VST - Vie sociale et traitements
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I.S.B.N.en cours
56 pages

p. 44 à 49
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Praticable

no 72 2001/4

2001 Vie Sociale et Traitements Praticable

Tendances persécutives et dépressives dans l’équipe médico-sociale  [1]

Lin Grimaud Psychologue clinicien, I.E.S. Centre Lestrade 31520, Ramonville-Saint-Agne.
« L’hypothèse spécifique que j’examinerai est que l’un des éléments primaires de cohésion reliant les individus dans des associations humaines institutionalisées est la défense contre l’anxiété psychotique. En ce sens, on peut penser que les individus projettent à l’extérieur les pulsions et les objets internes qui, sinon, seraient la source d’anxiété psychotique, et qu’ils les mettent en commun dans la vie des institutions sociales où ils s’associent. Ceci n’est pas dire que les institutions utilisées de cette façon deviennent « psychotiques », mais ceci implique effectivement que nous nous attendions à trouver dans les relations de groupe des manifestations d’irréalisme, de clivage, d’hostilité, de suspicion et d’autres formes de conduites mal adaptées. »
Elliott Jaques [2].
À la suite de Bion, qui nous apprend que la vie affective des groupes est à comprendre dans la dimension des mécanismes psychotiques, plusieurs auteurs investissant un champ à l’intersection de la psychosociologie, de l’anthropologie et de la psychanalyse, ont fait évoluer les modèles théoriques relatifs aux dynamiques groupales. Parmi eux, Elliott Jacques a montré que les institutions humaines ont, parmi d’autres fonctions, celle d’organiser la protection psychique des individus. Pour nous qui travaillons au sein d’équipes soignantes, les constructions conceptuelles de ces auteurs, auxquels j’associe Didier Anzieu et René Kaës, ainsi que Tobie Nathan dans le champ de l’ethnopsychanalyse, représentent autant d’outils utiles à la compréhension des différents niveaux d’enjeux qui coexistent dans les groupes, bien souvent sur le mode du paradoxe. Pour exemple, l’équipe médico-sociale va devoir se défendre contre les mouvements psychotiques qui la traversent et dans le même temps reconnaître et tolérer les mouvements du même type de la part des personnes en difficulté qu’elle accueille.
Dire que tout groupe génère des tendances persécutives et dépressives nous conduit à réaliser des dispositifs qui tiennent compte de ces tendances et tentent d’en transformer les conséquences. Pour l’institution soignante, la nécessité de créer de tels dispositifs est d’autant nécessaire qu’elle « tend à maintenir la même structure que le problème qu’elle essaie d’affronter et pour lequel elle a été créée » (F. Tosquelles).
Cette problématique groupale touche tous les établissements et services d’accueil et de soin, qu’ils soient de nature psychiatrique ou médico-sociale ; cependant chaque type d’organisation institutionnelle la rencontre sur un mode particulier suivant la nature de la population qu’elle reçoit. J’y ai été confronté de plusieurs façon, ayant travaillé en tant que psychologue dans divers établissements médico-sociaux, et notamment une vingtaine d’années en Institut de rééducation auprès d’adolescents difficiles [3]. Je continue de rencontrer cette problématique de plusieurs places, soit en tant que psychologue rattaché à l’équipe, soit en tant qu’intervenant extérieur.
Dans mon propos d’aujourd’hui, je m’appuierai sur la clinique avec les enfants amblyopes ou aveugles, polyhandicapés ou non, avec qui je travaille depuis cinq ans. Le monde du handicap m’est donc nouveau et les réflexions qui vont suivre sont des tentatives de repérage destinées à organiser une trame conceptuelle apte à faire avancer les questions que la pratique m’impose.
 
Handicap et angoisse d’identification
 
 
La première liaison conceptuelle à réaliser, me semble-t-il, concerne la souffrance à s’identifier qui surgit pour tout sujet lorsqu’il fait face à un autre auquel il se refuse à ressembler, inconsciemment ou non. Par exemple, il est cliniquement reconnu que de se confronter à une personne aveugle active les fantasmes relatifs à l’angoisse de castration. Cela ne signifie pas que le parent ou le professionnel pourra éviter l’identification à l’enfant handicapé, car en fait la confrontation entre sujets humains provoque toujours l’identification ; mais dans le cas qui nous occupe, nous pourrons dire que l’identification se réalise alors sur un mode angoissé. Je propose donc la notion d’angoisse d’identification pour désigner ce qui est en jeu dans un vaste ensemble de situations caractérisées par la confrontation de personnes qui se vivent comme étrangères culturellement, ou étrangères de par leur morphologie, leur organisation sensorielle, ou leur fonctionnement mental. Bien entendu, cette identification qui se noue sur la base de l’angoisse aura de nombreuses conséquences sur la nature des liens et des interactions qui vont avoir lieu entre les protagonistes. La clinique du lien entre parents et enfant handicapé, de même que celle de la constellation parents-enfant handicapé-institution soignante nous ramène sans cesse à cette butée.
Comme le signalait Winnicott, l’enfant qui naît avec un handicap pose la difficulté à ses parents bien avant qu’elle ne se pose pour lui. Le problème immédiat pour l’enfant n’est pas le handicap mais bien le regard de ses parents sur lui, puis, dans un deuxième temps, celui de la société. Ce dont atteste l’écrivain japonais Kenzaburô Ôe dans son dernier livre Une famille en voie de guérison [4], par lequel il clôt trente ans d’élaboration de son vécu de père d’un enfant handicapé : la souffrance, dit-il, s’estompe lorsque la famille accepte une identité de famille handicapée.
Il exprime ainsi l’idée que la naissance psychique est un partage de son image entre les autres et soi, qu’elle est de façon homologue événement psychique et culturel. Parallèlement, cette idée fait actuellement son chemin en psychologie et psychopathologie clinique. «… Le rôle primordial de la culture, nous dit par exemple Tobie Nathan, est d’assurer l’existence du groupe en tant que tel, […] l’appareil psychique assure la même fonction pour l’individu. […] En toute logique, nous devons conclure que culture et psyché sont homologues, fonctionnellement redondantes […] et les seuls systèmes dynamiques susceptibles de gérer le lien avec l’autre [5]. » Isolé l’enfant handicapé par un jeu de défausse qui fait coïncider les limites de son identité aux limites de son handicap, aboutit à lui refuser une reconnaissance de sujet du groupe et invalide le groupe dans sa capacité intégrative. Ce que dit à sa manière un petit garçon de sept ans, sur le seuil en quittant sa séance de psychothérapie. Pour lui aussi, le secret de l’identité est celui de tous les membres de la famille. Il faut, dit-il, « fabriquer la même carte d’identité pour chacun ». Fantasme symbiotique, penserons-nous ! Mais n’est-ce pas toujours sur un arrière-plan d’expérience symbiotique, comme le fait remarquer José Bleger [6], que la personnalité individuelle peut prendre appui pour émerger dans sa singularité ? Piera Aulagnier [7], lorsqu’elle propose le concept de contrat narcissique primaire ne travaille-t-elle pas cette même idée ?
Les parents d’un enfant handicapé sont confrontés à la nécessité de créer des transitions symboliques – entre eux et leur enfant – entre eux, leur enfant et le groupe social. Il en va de même pour l’établissement spécialisé qui doit s’insérer comme partenaire dans cette tâche : établir des liaisons, passer d’un monde perceptif à l’autre, aider à construire un espace signifiant intermédiaire. S’il est indispensable – pour remplir notre mission d’accueil, d’éducation sensorielle, d’aide au développement de l’enfant – de comprendre la situation subjective de chaque partenaire confronté à la douleur psychique générée par la confrontation au handicap, il est alors indispensable de comprendre aussi comment nous-mêmes, professionnels, réagissons à cette douleur et nous en protégeons.
 
Angoisse d’identification et processus autistisant
 
 
En réalité, c’est surtout avec les enfants polyhandicapés qui associent déficit sensoriel et trouble identitaire majeur que nous apprenons à quel point peuvent être rendus difficiles les identifications et investissements fondateurs de l’identité du groupe familial.
Bernard Golse nous propose la notion de processus autistisant [8] comme registre interactionnel marqué par un refus inconscient d’identification. Il n’est donc pas surprenant de rencontrer l’expression de ce processus dans les situations qui mobilisent une angoisse spécifique sur ce plan.
Nous ne parlons pas ici de l’autisme au sens du tableau clinique qu’en a donné Léo Kanner en 1943, mais de situations entraînant des interactions trop douloureuses à vivre. Dans ce cas, c’est bien le lien qui risque de devenir « autiste » en se nouant sur une logique paradoxale de dévouement coupable et de refus inconscient.
Ce processus peut affecter les parents qui découvrent le handicap de leur enfant et sont mis face à la tâche de s’identifier à un enfant dans lequel ils ne se reconnaissent pas et dont ils ne se sentent pas reconnus comme « bons parents ». Il affecte aussi les professionnels malgré leur compétence et leur bonne volonté, rendant ainsi nécessaire un travail d’élaboration continue.
Extrapolons à partir des conceptions de Frances Tustin [9] sur l’autisme. Elle repère cette formation psychique comme noyau primaire activé par l’expérience du monde extérieur. Chez le sujet névrotique, l’autisme demeure en l’état nodulaire, mais dans les cas marqués ultérieurement par l’échec de la consolidation identitaire, l’autisme peut s’affirmer comme trait de personnalité. Il me semble cliniquement fondé de dire que la première fonction concernée par le processus autistisant est l’attention [10]. En effet, pour communiquer avec autrui, il faut pouvoir aussi s’en protéger, et c’est là tout le jeu de l’attention qui « accroche » et « décroche », exerçant tour à tour la fonction de contact identificatoire et la suspension de ce contact dans un mouvement de retrait périodique du sujet vis à vis de l’objet et de retour vers sa sensorialité propre. L’autisme, comme processus générique assure à ce titre une condition de l’attention portée à l’autre ; condition de la communication, en tant qu’il produit la disjonction alternative permettant deux fonctions complémentaires : que le contact avec autrui ne débouche pas sur un engloutissement symbiotique, que le sujet s’assure périodiquement de la permanence et de l’ordre de sa propre intériorité.
Lorsque le contact avec autrui est marqué par une angoisse identitaire majeure, le processus autistisant s’inscrit alors dans une boucle pathogène dont les phases sont les suivantes : angoisse d’identification – décrochage de l’attention – altération de la reconnaissance d’autrui, inadéquation du lien réactivant l’angoisse d’identification, et ainsi de suite… Coupure de la communication et positionnement symbiotique sont bien les deux termes d’un même processus susceptible de rendre compte d’un grand nombre de phénomènes intersubjectifs, et notamment de l’identification à l’agresseur.
La clinique institutionnelle fourmille de ces situations où les professionnels tendent à leur tour, avec le temps, à se prendre dans l’inattention involontaire, la confusion des représentations, la rigidification des positions et finalement l’installation des clivages. Ceci opère par glissements successifs et n’apparaît que dans les dysfonctionnements institutionnels et le malaise des personnes, alors que le mécanisme de dégradation ne ressort jamais en tant que tel.
Par exemple, dans le cadre d’une rencontre avec des assistantes maternelles accueillant des enfants présentant un trouble de la personnalisation, il est incidemment question de la façon dont leurs propres enfants pouvaient ressentir ce partage de l’espace familial. Nous nous sommes aperçus de trois choses :
  • les enfants des familles d’accueil avaient tendance à ne pas mentionner les problèmes qui pouvaient se poser à eux du fait de cet accueil,
  • leurs parents n’avaient pas eu l’attention attirée par ce fait,
  • nous-mêmes avions inconsciemment évités longtemps cette question qui n’a finalement été abordée qu’incidemment.
On constate d’autre part, dans le travail même de l’équipe, que les temps de réunion clinique sont souvent envahis par des questions d’organisation, des conflits interpersonnels récurrents qui relèguent la restitution de ce qui a été vécu avec les enfants.
Si le processus autistisant s’exprime bien chaque fois qu’il y a angoisse d’identification, son effet ne se limite pas à sa première manifestation de suspension de l’attention. Un tel effet va en se réorganisant, sous la forme de ce qu’on appela Méconnaissance, qui se présente comme une véritable superstructure de comblement du trou laissé dans le tissu des représentations psychiques par l’angoisse de se penser.
 
La méconnaissance
 
 
Elle joue d’abord un rôle protecteur pour les parents et les membres de la famille, dès l’annonce du handicap de l’enfant. Cette méconnaissance protectrice des affects de culpabilité, de haine et des angoisses de dépersonnalisation, tente d’assurer la survie psychique des proches et la cohésion du groupe familial. Parce que c’est l’expression d’une défense nous nous souviendrons, en bonne technique, qu’il n’est pas question d’inviter les protagonistes à l’analyser. La réponse technique adéquate consiste plutôt à la respecter, l’aménager pour qu’elle puisse s’intégrer autant que possible au cadre des propositions institutionnelles. Par exemple, lorsque tels parents font une demande à l’établissement spécialisé afin que leur fille de sept ans, autiste plus ou moins « cicatrisée » et présentant une importante arriération, soit inscrite en cours préparatoire dans une école ordinaire (sachant par ailleurs que ces parents sont des personnes instruites et psychologiquement saines) que faut-il penser et que faut-il répondre ?
De même, lorsque tels autres parents, fort pertinents par ailleurs, souhaitent à tout prix maintenir leur fils aveugle à l’école du quartier, alors que ses symptômes de régression et de dissociation ne cessent de s’aggraver et que les enseignants tirent avec insistance la sonnette d’alarme ; là aussi, que faut-il penser et que faut-il répondre ?
Mais nous pouvons en dire autant de chacun de nous, professionnels, qui avons tous, un jour ou l’autre, soutenu passionnellement une position insoutenable vis à vis du projet d’un enfant, ou d’un suivi de parents.
L’enfant handicapé, nous précipite dans notre propre isolement, nous confronte à nos limites identificatoires, à notre dépendance essentielle à la culture. Les défenses que nous pouvons mettre en œuvre comme protection à cette confrontation doivent être traitées avec égard et précaution.
De la détresse maternelle, familiale ou professionnelle, émerge la figure du Monstre [11] à laquelle l’enfant est inconsciemment accolé. Le monstre, somme toute, c’est la déliaison elle-même, c’est l’impossible correspondance identitaire, le sentiment d’être attaché à un être que l’on ne peut pas reconnaître dans le fantasme comme double de soi. Le travail à accomplir va porter sur l’identification à cet enfant, et cela suppose de modifier le rapport à l’image de soi telle qu’on l’entretenait préalablement.
La méconnaissance défend le sujet contre une telle remise en question, elle en barre l’accès. Comme nous le rappelle le philosophe Vladimir. Jankelevitch [12], la méconnaissance se structure comme un « tout savoir » entretenant un rapport serré avec l’explication. C’est ce paradoxe du rien pouvoir partager de l’autre et de tout vouloir en savoir qui concourt à produire une impression de malentendu que l’enfant handicapé vit profondément comme sa mise à l’écart du sens. En ce qui concerne l’enfant aveugle, il s’agit d’une double mise à l’écart : de la vision vécue comme objet que les voyants gardent jalousement pour eux, de la possibilité du récit de cet écart qui reviendrait à reconnaître la part de haine à l’égard des voyants. C’est ce verrouillage de l’expérience par un fantasme persécutif qui peut amener certains enfants aveugles à cet usage auto-érotique du langage appelé « verbalisme ». À un petit analysant aveugle à qui j’ai fini par poser la question après des années de travail : « comment imagines-tu la vision des voyants ? » Il répond aussitôt : « Je ne l’imagine pas, c’est interdit ! »
 
La méconnaissance comme pensée de contre-investissement
 
 
Dans la réponse de cet enfant : « c’est interdit de penser la vision », se dévoile donc autre chose que la problématique du manque perceptif et de sa lente élaboration défensive. L’interdit renvoie à une zone de danger qui est la part fonctionnelle du langage dévolue au sens. Chacun de nous à probablement en mémoire tel enfant à la parole hypermature qui ne sait pourtant jamais parler de lui dans ce qu’il ressent de son corps ni de ses émotions. D’une telle confrontation clinique surgit une évidence : la pensée fonctionne aussi dans le but d’éviter le sens. Comment comprendre ce phénomène dans le cadre conceptuel de la psychanalyse en allant un peu plus loin que d’invoquer déni et clivage qui décrivent finalement plus des conséquences que des processus génériques ? Il me semble que la notion de contre-investissement, à condition de la déplacer de son champ originaire, pourrait nous permettre d’approfondir le propos.
Cette notion appartient à priori au schéma énergétique freudien, elle indique originairement le mécanisme déterminant le refoulement, mais elle est surtout utilisée pour rendre compte, dans la clinique du trauma, de l’investissement massif réalisé à côté du point d’effraction afin d’en dériver l’intensité : « L’énergie d’investissement est rappelée, venant de toute part, pour créer dans le voisinage du point d’effraction des investissements énergétiques d’une intensité correspondante. Il s’établit un contre-investissement considérable au profit duquel tous les autres systèmes psychiques s’appauvrissent, ce qui entraîne une paralysie ou une diminution étendues du reste de l’activité psychique [13]. »
Il est tentant pour nous de faire l’hypothèse d’un contre-investissement narcissique affectant la pensée dans ses fonctions génératives de formes de transition et de transaction entre corps vécu et représentation psychique de soi.
«… Les aspects transactionnels des conduites de représentation », comme l’énonce Monique Pinol-Douriez [14], rendent compte de cette dynamique de transferts de formes entre sensorialité et pensée permettant au sujet, sur la base de son expérience perceptive, d’établir des correspondances progressives dans l’ordre des représentations. Or, le propre du contre-investissement est d’établir une fixation ayant pour but une dérivation à fonction protectrice. Dans le registre narcissique, c’est-à-dire de la structure qui soutient la forme psychique, le contre-investissement va avoir pour conséquence de bloquer le mouvement transactionnel des représentations, et donc de maintenir des formes fixes : des anti-formes, ou, autrement dit, une pensée anti-pensées.
On peut alors parler d’une pensée pour ne pas ressentir, ne pas comprendre, ne pas savoir. En fait d’une pensée à côté de la pensée. L’on rejoindrait ainsi l’ancienne notion descriptive de « paraphrénie », mais dans sa dimension processuelle. La paraphrénie serait alors la compétence du psychisme à s’invalider fonctionnellement lorsque l’émergence du sens éveille pour le sujet une douleur insoutenable.
 
L’équipe pluridisciplinaire comme dispositif institutionnel de base
 
 
Nous venons de faire une incursion dans le champ de quelques concepts précisant la nature des contraintes psychiques agissant sur les équipes spécialisées. L’élaboration conceptuelle n’est pas vaine à condition de déboucher sur une forme théorico-pratique, c’est-à-dire sur des propositions concrètes en termes de dispositifs institutionnels. Restons donc amarrés aux questions qui sont nos points de départ : que faire devant les grandes douleurs narcissiques liées à l’annonce du handicap ? Comment, en tant que professionnels, garder une distance et une créativité relationnelle ? Comment réguler l’oscillation entre les pôles persécutifs et dépressifs au sein de notre propre groupe soignant ?
Devant les problèmes sous-tendus par ces questions, nous le pressentons, il sera insuffisant de mettre seulement en œuvre des compétences individuelles, fussent-elles mises en série. Ce qu’on appelle « plateau technique de l’établissement » représente certes une ressource mais n’indique pas comment elle pourrait être potentialisée. La notion d’équipe pluridisciplinaire est par contre proche d’un dispositif de base capable d’élaborer des conceptions globales afin d’articuler et de mettre en complémentarité les différentes actions spécialisées. Le modèle du groupe représenté comme un champ psychique, proposé par Bion, permet de situer le travail de l’équipe vis à vis d’une production de sens, d’une pensée de la pratique et pas seulement d’une série d’actions rationalisées. Vis à vis de la pensée émergente de l’enfant, mais aussi de l’impensable de la douleur psychique il s’agit, nous rappelle Bion, non pas d’extraire des significations dans une perspective freudienne classique, mais de construire du sens. Il nous faut construire un fond à la douleur psychique inconsciente, sur laquelle elle puisse s’appuyer pour prendre forme en représentations pré-conscientes et conscientes accessibles à une dynamique transformationnelle. Le fond psychique que nous devons participer à construire se constitue en réalité des développements narratifs issus de l’expérience émotionnelle de chacun des protagonistes. L’équipe pluridisciplinaire peut être élaborée pour devenir l’instance utilisable pour ce travail de tissage. Quant à son fonctionnement, voici comment le psychanalyste italien Antonino Ferro en définit un modèle proche : «… c’est le fonctionnement mental de l’analyste, dans la relation avec son patient, dans sa façon d’interpréter ou de ne pas interpréter, sa capacité à modifier sa propre organisation mentale et interprétative, à renoncer à des interprétations saturantes et à reconnaître au patient une activité pleine et entière […] qui va déterminer la possibilité d’un nouveau fonctionnement mental chez le patient [15]». Il suffit de remplacer dans cet énoncé « analyste » par « équipe pluridisciplinaire », pour comprendre en quoi nous observons si souvent des effets favorables lorsque parents et enfants peuvent être mis au travail de ce qu’ils vivent ensemble par une équipe qui est elle-même au travail de ses propres conceptions. Je pense que nous avons tous fait au cours de notre carrière de travailleur social, une fois ou l’autre, l’expérience d’une équipe qui fonctionne plutôt bien. Il nous en reste à minima la notion que ça peut exister et qu’il n’est pas inutile de consacrer une réflexion à ce propos. On est là, dans l’idée d’un préalable à l’émergence du sens des pratiques institutionnelles, d’un contenant psychique que Bion appelle un appareil à penser les pensées.
L’équipe pluridisciplinaire, notion sur laquelle insiste le texte de loi encadrant en France les activités médico-sociales [16] depuis 1989, condense de plus en plus d’intérêt, bien qu’on ne se représente pas toujours clairement pourquoi.
Cette évolution ne se dément pas, bien au contraire elle se confirme dans les textes récemment votés dont les décrets d’application devraient apparaître maintenant. Il y est notamment question de contrat entre parents et établissement à propos de la prise en charge d’un enfant. Quels seront les véritables protagonistes de tels contrats ? Ne lieront-ils pas, en réalité, des parents engageant leur confiance et une équipe engageant une compétence collective ? Dès lors doit être traité le problème de réaliser une compétence collective à partir de la compétence individuelle apportée par chaque professionnel.
Cette préoccupation n’est pas nouvelle dans le paysage de notre secteur. François Tosquelles l’avait désignée dés les années cinquante sous la formule de « clinique institutionnelle ». Aujourd’hui donc, empruntant à Bion, de nombreux auteurs réaffirment le rôle essentiel de la fonction narrative dans le champ des pratiques à visée psychothérapeutique. N’est-ce pas aussi pour nous une manière de retrouver la valeur de l’attitude clinique dans au moins trois usages : rencontrer l’usager en tant que personne singulière, traiter ses difficultés dans leur contexte originaire, limiter la rigidité des clivages et les fixations persécutives et dépressives au sein du groupe professionnel ?
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NOTES
 
[1]Intervention au congrès de l’ALFPHV, Bruxelles, 8, 9, 10 juin 2001.
[2]Elliott. Jaques, « Social system as a defence against Persecutory and Depressive Anxiety », p. 478-498, New Directions in Psychoanalysis, London, Tavistock Publ., 1955. In André Levy, Psychologie sociale, Textes fondamentaux anglais et américains, Dunod, 1990.
[3]Lin Grimaud, Éducation thérapeutique, Érès, 1998.
[4]Kenzaburô Ôe, Une famille en voie de guérison, Gallimard, 1998.
[5]Tobie Nathan, L’influence qui guérit, Odile Jacob, 1994.
[6]José Bleger, Symbiose et ambiguïté, 1981.
[7]Piera Aulagnier, La violence de l’interprétation.
[8]Bernard Golse, « L’autisme infantile en France en 1994 », in La psychiatrie de l’enfant, vol. XXXVIII, PUF, 1995.
[9]Frances Tustin, Autisme et protection, Seuil, 1992.
[10]Didier Houzel, « Le concept d’attention », in Geneviève AppellL, Anna Tardos, Prendre soin d’un jeune enfant, Érès, 1998.
[11]Voir à ce propos le numéro de la revue du GPP : « L’impair », octobre 1998, 11 rue Barthélémy, 13001, Marseille.
[12]Vladimir Jankelevitch, Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, Seuil, 1981.
[13]Sigmund Freud, « Au-delà du principe de plaisir », (1920), in Essais de psychanalyse, Payot, 1990.
[14]Monique Pinol-Douriez, Bébé agi - Bébé actif, PUF, 1984.
[15]Antonino Ferro, L’enfant et le psychanalyste, Érès, 1997.
[16]Décret n° 89 - 798 du 27 octobre 1989.
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[5]
Tobie Nathan, L’influence qui guérit, Odile Jacob, 1994. Suite de la note...
[6]
José Bleger, Symbiose et ambiguïté, 1981. Suite de la note...
[7]
Piera Aulagnier, La violence de l’interprétation. Suite de la note...
[8]
Bernard Golse, « L’autisme infantile en France en 1994 », i...
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[9]
Frances Tustin, Autisme et protection, Seuil, 1992. Suite de la note...
[10]
Didier Houzel, « Le concept d’attention », in Geneviève App...
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[11]
Voir à ce propos le numéro de la revue du GPP : « L’impair ...
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[12]
Vladimir Jankelevitch, Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rie...
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[13]
Sigmund Freud, « Au-delà du principe de plaisir », (1920), ...
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[14]
Monique Pinol-Douriez, Bébé agi - Bébé actif, PUF, 1984. Suite de la note...
[15]
Antonino Ferro, L’enfant et le psychanalyste, Érès, 1997. Suite de la note...
[16]
Décret n° 89 - 798 du 27 octobre 1989. Suite de la note...