VST - Vie sociale et traitements
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I.S.B.N.en cours
60 pages

p. 50 à 51
doi: en cours

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no 74 2002/2

2002 Vie Sociale et Traitements À savoir

La violence ordinaire

Joseph Rouzel psychanalyste formateur en travail social
La question de la violence fait fortune ! Un certain nombre d’ouvrages viennent de paraître. Parmi ceux-ci j’en retiendrai trois.
La violence dans les établissements sociaux de Jacques Danacier (Dunod, octobre 2000) ; Les adolescents violents d’Yves Tyrode et Stéphane Bourcet (Dunod, octobre 2000) ; L’enfant violent de Jean Dumas (Bayard, avril 2000).
Ces trois ouvrages sont rédigés par des « psys » : psychiatres ou psychologues. Le terrain glissant, il me semble, c’est qu’on assiste à une certaine psychologisation, voire psychiatrisation, de la violence. Qu’elle soit le fait d’enfants, d’adolescents ou d’adultes, la violence est présentée dans ces ouvrages comme un problème à résoudre et au-delà un enjeu de société. Les violents sont alors forcément anormaux. Évidemment la mise en scène par les médias d’actes de violence ne fait que relayer cette idée.
Or pour comprendre les manifestations de violence, il nous faut partir, d’entrée de jeu, de ce présupposé que l’être humain est animé d’une violence fondamentale. Nous appuyant sur la théorie freudienne, force est de constater qu’il y a, à la base des pulsions, une violence irréductible. De fait « …l’homme n’est point cet être débonnaire, au cœur assoiffé d’amour, dont on dit qu’il se défend quand on l’attaque, mais un être au contraire, qui doit porter au compte de ses données instinctives une bonne somme d’agressivité… L’homme est, en effet, tenté de satisfaire son besoin d’agression aux dépens de son prochain, d’exploiter son travail sans dédommagement, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer. » Voilà ce qu’affirme sans ambages le père de la psychanalyse en 1929 dans Malaise dans la civilisation. L’histoire malheureusement lui donna raison dix ans plus tard.
Confrontée à cette violence fondamentale, toute société a développé une autre forme de violence : la culture transmise par les différentes voies de l’éducation. « La nature humaine par ci, la nature humaine par là, fait dire Paul Claudel à un des personnages de Tête d’Or, la nature humaine demande avant tout qu’on lui fasse violence. » Violence contre violence, telle est la condition de survie de toute communauté humaine. Les impératifs de vivre ensemble, obligent les êtres humains à céder sur leur satisfaction immédiate, à faire le sacrifice de leur pulsion, pour la « shunter » dans des dispositifs de médiation symboliques. Le traitement de la violence par les sociétés humaines a toujours relevé de cette tentative jamais achevée de métabolisation. À l’immédiat de l’exigence pulsionnelle fait barrage la médiation du désir. L’homme est violence. Mais ce qui fait de l’homme un être parlant en fait aussi un être social. La parole et le langage, ses ramifications dans la culture, sont au bout du compte le seul mode d’apprivoiser la violence. Celle des sujets, comme celle des sociétés. Dans le secteur social et médico-social, comme ne manquent pas de le souligner nos auteurs, il faut donc envisager la violence dans toutes ses dimensions, d’abord sociales, puis familiales, institutionnelles et enfin subjectives.
C’est ce double mouvement d’une violence subjective confrontée à une violence collective, médiatisées par l’espace de la culture, que l’on peut nommer processus de socialisation. Faute de considérer cette double hélice qui noue les phénomènes de violence, les modèles qui en rendent compte s’égarent dans un refus de la violence et prônent des stratégies de rejet. La violence a ceci de particulier que, ni dans le sujet, ni dans la société, on ne peut en supprimer la pression ; on ne peut que la dévier. Faute de quoi on bascule dans une alternative impossible : l’une de ses composantes, soit subjective, soit sociale, serait illégitime et à éradiquer. Nier la violence n’aboutit qu’à l’amplifier. Le modèle d’interprétation que nous suggérons ici participe de cette reconnaissance de la violence dans toutes ses composantes et de son traitement possible dans les dispositifs symboliques de la culture. Sur le plan anthropologique, les travaux de Françoise Héritier ont permis de dégager cette approche différentielle. Un auteur comme Christian Bromberger a ainsi pu montrer comment les spectacles sportifs et plus particulièrement le foot, sont construits comme des mises en scène substitutives de la guerre.
Nous débouchons cependant sur une interrogation cruciale. Si la violence subjective qui anime chaque sujet n’est vivable que si elle trouve dans son entourage familial et social ses points de dérivation, de sublimation, comme dit Freud, qu’en est-il aujourd’hui des capacités de notre société post-moderne, à transmettre les formes symboliques où trouvent à s’appareiller la violence subjective et collective ? Qu’en est-il de l’autorité aujourd’hui et de ses fonctions de pacification des violences quotidiennes ? Qu’en est-il du tiers de la loi ? Qu’en est-il du respect de la parole de chaque sujet dans les collectifs humains ? Le discours de la science qui a peu à peu infiltré le lien social ne met-il pas gravement en cause les modes de traitement symboliques de la violence ? Psychologiser et psychiatriser les sujets violents participe, si l’on n’y prend garde, de cette dérive Il faudra prendre la mesure du déclin de la fonction paternelle dans tous ses modes d’expression : autorité parentale, représentation sociale dévalorisée des enseignants, des juges, des politiques… pour essayer de répondre à ces questions.
Il ne s’agit pas alors de pas de mettre en spectacle les actes de violence, mais de dégager, dans le quotidien des rencontres sociales entre sujets, les conditions pour que, dans une institution, une famille et dans tous les lieux de socialisation, violence pulsionnelle et violence sociale trouvent des espaces de pacification. C’est sans doute le seul traitement possible de la violence : sa reconnaissance comme part inhérente de la nature humaine et la création des conditions de son apprivoisement social. Ce que montrent sans ambiguïté ces trois ouvrages, c’est que chaque fois que la violence est considérée comme faisant signe d’un sujet, une voie peut s’ouvrir à son expression. Par contre lorsqu’elle est déniée ou rejetée comme anormale, son traitement répressif conduit au pire et à la ségrégation. Expression ou répression : il faut choisir. À la base, reste cette seule question : que faire de la pression incessante qui anime et les sociétés humaines et les sujets qui la composent. Cette pression nous fait violence.
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