2001
Vie Sociale et Traitements
Éditorial
Laïcités
Serge Vallon
Ne faudrait-il pas repenser la notion de laïcité ? Des attentats sanglants, le 11 septembre, ont meurtri les États-Unis d’Amérique. La scène horrible et fascinante s’est répétée en boucle sur l’écran des télévisions où la réalité dépassait les films de catastrophes virtuelles. Les processus traumatiques se sont vérifiés : stupeur, incrédulité, colère, dépression les ont accompagnés. Comment symboliser ce réel ?
L’assassin invisible a été identifié : un réseau d’islamistes radicaux dont le leader issu du sérail saoudien, tient des discours de guerre « sainte » visant à exterminer l’Amérique, les Américains, les Juifs… et d’une manière plus générale les Occidentaux et leur monde impur qui mêle les croyances, les sexes, les biens spirituels et matériels. Il défie les démocraties depuis une théocratie féodale, inculte et violente, qui musèle les femmes et détruit les signes du passé préislamique, mêlant racisme sexuel et négationnisme. La guerre serait donc déclarée, délimitant une nébuleuse terroriste face à la première puissance mondiale. Le conflit parait inédit : pas d’États affrontés, à part le faible régime taliban, pas de financement ou d’alliance nets, mais des contradictions multiples dues à des liens croisés et intimes entre agresseurs, alliés et victimes.
Face à ces événements, les discours ont été bien anciens : Dieu a été appelé au secours de la démocratie américaine, la croisade du Bien contre le Mal a été invoquée. L’Occident devait se coaliser contre… l’Orient, le Sud on ne sait ? Une guerre des « civilisations » – en fait deux versions du monothéisme – a remplacé la « Fin de l’histoire » promise précédemment par des essayistes. Passé les premières solidarités, réelles ou médiatiques, les préjugés sont vite revenus à la culpabilisation de la victime (« Ils sont punis ! » : identification à l’agresseur renouvelant divinement l’antiaméricanisme français) et à une apathie « vichyssoise » latente (« C’est pas chez nous ! »). Peu de voix d’intellectuels
[1].
La divinité évoquée par une rhétorique binaire, comme son double diabolique, n’empêche pas « les affaires » de continuer : on vend ou on achète du pétrole ou de l’opium, on vit dans des palaces et on finance des prédicateurs contre la misère, des armes circulent indifféremment des certificats de baptême, on soutient des dictatures corrompues pour protéger des démocraties, on colonise et on sabote des émancipations quant elles échappent à leur tuteur, on invoque des « communautés » en assassinant ses frères de conviction… Toutes les sociétés sont-elles équivalentes ? Georges Devereux osait dire que certaines sont malades.
Face à la cruauté du malheur, à la violence des hommes et au conflit de leurs intérêts, la référence religieuse et même magique
[2] resurgit vite dans nos sociétés éclairées. La laïcité – à la française en tous cas – suppose la séparation et la protection des espaces publics et privés, la cohabitation des croyances et des convictions, la place éminente laissée à la Raison aidée par la Science et le Droit. Elle impose la neutralité de l’État
[3] mais ni son omnipotence qui en ferait un nouveau clergé, ni sa démission comme espace d’arbitrage. Elle ne supprime pas le désir de spiritualité comme questionnement du sens de la vie mais le renvoie autant au débat politique, qu’aux organisations religieuses ou culturelles, qu’à l’intimité de la liberté de conscience. On voit que de grandes mythologies sont à l’œuvre pour soutenir les liens sociaux et qu’une société ne se réduit pas à un marché de biens ou de services. Le « vide » d’un contrat républicain désacralisé doit-il faire peur, nous tourner vers des dieux vengeurs, ou nous récompenser d’un destin historique ? Quels débats sur la laïcité au cœur de l’Europe ?
[1]
Notamment arabo-musulmans : exception d’un article courageux de Fethi Benslama dans
Le Monde à propos de la soi-disant humiliation des peuples islamisés.
[2]
Un accident d’avion, survenu à New York, a été qualifié de « Malédiction ! ».
[3]
Un Américain athée doit-il être déchu de sa nationalité ?