2001
Vie Sociale et Traitements
Dossier : Réformer la psychiatrie
Une invite plus qu’une sommation
Yves Buin
Service de pédopsychiatrie du Nord des Hauts-de-Seine, auteur de Psychiatries, l’utopie, le déclin (Éd. Érès)
Le rapport de mission dans son intitulé : « De la psychiatrie vers la santé mentale » indique clairement dans quelle problématique il se situe et propose d’orienter. Il s’agit, pour lui, de ne plus prendre en compte le seul niveau de spécialité mais d’offrir un champ plus large de compétence et d’intervention à la psychiatrie selon l’ensemble bio-psychosocial. On aurait a priori tort de reprocher aux auteurs une inflexion trop abrupte des pratiques. En feuilletant la littérature sur l’histoire du secteur, on retrouve souvent, notamment sous la plume de Lucien Bonnafé, la référence à la santé mentale.
Le rapport Piel-Roelandt a le mérite d’exister et d’afficher la figuration possible des tâches de la psychiatrie à l’occasion de ce passage charnière entre deux siècles, puisqu’on peut dire qu’il est à la fois le dernier rapport concernant la psychiatrie du xxe siècle, intégrant toutes ses avancées des cinquante dernières années, et le premier du xxie.
Ses axes principaux ont de quoi susciter l’élaboration de la base soignante et administrative. À savoir :
- La déclaration de principe réitérée sur les droits du malade et l’appel sans ambiguïté à la participation des associations de famille de patients, des patients et des ex-patients. Cette synergie est précieuse, particulièrement en une période de solitude soignante, de perplexité quant au sens et aux finalités de l’acte de soin sous l’égide de la prégnance administrative.
- La fidélité aux fondements de la politique de secteur, la rupture avec l’hospitalo-centrisme (encore qu’on peut noter quelque illusion sur l’hôpital général), la revendication d’une autonomie budgétaire affirmée pour la psychiatrie au sein de tout dispositif de soin à vocation plus générale.
- La volonté d’instituer des partenariats élargis, dans la lignée du désaliénisme, renouvelables, évolutifs et inscrits dans l’espace social et citoyen.
- La prise en compte du tronc commun de la psychiatrie dans la complémentarité de son tripôle : public, privé, associatif.
- L’analyse des défenses et résistances du dispositif soignant et de l’environnement à toute politique de secteur véritable.
- La critique de l’appareil juridique qui contraint patients et soignants, critique où il est dit clairement, ce que nous n’avons guère entendu auparavant, que les lois qui régissent l’hospitalisation en psychiatrie sont des lois d’exception.
- La mise en question de la méthodologie gestionnaire en particulier au travers du PMSI.
- La mise en évidence de l’inféodation de la recherche à des instances universitaires ou privées et la priorité accordée à la psychopharmacologie.
- La nécessaire et permanente formation des acteurs. Leur ouverture à des questionnements, des approches culturelles nouveaux.
Il est commun de croire que tout rapport de mission est mission impossible. Celui-ci peut-être plus que tout autre, étant donné la complexité actuelle du milieu psycho-psychiatrique qui, s’il peut se targuer d’avoir été innovant et de conserver un potentiel créatif considérable, ne cesse de s’auto-déprécier en adoptant la litanie plaintive que nous connaissons. À sa décharge il faut admettre que le milieu est bien chahuté : crise démographique médico-infirmière, réduction budgétaire, accroissement de la directivité administrative, monopole gestionnaire des activités. L’absorption dans l’intendance quotidienne empêche quelque peu de se hisser au niveau d’une visibilité prospective. Ce rapport est écrit également, en une époque de profonde crise identitaire dont on ne peut sous-estimer les effets, crise à la causalité multifactorielle dont on peut retenir, en premier lieu, le déficit de pensée politique. Ce qui conduit les acteurs de terrain à une attitude de repli dans l’incapacité avouée de penser sur ce qui est pour eux encore du domaine du tangible ou de l’acquis menacé, face à toute proposition inspirée par les instances dominantes.
Le mérite du rapport, dans la mesure où il s’avère discutable – c’est ce que nous souhaitons –, non canonique, est de permettre le forum, la mise en chantier, la réflexion organisationnelle, donc de relancer un dynamisme là où les acteurs se posent la question de la possibilité même de l’existence de la psychiatrie. S’il demeure force de propositions et non imposition, sans doute ce rapport appellera-t-il au débat, à la rencontre, évitant ainsi toute clôture. En quelque sorte, il peut jouer le rôle de prétexte à la rédaction d’un nouveau livre blanc de la psychiatrie. Ce qui est du ressort de la responsabilité de tous ceux qui œuvrent en psychiatrie.
L’un des reproches que nous lui adresserons est son manque de référence politique. Non pas dans l’incantation et la rhétorique, ce qui est effectivement facile, mais dans son choix de s’en tenir à une neutralité technique. Mission oblige. Il eut été bon d’évoquer peut-être le contexte de la pensée contemporaine et le primat réducteur de l’économique sur l’ensemble des activités humaines et la sur-détermination idéologique qui en découle (de même pour le positivisme dominant). Il y avait pourtant l’opportunité, ici, de développer plus sur la stigmatisation du patient et de la psychiatrie, de demander l’abolition de toute loi sur la psychiatrie en une sorte d’acte de refondation solennelle, de prendre distance par rapport à la justice – et les dispositifs sur les 72 heures nous paraît, à cet égard, peu crédible –, de substituer le contrat de soin à l’obligation de soin, de revenir sur l’accueil comme dimension fondamentale de la pratique sans laquelle il n’en est pas d’autres, sans l’inclure ni dans l’état de crise ni dans le soin, et dire, qu’à part en de trop rares unités, il n’y a pas d’accueil en psychiatrie publique. Également prévenir toute utilisation technocratique des propositions type STP et RTSM, par le recours obligé à l’initiative de terrain, à l’échelle micro-locale, lieu électif de l’invention ; demeurer, en conséquence, très prudent envers toute modélisation généralisée. Définir le cadre d’une psychiatrie définitivement autonome dans le corps de la médecine, tant dans sa gestion que dans l’organisation de ses structures, à l’aune, nous le répétons, du désaliénisme. Ce qui signifie le non-retour à l’hospitalo-centrisme quel qu’il soit, par la promotion de l’Établissement public de soins psychiques lui-même comptable du Conseil de secteur tel que l’avançait le rapport Demay.
Enfin, il n’est pas inconvenant puisque l’aiguille de la boussole est dirigée « vers la santé mentale » d’interroger cette notion présentée ici comme une évidence. On sait qu’elle est âprement discutée quant à sa pertinence sachant qu’elle n’est pas reçue sans réserve par le milieu qui perçoit mal, dans ce déplacement d’objet, la « révolution culturelle » de la psychiatrie – déplacement déjà présent dans la circulaire de 1990 –, mais plutôt une nouvelle mouture de la « psychiatre d’extension ». Et avec quels moyens ? Certes on pourra toujours nous dire que l’existant est mal utilisé et mal réparti. D’où la nécessite de considérer le rapport comme une invite à la discussion, aussi sur ce thème majeur.