2002
Vie Sociale et Traitements
Éditorial
L’arrangement familial
S. Vallon
Il arrive qu’un homme et une femme créent ensemble un enfant et que leur couple se sépare précocement. Quelle va être la place de l’enfant ? La nouvelle loi sur la responsabilité parentale veut organiser leurs vies communes et séparées. La résidence alternée est promue comme modèle. L’enfant ira vivre avec l’un puis avec l’autre, selon un rythme négocié et validé par le juge. Les responsables publics ont ainsi entendu les constats de désertion des pères, de carence sociale des familles dissociées, la plainte des femmes d’avoir à tout assurer, la souffrance des enfants soumis à une double peine.
Dans les années cinquante, l’autorité paternelle s’imposait encore à tous : femme et enfant mêlés dans la même minorité. L’amélioration de la condition féminine a brisé cette domination. On a ensuite privilégié la responsabilité maternelle ; allant jusqu’à exclure les pères naturels dans un effet de balancier matriarcal. Le balancier s’équilibrerait-il ? Il faudrait pour cela distinguer le couple et la famille. D’abord dans la tête des géniteurs, s’ils veulent mériter le nom de parents ! L’enfant est certes le produit biologique et fantasmatique d’un couple. C’est l’illusion dangereuse d’un enfant propriété de son parent. La place symbolique de l’enfant est pourtant différente. Il n’est pas seulement l’enfant de cette femme ou de cet homme. Il est la conjonction des deux lignées parentales dans une alliance. L’enfant a, ou a eu, des grands-parents, des oncles ou des tantes, des cousins ou des cousins, etc. Peu importe qu’ils se parlent ou s’ignorent. L’enfant nouveau prend sa place parmi ces groupes invisibles.
Les travailleurs sociaux et les soignants voient tous les jours les effets de violence et de destruction psychique produits par les tentatives pour nier ou pervertir ces liens de filiation. Heureux ceux qui réchappent à ces confiscations par une lignée, à ces manœuvres de disqualification de l’autre parent. Heureux ceux qui peuvent susciter des adoptions réparatrices, qui peuvent analyser ces paradoxes
[1]. Malheureux, parfois fous pour toujours, les autres, qui se contenteront de répéter le « crime psychique ». Certains se suicideront pour interrompre ces filiations mal nouées.
Il n’y a pas un modèle de famille mais dix ou cent, qui s’inventent en se prolongeant. Chacune à sa façon assurera les besoins fondamentaux de l’enfant : sécurité, acceptation, soins corporels seront les synonymes de l’amour. Aussi nécessaires seront ces représentations du lointain apportées par les paroles et les échanges. Des environnements élargis permettront de grandir en laissant ouvert l’enclos infantile… Père et mère, homme et femme, peuvent alterner dans ces rôles dès la naissance : c’est affaire de tradition culturelle
[2] et non de biologie. On sait que la grossesse ne suffit pas à transformer une femme en une mère, même si elle l’y prépare
[3]. Procréation par substitution ou clonage n’éviteront pas la nécessité éducative. Par chance et par destin, l’humain est éducable. Les mouvements d’éducation, comme les Ceméa, le démontrent quotidiennement.
Faut-il alors partager l’enfant en deux moitiés égales, selon un faux jugement de Salomon ? Cette arithmétique n’est pas nécessaire s’il est porté, soutenu comme un être unique, par ses deux parents ou par leurs substituts. L’État doit le rappeler au couple d’amants affrontés, oublieux de leurs responsabilités. Il peut y aider par des services et parfois le garantir
[4], exceptionnellement s’y substituer.
La filiation ne peut effacer l’alliance qui nous rend tous métis. Les rêves totalitaires et « incestocratiques » des fanatiques de la pureté nationale ou raciale, îlots réactionnaires de nos sociétés ouvertes, ne pourront l’empêcher. L’arrangement familial des adultes, avec sa mémoire généalogique, donnera ainsi toute sa place à l’enfant, étranger venu du futur antérieur.
[1]
Philippe Réfabert,
De Freud à Kafka, Calmann-Lévy, 2002.
[2]
Le succès du nouveau congé paternel à la naissance en témoigne.
[3]
Les foyers maternels travaillent à cette évolution aléatoire.
[4]
Des parents divorcés ont-ils les mêmes droits pour le rapprochement professionnel qu’un couple actuel ?