Soljenitsyne, qu’a si bien commentée Gisela Pankow. Eh bien, la
fille que j’avais en psychanalyse n’avait jamais pu admettre,
elle non plus, que son frère chéri était mort, faute de soins médicaux élémentaires,
du fait de la négligence des parents. De même n’avait-elle jamais pu
admettre, avant dix-sept ans, qu’elle n’était qu’une
fille ! À seize ans encore, elle participait avec les hommes aux travaux de
la ferme. Elle pissait debout, comme eux, et pensait qu’à force de
pousser très fort, son clitoris allait prendre la taille d’un pénis
!
Voici comment un père qui n’a pu faire le travail d’un
deuil, n’a pu non plus enseigner à sa fille à le faire. D’ailleurs,
quand il rencontrait sa fille, chaque fois il faisait le lapsus : « Mes salutations,
madame mon épouse ! »
Évidemment, le même événement n’est pas toujours traumatique
pour tout le monde et ne l’est généralement qu’en fonction de
l’histoire de chacun et même de sa préhistoire, comme le montre ce
que je viens de raconter. Il peut n’en être pas moins traumatique sur
le coup. Il en est tout de même qui sont traumatiques pour tous. L’hospitalisme
est ainsi un exemple de carence de soins symboliques élémentaires. Cela n’empêche
nullement ces traumatismes d’être aussi sévères, sinon plus, que ceux
que Freud a trouvés à la racine de l’hystérie, à son époque, et cela
n’empêche pas non plus que puissent relever de soins psychanalytiques
ceux qui en ont été atteints.
Seul est oubliable le souvenir
On voit que cette conception du traumatisme amène à penser que l’inconscient
freudien est mal nommé. Il ne coïncide pas avec l’inconscience puisqu’on
se souvient de l’événement traumatique. On ne s’en souvient
même que trop. C’est pourquoi Freud a été conduit à parler de systèmes
conscients et inconscients pour les différencier de l’inconscience
et de la conscience. Chacun a tout un stock de souvenirs qui ne sont pas conscients
actuellement mais qui peuvent plus ou moins aisément être ramenés à la conscience.
Ils appartiennent donc au système conscient alors que ce que Freud appelle
traces mnésiques appartient au système inconscient même si, comme les traces
traumatiques, elles apparaissent à la conscience. Elles y apparaissent même
avec un sentiment de présence extrême qui, dans les cauchemars, par exemple,
réveille en sursaut. Ce qui signe leur appartenance au système inconscient,
en dépit de cette présence inquiétante, c’est qu’elles reviennent
dans la vie éveillée comme dans les rêves, toujours identiques à elles-mêmes,
avec cette ignorance de l’usure du temps qui est la marque de l’inconscient.
Seul est oubliable le souvenir. La trace mnésique est inusable.
On peut ainsi commencer à entrevoir que traiter le traumatisme, c’est
transformer la trace mnésique en souvenir. Le traitement de toutes sortes
de traumatismes entre ainsi dans le champ de la psychanalyse. Même si, parfois,
n’importe qui peut faire office, à son insu le plus souvent, de psychanalyste.
Qu’est-ce qui rend traumatique un événement et tous le sont-ils
de la même façon ? Est traumatique un événement qui est violent et qui vous
prend par surprise. Un événement inattendu, donc. On peut donc supposer que
cela dépend de l’état du moi et, par conséquent, de celui du surmoi
car l’un et l’autre se tiennent. Qu’entend-on donc par
le moi ? On entend, ai-je dit, l’image que je me fais de moi, comme
Lacan y a beaucoup insisté avec le stade du miroir chez l’enfant. Freud
parlait aussi, à juste titre de moi-réalité et il avait raison car, quand
on parle de moi, on parle aussi bien de réalité. L’image que je me
fais de moi-même est incluse dans celle que je me fais du monde puisque j’en
fais partie.
Dans l’Inquiétante étrangeté,
Freud montre qu’est à la fois étranger et familier, ce qui revient
d’une de nos anciennes conceptions du monde depuis lors surmontée et
remplacée par une autre qui exclut comme inadmissible ce que la précédente
admettait. Quand on rencontre dans la réalité quelque chose qui l’évoque,
cela nous donne le sentiment d’une étrange familiarité. Par contre,
et cela, Freud ne le dit pas, ce qui n’est qu’étranger ne nous
vient d’aucune conception du monde, si ce n’est parfois de celle
d’un autre dont nous ne savons rien, et ne trouve place dans aucune
des nôtres. Ce que je ne réalise pas et qui, de ce fait, n’entre pas
dans l’image que j’ai de la réalité et de moi-même, est cependant
réel quand il arrive. Comme le disait Lacan, le réel, c’est l’impossible.
C’est l’impossible à réaliser.
C’est alors que la nouvelle définition que Freud donne de l’inconscient,
différent de l’inconscience, devient éclairante. Freud disait déjà
qu’il y a deux sortes de refoulement, l’amnésie hystérique,
on ne s’en souvient pas, et l’isolation obsessionnelle, on s’en
souvient mais on l’a mis de côté, là où il est déconnecté de toute
conséquence dangereuse. On peut y ajouter maintenant ce réel, trop réel pour
être réalisé, pour entrer dans la réalité.
Ce qu’on ne parvient pas à réaliser présente tous les caractères
de l’inconscient : il est indifférent à toute influence du temps et
revient, identique à lui-même ; il est indifférent à toute contradiction et
se présente comme radicalement séparé du reste de la pensée, comme étranger
à l’image que j’ai de moi ; il doit d’ailleurs être traité
comme s’il appartenait à une autre personne, dit Freud ; enfin il ne
tient aucun compte de la réalité, c’est-à-dire, pour être plus précis,
de l’image que je m’en fais. Il n’en est pas moins réel
et c’est la réalité qui devra être modifiée si l’on veut qu’il
y prenne place et qu’elle l’assimile. Dans ce cas, le traumatisme
perdra tous les caractères de l’inconscient.
Le réel des traces mnésiques traumatiques s’oppose à la réalité
de nos souvenirs. Il appartient au système inconscient et obéit à ce que Freud
appelle processus primaire de la pensée. Il est bien nommé puisque toutes
les perceptions passent d’abord par lui. La réalité par contre, appartient
au système conscient et obéit au processus secondaire de la pensée, celui
qui ne vient qu’en second lieu. Le moi aussi, par conséquent, puisqu’il
en fait partie intégrante.
Une sorte d’éternel présent
La réalité n’est pas faite que de souvenirs, elle est faite
aussi de perceptions actuelles et de vues de l’avenir. C’est
à partir des expériences passées remaniées par le présent que l’on
prévoit l’avenir. Or le réel traumatique, comme l’inconscient,
ignore non seulement l’usure du temps mais il ignore le temps lui-même.
L’une de ses caractéristiques les plus frappantes est qu’il
efface par avance toutes ses conséquences possibles et nous fige ainsi, devant
cet événement, dans une sorte d’éternel présent. Ce n’est donc
pas un souvenir comme les autres et Freud a bien raison de l’appeler
autrement, trace mnésique, en l’occurrence. D’ailleurs, le caractère
essentiel qui le distingue du souvenir est, comme déjà dit, le sentiment de
présence qu’il donne. Quand un traumatisme revient en rêve, il n’est
pas comme un événement passé, il est revécu comme actuel. Le cauchemar se
caractérise par ce sentiment de présence si insistant que souvent il éveille.
C’est un sentiment qui fait défaut au rêve, gardien du sommeil.
Quand je dis que l’événement traumatique est dépourvu de conséquences,
je veux dire, bien sûr, que c’est la personne qui ne peut envisager
ses conséquences à venir. Cela le rapproche de l’isolation obsessionnelle
qui isole un souvenir en sorte qu’il semble anodin. Le traumatisme
est isolé dans le temps. Par contre, l’en différencie ce sentiment
de présence qui met mal à l’aise, le plus souvent entre angoisse et
panique. C’est de l’angoisse, comme le dit Freud, quand le traumatisme
a provoqué une vague d’impulsions incongrues, voire même de jouissance
inattendue et la personne en est excessivement gênée. Il est vrai que, dans
un certain nombre de traumatismes, cette part de provocation du désir a plus
ou moins existé. Cependant, insister là-dessus risque d’être injuste
pour le patient quand il n’y a pas eu participation active de sa part.
Cela risque d’ajouter le traumatisme d’une interprétation fausse
au traumatisme en cause. Il y a des traumatismes en effet qui ne provoquent
que douleur et panique. Comme il n’y a là, apparemment nul désir refoulé
en cause, Freud est bien obligé de postuler, quand la trace mnésique fait
retour, l’existence d’un automatisme de répétition, bien au-delà
du principe de plaisir qui, jusqu’alors, était censé animer le retour
du refoulé.
Ce n’est donc pas d’un refoulement proprement dit qu’il
s’agit mais d’un déni de réalité. Dans l’article sur
le fétichisme, Freud distingue en effet le déni du refoulement en ce que celui-ci
refuse d’admettre un désir inavouable alors que celui-là n’admet
pas ou n’admet qu’à demi un élément de la réalité qui est gênant.
Il y a bien du fétichisme dans cette chambre close, conservée intacte, de
la première femme décédée. Cet homme avait beau s’être remarié, il
faisait tout de même, en partie au moins, comme si elle n’était pas
morte, comme si sa seconde femme n’était pas sa femme et comme si sa
fille n’était pas sa fille. D’où son allure équivoque.
Pensons un instant à l’état de celui qui survit à la mort brutale
d’un proche, dans un accident de voiture, par exemple. Il est sous
le choc, hébété. Il sait que ce proche est mort et pourtant il ne le réalise
pas. C’est en même temps comme s’il n’était pas mort.
On répète les moments qui ont précédé la mort comme pour se convaincre qu’elle
a bien eu lieu mais on recule devant les derniers moments, on n’y croit
pas tout à fait et l’on répète alors des épisodes de la vie du mort
comme s’il était vivant. Le cauchemar est ici très parlant, qui met
en scène ce proche encore vivant bien qu’on sache, dans le rêve, qu’il
est déjà mort. De toute façon, on n’arrive pas à envisager l’avenir
sans lui. On n’arrive pas à envisager son absence.
Parfois le traumatisme est si violent qu’il ne fait même pas
retour dans le psychisme mais c’est alors au prix d’une inhibition
intense qui envahit toute la personne. Je pense à cette jeune fille qui vivait
seule avec sa mère. Celle-ci mourut subitement une nuit et elle resta blottie
contre son cadavre jusqu’au matin. Après la cérémonie funéraire, durant
laquelle elle fut comme absente, sans rien toucher, elle ferma la porte de
la maison et partit pour n’y pas revenir. Plusieurs années durant,
elle resta hébétée, dans un état de stupeur auquel elle dut plusieurs séjours
en hôpital psychiatrique. Elle ne reprit pied dans la vie, grâce à sa psychanalyse,
qu’après être revenue ranger la maison de sa mère, jeter ses vêtements
et ses objets de toilette, vendre quelques meubles, en déplacer d’autres,
repeindre une pièce ici et là, bref chasser le fantôme et prendre possession
de la maison. Elle commençait enfin, après plusieurs années, un travail de
deuil. Bien évidemment, il avait fallu auparavant commencer à faire l’histoire
de sa vie car n’importe qui ne dort pas avec sa mère morte mais cette
histoire ne fut possible aussi que grâce à ce travail de deuil entrepris à
bras le corps, si l’on peut dire.
Je pense aussi à cette autre jeune femme, durant plusieurs mois silencieuse
et prostrée en psychanalyse. Elle finit par raconter que, toute enfant, elle
dormait avec sa mère quand son père, militaire, partait la nuit pour son service.
Sa mère avait un cancer du foie et son père, avant de partir, lui recommandait
de bien veiller sur elle. Ça, c’est l’idiotie du surmoi. Un
matin, elle se réveilla contre le cadavre de sa mère. Elle avait alors six
ans, cette petiote. Elle s’en souvint, s’être dit, suivant l’enterrement
: « Non, maman n’est pas morte ! Ça ne me fait rien du tout ! » Elle
niait ainsi, avec sa peine et son désarroi, la culpabilité intense qu’elle
avait éprouvée de s’être endormie. Elle se condamnait du même coup
à ne plus rien éprouver. La mère était pour ses enfants un rempart qui les
protégeait de la violence paternelle. À sa mort, les enfants perdirent la
douceur d’une présence féminine. Dans les mois qui suivirent, son frère
aîné, jeune adolescent, la viola, la menaçant de mort si elle parlait. Cela
dura plusieurs années. Elle se sentait alors inerte, désaffectée. Elle resta
frigide à l’âge adulte. En psychanalyse, elle se reprochait d’être
insensible. Elle était glacée, avait toujours froid. J’avais une couverture
pour elle. Quand elle alla un peu mieux, elle put enfin demander des signes
d’affection et se plaindre de ma froideur. Dans ce moment transférentiel,
elle me sentait aussi froid que son père l’avait été.
Ses plaintes prirent peu à peu une allure paranoïaque. Elle se mit
à courir les médecins qui, la prenant pour hypochondriaque, la mettaient poliment
ou pas, à la porte. Tant et si bien que j’en vins à lui dire qu’elle
ne savait pas se plaindre et que c’est pour ça qu’elle n’arrivait
pas à se faire entendre. Quelques jours plus tard, un médecin l’examina
et diagnostiqua un cancer, dont elle mourut, hélas, peu de temps après.
J’aurais pu interpréter ses reproches à mon égard comme une
tentative maladroite de séduction œdipienne. J’aurais pu aussi
lui dire qu’elle avait trouvé du plaisir dans les étreintes fraternelles.
Comme je l’ai déjà dit, cela aurait été ajouter un traumatisme aux
traumatismes. Il y aurait eu en effet confusion des langues, comme disait
Ferenczi, du langage enfantin et du langage adulte, à appeler manœuvres
de séduction ce qui n’était que demandes d’amour enfantines.
Le prouvaient amplement ses réactions de retrait lors des viols et le froid
que la glaçait maintenant. Durant ceux-ci, elle avait éprouvé un vécu d’agonie
psychique, pour reprendre une expression de Ferenczi, qui fait écho à celle
du président Schreber, paranoïaque s’il en fut : meurtre d’âme,
écrit-il. On peut comprendre ici la progression logique qui va du fait de
se plaindre à celui de porter plainte. Ces deux jeunes femmes dont je parle
ici se situaient entre paranoïa et mélancolie, plus proche de celle-ci, pour
la première, de celle-là, pour la seconde.
Par la suite, elles présentaient ce que j’appelle, pour ma
part, syndrome de Ferenczi car celui-ci en a fait, le premier, dans son Journal clinique, une description remarquable.
Ce syndrome, typique des traumatismes graves, se résume en trois points :
anesthésie douloureuse, paralysie et clivage. Parler d’une anesthésie
douloureuse peut sembler paradoxal. Pensons simplement, pour saisir un peu,
à une anesthésie dentaire qui, avec la douleur, efface le goût des choses.
L’anesthésie est douloureusement vécue parce qu’elle prive celui
qui en est affecté d’une part importante de ses sensations et, avec
elle, de ses émotions et de sa vie, le clouant sur place et le coupant du
même coup du monde et de lui-même. C’est pourquoi cette patiente se
plaignait de son insensibilité n’en voyant pas le rapport avec sa petite
phrase, pourtant si efficace : « Ça ne me fait rien du tout. »
La trace mnésique est inusable
Quand cette anesthésie commence à se lever, c’est d’abord
la douleur qui revient et tend à raviver les mécanismes de défense contre
le traumatisme. Il faut alors rassurer les patients car, avec la douleur,
qui va bien finir par passer, quelle que soit son intensité, c’est
le sentiment de la vie qui revient. Cette fois, le patient n’est plus
seul, si l’on veut bien l’accompagner, et l’on peut nommer
les éléments traumatiques qui reviennent un à un, séparés et non pas en une
masse innommable comme la première fois. J’appelle ce processus « analyse
fractionnée », comme en chimie. Elle est rendue possible par la contrainte
qu’impose la linéarité du langage. Ainsi, chaque fois, un élément de
la trace mnésique se trouve transformé en souvenir, dévoilant du même coup
son anachronisme car le souvenir s’inscrit dans le temps de l’histoire
alors que la trace mnésique brille dans son éternelle présence réelle. La
trace mnésique est inusable. Seul est oubliable le souvenir.
Certains psychanalystes, et non des moindres, ont soutenu que le souvenir
du traumatisme est trop fort, trop violent et qu’il faut trouver le
moyen de le faire refouler par le patient. C’est, à mon sens, qui est
celui du texte freudien, confondre la trace mnésique, soumise au processus
primaire du système inconscient, avec le souvenir qui, lui, est soumis au
processus secondaire. La différence entre les deux est, je le répète, que
le processus primaire ignore le temps alors que le processus secondaire s’inscrit
dans le temps de l’histoire. Là réside la différence entre ne pas avoir
encore réalisé et avoir réalisé. C’est pourquoi Freud avait parfaitement
raison de dire que tout événement passait d’abord par le processus
primaire et n’atteignait le processus secondaire qu’après coup.
Le traitement psychanalytique, quand il est possible, démontre par
la réciproque la force destructrice du traumatisme que Ferenczi a si bien
décrite : « Si le trauma touche le psychisme ou le corps sans préparation,
c’est-à-dire sans contre-investissement (le mot à mot de la traduction
serait ici « sans contre-occupation », au sens de « sans se prémunir contre
l’occupation »), alors il agit sur le corps et l’esprit de façon
destructrice, c’est-à-dire perturbante, par fragmentation. La force
qui maintient ensemble les éléments séparés, manque. Fragments d’organe,
éléments d’organe, fragments et éléments psychiques sont dissociés
[1]. » Il est alors extrêmement
difficile de reconstituer ce qui s’est passé dans un passé lointain
car les traces mnésiques sont dispersées aux quatre vents et le lieu psychique
où elles s’inscrivent peut avoir été détruit par la violence d’un
choc qui l’a pris de plein fouet sans défense. Il ne reste alors que
des traces de cataclysme.
Ferenczi a été le premier à décrire ces zones psychotiques de la personnalité
où règne la dévitalisation et qui évoquent la mort : « Le trauma est un processus
de dissolution, qui va dans le sens d’une dissolution totale. C’est-à-dire
la mort… l’inconscience et le clivage psychique sont déjà des
signes de la mort de la partie la plus affinée de la personnalité. En fait
il faut considérer les névrosés et les psychotiques… comme étant inconsciemment
des agonisants chroniques
[2].
»
Ainsi Ferenczi rejoint-il le premier Freud, celui des Études
sur l’hystérie qui se donnait pour tâche d’exhumer
les souvenirs enterrés. Ferenczi a en outre montré que, pour lutter contre
des traumatismes inouïs, ces patientes ont fait appel à leurs forces de survie,
s’automutilant pour ne pas souffrir.
J’ajouterai, pour finir, que Ferenczi a aussi avancé une explication
du fait que les enfants violés se sentent coupables. C’est, dit-il,
qu’ils se laissent occuper par leur agresseur et par sa culpabilité.
Cette occupation est d’autant plus aisée que l’agressé se déserte,
en quelque sorte, laissant la place vide à l’intérieur de lui. Il rend
ainsi au mot allemand que l’on a traduit par investissement, son sens
concret d’occupation, sens qu’il avait déjà dans le texte de
Freud.
On a longtemps pensé que ceux qui se plaignaient de traumatismes sexuels
mentaient, et Freud n’y a pas toujours échappé. La description clinique
qu’en donne Ferenczi reste la pierre de touche de la vérité dans ce
domaine. C’est par les traces qu’il laisse dans le psychisme,
que se révèle qu’il a eu lieu.
[*]
Pierre Delaunay, membre de l’« École
Freudienne » de Lacan et de la Fédération des Ateliers de Psychanalyse, vit
en Provence.
[1]
Journal clinique,
25 mars 1932, p. 122.
[2]
Journal clinique,
18 juin 1932, p. 191.