VST - Vie sociale et traitements
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I.S.B.N.en cours
60 pages

p. 47 à 47
doi: 10.3917/vst.074.0047

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Deligny

no 74 2002/2

2002 Vie Sociale et Traitements Deligny

Quitter, fuguer, mais ne jamais s’enfuir…

Béatrice Han
Un geste, un seul, et la vie se repeuple, une vie qui s’entr’ouvre sur l’espace de l’humain, accueille tous ceux qui viennent se présenter à l’être, à être loin de l’homme des discours.
La vie de Deligny est une vie sans nom, elle est moins celle d’un homme que toutes celles qu’il rencontre, qu’il côtoie et écrit, qu’il décrit sans chercher à leur donner autre chose que des lieux, des circonstances nouvelles, une autre façon d’agir qui puisse les entr’ouvrir sur ce monde qu’elles n’ont pas, qu’elles refusent, qu’elles rejettent, qu’elles recrachent ou enfouissent jusqu’au fond du silence. Deligny a vécu au milieu des enfants, de ces jeunes délinquants, d’une nuée d’imbéciles, au cœur de toutes ces formes déformées par nos mots, par les noms codifiés de nos institutions qui cherchent à enrayer dans l’innommable de l’homme, le divers des humains, leurs multiples façons d’être, le scandale de leur rien. Il s’agit d’éduquer, hors de l’éducation, sans les rééduquer, de proposer de vivre, d’essayer de survivre, de suivre le geste de l’un pour aller vers les autres, d’y saisir l’occasion de nouvelles circonstances, de transformer l’ailleurs pour l’entr’ouvrir à l’Autre et de nous repenser par le biais de ses lieux. Il s’agissait d’abord d’autre chose qu’une méthode, de tenter quelque chose qui demeure sans projet et sans finalité, d’esquiver le pouvoir et ses institutions, de dévier du langage et de l’ordre symbolique, d’échapper aux postures de ce qu’ON pense d’eux, de soi, ce qu’ON s’en représente dans la morale de l’homme. Deligny ne fût pas un éducateur, pas en tous cas celui qui cherche dans la pratique à prouver par les autres sa propre théorie, il ne fût pas non plus un modèle de penser, une sorte de philosophe aux prises avec l’expérience, il ne fût pas celui qui dirigea des centres imposant une méthode à ceux qui l’;épaulèrent. Mais de tout ce qu’il n’est pas, qu’il n’a pas voulu être, qu’il refusa de faire, oublia de leur dire, il reste quelque chose qui invite à penser au-delà de nos cadres et de nos présupposés, ce qu’il en est des autres, de l’humain et de l’être, de ces êtres qui sont dans le non-prédicable, les revers du sujet, dans les marges de l’histoire, les travers du pouvoir et les trous du logos. La vie de Deligny s’écrit toute en prénoms qui ne sont à personne, sur le mode de l’infinitif des choses, dans l’anonyme d’agirs qui n’ont pas de sujet, au fil des présences et au proche des traces qui, de l’extrême fatigue le menèrent jusqu’aux creux de ceux qui en dessins, sur les cartes ou des films apparaissent peu à peu dans l’épais du transcrit, un ensemble de non-lieux qui sont des existences. Deligny a écrit, ce fût son seul projet, lui qui passa sa vie auprès de tous ceux-là qui le peuplent de prénoms, lui tinrent compagnie à l’insu de leurs vies, Janmari, Adrien, Teck, Jean M., Y ou Lucien, et tous ces vagabonds qui furent ses compagnons.
L’œuvre de Deligny est d’abord une rencontre, une présence singulière qui peu à peu prend corps à mesure que l’on lit, qu’on s’imprègne de son style, qu’on apprend à connaître et repérer les lieux que ses mots nous font voir de l’autre côté de nous. L’écriture est au cœur de son propre parcours, beaucoup plus qu’un outil, une façon de vivre, de tracer, de transcrire, d’essayer de décrire ce que les mots contournent sans jamais assigner, ceux qui sont dénommés, destitués du verbe, indignes de paraître, relégués hors sujet.
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