2001
Vie Sociale et Traitements
À l’affiche
À l’affiche
Serge Vallon
Lauranne, peintre et modèle, s’expose sur Internet.
Avec son maître, le peintre Nato et quelques complices, elle se livre à de folâtres et innocents happenings dénudés. La photo ne rend pas justice à ces événements à consommer sur place (comme le jazz et les bananes, disait le regretté Boris Vian). Seuls les spectateurs paraissent déplacés d’être restés habillés sans savoir quoi faire. Nous sommes loin des vidéos violentes de l’actionniste viennois Otto Muehl et de ses corps souillés et cadavérisés que l’on peut revoir actuellement au musée du Louvre sous le thème « du Crime et de la Peinture ».
Plus spécifique au regard de l’internaute apparaissent des travaux de Lauranne utilisant un scanner et combinant parfois des numérisations. Des fragments de corps s’écrasent sur la vitre invisible qui les capte, démultipliés, diffractés, superposés. Parfois simplement livrés à la pesanteur. Le corps de l’artiste, pour le coup son propre modèle, s’offre dans une proximité inaccessible. L’écran de l’ordinateur redouble cette limite invisible. Ainsi représenté et doublement absente, l’intime corporéité résiste au regard. Définition même de l’objet de création. Dans un site foisonnant (avec Nato, Pouzol, B. Damien, Rouby, Villermet, Alle, le Finlandais Takalo et le togolais Metsoko…) on verra aussi ses peintures. Sous la rubrique d’un Art brut ou brutal, on appréciera leur violence sensible dans la fausse naïveté des formes qui font correspondre création, enfantement et œuvre. Médiation féminine dont elle s’explique ainsi : « S’efforcer d’atteindre à quelque chose d’universel par une simplification extrême du geste et des signes donnés à voir, par une démarche de déconstruction. » En attendant de les découvrir en galerie entre Paris et Souillac vous pouvez – si vous êtes adulte – cliquer sur < http ://lauranne. lauranne. free. fr >
L’actualité nous a offert son contingent de catastrophes. Elles ne sont pas contingentes : terrorisme, guerre, fanatisme religieux ou politique, répression aveugle, mépris de l’humain dans le risque industriel… Le cinéma en témoigne : on pourra voir cet hiver Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures. Claude Lanzmann donne vie, grâce à un témoignage unique d’un survivant – Yehuda Lerner –, à la révolte extraordinaire des détenus du camp d’extermination nazi. Il l’a rencontré en tournant les entretiens de Shoah. Certes il y a eu plus de révoltes qu’on imagine à Treblinka, à Auschwitz (l’évasion de Vrba) et même à Birkenau… comme au ghetto de Varsovie. Incroyablement, l’adolescent Lerner s’est évadé huit fois d’un camp allemand et la révolte de Sobibor a réussi, sous la direction d’un officier juif russe. Lerner, le non violent (« Avant, je n’avais tué personne… »), et ses compagnons ont su se réapproprier une violence légitime face à ceux qui les assignaient au rôle de victimes terrifiées et déshumanisées. Une image du film montre la manière du cinéaste pour signifier l’irreprésentable. Un gigantesque troupeau de centaines d’oies jacasse violemment puis s’ordonne en une galette immaculée et silencieuse. Elles ne parviennent pas à couvrir la voix du témoin. En ce temps-là, au camp, le caquètement des oies polonaises devait couvrir les hurlements de terreur et de douleur des victimes : avant la révolte il avait déjà eu 250 000 assassinés… Miracle d’une liberté enracinée dans l’homme, le survivant est devenu à cet instant un vivant. Un vivant peut risquer de mourir.
Un beau numéro des Cahiers du cinéma (n° 561) met en perspective le film de Lanzmann avec celui de Nobuhiro Suwa, né à Hiroshima, H Story, qui dialogue à distance avec Alain Resnais et Marguerite Duras (Hiroshima mon amour) ainsi qu’avec ceux qui ont témoigné de la guerre d’Algérie du coté des indépendantistes algériens comme René Vautier et Pierre Clément (Avoir vingt ans dans les Aurès et Octobre à Paris sur la sanglante répression policière du 17 octobre 1961 dirigée par Maurice Papon). Mémoire interdite, bafouée et censurée, mémoire impossible devant l’excès de souffrance, le cinéma fait son devoir avec ses moyens propres. Il n’est pas toujours au service du mensonge.