2001
Vie Sociale et Traitements
Mémoire
Le groupe de Sèvres
Jean Ayme
Avec cet article, publié dans le VST n° 128 en mai 1980, nous inaugurons une rubrique « Mémoire ». Elle permettra au lecteur d’aujourd’hui de retrouver des articles inaccessibles. Une façon de résister à l’éphémère et au refoulement. VST est ainsi fidè!e à la volonté d’empêcheur d’oubli chère à Lucien Bonnafé.
J’ai été surpris qu’au long des discours prononcés à Sainte-Anne à la mémoire de Georges Daumézon au mois d’avril dernier, aucune allusion n’ait été faite au « Groupe de Sèvres ». Lors d’une rencontre avec Germaine Le Guillant à Orsay, nous décidions de combler cette lacune et de rappeler ce qui fut une des étapes importantes du militantisme psychiatrique qui a animé toute sa vie Georges Daumézon dans l’action commune aux infirmiers et aux médecins.
Le 26 mars 1957, un certain nombre de psychiatres du cadre qui avaient témoigné de leur intérêt et participé aux stages destinés aux infirmiers dans le cadre des Ceméa, recevait une lettre dont je cite quelques extraits :
« Mon Cher Ami,
Voici sept ans qu’avec Mme Le Guillant nous organisons des stages de perfectionnement destinés aux infirmiers des hôpitaux psychiatriques.
Cette forme d’enseignement et d’action a pris naissance en 1949 alors que quelques établissements tentaient, par l’introduction d’une vie sociale dans le vieil asile, de rompre la fatalité de certaines structures aliénantes. »
Le 9 mai, une nouvelle lettre-circulaire prévenait que la rencontre n’aurait pas lieu à Henri-Rousselle, mais en « un lieu plus dégagé du poids asilaire », et que nous avions obtenu l’hospitalité du Centre International Pédagogique de Sèvres. L’objet de la rencontre était de dégager des objectifs et des moyens d’action à partir d’une analyse de la situation douze ans après le mouvement déclenché en 1945. Daumézon notait au passage : « L’utilisation par des médecins et par des administrateurs qui ne participent pas à nos perspectives des stages et de leur enseignement, donne lieu souvent à des résultats aussi aliénants que l’était l’asile traditionnel ». L’amertume qui se dégage de cette remarque répondait au fait que les infirmiers revenaient des stages des Ceméa enrichis, non pas tant de techniques sociothérapiques, ou de recettes pour occuper les malades, mais d’une approche et d’une compréhension du fait pathologique et des modes relationnels, qu’ils avaient eux-mêmes vécues, entièrement repensées et modifiées. Il en découlait un changement radical dans leur attitude professionnelle et le désir de la mise en place de structures désaliénantes et thérapeutiques. En ce faisant, ils se heurtaient au traditionnalisme de la hiérarchie infirmière et médicale.
On peut dire pour schématiser que c’est du constat de l’inadéquation entre le potentiel révolutionnaire des stages et l’attitude conservatrice du pouvoir médical et administratif que naissait l’idée qui a donné naissance au groupe de Sèvres.
Cependant, c’est dans le droit fil du mouvement déclenché par les Journées psychiatriques nationales de 1945 et 1947, dans l’enthousiasme et l’élan de renouveau qui a marqué la psychiatrie d’après-guerre qu’il s’inscrit. Plus précisément il me paraît être la reprise du regroupement hélas éphémère mais combien prometteur de psychiatres qui, de pratiques et d’horizons aussi divers qu’Ajuriaguerra, Bernard, Bonnafé, Daumézon, Duchêne, Ey, Follin, Fouquet, Lacan, Le Guillant, Tosquelles, élaboraient en commun les conditions d’un renouveau institutionnel et thérapeutique. Le groupe, à l’imitation du collectif de mathématiciens qui éditait ses travaux sous le nom de Bourbaki, se désignait sous le pseudonyme collectif du Dr Batia, qui désigne dans la langue basque l’espoir.
Dix ans plus tard, Daumézon, utilisant ses qualités de rassembleur, redonnait vie à ce regroupement de psychiatres du cadre et de psychanalystes, en faisant appel à ceux de la nouvelle génération.
La première eut lieu le 26 mai 1957, la dernière le 26 avril 1959. Six réunions au total, regroupant entre vingt et quarante personnes, médecins des hôpitaux psychiatriques, psychiatres et psychanalystes d’exercice privé, moniteurs des Ceméa. Elles se déroulaient une journée entière, un dimanche, toujours à Sèvres à une exception près. Aux vingt-trois participants de la première rencontre, sont venus s’adjoindre ceux qu’animait le même désir de mettre à l’épreuve de la discussion leurs conditions d’exercice, de proposer des solutions pour un renouveau institutionnel et d’améliorer l’efficacité de leur action sur le plan théorique et sur le plan pratique.
Parti de l’articulation nécessaire entre les médecins et les infirmiers mobilisés par les stages des Ceméa et leur revue Vie Sociale et Traitements, très rapidement le groupe a dépassé ses objectifs de début et a adopté une attitude délibérément prospective. Dès les premières réunions se dégageaient des orientations sur la formation des internes, les hôpitaux de jour, la disparition des hôpitaux psychiatriques, les soins à domicile, etc. Le groupe se sent déjà suffisamment cohérent pour proposer des interventions concertées au sein des sociétés savantes et des congrès.
Si par la suite des divergences apparaissent qui ne seront pas sans rapport avec sa disparition, le groupe aura laissé des traces qui dépassent de loin son importance et sa durée.
De cette effervescence critique et prospective, deux thèmes vont dominer :
- la participation des infirmiers psychothérapie ;
- la politique de secteur.
La participation des infirmiers à la psychothérapie
Le premier thème révèle des désaccords entre les participants. Louis Le Guillant exprime ce malaise dans l’une de ses interventions : « Je me suis souvent demandé si le sujet choisi pour cette réunion était un bon sujet. La psychothérapie en effet met en question des aspects essentiels de notre conception de la maladie mentale, et par suite les fondements mêmes de notre métier. Je crains que de ce fait bien des questions posées à ce propos le soient avec passion et aussi qu’elles demeurent sans réponse. D’ailleurs, même en supposant obtenu un minimum d’accord sur les principes, leur application à des situations de fait, de possibilités, de niveaux d’assistance extrêmement différents, ne pourrait manquer de soulever des difficultés considérables ».
Ce court extrait pose parfaitement le problème des divergences. Mais là où chacun s’attendait à ce qu’elles s’expriment, à savoir autour du modèle psychothérapique supposé différent (Daumézon n’avait-il pas fustigé l’abus du terme de psychothérapie et constaté que « trop souvent ce que le médecin appelle psychothérapie est la constatation de l’influence qu’il exerce ou croit exercer sur le malade… par le prêche ou l’autorité »), c’est entre les tenants du modèle psychanalytique que les désaccords vont apparaître. Personne ne contestera en effet la définition proposée par Jean Oury : « Nous ne donnons le nom de psychothérapie qu’à une technique médicale particulière dont le prototype est la relation analytique ». Par contre, lorsqu’il désignera l’infirmier comme « support d’effets psychothérapiques », précisant que « l’attitude du personnel infirmier prend un indice psychothérapique dans le nouveau mode de relation qui doit être développé », ou lorsque Tosquelles décrivant l’expérience de Saint-Alban soulignera « la participation en tant qu’égo-auxiliaire d’un infirmier de chaque unité de soins aux séances de psychothérapie analytique de groupe », Jean Kestenberg opposera que « les connaissances psychanalytiques peuvent avoir, pour ceux qui n’ont pas reçu une formation spéciale, un double inconvénient :
- premièrement, elles restent vides de sens et peuvent créer une nouvelle barrière entre les groupes constitués par ceux qui soignent et ceux qui sont soignés ;
- deuxièmement, inconvénient certain, ces notions demandent une connaissance très précise et rigoureuse, à défaut de laquelle elles risquent de perturber aussi bien les malades que les infirmières. C’est un peu jouer l’apprenti-sorcier que de déclencher des réactions profondes sans en manier aussi parfaitement que possible le contrôle. » Et Diatkine se fera plus insistant : « La compréhension des contenus inconscients, des pulsions, des conflits, risque d’être infiniment plus éprouvante qu’utile et peut conduire à trois résultats : une érotisation plus ou moins poussée du personnel prédisposé ; une réaction dépressive encore plus fâcheuse ; une dévalorisation des mots et des affects entraînant un rejet aussi dangereux que le rejet nosologique » et d’ajouter : « quelle que soit la valeur thérapeutique d’un service hospitalier, le personnel infirmier, par la nature même de sa position et de sa fonction, est particulièrement éprouvé et son intégrité mentale est toujours attaquée ». Cette sollicitude jugée excessive par Gentis et méprisante par Oury trouve un renfort inattendu chez Bonnafé qui redoute une formation partielle, une « teinture psychanalytique » et Follin qui craint « une psychanalyse au rabais pour infirmier ». On peut se demander à propos de ces affrontements si c’est bien du même infirmier qu’il s’agissait. En fait, c’est l’écart entre les « niveaux d’assistance » évoqué par L. Le Guillant, qui était en cause. L’expérience de La Borde et de Saint-Alban avait fait la preuve en effet que, pour reprendre la remarque de J. Oury en aparté après une discussion particulièrement orageuse, « les infirmiers ne sont pas plus bêtes que les psychologues et les médecins ».
Ces désaccords n’étaient pas non plus sans rapport avec l’ukase stalinien contre la psychanalyse et la première scission chez les psychanalystes en 1953.
Le mérite de cet instrument original qu’étaient les stages de perfectionnement des infirmiers psychiatriques des Ceméa aura été de faire éclater à leur propos ces divergences chez les médecins.
La condamnation de l’institution asilaire comme lieu ségrégatif et aliénant entraîne dès 1945 une double démarche complémentaire que l’on a parfois tenté d’opposer, et ceci spécialement chez les praticiens de la fuite en avant : la transformation de l’hôpital psychiatrique en véritable instrument de soins, et c’est ce sur quoi vont porter les premiers stages des Ceméa, et le transfert de l’effort thérapeutique vers le lieu d’existence et de travail des usagers par la création d’institutions légères et à temps partiel et la mise en œuvre de traitements ambulatoires.
Le déplacement de l’équipe de soins psychiatriques de l’hôpital vers la cité est une démarche qui nous est maintenant familière mais qui a demandé des efforts d’élucidation et c’est le mérite du Groupe de Sèvres d’avoir été l’occasion et le lieu de cette mise au point.
Le 22 juin, L. Le Guillant, partant de son expérience de Villejuif, fait un rapport sur les perspectives d’une psychiatrie de secteur qu’il conclut ainsi : « L’intention fondamentale qui a inspiré l’organisation de l’assistance psychiatrique sur la base d’un secteur géographique est en effet d’humaniser cette assistance. Dans cette voie convergent la connaissance des lieux et des hommes, des rapports moins impersonnels avec les différents organismes et responsables, des consultations et des services moins impersonnels avec les différents organismes et responsables, des consultations et des services moins anonymes, qui seront pour la population : leur consultation, leur service, celui du Dr untel… Tout cela nous paraît indispensable pour retrouver l’humanité du rapport médecin-malade, perdue dans ce monde d’habitudes et d’ignorance, de conflits d’attribution et d’indifférence mêlés et, comme l’on dit, de malentendus qui caractérisent, si profondément aujourd’hui, les structures médico-sociales où nous travaillons. Il est bien évident que pour y parvenir elles doivent d’abord être ramenées à l’échelle humaine ».
Le 26 octobre, trois rapports sont au programme : La relation médecin-malade dans le cadre de la psychiatrie publique extra-hospitalière par Bonnafé et Daumézon, montrant comment dépasser le stade du dispensaire et de la consultation de post-cure ; Grandeur et servitude de la psychiatrie de secteur dans l’indigence des moyens par Follin et Koechlin, centré sur la réalisation d’une psychiatrie de secteur en province ; et le rapport d’Henri Duchêne, Tâche d’Hygiène Mentale dans la psychiatrie de secteur où il dégageait les grandes lignes d’une politique de santé mentale dans le département de la Seine.
Il faut citer aussi la communication de Torrubia qui montre combien tout l’espoir théorique de la Psychothérapie Institutionnelle peut nous aider dans notre tâche de désaliénation du secteur et de prise en charge du malade dans son lieu d’existence.
Le groupe de Sèvres accueille aussi le compte rendu de la première expérience de sectorisation avec mixité du service hospitalier à Chambéry par Pierre Lambert. Il entend également le projet de Philippe Paumelle visant à créer une expérience de secteur dans le XIIIe arrondissement de Paris qui sera considéré par la suite comme un prototype de la sectorisation.
Il n’est pas exagéré de dire que c’est le groupe de Sèvres qui a été le creuset de l’élaboration de la politique de secteur avant la parution de la circulaire historique du 15 mars 1960.
Le 26 avril 1959, le groupe se réunissait une dernière fois autour de ces deux thèmes avec des propositions d’action :
- pour le secteur : au congrès de Tours avec un projet de communications et d’interventions autour du rapport de Duchêne ;
- pour la participation des infirmiers à la psychothérapie, auprès des instances ministérielles en vue de modifier les conditions de formation et d’enseignement.
C’est autour des orientations définies par le groupe de Sèvres que sera élaboré un projet ambitieux de formation des infirmiers, pratiquement achevé en 1963, mais qui ne verra le jour qu’en 1973 sous forme d’un décret établissant les conditions de formation des infirmiers de secteur psychiatrique.
Le potentiel militant dont le groupe de Sèvres a capté les effets pendant deux ans, s’est développé ailleurs dans les années qui ont suivi : congrès de Tours, expérience du XIIIe, action syndicale des Psychiatres des Hôpitaux pour obtenir l’application effective de la politique de secteur par l’obtention des circulaires de 1972, après la traversée du désert, mais aussi colloque organisé par La Raison sur les vingt-sept positions sur la psychothérapie, le G.T. Psy. puis la Société de Psychothérapie Institutionnelle.
Il n’est pas jusqu’aux Journées d’Orsay sur les structures intermédiaires qui ne soient dans la filiation directe du groupe de Sèvres et de son promoteur Georges Daumézon qui concluait la lettre nous convoquant à notre première rencontre le 26 mai 1957 :
« Il n’y a pas de révolution sans doctrine révolutionnaire, il n’y a pas de révolution sans parti, l’un et l’autre découlant d’une analyse lucide de la situation que nous vivons. »