VST - Vie sociale et traitements
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I.S.B.N.en cours
60 pages

p. 8 à 17
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no 71 2001/3

2001 Vie Sociale et Traitements À savoir

Psychose et mémoire  [*]

Dag Sôderstrôm Vevey (Suisse)
Le questionnement que j’aimerais aborder est en prise directe avec le trouble ressenti dés le début de mon activité en psychiatrie, comme je pense vous tous, lors de la rencontre avec le patient psychotique.
Ce trouble a de nombreuses origines, notamment toute la question du malentendu névrose-psychose qui est liée au refoulement et à l’incompréhension du névrosé devant le fonctionnement clivé du patient psychotique. Vous connaissez aussi le caractère « traumatique » de cette rencontre avec le matériel et les angoisses brutes, je vous renvoie à l’étude qui y a été consacrée par F. Ansermet et Mariagrazia Sorrentino, Malaise dans l’institution.
Pour débuter, je voudrais tout de suite faire un avertissement qui va concerner l’ensemble de cette conférence et liée au mot psychotique lui-même. Dans ce que je vais dire, lorsque vous entendrez le psychotique, il faut chaque fois penser qu’il s’agit de la part psychotique de chaque individu (David Rosenfeld), sachant qu’elle existe dans chacun d’entre nous et qu’elle prend une part plus ou moins grande chez chacun de nos patients. Pour revenir à ce trouble, une des difficultés est probablement liée à l’imprégnation par le paradigme du retour du refoulé et cet avatar psychologisant de la psychanalyse qui m’a amené, je pense comme beaucoup de débutants, à vouloir retrouver avec le psychotique les souvenirs perdus, les traumatismes, toutes les découvertes de conflictualités psychiques névrotiques inconscientes mises à jour par le bon thérapeute. Il ne faut pas sous-estimer le fait aussi que mon analyse personnelle commence peu après les premières rencontres cliniques avec les patients psychotiques et qu’il y a fort à parier que je m’imaginais soigner mes patients comme moi-même. Mais enfin, cette rencontre névrose-psychose, même dans le malentendu, a comme vous le savez, été particulièrement féconde, lorsque quelques psychanalystes, je me bornerai à ces derniers, se sont attaqués au sujet. Nous avons beaucoup appris et de la paradoxalité de Racamier, à l’attaque sur les liens de Bion, des écoles américaines de Chestnut-Lodge à Austen Riggs.
Nous avons aussi appris de leurs limites, voire de leurs échecs et ce n’est pas le moins que, par exemple, la dimension de régression institutionnelle ait été prise en compte par ceux-là même qui l’avaient autrefois favorisée, par exemple à Chestnut-Lodge.
J’ai eu la chance de pouvoir être actif à l’hôpital de Nant, notamment en définissant les programmes de thérapie combinée, réunissant thérapie familiale, thérapie du milieu, thérapie individuelle et pharmacologique sous une forme qui propose un processus psychothérapeutique hospitalier, tenant compte de la complexité des situations de nos patients et de la complexité des processus thérapeutiques que nous pouvons actuellement mettre en œuvre.
Il n’en reste pas moins que quelque chose de mon trouble premier demeure et me pousse à vous parler aujourd’hui, concernant ce rapport entre le trouble psychotique et l’histoire du sujet et/ou de sa famille.
Est-il possible de mettre en relation l’histoire du sujet, donc sa mémoire, et le trouble psychotique ? Que signent ou signalent ces décompensations psychotiques au-delà de la vulnérabilité et des stress de tous ordres ? Quelle mise en relation nous est utile et laquelle ne nous mène qu’à une confusion clinique et même théorique ?
Car nous devons bien y comprendre quelque chose, même si ce n’est que pour mettre un voile sur la perte de maîtrise majeure que constitue pour un sujet la décompensation psychotique. Il faut que cela veuille dire quelque chose, car le sens c’est le lien, et sans liens nous sommes perdus, dans une espèce d’attente effrayée qu’un médicament ou que le simple isolement agisse.
Pour essayer de commencer par un bout, on pourrait dire que ces patients apparemment se souviennent de tout mais n’ont accès à rien. Ils nous racontent tout, il n’y a pas de refoulement à lever, peut-être du clivage, mais ça nous le verrons plus tard. Et pourtant ces souvenirs ne leur permettent pas de se construire eux-mêmes une histoire du moi qui tienne. Ils se retrouvent prisonniers non de remémorations ou de réminiscences, mais plutôt de réplication, répétition, quelque chose de agi non pensé, qui revient périodiquement dans les traitements et dans le transfert. Il y a bien un lien avec une anamnèse personnelle et familiale, nous le pressentons, parfois nous le décrivons de manière même très précise, tout en sautant allégrement sur le problème primordial, c’est-à-dire comment ça marche, qu’est-ce que c’est que cette curieuse répétition et son lien avec l’histoire du sujet.
À ce moment, je voudrais vous raconter deux petites histoires, où se croisent psychose et mémoire.
 
L’homme libellule
 
 
La première est une histoire d’hôpital psychiatrique. C’est un patient qui s’appelait Jacques. Il était dans une décompensation psychotique comme on ne les rencontre qu’à l’hôpital avec son tableau de régression impressionnante, de confusion délirante, d’hallucinations auditives et visuelles, agité par une angoisse constante de mort. L’évolution n’était pas bonne, comme souvent dans ces situations, on ne sait plus à un moment ce qui est physique, psychique ; il s’agit de survivre et soigner. Dans le cadre des observations qui étaient faites, l’équipe soignante avait remarqué un rythme dans l’état du patient avec une situation de grande confusion le matin qui durait deux à trois heures et de grande angoisse le soir à partir du coucher du soleil. Jacques faisait référence, le matin dans sa confusion, à toutes sortes de personnes marquantes pour lui et appelait tel soignant du nom d’une sœur, d’un ami, d’une directrice d’EMS. Il nous semblait qu’il se réveillait tous les matins en parlant en même temps avec toutes les personnes importantes de sa vie et petit à petit, il acceptait durant ces premières heures de la journée que tout le monde ne pouvait être là en même temps avec lui ou en lui et qu’il lui fallait composer avec les personnes présentes et lui-même pour cette journée. Le soir, la tombée du jour l’amenait, pensions-nous, à une angoisse de disparition. Il meurt en même temps que le soleil s’en va.
Cet homme libellule naissait donc chaque matin pour mourir chaque soir. Lors de sa « naissance », il devait s’extraire d’images qui sont autant de lui-même et il ne pouvait au départ n’en omettre aucune car il était fait de toutes. La construction, ensemble avec l’équipe soignante, de cette métaphore nous a aidé à le soigner, sans pour autant savoir si cela correspond à la description de son fonctionnement psychique.
L’autre histoire, qui se situe peut-être à l’autre pôle d’une tentative de description de mémoire et psychose est peut-être plus légère, encore que…
Elle est tirée d’une œuvre de fiction de Primo Levi qui écrit en 1971 une nouvelle qui s’appelle « Dans le parc » que peut-être certains d’entre vous connaissent. Résumé très brièvement, dans ce conte, les hommes sont des personnages issus des livres, ce sont des personnages de roman ou de la mythologie. Ils vivent dans un monde à part, dans un état bizarre, entre vie et mort, sans projets, ni repères. Puis, chacun s’installe, se trouve une place chez un habitant et commence à se raconter, témoignant de qui il est, de son personnage et de son histoire. L’étrange est qu’au fur et à mesure que ces hommes-livres se racontent, leur corps devient peu à peu transparent. Le corps se dissout petit à petit. D’abord les paupières, puis la boîte crânienne et le tronc ; il s’efface. Ils ne meurent pas, ils se perdent. Je vous renvoie à cette lecture plus intéressante que mon résumé. Mais enfin, ces personnages, qui réussissent à perdre la mémoire, à s’oublier, me renvoient à ce souhait que je peux avoir pour certains de mes patients psychotiques, celui de trouver une issue à cette espèce d’adhésivité de la mémoire, un passage par le témoignage, une reprise du temps qui court, que cette mémoire s’écoule, ne fige plus leur vie, n’aliène plus leur histoire personnelle en les immobilisant dans cet état de non-temps, non-vie, non-mort.
Pour brièvement commenter ces deux premiers exemples et le lien possible entre psychose et mémoire, je vais me borner à une idée qui me semble illustrer ce qui vient d’être dit.
La mémoire est le lieu de la sédimentation du narcissisme.
En effet, la construction du moi (ici au sens du Ich, c’est-à-dire du moi et du soi) va se faire dans le développement psychique par la mémorisation continue des perceptions et des images mentales produites par notre expérience de vie. La mémoire nous permet de constituer des représentations de la réalité et de la place du sujet dans cette réalité. En fait, nous nous regardons chaque jour dans le miroir du monde en nous situant petit à petit dans un moi corporel, nos relations avec les objets et notre environnement. Dans la situation psychotique et en particulier dans la régression psychotique extrême, les frontières du moi sont atteintes et comme nous le savons, il s’agit là de l’angoisse de néantisation psychotique, l’angoisse de n’être plus ou d’être confondu avec l’autre. Dans l’histoire de Jacques, le fil qui doit tenir la permanence du moi d’un jour à l’autre semble rompu – et si le soleil ne revenait pas ? – l’angoisse archaïque de la disparition est partout. Il faut alors s’accrocher à des images mémorisées où le sujet et l’autre sont confondus, n’existant qu’à travers l’existence de l’autre présent, maintenant.
On retrouve ce même thème de la mémoire et de la constitution du moi en négatif dans le deuxième exemple. On voit la disparition du moi par l’écoulement de la mémoire dans la nouvelle de Primo Levi sans que je puisse bien déplier toute la valeur métaphorique de ce petit conte. Il va probablement rejoindre un autre lien psychose-mémoire qui passe lui par la voie du traumatisme et que je vais reprendre plus tard dans mon exposé.
Mais nous tenons peut-être là une première hypothèse de travail, à savoir que les processus de mémorisation constituent le creuset de la construction du moi et que nous pouvons donc nous attendre dans les explorations de l’histoire des souvenirs et de la mémoire du patient psychotique à retrouver les altérations et confusions de la structuration du moi dans le courant de ce travail de remémoration. On pourrait même dire qu’aller à la recherche de ses propres souvenirs est peut-être une manière de réfléchir en névrosé puisque cela implique l’existence d’un sujet différencié dont on peut se souvenir. La mémoire du psychotique serait donc plutôt constituée d’états possiblement indifférenciés difficiles à explorer car renvoyant immédiatement à la confusion entre le moi et l’autre. Le fait même de vouloir se souvenir de soi ferait alors se rencontrer l’angoisse de ne pas être ou d’être l’autre. Cela expliquerait en partie cette difficulté d’approcher l’histoire du sujet psychotique, nous voyons bien que nous nous affrontons plutôt à un mur de défense contre l’angoisse de morcellement qu’à un simple déni.
Je vous propose maintenant de laisser cette question pour revenir sur le même problème d’une autre manière, à travers la clinique et la théorie et en particulier la théorie traumatique et transgénérationelle.
 
Un malentendu immédiat
 
 
Revenons à la clinique et en particulier à la première rencontre thérapeute-patient. En fait, on y entre sans crier gare. La plupart du temps, dès le premier entretien. Je suis avec un patient psychotique et il s’agit de prendre son anamnèse. Le premier malentendu est immédiat, car le patient donne l’histoire et le fait qu’elle soit dite me fait conclure qu’elle est pensée par un sujet qui se raconte ; l’anamnèse est souvent cruelle, reflétant des situations souvent apparemment gravement traumatiques, mais l’anamnèse reste sur le papier tandis qu’avec le patient tout est plat ou vide. Les remémorations existent bien, mais les souvenus sont comme des fils qui conduisent tous dans une zone où ils se perdent, la confusion s’installe ou, simplement, le discours s’arrête et le patient se tait. Durant le traitement plus tard, souvent après une phase de reconstruction personnelle et sociale, apparaît dans la violence, sans prodrome, un mouvement destructif dans la vie du sujet, une décompensation, une rupture et je me rappelle alors cette anamnèse que nous avions rejetée ensemble, quelque chose se répète. J’ai l’impression d’un mur auquel on se heurte en thérapie puis à un moment, tout d’un coup, il cède et emporte le sujet lui-même dans la décompensation avec les tenants et aboutissants, les liens passé-présent-transfert sont perdus. Alors pour revenir à la question, n’aurions-nous le choix en thérapie qu’entre une fusionnalité temporelle, handicapante et une résurgence traumatique excluant la parole ? L’histoire du sujet serait-elle en même temps aussi déterminante et aliénante qu’inaccessible à la liaison psychothérapeutique ? Je vais faire brièvement un petit détour théorique.
Pour m’appuyer sur une pensée de Freud, je prendrai une de celles qu’il a décrite lui-même comme bizarre. Vous vous souvenez bien de sa manière de situer l’origine de la névrose dans l’histoire même du sujet ou son histoire fantasmatique et notamment comme un écueil du développement psychologique normal de l’enfance. La névrose signe le trauma né de la conflictualité psychique, par exemple entre les pulsions sexuelles et le moi. Une partie de l’histoire du sujet est refoulée tout en restant présente agissante depuis l’inconscient à travers le symptôme. Mais à partir de Totem et Tabou et surtout dans l’une de ses dernières thèses en 1938 avec L’Homme Moïse, il ouvre son hypothèse à la possibilité de transmission intergénérationnelle des complexes inconscients. Il dit notamment : « Depuis cette époque, je n’ai plus douté de ma thèse, à savoir que les phénomènes religieux ne sont accessibles à notre compréhension que d’après le modèle des symptômes névrotiques bien connus de l’individu, en tant que retour de processus important depuis longtemps oublié, ayant eu lieu au cours de l’histoire primitive de la famille humaine qu’ils doivent leur caractère contraignant à cette origine même et donc qu’ils agissent sur les être humains en vertu de leur contenu de vérité historique. »
Vous avez noté qu’il ne s’agit plus maintenant d’un individu et du refoulement d’une histoire infantile, mais de l’histoire primitive de la famille humaine et non plus seulement d’une scène primitive sexuelle, mais d’une vérité historique oubliée et qui fait retour. Il reprend aussi plus loin dans le même texte la répétition, en insistant sur son caractère de contrainte et mettant dans une même phrase, comme suite du traumatisme, la remémoration, la situation réelle, la répétition et le transfert sur une autre personne.
Les systémiciens ont développé cette question avec beaucoup de finesse, mais je vais essayer de ne pas m’égarer en sautant de référentiel.
Donc, en citant un remarquable résumé de F. Duparc dans la RFP : « La transmission transgénérationnelle d’un matériel clivé, mal élaboré ou traumatique est étudiée depuis déjà un certain temps par de nombreux analystes qui voient donc une explication des pathologies graves, notamment des états limites ou des psychoses. L’ensemble de ces travaux montre que les traces mnésiques d’expériences psychiques traumatiques mal élaborées avaient la faculté de se transmettre à la génération suivante comme d’inconscient à inconscient en échappant apparemment au travail du temps. Les différents termes employés : crypte, fantôme, relique, vampire, deuil non fait et mort-vivant sont bien pour évoquer l’idée d’un matériau hors temps en attente d’être utilisé, un peu comme un héritage qui n’aurait pas trouvé de successeur capable de liquider et de trier la succession [1]. »
Il faut là bien sûr rendre hommage à Paul-Claude Racamier qui décrit cette hypothèse transpersonnelle s’appuyant sur le fonctionnement psychotique projectif ou expulsif montrant par exemple comment un deuil inacceptable se retrouve dans la génération suivante. Le déni serait à la base de cette psychopathologie qui implique la transaction, l’autre est le dépositaire des projections et le verrou du déni. Mais la digue du déni menace toujours de rompre et ce système a besoin continuellement de s’appuyer sur l’extérieur pour continuer. Le système anti-mémoire serait là un système anti-deuil ou anti-élaboratif fonctionnant comme un rejet de l’histoire.
De là, par exemple, l’importance de la lutte contre les négationnistes de l’holocauste. En fait cette proposition de transmission intergénérationnelle de complexes inconscients, cette hypothèse est entrée maintenant activement dans le champ politique et social par le « travail de mémoire » qui s’impose juridiquement et historiquement pour élaborer les situations traumatiques ; car sinon ce qui a été dénié ou rejeté par un sujet ou une génération reviendrait inévitablement dans sa descendance. Mais de quel retour s’agit-il ? Et quel serait leur lien avec la psychose, puisque ces traumatismes, bloqués par le déni ne seraient alors pas pensés mais laissés en suspens comme en attente de mentalisation ?
Je vous propose de laisser là pour l’instant le transgénérationnel et le traumatique pour mettre en parallèle du côté de la psychose un des symptômes majeurs décrits par Gaetano Benedetti. Je me propose d’essayer de faire un pont entre ces deux éléments.
 
Des aires de mort
 
 
Gaetano Benedetti dans La mort dans l’âme nous parle des aires de mort. « Par aires de mort, j’entends la création d’espaces vides où certaines potentialités humaines ne parviennent pas à se développer, où certaines informations essentielles à la vie ont fait défaut, où certaines expériences qui structurent le moi primordial n’ont jamais eu lieu ; ce qui fait qu’il n’y a pas refoulement dans l’inconscient « au sens de la théorie psychanalytique classique » mais il y a dans l’inconscient lui-même des « zones muettes », c’est-à-dire une absence de structuration psychique, un quelque chose que j’appellerais, pour emprunter une image de l’astrophysique contemporaine, un « trou de l’univers »… mais le tragique de la situation tient au fait que ces « aires de mort » de la vie familiale peuvent être internalisés, introjectés, de la même façon que des conflits ou des distorsions interpersonnelles. Ces aires de mort ne se situent plus au sein d’une famille entre ses membres, mais au véritable cœur et point vital psychique de l’individu psychotique. C’est son aire intra-psychique qui se remplit de trous, de mort, d’absence, elle se déchire, disparaît. C’est là le phénomène fondamental qui distingue la psychose de la névrose où sont introjectés seulement des phénomènes « positifs » : positifs non pas au sens psychodynamique (ce sont des faits pathologiques), mais au sens d’existant. » (Gaetano Benedetti, 1980.)
Comme vous l’avez compris, l’idée est de rapprocher ces théories en imaginant que les situations traumatiques non pensées laissent derrière elles comme reliquats dans un non-temps, ces aires de mort dont nous parle Benedetti. Le symptôme serait donc dans le négatif, fait dans une zone mentale qui reste active et attirant tôt ou tard les protagonistes actuels.
Autrement dit, le retour serait là sous la forme d’un trou lui-même défendu vigoureusement par le sujet, mais fonctionnant comme un attracteur réussissant parfois à entraîner le patient dans une confusion fantasme-réalité et la décompensation qui va avec.
Cette métapsychologie traumatique est actuellement en voie d’élaboration par toute une série d’auteurs qui conjuguent ces hypothèses dans une séquence : situation traumatique, activation de mécanismes de survie psychique, clivage, constitution d’aires de mort, retour du clivé par voie traumatique et tentative de mentalisation, secondarisation, mémoire.
Parmi ces auteurs, René Roussillon rassemble ces idées en proposant le terme de terreur agonistique pour le vécu traumatique et il montre comment le sujet doit alors se cliver de sa propre subjectivité pour survivre. Cette expérience qui, dit-il, n’a pas reçu de statut psychique convenable est structurée de manière paradoxale qui la rend inassimilable par le moi. Le clivage assure un équilibre précaire menacé constamment.
« Quand l’expérience fait retour, elle fait aussi retour avec les caractéristiques de son advenue ; elle apparaît de nouveau comme sans issue, sans représentation, sans fin ; elle revient pour être mise en représentation mais elle répète aussi l’échec historique de la mise en représentation, etc. À la mesure de la terreur qui l’habite, l’expérience fait retour dans une intense destructivité adressée aussi bien à soi-même qu’à l’environnement actuel. »
(R. Roussillon)
 
Raphaël
 
 
Raphaël N. a 27 ans. Il m’est adressé après un séjour de six semaines en hôpital psychiatrique où il avait été admis suite à des idées suicidaires. Il ne dormait plus, se sentait angoissé, augmentait sa consommation d’alcool et de haschich, errait la nuit assailli par des idées autour de la mort. La brève anamnèse obtenue en début de thérapie situe un patient d’origine française qui n’a pas connu son père et qui se trouve placé dans sa petite enfance auprès de grands-parents maternels. Il a une demi-sœur issue du deuxième mariage de sa mère. La famille se recompose lorsqu’il a six ans avec un beau-père d’origine suisse et à l’âge de onze ans la mère du patient décède brutalement dans un accident de voiture. Raphaël travaille actuellement dans une entreprise informatique, vit avec une amie depuis une dizaine d’années et garde des contacts épisodiques avec sa demi-sœur et son beau-père lequel vit seul au Proche-Orient depuis deux ans.
Raphaël avait déjà été hospitalisé quelques jours en 1993 pour des idées suicidaires (il voulait se jeter d’un pont) après une alcoolisation massive. Il a aussi consulté une fois en 1995 à la suite d’une consommation de LSD. Son beau-père et sa demi-sœur sont inquiets depuis plusieurs années quant à l’évolution de Raphaël et soutiennent le projet d’une psychothérapie individuelle. À noter que cette psychothérapie débute combinée avec une traitement neuroleptique léger. Dans la première interaction avec ce patient il se produit une confusion autour de son nom et j’avance le prénom Thierry l’obligeant à faire rectifier son prénom. Je vais garder tout au long de la thérapie ce premier sentiment d’erreur étrange sur son identité, sur laquelle il n’est plus possible de revenir.
Prisonnière du registre psychotique, la psychothérapie va évoluer dans les premiers mois surtout dans un registre très vide. Les associations sont pauvres voire absentes, le questionnement est parfois vécu comme persécutoire et nous cherchons un terrain possible de travail psychique dans une zone intermédiaire.
C’est la nuit, il est le roi, les règles et les origines, sont à déterminer. J’ai l’impression que tout s’efface dans une dérive mélancolique et je lui propose toutes sortes de personnages issus de contes et nous passons en revue, par exemple, la reine de la nuit ou la princesse des glaces d’Andersen qui retient prisonnier le jeune garçon. Entre les moments de silence vide et les métaphores des contes apparaissent parfois la question du cadre, notamment de l’argent, ce qu’il doit me payer, le fait qu’il en est aux poursuites pour les impôts avec une retenue de salaire. La mégalomanie est constamment présente, il n’aurait pas à suivre les règles du monde.
Je fais plusieurs tentatives de le ramener sur son anamnèse et sur l’historique en particulier à travers un génogramme et les questions laissées en suspens autour de sa naissance et de la situation des parents. À chaque fois il m’amène comme un fil de cette histoire et j’apprends, par exemple, que sa mère est une enfant adoptée du Maghreb, la grand-mère était probablement psychotique paranoïde et dans son livret de famille, il découvre de manière un peu plus précise la chronologie de la liaison entre sa mère et son père, sa naissance, le mariage avec son beau-père et la naissance de sa demi-sœur. Pourtant à chaque fois que nous avançons dans l’historique il y a comme un arrêt, une suspension, le fil se perd, une séance est manquée.
Récemment, il m’annonce qu’il souhaite devenir père, projette de partir dans un pays d’immigration avec son amie et de devenir indépendant en organisant sa profession autour d’un annuaire électronique permettant de retrouver les coordonnées de chacun. Les vacances se passent dans une relation quasi mystique à la nature, nature sauvage.
Après une séance manquée, j’apprends qu’il s’agissait du jour anniversaire de la mort de sa mère et il relate plus précisément la date, le type d’accident de voiture, le doute sur une éventuelle alcoolisation de la mère lors de cet accident. Il projette d’aller dans le Maghreb avec sa demi-sœur dans un projet ambivalent de recherche sur les origines de sa mère avant l’adoption.
Lors d’une autre séance, il me parle de ses vacances à venir en me disant : « Je veux chercher une mer (sic) originale, par exemple, la Baltique », dans une immédiateté transférentielle qui fait allusion à mon origine nordique.
 
Commentaire
 
 
Dans cette brève vignette, il n’est pas noté que le cadre est en fait continuellement attaqué par des absences, des problèmes de paiement, mais il est clair qu’émerge une forme de transfert psychotique dans lequel je suis parfois fusionné, parfois persécuteur et en fait constamment en train de développer des tentatives pour mettre en scène la question de l’origine pour sortir Raphaël de la fascination mélancolique pour la « crypte » maternelle. Ses propres efforts constructifs, continuellement attaqués, ressurgissent sous des formes curieuses comme l’annuaire – où serait enfin dit qui se trouve où – et un désir de paternité dont Raphaël, je pense, soupçonne qu’il le mènerait à modifier sa relation avec l’objet maternel primaire.
Dans ce cas, on voit à l’œuvre une lutte active contre la remémoration et la détermination historique factuelle. En effet, le lien fusionnel, le clin d’œil de la reine de la nuit, fascine tout en empêchant l’évolution vers une position plus déterminée dans la vie actuelle de Raphaël. On voit s’opposer en séance l’intérêt pour l’ordonnancement historique et l’inscription identitaire avec une tendance à la confusion des temps, lieux et personnes.
L’émergence d’un mouvement persécutoire semble se constituer à chaque fois lors de ce processus, pourtant l’historique rejeté réémerge constamment dans les projets du patient. On pourrait dire qu’à chaque fois qu’il s’approche du souvenir, la haine de cette réalité est activée et il essayerait donc aussi de tuer sa propre mémoire notamment à travers les alcoolisations.
Le problème de la remémoration semble lié à une difficulté des mécanismes de liaison et pour le patient psychotique, il s’agirait d’une première mentalisation d’un soi et non d’un souvenir. Cette mentalisation du soi va à l’encontre de la fusionnalité, fusionnalité ici mortifère renvoyant à des retrouvailles suicidaires.
 
Nathalie
 
 
Nathalie C. a 33 ans. Je la vois pour la première fois à mon cabinet dans un état d’angoisse psychotique aigu, à la limite de l’anorexie, ayant décidé de quitter avec son fils la situation conjugale qu’elle vit depuis trois ans. Sa situation est très délicate, son mari a fait un infarctus à 37 ans et la première femme de ce mari est décédée du Sida. La patiente doit s’occuper de son propre enfant de deux ans et demi et du premier fils de ce mari qui a six ans. D’emblée elle me parle d’un cahier où elle a consigné pendant une semaine dit-elle son histoire. En fait, elle aurait passé une semaine sans dormir, à écrire, probablement sous haschich, décrivant pour la première fois son histoire de son point de vue subjectif. Elle me demande quoi faire de ce cahier et si dans le cadre de notre thérapie nous pouvons le regarder ensemble.
Dans son histoire personnelle, brièvement, on peut relever qu’elle est la fille unique d’un couple de très jeunes adultes ; sa mère a dix-sept ans à la naissance de sa fille, les relations conjugales sont tendues. Les troubles aigus de la patiente commencent après le divorce des parents lorsqu’elle a quinze ans. Elle va séjourner durant en tout deux ans à l’hôpital psychiatrique entre l’âge de seize et vingt-deux ans à la suite de plusieurs décompensations hallucinatoires, mais aussi d’anorexie gravissime probablement sur une base psychotique. Elle fume du haschich depuis l’âge de quatorze-quinze ans, consommation qui va en augmentation et qui l’amène à tenter des sevrages, dernièrement d’elle-même, déclenchant des symptômes physiques et psychiques.
Un accord est conclu avec la patiente pour commencer par un sevrage du haschich et une mise en place d’un traitement neuroleptique avant le début de la thérapie proprement dite.
Lors d’une séance une année plus tard, séance dans laquelle nous revenons sur ce qui est écrit dans ce cahier, il apparaît qu’il y a des pages spéciales, ces pages spéciales étant dévolues à un infirmier qu’elle a massivement investi à partir d’un séjour hospitalier. La relation était telle qu’elle ne mangeait que quand cet infirmier était présent à l’hôpital à son travail et que, après sa sortie de l’hôpital, elle allait voir sa voiture passer pour savoir où il était et ce qu’il faisait. Je découvre aussi qu’il y a dix ans, lorsque j’étais médecin responsable dans cet hôpital, j’avais eu à faire un entretien avec cet infirmier et cette patiente, entretien dans lequel j’ai signifié que cette relation thérapeutique devait se terminer car elle allait à l’encontre des projets de plus grande indépendance pour cette patiente. Elle avait vécu ma décision comme une trahison, même si elle se rend compte actuellement que, comme elle dit, elle disparaissait en lui.
Cet élément anamnestique ou historique vient à la surface à l’avant-dernière séance avant les vacances d’été. Elle me dit alors qu’elle a recontacté cet infirmier qui lui a dit que si elle en avait besoin elle pouvait lui téléphoner. Les problèmes restent cristallisés autour de ce cahier et les pages spéciales avec la question ouverte de savoir si quelqu’un aurait une fois à les lire. Elle me dit aussi qu’elle n’a jamais pu véritablement parler à cet infirmier de l’importance de cette relation pour elle.
Ce cahier qui ressurgit une année après le début de la thérapie renvoie à un élément de mémoire chez cette patiente dont la psychose et le haschich ont rendu une bonne partie de sa vie confuse. Cet élément de mémoire est en tout cas double, c’est-à-dire qu’il s’appuie sur notre premier entretien et l’existence de ce cahier, puis se révèlent les pages spéciales et derrière encore un entretien conflictuel dix ans auparavant qui paradoxalement situe un point d’accrochage entre cette patiente et moi. Je comprends tout d’un coup pourquoi cette patiente vient chez moi. L’élément persécutoire est retrouvé par rapport à la rupture de la fusionnalité avec cet infirmier, mais en même temps cette rupture de fusionnalité organise comme un point de repère dans la vie de cette patiente, point de repère dont elle se souvient. À ce sujet, il faut noter que je ne me souviens pas de cet entretien, mais plutôt d’un autre élément concernant cette patiente lors de son hospitalisation : nous devions trouver une solution résidentielle transitoire pour son chien.
À la séance suivante arrive de manière un peu brutale des éléments anamnestiques majeurs. Sa mère était en fait une fille d’ouvriers, dernière de trois enfants et restait très attachée à sa mère. À dix-sept ans, la mère de la patiente est enceinte accidentellement et n’obtient pas les trois signatures médicales nécessaires à l’époque pour un avortement. La patiente naît dans des circonstances houleuses, se sent rejetée par sa mère et se trouve effectivement placée entre sept et douze ans dans une institution. La patiente me raconte toute cette histoire de manière assez anaffective tout en expliquant qu’elle ne peut comprendre sa mère qui est restée comme une enfant.
Mais en fait ce qui l’intéresse dans l’entretien n’est pas cette anamnèse, mais plutôt de me dire qu’elle peut garder son trésor. Ce trésor, ce sont ses pensées à elle, à savoir pouvoir penser à son infirmier quand ça ne va pas. Un trésor que je ne veux pas lui prendre.
Il s’agit donc d’une seule et même séance dans laquelle la patiente vient s’assurer que son objet maternant a le droit et une place pour exister à l’intérieur d’elle et qu’il est respecté comme tel par le tiers.
 
Considérations théoriques et cliniques
 
 
Les problèmes techniques de ce genre de traitement sont complexes. Si on suit la théorie développée notamment par Françoise Davoine et Jean-Max Gaudillière, lorsque des éléments traumatiques n’ont pas pu être pensés, leur retour se fait dans la violence, en fait de la même manière que lors de la situation traumatique originelle. Il ne s’agirait donc pas, comme dans le cas du retour du refoulé névrotique de quelque chose qui aurait été pensé, refoulé, puis représenté sous une forme symptomatique symbolique. Ces traumatismes se présentent sous des formes analogues aux situations psychologiques extrêmes provoquant des réactions psychotiques préservant tel quel ce qui sera nié ou caché. Il n’y aurait donc pas de transformation par le psychisme et en analogie avec les situations de guerre, le sujet se psychotise et arrête le temps. Il est alors en veilleuse, il attend dans l’angoisse de l’anticipation une possibilité de transmettre sans détruire, de penser et dire.
La voie thérapeutique par le transfert psychotique s’opère selon ces auteurs par des coïncidences identificatoires entre le patient et l’analyste, ce dernier donnant la parole à une inscription qui lui est transmise pratiquement à son insu. Par une brèche dans le propre inconscient de l’analyste, il devient le porte-parole de l’autre, celui qui fait de la place dans son psychisme pour ce qui doit s’écrire (Jean-Max Gaudillière, 1993).
Mais, par quel moyen initier ce processus, engendrer la motivation puissante nécessaire à nos patients pour s’engager dans la voie de la psychothérapie, alors que le clivage les protège et nous bloque ?
Et la peste vint sur Thèbes, dit le texte ancien. Œdipe alors qu’il règne sur Thèbes avec Jocaste ne part à la recherche de son histoire que lorsqu’un fléau menace sa vie. Il semble qu’il faille une nouvelle catastrophe pour que soit mobilisé une recherche et une mentalisation de l’histoire. Nous retrouvons là ce « patatras » évoqué en début d’article qui surgit dans le décours de ces trajectoires, moment de destruction-reconstruction apparaissant comme une forme d’agir dans le transfert avec sa valence positive d’interprétation actuelle.
Nathalie veut me voir et faire une thérapie car elle a peur de ce qu’elle pourrait répéter de sa propre histoire avec son fils de quatre ans. Raphaël vient à la suite d’une décompensation avec hospitalisation qui met en cause ses capacités professionnelles.
Jorge Semprun dans son livre L’Écriture ou la vie raconte comment il a délibérément choisi la vie, le déni et le clivage, après sa libération des camps de concentration en 1945, refusant d’écrire directement sur ce sujet. Avec le temps, le clivage s’amenuisant, l’angoisse revient mais c’est par la violence de l’annonce en avril 1987 du suicide de Primo Levi que Semprun se raconte, forcé par l’écho de ce coup, de reprendre le cours de ce qu’il a vécu et de l’écrire.
La thérapie prend la forme du témoignage. Alors, le thérapeute témoin est mis à ce moment dans la place de celui qui reçoit le témoignage, place paradoxale puisqu’il devient dépositaire de l’histoire tout en n’ayant pas le droit d’en ouvrir la porte. La construction de l’histoire ne peut passer que par une projection et une capacité d’être un lieu de dépôt, on est à son poste, attendant de poser une traverse.
 
Fusionnalité temporelle
 
 
Il faudrait donc construire avec la partie non psychotique du patient, construire autour des aires de mort en gardant à l’esprit que la construction en thérapie est bien équivalente à la construction du moi pour ces patients. Si on prend l’exemple de Raphaël la fascination pour l’aire de mort est toujours présente et la construction en utilisant les éléments de l’histoire comme un puzzle forme comme un échafaudage qui devra tenir la secousse lorsque l’aire de mort sera présente dans le transfert.
Dans le cas de Nathalie on voit comment il est possible de bâtir sur une mémoire commune quelque chose que nous avons vécu tous les deux, une origine peut-être mythifiée de l’amour primaire. Une hypothèse possible sur le transfert psychotique serait d’admettre que ce qui est transmis n’est pas seulement clivé mais plutôt fusionné et hors temps. L’accessibilité dont Proust joue à travers ses remémorations sont un jeu interdit pour le psychotique qui ne peut vivre que le temps retrouvé, c’est-à-dire le moment où tout est là, moment du temps retrouvé où Proust chevauche le temps sans qu’il passe.
Dans la fusionnalité temporelle, je, le patient, nous sommes tout entier dans le temps sans mémoire.
Plusieurs fois Raphaël manque les séances, se met en situation financière délicate avec moi et je perçois sa haine quand j’essaie de décrire parfois le lien qu’il y a entre nous. Il pressent bien que la mise en mots de ce lien n’est que le début de celle de la relation à sa mère et mon fantasme est que si ce lien devait pouvoir se parler, Raphaël et sa mère mourraient. Pour Nathalie, je suis une figure qui peut détruire le lien avec son infirmier, mais sans que cela advienne dans la réalité puisqu’elle peut toujours garder un contact avec lui. Je peux donc devenir un témoin, celui à travers lequel elle peut regarder et penser cette relation.
 
Conclusions
 
 
Quand Freud nous dit que le chemin de la psychose s’ouvre lorsque la réalité interne prime sur la réalité externe on peut penser qu’il nous montre que nécessairement il y aura une mise à l’épreuve de cette réalité extérieure, en l’occurrence du thérapeute, par le transfert psychotique.
Françoise Davoine en parle comme un combat (F. Davoine, 1998), le combat pour tuer la chose, pour que le champ de la parole du langage s’instaure. Il s’agit dans son exemple d’un combat avec la proximité du suicide, situation fréquente malgré l’amélioration des thérapies et les nouvelles médications.
Dans les institutions soignantes, les héritiers de la pensée du secteur psychiatrique ont intégré la nécessaire continuité du traitement qui s’organise grâce à un dispositif de soins à plusieurs niveaux, de l’assistante sociale aux liens avec les membres de la famille. On peut aussi mettre en place des structures hospitalières à visée psychothérapeutique dans lesquelles une partie de ces zones mortifères sont traversées au moins une fois en compagnie d’une équipe thérapeutique (D. Söderström, 1996). Il n’en reste pas moins que l’alternative soumise aux analystes, entre une chronicisation handicapante et une régression psychotique mortifère, laisse souvent le thérapeute dans un état d’indécision inhibitrice, craintif face aux interprétations, toujours gagné par le sentiment d’une rupture à venir.
Le doute peut s’installer, la psychanalyse apparaît lointaine et pourtant le transfert est là massif et tellement proche qu’il nous fige. Il m’apparaît comme le plus difficile, d’aborder franchement avec ces patients le vécu paranoïde qu’ils ont face à la thérapie et plus globalement face à la mentalisation elle-même. Je suppose qu’il s’agit d’un sentiment de menace éveillé par l’attitude empathique du thérapeute vécue dans le transfert comme une offre fusionnelle où tout se perd et se confond. Dans les efforts pour trouver une solution technique, je recherche la possibilité de me souvenir avec le patient de quelque chose que nous aurions pensé ensemble pour continuellement resituer la thérapie dans son histoire, semer des pierres blanches. René Roussillon nous explique que la construction du temps en analyse est directement liée à la construction du moi qui doit assimiler le décalage, le différent entre la situation actuelle et l’hallucination primitive. « Le temps se construit sur fond de mise en échec de la satisfaction hallucinatoire, sur fond de détresse et de désespoir, et précisément pour offrir une issue à ceux-ci [2]. »
Être le même et déjà différent d’une séance à l’autre offrirait une continuité au moi, garante de survie.
Une ouverture nous est proposée par Florence Quartier [3], passant par le texte de Freud lui-même, qui ouvre le champ chronologique, intègre passé et présent dans le même fil et fait coexister dans la personne des fonctionnements psychotiques ou non. La thérapie se présente sous la forme d’une construction constante à travers les processus dynamiques de passage entre passé, présent, ici, ailleurs, avant, maintenant.
On s’orienterait maintenant vers un raccourci ou j’espère le problème se simplifie. En nous, il n’y a pas de passé ni de futur. Il n’y a qu’un présent avec une accessibilité plus ou moins grande à l’ensemble de son propre psychisme. Les expériences psychotiques sont là, présentes, murées et en attente. Elles se constituent de tentatives de survie psychique devant des situations de désubjectivation massive. Le sujet se clive et persiste en lui-même clivé de lui-même. Le clivage ne réussissant jamais totalement, il persiste un lien dans la psyché entre ces parties, lien que l’on retrouve chez le thérapeute qui se trouve gardien du sujet et devant réunir en lui les parties clivées et les autres. Si ces mécanismes sont attaqués, la digue peut se rompre mais si ces mécanismes de défense sont trop puissants, le patient se nivelle et se mutile, organisant une chronicité.
Alors la voie de la thérapie semble bien étroite entre ces pôles. C’est peut-être oublier un peu vite la force de la relation thérapeutique. En effet, le patient psychotique trouve, dans le cadre thérapeutique, l’espace psychique de l’analyste ou du thérapeute qui va laisser en lui et sur lui se former une autre personne, la tolérer à l’intérieur de lui. De plus, nos patients construisent, malgré toutes les difficultés, des relations significatives dans la réalité et des réussites qui renvoient dans le mode fantasmatique l’angoisse d’une simple répétition de leur trace anamnestique. Je peux à ce sujet vous donner par exemple des bonnes nouvelles de Rafaël qui construit actuellement une nouvelle famille.
Les deux dernières séances sont un raccourci, il me parle d’un exposé sur un livre à la fin de son adolescence, c’est le Souvenirs de la maison des morts de Dostoïevski. Il s’émeut, puis ne vient pas à la séance suivante, le travail continue malgré cette fragmentation incessante.
Lorsque de telles bonnes évolutions peuvent se dérouler, on voit apparaître souvent une nouvelle forme de souffrance, souvent dans le registre mélancolique, mais qui permet au temps de s’installer et de s’humaniser et ouvre des possibilités de secondarisation qui rapprochent ces patients de notre vécu personnel.
Pour finir, j’aimerais vous rappeler une histoire à l’ancienne.
La tragédie qui est généreuse pour tous nous offre une figure « post-œdipienne », la génération suivante, celle des enfants incestueux d’Œdipe et Jocaste. Dans cette génération, c’est bien sûr la figure d’Antigone qui fascine. Elle est la fille et la dépositaire d’Œdipe, c’est elle qui l’accompagne dans l’exil, s’offrant en soignante de son père. Les catastrophes ont eu lieu, elle a vécu la révélation de l’inceste de ses parents, la mutilation de son père et le suicide de sa mère. Finalement, comme vous le savez, à la mort d’Œdipe, elle revient à Thèbes et se trouve aux prises avec la violence meurtrière entre ses frères Polynice et Étéocle. Dans la bataille pour la ville, Polynice et Étéocle s’entretuent. Et tandis qu’Étéocle sera inhumé dans la cité, Polynice est banni et son cadavre ne peut recevoir les rituels funéraires.
C’est contre cette loi qu’Antigone s’élève et offre sa vie pour que ce rituel ait lieu. Comment lire cette résistance, nécessité insistante après tant de malheurs, si ce n’est pour éviter qu’ils se répètent encore. Le rituel est un retour dans l’ordre, mais c’est là aussi un accès par la mémoire au registre symbolique. Le rituel est une marque, un signe, une pierre qui reste ; il rappelle et on se souvient. Ils ne seront pas morts pour rien, comme on dit.
Le rituel a donc fonction de mentalisation, donnant un statut convenable (Roussillon) à ce qui n’a pas pu être représenté. L’objet de la psychothérapie est toujours une forme de psychisation, là une entrée dans les processus secondaires, faire place au fantasme et au jeu là où il y avait clivage, aire de mort et réplication-répétition.
Maintenant, cette histoire peut se raconter et servir de support métaphorique à nos angoisses.
Ce serait donc le rituel funéraire qui doit rompre le retour infernal du clivé, que l’histoire puisse s’écrire, s’oublier, se remémorer et ainsi entrer dans le monde fantasmatique dans lequel nous pouvons jouer à nous faire peur et nous raconter des histoires. Ainsi irait donc le jeu de la mémoire, tout cela n’était qu’un rêve, rien ne va être détruit véritablement. C’est à ce jeu de la mémoire, que j’aimerais jouer avec Raphaël, lui rappeler le début, nos premières séances, lui rappeler aussi que c’est lui qui m’avait écrit après plusieurs semaines d’absence inquiétante. Nous sommes à la recherche d’un jeu et d’un rituel dans cette psychothérapie.
Antigone était la soignante de son père, recevant en elle, à l’état brut, une avalanche de processus primaires. Soignants, nous serions parfois comme elle devant la psychose, accompagnateurs effrayés et dépositaires directs. Il reste à devenir le thérapeute-témoin en ne s’écorchant pas trop au passage.
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BIBLIOGRAPHIE
 
·  « Le travail de mémoire 1914-1998 », Autrement, coll. Mémoires, 54, Paris 1999.
·  Benedetti Gaetano, La Mort dans l’âme, trad. fr. 1995, Érès, Paris, 1980.
·  Davoine Françoise, Corps à plusieurs. Moments psychotiques dans la cure, L’Harmattan, Paris, 1998.
·  Freud S., L’homme Moïse et la religion monothéiste, trad. fr., Gallimard, 1986, 1939, p. 136-137, 163.
·  Gaudillière Jean-Max, « Il y a des mots irremplaçables. L’irréductible », Epokhé, Grenoble. 1993.
·  Levi Primo, « Dans le Parc », in Vice de forme, Einaudi, Torino, 1971 et 1987.
·  Quartier Florence, « Psychose en analyse, une construction », RFP, 4, 1340-1351, 1999.
·  Racamier P.-C., Le Génie des origines, Payot, Paris, 1992.
·  Roussillon René, « Construire le temps », RFP, 5, 1997.
·  Roussillon René, « La terreur agonistique et le psychotique », Agonie, clivage et symbolisation, le fait psychanalytique, PUF, Paris, 1999, p. 143.
·  Söderström Dag, « Pour une psychothérapie en milieu hospitalier », RMSR, 1996, Vevey, décembre 2000.
 
NOTES
 
[*]Cette conférence est issue d’une demande que l’on m’a faite d’un texte pour la Tribune psychanalytique, texte qui sera publié l’année prochaine et qui est intitulé « Trou de mémoire psychotique ».
[1]François Duparc, « Le Temps en psychanalyse ; le sens de l’histoire », Revue française de psychanalyse, n° 5, 1997, p. 1542.
[2]Roussillon, « Construire le temps », RFP, 5, 1997.
[3]Dans « Psychose, en analyse, une construction », RFP, 4, 1999, 1340-1351.
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[2]
Roussillon, « Construire le temps », RFP, 5, 1997. Suite de la note...
[3]
Dans « Psychose, en analyse, une construction », RFP, 4, 19...
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