2001
Vie Sociale et Traitements
Éditorial
Éditorial
Serge Vallon
Serge Lebovici, psychiatre et psychanalyste, a disparu l’année dernière. Promoteur infatigable d’une psychiatrie de la petite enfance, créateur d’un travail de secteur original de psychiatrie infanto-juvénile dans le XIIIe arrondissement de Paris dès 1958, il a noué médecine et psychanalyse. Articulant observation directe et consultations thérapeutiques à la façon d’un Winnicott et de Françoise Dolto, il a multiplié les références théoriques en intégrant à la logique freudienne de l’inconscient des théories du développement de l’enfant, la prise en compte accrue des interactions entre enfants et parents ainsi que des environnements. Lui-même, fils d’un père immigré roumain disparu dans les camps nazis, était un enfant du désastre européen. Il le manifesta encore à la fin de sa vie, militant à Sarajevo par exemple, pour des structures accueillant et soignant les enfants meurtris par la guerre. Un numéro récent du Journal des Psychologues, coordonné par Marie-Rose Moro, lui rend un hommage ému et émouvant.
Au-delà de la personne de Serge Lebovici
[1], constatons l’évolution de nos représentations de l’enfant, évolution à laquelle il a beaucoup contribué avec ses amis Diatkine et Soulé, en particulier.
Du petit enfant, don de Dieu qui meurt souvent trop tôt pour qu’on veuille s’y trop attacher, comme plante qui pousse, décrit par Philippe Ariès à l’âge classique, à celui que rêve Rousseau, objet éducable dans une plasticité illimitée, désirée par l’utopie des Lumières, il y a l’opposition entre une pure nature et une pure culture.
Il n’en est rien : l’enfant est nature et culture, corps et société, individu et groupe… Il n’est pas un adulte en miniature, ni un animal à domestiquer.
La psychanalyse lui accorde à l’aube de notre modernité, un psychisme spécifique, fort de virtualités augmentées ou gaspillées par l’éducation parentale, mais aussi – scandale oublié – des conflits psychiques précoces et même une sexualité.
Plaisir, sensualité, confiance sont là en même temps que l’angoisse, la haine et le désarroi. Communicant, le sujet enfant est traversé par les messages de l’entourage.
Pédiatrie, psychiatrie et éducation, comme la psychanalyse d’aujourd’hui, nous présentent un être complexe. Inachevé, il a besoin de notre aide mais pas de notre idéal de complétude. Évolutif, il nous fait évoluer, contribuant à la formation des compétences parentales. Plastique, il en vient à ressembler même à ses parents adoptifs et peut grandir dans une famille « mono », « bi » ou « pluri-parentale ». Responsable et résilient, il se fait parfois protecteur d’un adulte défaillant. Souffrant, il nous signifie que l’on se construit dans l’altérité, mêlant dépendance et solitude. Reconnu sujet de désir, nous lui attribuons des droits individuels parfois excessifs ou illusoires comme celui d’avoir une famille, voire d’être dédommagé d’être né
[2]. Bref, la plupart du temps, ni souverain ni victime mais membre en devenir d’une communauté.
La psychiatrie infanto-juvénile, depuis longtemps, a inventé un véritable travail de secteur où le soin n’ignore ni l’éducation ni la vie sociale. La continuité, la proximité et la disponibilité des équipes soignantes ne s’y enferment pas dans l’hôpital, ni ne méconnaissent le travail avec et dans la famille ainsi qu’avec tout le réseau des partenaires de fait de la vie de l’enfant.
Le rapport Piel-Roelandt, fertile en idées justes et en projets ambitieux, veut refonder la psychiatrie à partir du territoire de vie. Pourquoi ne pas accorder aux adultes ce que nous savons partager avec les enfants ?
[1]
Son personnage de convictions n’est pas dépourvu d’ombres dans son style jugé brutal et parfois sectaire, au sein du Parti communiste français puis au nom de l’Internationale psychanalytique (IPA). Affaire de génération peut-être !
[2]
Allusion à la confusion entre filiation biologique et filiation juridique et à une jurisprudence nouvelle qui fait passer la solidarité par le tribunal.