VST - Vie sociale et traitements 2001/3
VST - Vie sociale et traitements
2001/3 (no 71)
60 pages
Editeur
I.S.B.N. encours
DOI 10.3917/vst.071.0024
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Point de vue

Vous consultezAvec les grévistes de la faim

En prise sur le vif

AuteurSerge Guisset du même auteur

Montpellier

Clandestinement. L’ambiguïté de leur situation est préoccupante puisque, originaires de Turquie et Kurdes opprimés, l’État français reconnaît implicitement qu’ils ne sont pas expulsables.

2 Mais clandestins tout de même puisque sans papier, travaillant “au noir”, sans couverture sociale. La peur d’un accident, d’un incident, en fait des hommes dans l’ombre. Certains ont femmes et enfants.

3 31 jours de grève de la faim. 31 jours de contacts, de thés partagés, d’émotions multiples, de mains que l’on serre, d’une langue que l’on entend pour la première fois, de danses chantées un soir, d’enfants qui embrassent leurs pères affaiblis et hirsutes, de femmes silencieuses et de mères qui disent leur douleur.

4 Angoisse aussi chez ceux qui les côtoient, quand on constate d’heure en heure et d’une matinée à l’autre que des vies s’en vont.

Situations extrêmes. Passer la porte…

5 Passer la porte de l’ancienne école triste et anonyme de la rue Louis-Blanc pour aller vers 18 grévistes de la faim n’est sans doute pas facile. Me concernant, c’est Marie-Claude, mon épouse, institutrice qui m’a poussé à franchir ce seuil. En effet, dans sa classe, de petits Kurdes ont appris à lire, à écrire, à jouer avec d’autres enfants. De fait, l’école publique a su, hors règles et lois, « régulariser » les enfants. Honneur aux enseignants qui savent aller à l’essentiel !

6 Deux anciennes salles de classe (mises à disposition par la Maison du Tiers-Monde et de la Solidarité internationale) vont accueillir, pendant 31 jours ces hommes qui ont décidé de mettre leur vie en danger pour affirmer leur dignité.

7 L’eau et le thé sont leur seule nourriture. Dans la classe-dortoir, 18 matelas et couvertures, une inscription qui affirme le droit de vivre et en appelle à la justice. Dans cette même salle un fax, un téléphone, un ordinateur, des adresses affichées… Autour de cette table vont s’animer, pendant des heures et des jours, les acteurs quotidiens du « Comité de soutien ».

8 Sous leurs regards qui semblent s’obscurcir de jour en jour, les 18 Kurdes observeront le ballet incessant des allées et venues, du grincement du fax et du casse-tête des phrases à écrire et réécrire avant diffusion, des contacts multiples, des documents qui s’empilent ou s’étalent à même le sol. Ils liront sur les visages de ceux qui les soutiennent tensions, hésitations, tâtonnements, espoirs…

9 Seule l’arrivée de l’équipe de Médecins du Monde chaque jour en fin de journée stoppera l’agitation et préparera la nuit.

10 Rappelons-nous, pour souligner à quoi assistaient les alités, au 25e jour de grève, alors que je ne sais pourquoi ce jour-là téléphone et fax s’étaient mis au repos ou que nos certitudes s’étaient sans doute émoussées… Les Kurdes interpréteront cette situation comme un signe d’essoufflement de la solidarité et sans doute de l’espoir…

11 Une soirée d’explication collective – eux et nous – redonna force et cohésion à l’ensemble.

12 Cet événement vient contredire ce que, mécaniquement, notables et certains responsables publics laissaient croire : que le Comité de soutien, composé d’organismes, de syndicats et de citoyens “ordinaires” jouait à la manipulation ! Vu du « balcon » évidemment, mais c’est en passant la porte que les opinions changent quand le témoignage s’impose à vous.

Mais passer la porte n’est pas aussi simple que cela

13 Tous les jours, 20 à 30 personnes, matin, après-midi, soirée, vont « passer ». Une journée ou un instant. Vers les 18 heures, la salle se remplit : il y a ceux qui affichent, classent, ceux qui écrivent, ceux qui interrogent, ceux qui souffrent de se croire inutile… Être là, témoigner par sa présence, oser se placer sous le regard de chacun puis décider de « monter » à la Préfecture. « Combien sommes-nous aujourd’hui pour porter les masques ? »

14 Quitter la place de la Comédie. Ranger les chasubles noires et les 18 photos. Rincer les masques trempés de sueur. Apporter des fleurs – il y en a eu tous les jours de fraîches –, balayer la cour. Laver le sol en ciment gris comme un mauvais charbon. Astiquer les toilettes. Chercher comment organiser les douches. Faire signe à José Bové. Afficher les lettres de soutien. Se réunir jusqu’à 23 heures pour élargir la pression publique. Déjà 3 000 signatures. Rencontrer l’Évêché. Mais que font le PC, le PS et la « Cegette » ? et les « intellectuels » et les associations. La lettre du député Liberti est bonne. Georges Frêche est venu un dimanche matin. Dogan, le plus jeune des grévistes dans son rôle de porte-parole, n’arrête pas de dire et de redire à la presse, aux micros qui selon les jours lui seront tendus…

15 Le samedi après-midi, la cour bourdonne. Manifestations Préfecture-Comédie. Combien sommes-nous ? Plus de 100, 200 peut-être. L’inspecteur des RG tient la machine à calculer. Comme c’est lent de rassembler pour les droits des hommes !

16 Ce samedi-là (le deuxième déjà) tambours et cymbales rappellent que la musique n’est pas que joie. Ceux qui parlent avec les médecins savent les risques qui s’annoncent.

17 5 000 signatures. Elles partiront par fax vers ceux qui ont les clés mais restent silencieux. Viendront marcher : Mgr Gaillot, Mgr Ricard, des élus communistes, verts, des inconnus, des jeunes étudiants, des libertaires, des républicains, des « 100 % », des croyants, des syndicalistes, des associations. Le dominicain Cardonnel, au pied du Théâtre, lance dans le porte-voix des mots qui rassemblent et émeuvent.

18 Il y a ceux qui signent et ceux qui passent tête basse. Ceux qui veulent savoir et ceux qui refusent le tract tendu. Ceux aussi qui lancent leur hostilité.

Écrire pour se faire comprendre

19 Sur les murs de la salle commune, journellement, étaient affichés messages, lettres de soutien, articles de presse.

20 Au trentième jour, les quatre murs y suffisaient à peine. L’écrit a tenu une grande place au fur et à mesure de l’avancée pesante des jours.

21 Du côté des grévistes et du comité de soutien, les textes, les courriers, les fax à la Préfecture, à la presse, ont fait l’objet d’une lecture attentive. Traductions du français au turc, au kurde et du kurde au français, discussions. Les modifications proposées par Dogan et ses camarades ont donné à ces écrits une forte valeur humaine. Il serait intéressant d’en suivre la chronologie, d’en comparer les évolutions, d’en saisir les nuances et le poids des messages.

« Las cosas del palacio van despacio »

22 « Les affaires du palais avancent lentement », dicton espagnol.

23 Côté officiel, ceux donc à qui s’adressait prioritairement l’appel des Kurdes, la discrétion fut de mise.

24 Non que des paroles n’aient été échangées dans les bureaux de la Préfecture et jusque sur le perron avec Dogan : délégation du comité et de porte-parole kurde avec M. le secrétaire général ; délégations de quelques conseillers économiques et sociaux ; rencontres avec un membre de la Ligue des droits de l’homme ; entretien avec un professeur d’université ; échanges dans un cocktail ; contacts mairie-Préfecture.

25 Mais de courrier ? Un seul. À chacun, pour les convoquer à se présenter en Préfecture et un fax. Celui-ci « reprenait en mains » le conflit en laissant entendre que toute cette agitation était inutile et pouvait être évitée !

26 Autorité et pouvoir centralisateur jamais ne se soumettent !

Un comité de soutien pour refuser l’invisible

27 Réunions quotidiennes de 19 h à 22 h ; assemblées après les manifestations de rue du samedi ; le comité de soutien s’est donné comme mission de rendre visible des hommes qui ne l’étaient pas depuis tant d’années.

28 Tous les soirs, des grilles de la Préfecture aux escaliers du théâtre Comédie, les 18 photos des travailleurs kurdes ont été présentées. Tous les jours deux journalistes de Midi Libre et l’Hérault du jour sont là pour témoigner, comprendre, rendre compte avec honnêteté et sensibilité… Tous les jours les pétitions s’accumulent (pas loin de 10 000 au total). Tous les jours des fax, des messages téléphoniques, électroniques, contacts, relances, démarche vers l’Évêché, vers les radios locales, vers la presse nationale, vers les élus en campagne électorale…

29 Rencontres avec les étudiants de l’université Paul-Valéry ; avec des juristes habitués de situations extrêmes ; « engueulades » avec des signataires absents ; moqueries quand la sono, si nécessaire, ne viendra pas jusqu’au local ; échos irritants quand des « éminences grises » « oublient » de consulter le comité et surtout les grévistes eux-mêmes !

30 Démarches de notables discrets qui vont tenter de convaincre…

31 L’appel à l’aide du comité de soutien insistait sur le « Venez sur place » ! En effet, les voir, leur parler, leur témoigner notre soutien par une présence concrète semblait indispensable. Écrire, déclarer, protester sans douter le fallait-il, mais chacun a le souvenir, proche ou lointain, des paysans, routiers, mineurs, enseignants, ouvriers d’usine et autres victimes d’injustices sociales ou de « logiques » économiques violentes… qui par des invitations à partager une grillade ou un vin chaud, rappellent l’importance des pratiques fraternelles.

32 « La meilleure façon de dire, c’est aussi de faire. » Cette incitation du comité de soutien à venir se mêler aux grévistes est restée tout de même limitée, sorte de retenue, peut-être, à se confronter avec la mort ? Peur aussi d’être « impopulaire » ?

Démocratie participative dites-vous ?

33 La campagne électorale (des municipales) aurait du élargir le cri et provoquer de l’écho. C’est l’inverse semble-t-il qui se produisit dans les cercles militants des partis politiques.

34 Le concept de démocratie participative qui semble s’affirmer dans les intentions annoncées aurait pu, là, se mettre en pratique.

35 Il fut proposé aussi à la Préfecture de faire une démarche simple, directe (comme l’a fait l’Office des migrations Internationales) en venant rencontrer – par fonctionnaires interposés – les Kurdes dans leur lieu de résistance. Cette proposition traduisait une volonté de reconnaissance collective de leur lutte : la République pouvait s’y reconnaître.

36 Aller vers « ceux d’en bas », affirmer que la France accorde importance au peuple, aux plus malmenés, la mise en acte en quelque sorte, de l’article 14 de la Déclaration universelle des droits de l’homme.

37 Ce ne fut pas le cas et convocations-invitations, lettres recommandées conduiront les Kurdes, au terme de leur 31e jour de grève de la faim, à prendre le chemin du « château ». Comme chaque fois et partout !

La mémoire toujours

38 La table pourrait être celle d’un conseil d’administration ou celle d’une grande famille. Nous sommes au premier étage de l’association CIMADE. La deuxième phase de l’action s’engage : le « juridique », la préparation des entretiens individuels qui se tiendront en Préfecture.

39 Papiers, documents, chemises, photocopies. Aux quatre coins de la salle des trios travaillent : un Kurde, un « accompagnateur » (ou deux) et Kan, étudiant turc et traducteur infatigable. Leurs paroles se croisent. Il s’agit de retracer et de noter le chemin de chacun et les raisons politiques qui les ont conduit de Turquie à Montpellier.

40 Menaces de police ; emprisonnement, coups et vexations, tortures pour certains (comme c’est difficile de faire remonter cette mémoire en paroles), pressions psychologiques sur les familles et les adolescents. « J’avais 16 ans, ils voulaient que je moucharde ceux qui, dans mon village, étaient sympathisants du PKK, ou bien ceux qui étaient dans la guérilla. »

41 Arrestations, mises au secret, ainsi se déroule le film de l’oppression, d’une mort lente, d’une mise à genoux permanente.

42 Je peux témoigner d’une parole sincère. Les « accompagnateurs » veulent comprendre, demandent des précisions, des noms, des lieux, des dates, des heures…

43 Liens familiaux, frères, sœurs, oncles, tantes ; des détails – qui n’en sont pas – des faits les plus concrets possibles… Alors se réveillent des pans de vie, une mémoire toujours à vif qu’il faut organiser dans un récit de vérité.

44 Se réveillent aussi le « voyage » jusqu’en France fait de peurs, de souffrances encore de démarches déjà faites aux préfectures, à l’OFPRA, des dossiers maintes fois déposés, les queues aux guichets. Chez ceux qui hésitent ou se retiennent, on peut y voir la résurgence du sentiment sans doute que ce nouveau dossier sera encore destiné à des « sourds », à des tatillons ou des pervers.

45 Autour de la grande table, on peut observer la fatigue sur les visages ; la grève de la faim est à peine achevée – parler, se faire traduire, chercher, relire, ouvrir la carte du pays pour y localiser les villages détruits, brûlés et ceux où vivent encore parents et frères…

46 Si des incertitudes tenaillent l’espoir, on devine que la volonté amicale et exigeante des amis français pour comprendre des histoires de vie, redonne de la confiance.

47 Zabou, jeune Française, n’est pas en reste pour injecter de l’optimisme ; elle sait interpeller, taquiner, bousculer l’inertie, ronger son pouce et repartir dans un éclat de rire qui ravigote chacun.

48 J’ai regretté ce jour-là l’absence d’un appareil photo pour un plan sur des mains de berger, de maçon, d’épicier, mains tournant et retournant les documents, collant et agrafant tout ce qui doit l’être. C’est ici que l’OFPRA devrait être ! Comment cette sincérité pourrait-elle être transmise et comprise par des fonctionnaires si loin de cette réalité ?

Sur le vif…

49 J’ai connu des grèves, des protestations, des conflits d’entreprises, des négociations avec ceux qui résistent, des colères quand on est incompris…

50 Mais ici j’étais, pour la première fois, dans un conflit social et politique placé sous la pression de la mort.

51 Qu’est-ce qu’une grève de la faim si ce n’est le cri ultime que des humains, à bout de forces, d’arguments, d’espoir, usés par les procédures et qui trouvent une nouvelle force pour sortir de l’ombre et du mépris en nous disant qu’ils peuvent en mourir.

52 Forme de lutte d’un autre âge ? Sans doute est-ce incompréhensible pour nous qui pouvons nous syndiquer, voter, manifester, protester, nous organiser, nous associer, créer des instances, commissions, assemblées, qui pouvons parler, écrire, publier.

53 Et puis qui sont-ils, ces Kurdes ?

54 Clandestins aux visages sombres, pauvres, trop pauvres pour être honnêtes ? Croyant en quels dieux ? Stigmatisés de multiples façons. Sans papier, sans visage, sans parole, sans famille, sans humanité, pense peut-être celui qui refuse ou lance une insulte au passage…

55 Oui, en effet, venir les rencontrer c’est devenir témoin et solidaire. C’est là que tout bascule. Signer c’est utile. Soutenir par un courrier au préfet ou au ministre est utile. Marcher dans la rue ensemble est utile.

56 Mais rentrer, regarder les vies qui résistent, observer la lenteur de leur déplacement, un sourire ou un geste qui a encore la force de s’esquisser, suivre un reportage amateur dans un de leur village, les voir chercher le soleil qui se glisse dans la cour ou rouler la cigarette, doser le thé, attendre les amis, se blottir grelottant sous les couvertures et garder le contact avec le portable, précieux moyen de liaison quand les liens avec la vie se distendent…

57 Venir c’est se surprendre à lâcher notre émotion et détourner le regard.

58 Venir c’est témoigner, et témoigner n’est-ce pas ce qui fait la force du mouvement populaire ?

 

Résumé

Trente et un jours pour découvrir « en accéléré » la vie et l’intimité de travailleurs ayant fui leur pays pour des raisons politiques et contraints depuis deux, cinq, douze ans à résider et travailler clandestinement à Montpellier.


PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Serge Guisset « Avec les grévistes de la faim », VST - Vie sociale et traitements 3/2001 (no 71), p. 24-26.
URL :
www.cairn.info/revue-vie-sociale-et-traitements-2001-3-page-24.htm.
DOI : 10.3917/vst.071.0024.