VST - Vie sociale et traitements
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I.S.B.N.en cours
60 pages

p. 52 à 57
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Histoire

no 71 2001/3

2001 Vie Sociale et Traitements Histoire

Retour à la raison l’après 68  [*]

Michel Gillet Psychiatre au Centre hospitalier Le Vinatier
« Stérilité ou fécondité ? Le retour à la raison dans le monde de la folie après la révolution psychiatrique ». Des amis bien intentionnés, découvrant ce titre incongru, m’ont demandé malicieusement si, par hasard, j’étais devenu gynécologue… Hélas, non ! Mais je pense que « bilan » eut été préférable, même si les mêmes m’eussent alors interrogé sur mes capacités en économie, peut-être même en économie sanitaire. Provisoirement, dans l’attente fort peu anxieuse de railleries amicales, je garde le mot « bilan ». Et cela m’oblige à évoquer brièvement cette « deuxième révolution psychiatrique » dont je suis censé parler, peu m’importe ici qu’elle soit féconde ou stérile, question particulièrement vaine puisque je suis l’un de ses enfants…
Mais y a-t-il eu vraiment une deuxième « révolution psychiatrique » ? Et même une première ? C’est toujours pour moi une question… Un mot de la première, qui ne me concerne pas : je crains qu’on ne mélange allégrement deux séries d’événements qui ne sont pas forcément liés. Il y a, d’une part, l’avènement de ce qu’on appellera plus tard la psychothérapie institutionnelle. S’il faut lui donner une date de naissance, c’est le discours de Paul Balvet à Montpellier en 1942 qui en marque les prémisses, avec, par la suite, l’aventure de Saint-Alban. Et c’est dix ans plus tard, en 1952, que Laborit découvre le Largactil et que Delay et Deniker l’utilisent en psychiatrie. Trop souvent, on confond ces deux mouvements qui, certes, vont se rejoindre, mais sans jamais totalement se confondre…
Pour la seconde « révolution », celle des années 1968-1972, je crois qu’il serait plus exact d’évoquer l’impact, tout à fait réel, sur la psychiatrie, d’un bouleversement sociétal qui dépasse largement les murs de l’asile. En quelques années, nous assistons à un bouleversement total du jeu politique, avec la démission, puis la mort de Gaulle, avec la naissance du PS de Mitterrand, succédant à la défunte SFIO… L’économie est tout autant tourneboulée : c’est le chant du cygne des Trente glorieuses, de la société du plein-emploi et de la consommation. C’est surtout, pour moi, la modification radicale des processus de transmission et de filiation, avec la crise de l’Université puis de l’Éducation nationale toute entière, sans parler du séisme qui renverse la famille traditionnelle… Certes, la psychiatrie est secouée par ces événements imprévus. En a-t-elle été véritablement modifiée ? Oui et non ? J’en doute encore, je ne sais toujours pas…
Il faut pourtant que je m’acquitte de la tâche qui m’a été confiée, que j’évoque cette révolution hypothétique et surtout ses lendemains.
Si je suis aujourd’hui à cette place, c’est probablement parce que j’ai été, il y a trente ans, en tant qu’interne du Vinatier, un des acteurs de ce remue-ménage. Un acteur parmi d’autres, pas une vedette (mais y en avait-il ?). J’étais porté par une vague qui dépassait largement le périmètre de l’hôpital, secoué par un séisme dont l’épicentre était à la faculté (et plus quai Claude-Bernard qu’avenue Rockefeller…), un séisme qui s’étendait dans les rues, déterrait les pavés, et permettait aux malheureux étudiants lyonnais de constater avec amertume que ceux de Lyon sont dix fois plus lourds que ceux de Paris, ce qui les rend parfaitement inefficaces dans la lutte contre les CRS…
 
Mai 68
 
 
Mai 68 quoi qu’on en dise, quoi qu’on en ait dit, c’était quand même, c’était surtout les jeunes contre les vieux, la folie de la jeunesse contre la raison raisonnante des adultes. C’était la révolte étudiante, sans but ni raison. Ce n’est pas pour rien qu’il fallut plus de quinze jours aux représentants « adultes » de la classe ouvrière, secoués par « leurs jeunes », impatients, incompréhensifs, incompréhensibles, pour rejoindre, à leur corps défendant, le mouvement des étudiants. Au Vinatier, rapidement pris en main par les représentants syndicaux, les accords de Grenelle furent salués comme une victoire. Les internes, eux, y virent une récupération difficilement acceptable. « On » leur avait volé leur révolution. Le changement radical, utopique, espéré, d’une société sans classes, fraternelle, fusionnelle, se résumait à une augmentation de salaires, qu’approuvait le prolétariat, force vive de la nation. La déception était forte. Les élections « pièges à cons » avaient porté au Palais Bourbon une majorité introuvable. Les cours reprenaient, les examens aussi. L’administration gérait comme par le passé. J’ai même dû soutenir ma thèse de doctorat en juin 1968 : j’en avais déposé les conclusions en avril, sans en avoir écrit le premier mot, et je dus passer quelques nuits à rédiger à la hâte un opuscule dont je pensais, comme tout le monde, qu’il faisait partie d’un passé révolu, redevenu subitement et douloureusement présent.
Je dévoile déjà ici toute l’ambiguïté de mon intervention d’aujourd’hui. Je n’arrive pas à savoir si je suis en train de remuer des souvenirs personnels, disparates, embellis ou alourdis par la nostalgie d’une jeunesse enfuie, ou si je témoigne d’un mouvement qui m’a emporté dans son maelström avec ce qui reste d’objectivité quand se mêlent la fierté et le regret de s’y être laissé entraîner… Mais je poursuis cependant cet itinéraire sinueux. Mai 68 est mort ou enseveli dans les limbes, et les choses sérieuses commencent, c’est-à-dire que la folie s’installe au Vinatier. Elle n’est pas seulement dans les pavillons où mai 68 n’a pas changé grand chose. Elle s’installe à l’internat.
Dès 1970, une nouvelle génération d’internes débarque à l’hôpital. Ils sont plus jeunes, évidemment, mais aussi plus nombreux. Ils amènent avec eux, au moins pour certains qui parlent plus haut et plus fort que les autres, l’esprit des barricades, l’idée d’une révolution permanente et semi-clandestine. C’est l’époque où Sartre vend à la criée dans les rues de Paris La Cause du peuple, le journal maoïste interdit. Ils amènent aussi, intimement liés, les slogans anti-psychiatriques, la liberté sexuelle et le LSD en prime. L’affaire des graffitis en 1971, cette tentative vaine de faire renaître au Vinatier la Sorbonne de mai 68 où « les murs ont la parole », sonne le glas de l’anti-psychiatrie lyonnaise. J’ai déjà quitté l’internat. Je regarde les choses avec plus de distance. Pour le meilleur et pour le pire, j’ai regagné, presque sans m’en apercevoir, mais de façon peut-être irréversible, le royaume solide, tranquille et un peu morne de la raison…
Entre mai 68, son enthousiasme et sa déception, et l’agitation politico-libertaire et anarcho-psychotique des années 1970-1971, il y a l’an de grâce 1969. C’est peut-être l’année la plus intéressante pour nous : celle de la naissance de la psychiatrie comme discipline médicale, celle de la création à Lyon du CES de psychiatrie. Il faudrait en parler longuement, évoquer les négociations rudes pour former un collège de psychiatrie, conter les enseignements parallèles organisés vaille que vaille, etc., etc. Je me contenterai de remettre en mémoire une séquence brève, décentrée et pourtant à mes yeux très significative de l’époque : le colloque de Florence. Mais avant d’en parler, il nous faut entrer dans la préhistoire et faire un détour par Courchevel.
 
Avril 1968. Courchevel
 
 
2e colloque franco-italo-québécois. Le thème ? Aucun souvenir. Il faut dire que les séances se tiennent dans une grande salle vitrée au bord de la patinoire et que les évolutions maladroites de quelques novices sont plus passionnantes que les discours hachés par les traductions français-italien, italien-français… Je me rappelle seulement le voyage aller avec Jacques Dubuis, Dominique Thouret et Luciano Carrino (il y avait certainement d’autres internes de l’époque mais lesquels ?), une discussion animée un soir à l’hôtel avec Roger Gentis, Balvet méditant, visiblement ailleurs, regardant les patineurs, un temps splendide, une neige parfaite…
Le dernier jour, un grand escogriffe bourré de tics monte à la tribune pour un discours violent, contestataire, anti-psychiatrique, politique, bref : loin de tous les habituels lieux communs débités dans les congrès. Les patineurs perdent leur charme, la salle s’agite, on s’énerve, on applaudit, on râle, Balvet sourit et rajeunit, les Québécois restent sceptiques et polis, les Français sont partagés, les Italiens s’engueulent… Du coup, Luciano Carrino tente un coup d’audace et invite cet hurluberlu à l’internat du Vinatier pour la semaine suivante. C’était Franco Basaglia. Il tient parole, débarque un matin à l’hôpital, où Balvet lui dit qu’il n’y a rien de plus ennuyeux à visiter qu’un hôpital psychiatrique. L’après-midi, nous nous trouvons sur la colline de Fourvière en train de regarder les théâtres romains et de philosopher sur l’influence romaine et italienne à Lyon. Le soir, une discussion interminable a lieu à l’internat. La même personne, les mêmes proclamations « scandaleuses » qu’à Courchevel. Et l’internat qui oscille entre les neuropsychiatres déjà sur le départ, les analysants vaguement mal à l’aise et les révolutionnaires en herbe qui retrouvent dans les mots de Basaglia un passé de militant à l’UNEF ou au PSU…
Quinze jours plus tard, mai 68 s’installe au Vinatier et c’est une autre histoire.
 
Avril 1969. Florence
 
 
3e colloque italo-franco-québécois, avec un double thème : les visites à domicile et la formation des psychiatres.
Les Français sont probablement à l’origine de l’accent porté sur la formation : la neuropsychiatrie n’a pas survécu à mai 68, la psychiatrie est devenue une discipline médicale à part entière, mais elle manque de cadres universitaires (la plupart des professeurs étaient neurologues exclusivement) et on ne se presse guère au portillon en ces temps où les étudiants n’ont pas encore renoncé à prendre le pouvoir en renversant les mandarins. Dans cet esprit, je ponds un papier sur la formation des psychiatres, demande à Simon Jallade de le cosigner (il est interne CHU ! c’est plus sérieux) et nous nous inscrivons au colloque de Florence pour y faire cette communication.
À l’internat, on estime que deux représentants, c’est bien peu. Du coup, on décide de partir à une douzaine, même si Simon et moi étions les seuls officiellement inscrits. Il y a Losson, Thouret, Evrard, Lucas, Maritan, Graber et quelques autres, tous bien décidés à faire triompher notre conception de la formation des psychiatres, conception à vrai dire très fumeuse, mélange de maoïsme mal digéré, d’anti-psychiatrie à la sauce italienne et anglaise, de reviviscence des heures glorieuses de la psychothérapie institutionnelle façon Bonnafé, de freudo-marxisme à la Marcuse, etc., etc. On part à deux ou trois voitures bondées, saluées au départ par les collègues qui restent à l’hôpital. Nous sommes sûrs de nous, de notre force, de nos idées et si nos aînés sont réticents, qu’ils prennent garde à la virulence de notre jeunesse. Rendez-vous à minuit devant le campanile de Giotto. Après, on avisera… On se retrouve, on déniche quelques chambres dans des hôtels borgnes correspondant à nos finances et on dort à deux ou trois par lit avant le petit matin et l’ouverture du colloque.
Le colloque se tient en plein centre de Florence, au palais Médicis, Médici-Riccardi. C’est un bâtiment sévère, datant du xve siècle, dont les énormes bossages impressionnent dès l’abord. À l’intérieur, c’est bien un palais italien, avec ses marbres, ses ors, ses plafonds peints, ses fresques. Combien sommes-nous lors des discours d’ouverture ? 200, 300 peut-être. Florence fait recette et les internes lyonnais non inscrits se perdent sans mal dans la cohue. Ils ne sont pas seuls : silencieux, sans crainte ni forfanterie, une dizaine d’étudiants (?) italiens distribuent un tract aux arrivants. On peut lire le titre sans mal, même si on ignore la langue de Dante : « Hôpital psychiatrique = camp de concentration ». Ça choque. Même dans nos débordements de mai précédent, nous n’avions pas été jusque-là ! Et le tract poursuit : « Venez en discuter avec nous cet après-midi aux baraques de l’Isolotto ». Bien sûr nous y allâmes, tous les internes et… Paul Balvet.
L’Isolotto (la petite île, l’îlot) est un quartier populaire de Florence sur la rive droite de l’Arno, bien loin des splendeurs du centre-ville. La population ouvrière de ce quartier pauvre avait quelques raisons de s’intéresser à la psychiatrie. Début 1969, le curé de cette paroisse, sans doute vaguement cryptocommuniste, avait eu quelques problèmes avec le cardinal archevêque de Florence qui, un beau jour, le convoqua dans son palais épiscopal pour le faire proprement coffrer par des infirmiers psychiatriques, afin de l’enfermer à l’asile du coin. Il y resta peu… mais l’église de l’Isolotto fut fermée par le cardinal et le curé déplacé. Privés d’église et de curé, les habitants de l’Isolotto inventèrent une nouvelle messe dominicale, un gigantesque forum dans des baraques préfabriquées qui avaient sans doute abrité des écoles provisoires ou des logements précaires et qui servaient de lieu de réunion pour tout le quartier. Chaque dimanche, on y refaisait le monde, on inventait des lendemains qui chantent, on préparait le grand soir et la dictature du prolétariat. Ce jour-là, on transformait la psychiatrie.
 
Où ? À l’Isolotto !
 
 
Qui avait organisé ce forum ? Pourquoi le faire coïncider avec le colloque sérieux et scientifique du palais Médicis ? Dans quelle mesure nous, les étrangers, les représentants du mai français, comme disaient joliment les Italiens de l’époque, étions-nous manipulés ? Je l’ignore et ne me suis posé ces questions que bien plus tard. Je pense aujourd’hui qu’il devait s’agir d’une sorte de « salon des refusés » où les anti-psychiatres trop virulents se retrouvèrent après s’être vus fermer les portes du colloque officiel par des organisateurs soucieux de respectabilité. Sur le moment, aucune de ces questions ne nous traversa l’esprit. Nous étions comme des poissons dans l’eau, pourtant tassés et mal assis dans une salle enfumée où se succédaient discours et témoignages en italien que Carrino traduisait parfois pour la poignée de Français qui avait fait alliance avec le peuple de Florence. Deux souvenirs surnagent : une femme expliquant qu’un psychiatre lui avait dit à propos de son fils de deux ans : « Il est malade mental, il faut l’hospitaliser ». Elle avait refusé et s’exclamait : « Regardez-le, il joue là-bas avec les autres, il n’a rien d’anormal, alors qu’à l’hôpital il serait devenu un débile, un arriéré ». Des tonnerres d’applaudissements ponctuaient ces paroles que les haut-parleurs diffusaient sur la place pour les centaines de personnes qui n’avaient pu entrer dans la baraque.
Le deuxième souvenir est celui d’un psychiatre italien en proie à un lyrisme déchaîné : « Savez-vous qu’en France, depuis plus de vingt ans, un homme a libéré les malades mentaux, transformé les asiles, détruit les murs et les grilles, brûlé les camisoles de force. Cet homme, c’est le docteur Paul Balvet. J’ai toujours voulu le connaître et je ne l’ai jamais rencontré. Aujourd’hui, il est parmi nous, ici, et je le rencontre enfin. Où ? À l’Isolotto ! ». La clameur monte, les applaudissements crépitent. Il n’y a sans doute guère plus de 2 000 personnes, mais on se croirait dans un stade de 80 000 en finale de la coupe du monde après le deuxième but de Zidane ! Quand l’enthousiasme s’apaise, un des organisateurs pose la question piège : « Maintenant que vous avez vu ce qui se passe à l’Isolotto, qu’allez-vous faire ce soir au palais Médicis ? ». Après un moment de flottement, Luciano Carrino s’empare du micro : « On ne sait pas, mais, au nom des camarades, vous y êtes invités pour dire aux psychiatres ce que vous avez à leur dire ». Nouvelle clameur, nouveau délire, on se sépare, provisoirement.
Le soir, la séance plénière commence à 20 h 30. On doit y entendre les rapporteurs des différents groupes de travail qui ont eu lieu l’après-midi. Après une brève discussion où je presse Balvet d’intervenir, le groupe me délègue dans la fonction de porte-parole. Au fond de la salle, une cinquantaine d’habitants de l’Isolotto sont là, fidèles au rendez-vous. Un Québécois obsessionnel préside et ouvre la séance. J’interviens illico pour demander à faire le rapport d’un groupe supplémentaire, officieux, réuni à l’Isolotto, et j’ajoute que je demande à parler en premier pour ne pas faire veiller trop tard les travailleurs qui ont participé à ce groupe et se lèveront tôt le lendemain matin. Le président canadien est abasourdi par cet outrage à la bienséance et à la bonne organisation. Malgré tout, il réclame des votes, au milieu des grondements de l’assistance. Un vote pour savoir si l’on peut admettre le rapport d’un groupe non prévu au programme, un autre pour savoir si ce groupe parlera le premier. Au bout de vingt minutes, au cours desquelles quelques téméraires ont osé voter contre, malgré la bronca du fond de la salle, il me donne la parole pour dix minutes. Balduzzi, un psychiatre rencontré l’année précédente à Courchevel, est désigné comme traducteur.
Je commence, lyrique : « Nous étions plusieurs centaines cet après-midi à l’Isolotto, bien plus à l’aise dans une baraque préfabriquée que sous les lambris du palais Médicis ». Balduzzi ne peut même pas traduire, l’Isolotto applaudit à tout rompre « son » porte-parole. Je poursuis, nouveaux applaudissements. Je réclame avec autorité le silence pour ne pas amputer notre temps de parole. Après quelques banalités empruntées à la langue de bois de l’époque, je conclue en déclarant : « Et maintenant, je laisse la parole au peuple ! ». Malgré mes avertissements, cette grandiloquence déclenche à nouveau les applaudissements de ma claque, mais déjà une passionaria italienne a pris le micro et harangue l’assemblée en défilant, les uns après les autres, les slogans anti-psychiatriques en vigueur dans la péninsule. Las ! Emportée par son élan, elle oublie le temps qui passe, alors que le président québécois a les yeux rivés sur le chronomètre. Impérial, il déclare : « Les dix minutes sont écoulées » et il coupe le micro. Initiative malheureuse : la foule hurle, hue, tente de gagner l’estrade présidentielle pour obtenir de remettre le son. Il n’y a pas de coups échangés, mais c’est tout juste. On s’insulte, on se bouscule, et dix minutes plus tard, les gens sérieux ont quitté la séance que le président n’a même pas pu déclarer close. À 22 heures, nous sommes maîtres du palais Médicis. Il y a bien un vague essai de reprendre les discussions politico-psychiatriques dans la salle désertée par les opposants mais le cœur n’y est plus. Notre happening nous a épuisés, on se congratule, on se félicite. La psychiatrie nouvelle est en marche et il est temps d’aller dormir. Le palais Médicis redevient un musée calme et sévère.
Le lendemain, la une de l’Unita est consacrée à notre esclandre de la veille. Balvet y est présenté comme le chef de file de l’anti-psychiatrie française, une sorte de précurseur de Basaglia. Le quotidien du PCI se félicite de ces convergences et entonne un couplet sur l’avenir de la psychiatrie politique. Au palais Médicis, c’est une autre affaire. Les organisateurs, échaudés par la séance d’hier, font filtrer les entrées, installent une estrade dominant la salle de deux mètres, y font siéger quelques vedettes invitées à parler cinq minutes. Parmi elles Roger Gentis, qui n’a pas encore publié Les Murs de l’asile et qui se contente de déclarer : « Mais qu’est-ce que je fais là ? ». Par grandeur d’âme, on a laissé une place à l’anti-psychiatrie militante et c’est Claude Maritan qui officie avec un discours venimeux dans lequel il rappelle aux psychiatres français les palinodies de la Nouvelle Critique vingt ans auparavant, la soumission à Jdanov et autres bagatelles. Ça jette un froid. Vermorel est furieux, considère que Balvet ne s’est laissé entraîner dans cette opération commando que pour retrouver un semblant de jeunesse. C’est tout juste s’il ne le traite pas de vieillard sénile retombant en enfance. L’ambiance est électrique mais les « gauchistes » restent calmes, savourant leur victoire. Le congrès s’achève en queue de poisson. On n’y a parlé ni des visites à domicile, ni de la formation des psychiatres. Aucune des communications prévues n’a pu avoir lieu. Il n’y aura plus de colloque italo-franco-québécois…
Retour en fanfare au Vinatier, assorti d’une panne sèche sur l’autoroute et d’averses de neige en gagnant le tunnel du Mont-Blanc. Quelques-uns dont j’étais écrivent à la va-vite un compte rendu très subjectif de ces journées fiévreuses, assorti de triomphants bulletins de victoire dans le style de Napoléon à Austerlitz. On adresse ces libelles au Monde, à L’Express, au Nouvel Observateur… « Ils » n’ont rien publié ! Le colloque de Florence est bien fini. Après quelques soubresauts, l’anti-psychiatrie s’étiole et notre jeunesse aussi. Il n’en reste que des souvenirs…
 
Que reste-t-il de nos amours ?
 
 
Après ces aventures picaresques, voici venue l’heure du bilan. « Que reste-t-il de nos amours ? ». Enfin le titre, emprunté à Maurice Pialat, que j’aurais dû donner à ces pages déjà jaunies par le temps !
Que reste-t-il ? Quelles sont les suites de ces jours mémorables, vécus avec intensité, enfouis dans les décombres, resurgissant parfois au hasard d’une rencontre, d’une anecdote, d’un souvenir…
D’abord, et avant tout, la psychiatrie. Mai 68 a accéléré et mis un point final à un mouvement déjà ancien qui cherchait à émanciper la psychiatrie de la tutelle des neurologues. C’est le résultat le plus évident, le plus positif de cette « deuxième révolution » : dès le 30 décembre 1968, la psychiatrie était reconnue comme une spécialité médicale à part entière. Il ne faut pas croire que ce fût simple ! Même à Lyon. Le Vinatier avait pourtant la chance de posséder un psychiatre universitaire, en la personne de Jean Guyotat. Mais l’autre ex-neuropsychiatre, le professeur Girard, demeura jusqu’à sa retraite – quelles qu’aient été par ailleurs ses qualités humaines, sa bienveillance, son humour – le neuropsychiatre qu’il avait toujours été, même si, contraint et forcé par les événements, il avait opté pour la psychiatrie comme discipline universitaire. Dans beaucoup d’autres universités françaises, le problème fut identique : les neurologues se promurent psychiatres sans en avoir forcément les compétences… Lyon fut, avec Bordeaux, je crois, la première université française où s’installa un CES de psychiatrie. Ailleurs, il fallut parfois deux ou trois ans pour l’organiser, faute d’enseignants capables d’encadrer les étudiants qui arrivaient en masse. Ainsi, grâce à mai 68, la psychiatrie lyonnaise a aujourd’hui plus de trente ans.
Voilà au moins un résultat tangible, incontestable. Et pourtant… Pourtant, il y a des jours où le pessimiste qui sommeille en moi se demande si elle va survivre. La neuropsychiatrie me semble parfois prête à renaître de ses cendres telle un nouveau phénix. Quand je vois l’inflation actuelle de la nécessaire et indispensable biologie, quand je constate l’assaut des laboratoires vis-à-vis des praticiens, j’éprouve un frisson d’angoisse. La « première révolution », celle du Largactil, risque-t-elle de détruire la seconde ? Nul ne le sait…
 
La politique de secteur
 
 
Pour l’instant, la psychiatrie existe et ne semble pas prête à mourir. Elle a même inventé une espèce de cuirasse, un anticorps efficace contre les agressions extérieures : la politique de secteur. Je vais choquer les historiens en rangeant cette politique de secteur dans la filiation des soubresauts post-soixante-huitards. Je sais bien qu’elle est née le 15 mars 1960 d’une circulaire ministérielle, je veux dire née sur le papier. Elle n’existera dans les faits que dans les années soixante-dix, si l’on excepte les réalisations prophétiques et critiquées du treizième arrondissement de Paris, ou de « Santé Mentale et Communauté » à Lyon dans le service de Jean Guyotat. C’est probablement la conscience aiguë d’une interpénétration entre la société civile et l’hôpital psychiatrique qui l’a rendue possible. Et cette prise de conscience collective s’origine dans le mouvement de mai 68.
Par ailleurs, la critique radicale de l’hôpital psychiatrique par les anti-psychiatres en herbe qui brandissaient l’ouvrage de Goffman en même temps que le petit livre rouge a forcément accéléré la sectorisation. Si l’asile doit disparaître, il faut organiser des soins ambulatoires, éviter les hospitalisations, maintenir les malades à leur domicile sans pour autant les priver de soins, négocier avec les différentes instances de contrôle social, etc. etc. Malgré les apparences et les dates officielles, le secteur est l’enfant illégitime de mai 68. Pour le meilleur et pour le pire… La politique de secteur a fait naître aussi bien la psychiatrie communautaire, célébrée par Hochmann dès 1971, qu’un découpage administratif et obsessionnel, aussi stérile que loin du soin. L’une est dans la droite ligne des utopies dont nous avions rêvé. L’autre signifie le retour à l’ordre établi, le triomphe d’une froide raison administrative sur le souci d’un soin de proximité.
Et pourtant, la prévalence du soin individuel me semble, avec le recul des années, un héritage paradoxal de cette « deuxième révolution ». L’utopie communautaire, fécondée, portée par mai 68, même si elle s’enracinait dans la psychothérapie institutionnelle de la « première révolution », a montré ses limites en raison même de ses excès. Rapidement, les psychiatres de l’époque ont pris conscience que transformer la société n’était peut-être pas le meilleur moyen de soigner la folie. Et c’est l’abandon progressif de la thérapie institutionnelle, moribonde en 1966, ressuscitée en 1968, agonisante en 1973. Elle fait place à un soin plus personnalisé. C’est l’influence, de plus en plus marquée dans les années soixante-dix, de la psychanalyse, bientôt concurrencée par les thérapies comportementales importées des USA. Les unes et les autres se centrent sur un patient, et non plus sur un groupe ou une institution. On oublie Racamier, Le psychanalyste sans divan, Chesnut Lodge et autres bagatelles. Les réunions de pavillon disparaissent et l’entretien individuel, même à l’hôpital, devient l’unique outil du psychiatre désenchanté par les échecs du collectif.
La conséquence logique de cette personnalisation du soin, associée au développement du traitement extrahospitalier, est l’essor incroyable de la psychiatrie privée. Encore rudimentaire dans les années soixante, au temps de la neuropsychiatrie, elle est devenue majoritaire. La dizaine de praticiens installés à Lyon en 1968 dépassera largement deux cent en l’an 2000. Aujourd’hui, trois internes sur quatre subissent cet engouement pour la psychiatrie libérale et choisissent cette voie dès qu’ils ont terminé leur cursus universitaire. C’est une autre conséquence des années de braise. Est-ce dû à une « révolution psychiatrique » ? Ou simplement à un bouleversement social qui laisse les gens déboussolés, en quête de soins, prêts désormais à consulter ce médecin particulier, si souvent brocardé, aussi fou que ses malades, etc. ? Je ne sais.
Peut-être est-ce à ce mouvement de privatisation qu’il faut attribuer, au moins en partie, un autre héritage, bien paradoxal celui-là, des années « révolutionnaires ». Je parle ici d’un fait étonnant : l’abandon par les psychiatres de l’engagement politique. La politisation envahissante des lendemains de 68, le tout politique prôné par les gauchistes de l’époque ont rapidement lassé les praticiens, y compris ceux qui avaient partagé les polémiques enflammées et les actions violentes de ces années tumultueuses. Trop de politique a dégoûté du politique. À moins qu’il ne s’agisse de l’aphorisme désenchanté de Sainte-Beuve : « Celui qui n’est pas révolutionnaire à vingt ans n’a pas de cœur. Celui qui l’est encore à quarante n’a pas d’esprit »…
Incorrigible ou nostalgique, j’estime cet abandon regrettable.
Le pouvoir administratif s’en est trouvé renforcé. Pourquoi non ? Daumezon le déplorait déjà dans les années cinquante ! C’est ce pouvoir, et lui seul le plus souvent, qui est devenu l’interlocuteur privilégié des organismes de tutelle comme des représentants de l’État ou de la société civile. La transformation de l’hôpital, dans les trente dernières années, c’est lui qui l’a conduite, pas nous. Les psychiatres se sont réfugiés dans leur technique, dans le soin, et c’est tout à fait respectable. Peut-être ont-ils oublié, échaudés par l’avalanche des « révolutions », qu’on ne saurait faire de la psychiatrie sans dialogue avec la société et sans engagement dans son fonctionnement.
La militance des pionniers de la « première révolution », ceux qui, envers et contre tout, ont bâti la politique de secteur, est devenue un corporatisme sans âme. Le syndicat unique des années soixante a éclaté en fractions rivales incapables de se réunir pour faire triompher des idées, tout juste d’accord sur des revendications catégorielles… Je ne peux dissimuler une certaine amertume. Mais là encore, est-ce la conséquence lointaine d’une hypothétique « révolution psychiatrique » laissant place au retour de la « réaction », ou simplement l’alignement résigné sur une société occidentale dans laquelle le tout économique a succédé au politique, en particulier dans le domaine de la santé…
Je terminerai ce bilan contrasté par une question. Une question grave. Autant lui donner un tour poétique : mais où sont les jeunes d’antan ? Ceux d’aujourd’hui m’inquiètent, parce que je trouve qu’ils sont devenus sages. Les internes actuels ne prennent plus d’assaut le palais Médicis, et cela depuis longtemps… Est-ce un bien ou un mal ? C’est un fait. Ils acceptent sans mot dire ce que nous leur enseignons. J’espère qu’en leur for intérieur ils sont restés critiques. Mais ils n’en disent rien. Sont-ils, plus que nous ne l’étions, préoccupés par leur avenir, leur carrière, en ces temps de chômage et de récession ? Je l’ignore. Je garde la nostalgie de mes joutes oratoires avec Paul Balvet ou Jean Guyotat. Nous n’étions pas des élèves faciles… Mais nous obligions nos maîtres à nous donner le meilleur d’eux-mêmes, sans doute parce que nous les respections assez pour nous opposer à eux. J’ai peur que la réserve ait succédé au respect, comme le silence à l’invective. Oh, ils sont remarquables, savants, doués, travailleurs, mais ils contestent bien rarement les affirmations hésitantes de leurs aînés. C’est dommage. Est-ce la rançon de notre révolution manquée ? J’aimerais qu’à leur âge, sans imiter leurs pères qui perdirent un peu la raison, ils cherchent et trouvent, avec nous peut-être, tout ce que la raison nous fait perdre.
 
NOTES
 
[*]Texte prononcé aux Journées de la Ferme du Vinatier organisées par l’hôpital Lyon-Bron.
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