2001
Vie Sociale et Traitements
Praticable
Une histoire d’amour ou les démissionnaires
Isabelle Pivron
Ce texte, transmis par Pierre Eyguesier, témoigne de la rencontre rare entre l’expérience vécue de la folie et le travail d’écriture.
Je partis sur les rives de la Seine, près de la place de la Concorde, surtout traverser la rue de Rivoli et ses galeries qui m’ont toujours fait penser à des rencontres apparemment insignifiantes et futiles mais où se cachaient des promesses graves, jusqu’à se déshabiller sans le faire ; c’était le dernier lieu où l’on peut faire des rencontres, c’est-à-dire que ce point de non-retour est là où l’on se rencontre, avec pour défaillance l’air léger des touristes, des faux foulards Hermès et des centaines d’œuvres d’arts délestées du Louvre, distendues et moins chères, ces pacotilles de Samothrace au milieu des tee-shirts de Paris où est inscrit I love you, ça c’était pour les yeux ; nos pas, par contre, résonnaient bruyamment, nos rires, nos voix et l’écho qui les répétaient nous pointaient du doigt que nous ne savions pas à qui nous nous adressions ; pourtant, une légère inquiétude nous venait, soit que c’était de jouir une dernière fois de Paris, soit que cet immuable sourire de l’architecture parisienne cachait en fait les fantômes des plus dramatiques histoires, comme chaque pierre est une naissance ou un tombeau édifié où les massacres passés résonnent à nos oreilles, nos corps en manque se représentaient vivement la cavité que nous traversions et ne nous menaient nulle part, cette brèche de nos désirs commençait à nous nouer la gorge après avoir tant ri, nos intérieurs se cachaient entre deux monuments secrets, nous continuions pour nous préserver à dérisionner sur Paris, la rue de Rivoli n’est pas infinie, grâce à cela nous pourrions nous toucher.
C’était gelé par terre, métallique, nous ne pouvions nous toucher comme ça, n’importe comment, à cause ou grâce à Paris, à cause qu’il sonnait neuf heures, d’ailleurs si nous nous touchions là aucun de nous deux n’aurait senti l’autre ; par bonheur, nous le savions et pouvions continuer le chemin mais nous savions aussi que ce serait raté si ce chemin-là durait, nous ne savions plus comment ne pas savoir, comment se rencontrer, il nous fallait traverser quelques pièges dont celui de l’intelligence, qui autant que l’humanisme nous consolerait seulement et nous voulions que la fascination nous quitte pour laisser la fente, la pliure ; une fois crevées les premières identifications à la réalité celle-ci devenue catastrophe, nos ruines à nous, nos intérieurs féconds, psychiques, n’avaient qu’à advenir.
Ne plus exister par une sonnerie de portable et de la voix qui y adhère, ne plus exister comme attribut culturel de l’autre, ne plus quelque chose ne plus.
Nous savions encore qu’il y a dans les symphonies certains enchantements masqués comme le seraient des malentendants charmés par les sons de la voix bien rythmée d’un discours de dictateur, nous n’étions pas charmés de ces sons comme le peuple et sa berceuse Eïapopeia du Ciel, dit Freud pour parer au danger du désir sexuel pour épargner et nier l’humain de son désir, la berceuse que condamne Freud pour endormir les gens, mais les sons graves de nos critiques nous montaient aux reins. Nous étions aussi en manque qu’une cathédrale qui attend un monde qui ne va pas à sa messe. Monuments métaphores de nos corps assoiffés de jouissance pour un moment, les lumières de Noël, de la logique, des emballages dorés des préservatifs étaient à notre portée, c’était à notre portée d’en rigoler et d’en jouir, mais nous savions que l’un ou l’autre serions encore plus frustrés, nous priverions-nous de cet orgasme d’aveugles et de sourds ? Pour l’instant, il nous menait où nous souhaitions avec nos désirs inassouvissables, mais nous n’en voulions pas. Ce qui était en reste en nous ne s’en satisferait pas.
(Nous savions que nos sexes devaient se piéger l’un l’autre.)
Albert savait ce qu’il voulait et ce n’est pas ce déni qu’il voulait m’offrir et, en même temps, il ne voulait pas que nous échangions nos blessures, elles étaient ouvertes mais trop prêtes à se consumer. Notre souhait d’enfant pour l’instant trop évident ne nous permettrait pas de ne pas nous répéter.
La rue de Rivoli était traversée de part en part de touristes, je me demandais ce qui manquait à ces hommes et femmes qui me paraissaient arpenter et venir chercher au bout du monde des objets et des lieux qui prenaient la place de ce qui leur appartenait ; ils évitaient ce qui se passe, ils évitaient la rencontre et le dire, passant toute une vie à faire dix fois le tour de la terre au lieu de se rencontrer.
Comme s’ils avaient perdus leurs propres mots et les avaient remplacés par l’acte d’arpenter le monde aux moyens de messagers dignes de l’ange Gabriel : avions, Internet, portables, foie gras et quelques noms qu’ils croyaient précieux et qui leur faisaient office de messages, de sens. Niés qu’ils étaient par toutes les communications possibles et imaginables, tels une tour de Babel ligaturée, image d’une non-reconnaissance, langues qui servent à diviser, qui servent à haïr et anti-pascalienne où l’homme se voit en l’autre comme condamné et voit que cela est une liaison qui se passe de la langue.
Albert et moi pensions que c’était peut être cela qui nous liait, quelque chose de la perte, oui d’une pulsion de mort qui étayait notre possible jouissance et ce qui ne se nommait plus pour nous comme de l’amour.
L’autoroute d’humains qui passaient devant nos yeux me faisait penser à une toile d’Adolf Wolfli, et rien ne différenciait ces filles maquillées des masques noirs et aussi décoratifs qu’inhumains, semblables et faisant sans arrêt retour sans traversée possible de l’espace du monde et de la toile.
Je me demandais si je proposerais à Albert de l’emmener chez moi, à coté du fou, dont les productions sonores non refoulées comme dans la faim du monde dont parle Foucault et comme si l’homme n’était qu’un produit d’un refoulement de toute la terre, comme si l’humain était le produit de tous les refoulements. Albert, comme moi, avait lu Mary Shelley et nous en conclûmes que l’amoureux fabriqué ou pas n’est pas au monde, que notre phantasme est là pour nous garantir d’être sauvés et que le comble c’est que ceux qui œuvrent sans arrêt pour se sauver vont crouler sous les retours. Si l’homme est un produit du refoulement des réalités du monde, l’originel doit être refusé par lui pour pouvoir survivre, cette frustration est ce qui lui dit que le monde n’est pas lui-même et qu’il doit vivre avec, seule condition du lien, le monde ne faisant plus signe. Il a à le comprendre, ne pas croire c’est aimer.
Nous partîmes comme des démissionnaires de nos fonctions vitales de reproduction, nous les pervertissions pour notre amoureuse liaison.
Je n’aime pas la folie, Albert non plus, le chemin à faire ensemble n’était pas celui qui m’avait amenée à l’hôpital psy, il m’aimait plus pour ce que je voulais et non ce qui s’était passé malgré moi, il haïssait ce pacte délirant de ceux qui m’avaient transmis de force ce qui ne m’appartenait pas : la psychose, le délire.
Albert n’avait aucun égard pour les fascinés de la folie. Je ne faisais pas écho à sa propre folie. Nous ne voulions pas emprunter le chemin inconscient qui conduit à nourrir les penseurs de la folie qui utilisent la pathologie pour travailler leur normalité, nous voulions faire le chemin inverse qui conduit de notre destitution du collectif pour arriver au singulier. Nous savions qu’en état de psychose le collectif peuple les pensées mais que nous ne pouvions pas épouser ce paradoxe jusqu’au bout : nous ne pouvions aimer Joyce et aimer la folie de Lucia sa fille.
Albert et moi étions vraiment émus. Nous fûmes parasités par le son d’un orgue de barbarie flanqué d’une femme qui écrivait une seule ligne infinie dans un livre qui nous faisait penser à un moulin à prières sans mémoire, ou avec toutes les mémoires abrasées, sans son histoire, une vraie chaîne sans adresse, j’eus un mauvais souvenir en pensant au chemin des fous.
Ce lien vers le lieu de l’asile est en fait un échouement du sens, autrement dit, quand on sait où cela mène, cela mène à une absence de sens de l’autre, et de l’autre, Albert fut pris de tremblements, moi aussi, nous nous disions que la jouissance n’est pas un lieu, ni le bout de la queue, ni l’espace interne de la femme au vagin toujours tragique ; ainsi endeuillés, nous ne comprenions plus rien, oubliâmes ce que nous savions.
Nous ne rêvions pas de voyager, la culture, l’identité culturelle était pour nous une illusion, elle masquait des pouvoirs et mettait en relation les hommes sur des choses différentes en croyant que c’est de l’altérité alors que c’est la même chose.
C’est-à-dire, prendre une chose différente et relationner avec sans cesse des choses différentes est le comble de la répétition et le contraire d’une transformation.
C’est être complètement assujetti aux choses, relativement à elles, déductibles.
Cela n’a rien d’humain.
Au niveau culturel, c’est croire que la femme costumée est son attribut propre alors que c’est une sorte de barbarie phallique qu’on identifie à Chinoise, Indienne, Turque ou Européenne ou Africaine et que leur plaquer ça comme identité c’est se méprendre sur leurs propres désirs, leurs intériorités, l’essence profondément nomade de nos savoirs et désirs. Et c’est prendre un mot pour vérité alors qu’il est fruit de transfert. La civilisation est autrement proche et elle modèle avec ses mains les affreuses armes costumées quelles qu’elles soient.
Albert et moi ne croyions pas aux noms propres, ils ne faisaient pas loi pour nous ; c’est à ce prix que nos intérieurs pouvaient êtres singuliers et infiniment dépendants de la singularité des autres, et ouvrant la voie aux transmissions, la seule loi était ce qui nous permettait de parler, de se taire.
Dans L’homme Moïse, les avatars du nom propre comme subjectivité est en fait un grand nom dont s’allie une chaîne du grand Autre qui barre toute historicisation singulière et de cette déconstruction des identifications, comme une catastrophe de la réalité, devient gain psychique et amour peut-être.
Albert me dit qu’à l’Hôtel de ville, on éprouvait un sentiment de chaleur douteux, la démocratie, droit et désir, s’entendait toujours mal, tout le monde avait dansé comme des automates le soir de l’élection, on avait poussé la fête, l’humanisation ne pouvait pas se faire comme ça, quelque chose d’extérieur liait les hommes entre eux. Les fantasmes que représente cette bâtisse de sauveurs, plus l’architecture est gigantesque plus le psychisme est anéanti.
Le deuil des identifications nous liait.
Nous passâmes devant un magasin de télévisions, debout devant la vitrine, nous entendions quelques figurants débattre sur un sujet d’architecture et de concepts d’urbanisation qui nous paraissaient inversement proportionnels à la raideur des visages, des paroles, des sons et des gestes. Pendant que nous glaçait ce débat, le vendeur attendait devant l’entrée, son bras appuyé sur l’autre coté de la porte, la main un peu en éventail dans laquelle une cigarette se consumait, il avait le visage souriant et fatigué. Albert voulait lui dire qu’il était, en fait, un passeur, qu’il ne devait pas barrer le passage, se barrer ainsi et qu’il maintenait de toutes ses forces en son attitude dégagée forcée, le conflit avec le monde, aussi fatigué que ceux qui inventèrent la télévision en raplatissant le monde sur la face semblable mais détournée qui révèle l’intransmission. Le vendeur était un homme seuil, les pieds sur terre et sans papiers qui le hisseraient au-dessus de ses moyens, je laissais tomber une carte de visite, il la prit et lut dans sa langue mais ne voulut pas s’en servir comme différence haineuse, ou bien communiquer quelque chose. Il alluma toutes les télés, augmenta le son, et quitta la boutique en nous disant qu’il avait un peu mal au cœur et qu’il aimait quelqu’un.
L’homme nous effleura en partant et dit, dans un péruvien musical, qu’il avait une femme, qu’elle lui manquait et qu’elle ne portait jamais de poncho ; il dit qu’elle nous rejoindrait sur le chemin.
Albert et moi marchions sans y penser quand soudain un toutou, plutôt un toutout et sa mémère passèrent entre nous, ce fut le coup de foudre en forme d’architecture en vagues et en ailes de chauve-souris ayant perdu une aile et ayant perdu ses radars laissant là son sourire fonctionnel en attente de proies et de nuit.
Comme un tableau de Turner avec ses commentaires écrits qui formaient la fourrure bouclée du caniche toutout qui défoule ce qu’il n’a jamais refoulé en se répétant et qui comme un bon toutou mord avec jouissance l’os de mort que lui a donné avec jouissance la mémère qui le tient après en tenant le monde et après avoir tué tout le monde autour d’elle, la chauve-souris égarée du défoulement lui arracha les cheveux en voulant partir hors de son radar et voulant rejoindre son collègue démissionnaire, Albert fut si ému qu’il laissa tomber sa main et je laissais tomber la mienne et nous rîmes sans même se dire toutout à rien.
De mère morte et de mains touchantes de rien, nous avions froid, nous nous manquions et la peau de notre sauve-souris volée était douce, nos pas faisaient un bruit à réveiller les morts et nos rires attirèrent un policier qui disait qu’est-ce qui se passe, croyant peut-être que nous venions d’attaquer la vieille.
On lui dit qu’elle était déjà en prison deux fois pour divers crimes, recel d’œuvres d’art, inhumanité, constructions lourdes et surtout répétition mortelle.
Le policier nous dit en riant qu’en fait il s’ennuyait un peu mais qu’il n’allait pas laisser passer ça. Nous nous sommes alors enfuis tous les trois, alors que le toutout courait après nous et emmenait en laisse la mémère qui nous demandait encore et encore l’heure qu’il est, qu’il sera demain.
Je lui répondis non.