VST - Vie sociale et traitements
érès

I.S.B.N.en cours
60 pages

p. 52 à 57
doi: 10.3917/vst.074.0052

Veille sur la revue
Vous consultez

Livres et revues

no 74 2002/2

Franz Fanon – Portrait par A. Cherki, Éditions du Seuil, 19,82 , 315 p.

Au moment où l’on s’efforce en Algérie comme en France à faire un effort de vérité sur les erreurs, mais aussi sur les crimes qui ont donné aux acteurs de la guerre d’Algérie ce goût d’amertume et de culpabilité qui continue d’affecter les relations qui existent entre nos deux pays, il n’est pas mauvais que soit connu ce livre d’Alice Cherki sur Fanon.
Qui se souvient chez nous aux Ceméa que ce psychiatre, ami de Lucien Bonnafé et de Tosquelles, inscrit dans le même combat contre l’enfermement des fous, se reconnaissait comme l’un des nôtres. J’étais en Algérie, j’étais même aux Ceméa lorsque Fanon vint expliquer ses intentions sur l’hôpital psychiatrique de Bleda qui porte son nom aujourd’hui. J’étais moi-même directeur d’une communauté d’enfants (de la Croix-Rouge) à Chrea – la liaison fut facile.
Alice Cherki nous restitue avec fidélité son parcours et son message à propos de l’Algérie. Fanon défendait cette idée, que nous étions plusieurs à porter, que l’indépendance de l’Algérie ne serait qu’une étape, qu’un pays devait se construire à partir de l’expérience vécue, et que cette construction devait trouver sa propre originalité, en essayant d’esquiver les sentiers battus, et les reproductions importées d’autres pays, d’autres révolutions, qui ne correspondraient ni à la situation vécue en tant que colonisé, ni à la situation utile à l’avènement d’un style nouveau d’organisation et de gestion politique. L’histoire devait malheureusement lui donner raison, et l’Algérie, tant qu’elle n’aura pas fait passer son message théorique et l’organisation qui lui corresponde, continuera à vivre des tensions. Nous aurions tort de nous moquer. Nous avons été le plus souvent à l’origine de ces errements.
À relire aujourd’hui à travers Alice Cherki, ou à partir de ce qu’elle nous livre les ouvrages majeurs que sont Les Damnés de la Terre, et Peau noire et masques blancs, on peut comprendre ce qui a manqué, ce qui manque encore, pour que ce combat pour l’indépendance aboutisse à une véritable indépendance. On peut comprendre, au moment où les mouvements qui se rencontrent à Porto-Alegre essaient de réagir au diktat économique des groupes qui érigent la mondialisation ; on peut utiliser les analyses de ce psychiatre, dont le message dépasse de loin le domaine de la santé mentale pour s’inscrire dans la lutte contre toutes les formes d’aliénation.
Il est mort trop tôt, avant d’avoir eu raison. Il est surtout mort trop tôt, avant de nous avoir formés à répandre son message, qui est aussi une manière de vivre en homme libre au xxie siècle.
Ce n’est pas seulement le psychiatre qu’Alice Cherki, psychiatre elle-même, raconte et dépeint – c’est l’homme engagé dans un combat pour l’homme et contre toutes les facilités de conscience que chacun peut se donner pour « laisser faire » et laisser croire que le libéralisme s’apparente à la liberté.
JACQUES LADSOUS

Déficiences mentales : le devenir adulte, La personne en quête de sens Jean-François Gomez, Érès, 2001, 23 €, 230 p.

Jean-François Gomez nous a habitué à une écriture ciselée d’artisan de la lettre, brodant les entours d’une pratique éducative qui se laisse difficilement saisir : il faut beaucoup d’art pour la suggérer. À l’issue d’un parcours qui le mena à s’engager comme éducateur spécialisé et qu’il termine comme directeur d’un foyer pour adultes handicapés à Montpellier, Gomez témoigne de cette volonté farouche de faire jaillir en pleine lumière ceux qu’on a refoulé dans l’ombre : handicapés et personnels éducatifs qui les accompagnent.
L’auteur a une certaine tendresse pour les petits riens du quotidien, cet infra-monde comme le nomme Perec, où il ne se passe rien tant que l’on s’en tient aux « appâts rances ». Gomez est un lecteur de l’infra-ordinaire institutionnel. Dans un précédent ouvrage (Le Temps des rites, handicaps et handicapés, Desclée de Brouwer, 1999) il en avait déjà dégagé les contours, les rites et les rythmes.
Ici il tente de briser les images tenaces qui pétrifient en des représentations aliénantes et ségrégationnistes les personnes dites « handicapées ». Car le sujet n’est pas handicapé, il est être de désir et de parole, quoi qu’on en dise. Telle est la leçon. Lecteur de Levinas, Gomez s’attache à restaurer des visages humains « dévisagés » par les marquages de la science. Cela ne va pas de soi des stigmatisations comme : déficience, handicap, maladie mentale. Cela produit de l’effroi, et cela ensevelit sous des tonnes de savoir médical, ce qu’il en reste, au-delà des vacheries de la vie, d’une personne humaine. Voilà bien des dénominations qu’il faut déconstruire pour se frayer un chemin jusqu’au noyau dur du sujet. Gomez rappelle à juste titre, empruntant à René Char, que le travailleur social est « le conservateur des infinis visages du vivant. » C’est la voie éducative par excellence qu’il ouvre là : s’opposer farouchement à la chosification des sujets. Une voie qui exige une certaine forme de résistance, une voie éthique en quelque sorte.
Dans cet ouvrage résonnent des trajets de vie qui se tressent ensemble : celle des personnes que l’on dit « prises en charge » et celle des personnels. Voilà un métier où l’on vit et vieillit ensemble. Dans un tel ouvrage on entrevoit de façon palpable que pour « instituer la vie » dans ces drôles de lieux dits « établissements sociaux et médico-sociaux », il s’agit de faire flèche de tout bois. Pour que la parole circule et tienne ensemble un collectif humain, il y a lieu de prendre appui sur ce terreau nourricier nommé culture, au sens large. Et on peut alors voir apparaître au grand jour l’entreprise acharnée de Jean-François Gomez depuis des années : dégager, à coup d’écriture, des pistes dans la culture pour que la vie devienne un peu plus vivable pour tout un chacun, handicapés, éducateurs, directions. Les grands passeurs (Deligny, Tosquelles…) sont là dans l’ombre qui guident en sous-main l’entreprise jamais achevée, toujours à remettre sur le métier. Ce faisant Gomez, au soir d’une carrière bien remplie, produit un rite de passage, un des derniers encore praticables dans la post-modernité. Publier un livre, c’est comme on dit au foot, mais aussi chez les psychanalystes, faire la passe.
JOSEPH ROUZEL

Pratiquer la santé communautaire, De l’intention à l’action Institut Théophraste Renaudot Chronique Sociale, 2001, 14 €, 137 p.

IMGIMGIMGIMF
L’Institut Renaudot se donne pour objectif la promotion des pratiques communautaires en matière de santé.
Il a organisé en 2000 un colloque national destiné à clarifier et expliciter le concept de santé communautaire, identifier les conditions favorables au développement d’actions de ce type, analyser des actions réalisées. Cet ouvrage présente les acquis de cette rencontre, non pas sous forme d’actes bruts et obscurs mais en choisissant d’en réorganiser les contenus pour une meilleure lisibilité.
Comment ont été engagées des actions locales ? Sur quelles initiatives, avec quels déclencheurs ? Comment les partenariats se sont-ils noués ? Quels ont été les impacts directs de ces actions en lien avec leurs objectifs initiaux, et leurs impacts dérivés avec un transfert de leurs effets ou des dynamiques induites vers d’autres questions, d’autres secteurs ? Des situations concrètes sont décortiquées et soumises à l’analyse. Les démarches sont mises à plat. Des marches à suivre sont proposées. Les éléments de la réussite sont identifiés tout en étant distanciés. Que demander de plus ?
Ces actions locales sont resituées dans des dynamiques plus larges : histoire régionale des actions de santé en région Nord-Pas-de-Calais, rappels historiques portant sur la médecine de dispensaires dans la France d’avant-guerre, rappels des pratiques outre-Atlantique aux États-Unis et au Canada.
Dans la même démarche d’ancrage théorique, les auteurs se situent explicitement dans la lignée de la Déclaration d’Alma Ata (OMS, 1978) sur la promotion des soins de santé primaire, de la Charte d’Ottawa (1986) pour la promotion de la santé, et de la Déclaration et principes de Caracas et de Salvador de Bahia (1993) sur l’association des personnes les plus défavorisées à la résolution des questions qui les concernent. Ces trois textes sont rappelés en annexes.
La lecture de ce petit livre laisse cependant trois questions en suspens.
D’une part, c’est comme si tout était toujours très simple : des « gens » se regroupent, se mobilisent spontanément, et tout va bien jusqu’au bout… La réalité est pourtant souvent plus complexe, mais c’est comme s’il ne fallait pas entacher le mythe d’une démarche alors idéalisée en reconnaissant que des professionnels de santé ont le plus souvent un rôle moteur dans le démarrage des dynamiques. Si « les gens » étaient si spontanément révolutionnaires, cela se saurait.
D’autre part, tout se finit toujours très bien. Et les actions qui s’arrêtent en route, faute de combattants ? Et celles qui sont tellement récupérées par les institutions qu’elles ne sont plus que des fantômes ? Comme s’il ne fallait pas décevoir, en cachant ce versant des réalités.
Enfin, le concept et les pratiques d’éducation populaire sont les grands absents de ce document alors que d’évidence il s’agit radicalement de la même chose appliquée à la santé. Ignorance ? Absence de rencontre ? Ici la critique porte aussi bien sur la santé communautaire que sur l’éducation populaire. À quand la rencontre de l’autre ?
Un ouvrage simple, une vulgarisation solide, des pratiques accessibles ; en plus une bibliographie, un lexique, des adresses : tout ce qu’il faut pour qui veut savoir et comprendre ce qu’est cette « santé communautaire », ou plus exactement ce que sont ces pratiques communautaires en matière de santé. Et tout ce qu’il faut pour qui veut se lancer à son tour.
FRANÇOIS CHOBEAUX

L’Institution soignante, Psychologie clinique, Éd. L’Harmattan

La dernière livraison de Psychologie clinique, revue publiée aux éditions l’Harmattan dans des conditions pas vraiment irréprochables (j’y reviendrai) porte un titre à double entrée : L’institution soignante peut en effet être lu comme « c’est l’institution, sous-entendu en tant que telle, qui soigne », et comme l’annonce d’un état des lieux des institutions soignantes. C’est du reste sous ce double chef que se répartissent les contributions rassemblées par Claude Wacjman et Edwige Pasquier, co-directeurs de ce numéro douze : certaines présentent, déchiffrent, mettent au jour des pratiques institutionnelles – « Le SESSAD au carrefour des pratiques sociales, psychologiques, pédagogiques », par Christian Mercier, « Adolescence différente en Institut de rééducation », de Michel Dumont, « D’une dyade à plusieurs. Quelques remarques à propos d’un travail avec des mères psychotiques et leur nourrisson », d’Alain Vanier… – ; tandis que d’autres posent plus directement la question d’un ordre des raisons institutionnelles – c’est en particulier le cas du texte d’Olivier Douville « L’institution has been ? », du texte d’ouverture « Institution soignante, institution structurante : rencontres et enjeux », de Michelle Cadoret et Michel Audisio, ainsi que, à sa manière évoquant l’institution comme « ombre portée », comme « scène théâtrale » entendue comme « espace contenant (la scène) et comme lieu de l’imaginaire construit par la technique de soins […] » (p. 63), de l’article de C. Wacjman « Fonction scopique, imaginaire et scène institutionnelle ».
On ne peut à cet égard que se réjouir de voir un bataillon de psychologues cliniciens rejoindre le front de ceux qui s’inquiètent, à juste titre, de l’effritement de l’institutionnel, de la banalisation des procédures d’« externement d’office », et, au bout du compte, de ceci : que la lutte légitime contre l’asile ait abouti, par une de ces ruses de la raison dont l’histoire est prodigue, à la progressive rétractation du « droit d’asile », à sa transformation en pâle palinodie. Chemin faisant, on s’interrogera tout de même, avec ces psychologues, non seulement sur la question çà et là évoquée du statut incertain de la psychologie clinique, mais aussi sur la place particulièrement inconfortable du psychologue clinicien en institution soignante. Lisons attentivement cet aveu embrouillé, en fin d’un article, par ailleurs très éclairant sur la mise en place et le suivi de stages de psychologues en formation à l’Université : « Elle [la psychologie clinique] fonctionne sous le primat de l’inconscient. Elle doit tenir compte de celui-là [sic], sans bien sûr prétendre le mettre au pas. Ceci s’éprouve davantage qu’il ne s’enseigne [resic]. Une telle démarche, intersubjective, suscite toujours des résistances. Or, sans résistances, il n’y a pas d’avancée. Ainsi, la transmission de la pratique clinique, si transmission il y a, se construit-elle nécessairement sur le terrain de nos propres fragilités. » (Anne Bourgain, p. 172).
Sur quoi compter, alors ? Disons-le carrément : sur le métier. Autant que je sache, l’institution n’a pu (historiquement) être soignante qu’en s’efforçant de rejoindre au plus près le théâtre du monde, avec ses odeurs, ses métiers, ses rythmes et ses tourmentes.
Or, il existe un métier, celui que dans l’argot des imprimeries du xixe siècle on appelait l’« amphibie » – à la fois chargé de composer les textes (de les mettre en page dirait-on aujourd’hui) et de les corriger –, dont j’estime à-propos de rappeler l’existence. Car en se défaussant sur les auteurs de cette tâche qui, de tout temps, a incombé à des hommes et femmes de métier, et en mettant en circulation des livres et des revues bourrés de coquilles, de fautes d’orthographe, de phrases incompréhensibles parce que non relues, des livres pas mis en page (il n’y a pas jusqu’à la césure qui n’y soit méprisée !), les éditions l’Harmattan rendent un très mauvais service au métier en général (pas seulement aux amphibies, qui ne sont même plus au chômage car ils ont disparu depuis longtemps !), et donc à l’institution comprise comme ce qui tient, ce qui perdure et ce qui informe l’œuvre, l’expérience humaine.
Bon, il fallait que cela soit dit quelque part. Que ça n’empêche pas les lecteurs de VST d’acheter Psychologie clinique pour d’autres motifs que ceux de vérifier ces accusations sur pièces. J’en ai, je crois, mentionné quelques-uns, auxquels j’ajouterai le plaisir que j’ai pris à découvrir un bel article (« Un accident “historique” dans les méthodes de guérison des âmes : la clinique psychanalytique ») de Gérard Pommier qui, non sans habileté, met le psychothérapeute et le chaman dans un même sac, tous deux se servant pour soigner d’un « objet » spécifique, qui, souligne-t-il avec ironie, peut dans le cas des psychothérapeutes-psychanalystes, être la psychanalyse elle-même… Ça laisse songeur.
PIERRE EYGUESIER

Le deuxième corps, Marie Pezé, Éd. La Dispute, Paris, 2002.

IMGIMGIMGIMF
Marie Pezé travaille comme psychanalyste dans un service de chirurgie de la main. Les accidentés du travail viennent faire réparer l’organe blessé. Parfois pourtant la blessure ne se guérit pas ; les tissus ne cicatrisent pas, la souffrance persiste, la médecine est mise en échec. Dans l’écoute analytique surgira un « deuxième corps » fait des mémoires et traumatismes d’enfance, des identifications en impasses. L’ouvrage de Marie Pezé est écrit aussi à la première personne. Il est un témoignage délicat, modeste et subtil, du travail psychique inconscient nécessaire à la guérison. La chirurgie n’y suffit pas si elle est nécessaire. La complémentarité des abords organique et psychique est évidente mais ici elle est remarquablement assurée et reconnue par les partenaires du soin. Ce n’est pas encore banal en France. L’ouvrage est toutefois plus ambitieux encore qu’un témoignage. Dans la lignée féconde des travaux de Christophe Dejours il pose les jalons d’un modèle psychosomatique et d’une psychopathologie du travail. La notion simplificatrice du stress cache la complexité du traumatisme, le syndrome du canal carpien s’élargit au trouble musculo-squelettique (TMS) – fréquent chez les femmes – qui enveloppe l’histoire du sujet au travail. Une psychodynamique intégrative apparaît. La psychanalyste doit sortir de son bureau, comprendre l’environnement du travail, confronter son approche à celle des autres disciplines. On lira tout cela au travers des histoires cliniques émouvantes comme celle de Stressor, homme fatigué, ou celle de Pauline, femme harcelée. Ces souffrances ont donc un sens, social et personnel tout à la fois. Elles sont reçues et modifiées. La mortification n’est pas inéluctable.
SERGE VALLON

L’Accueil familial en revue, No 12, Éd. IFREP.

Dans ce panorama utile des problèmes cliniques et institutionnels posés par l’accueil familial on retiendra particulièrement les statistiques concernant les assistantes maternelles. Cela complétera l’enquête du GERART sur l’accueil thérapeutique paru dans le récent no 73 de VST. Il y a environ 50 000 assistantes agrées pour l’accueil permanent ou mixte (accueil à la journée). L’État (DREES) ne dispose d’aucune statistique fiable de cette activité départementale. Fin 1999, seulement 56 départements disposaient d’un schéma départemental pourtant obligatoire depuis la loi du 6 janvier 1986. Un accueil spécifique ouvert 24h/24h aux bénéficiaires de l’aide sociale (mineurs, femmes enceintes ou isolées) est aussi obligatoire mais 13 départements l’ignorent et pour beaucoup d’autres le foyer départemental de l’enfance suffit. Les rémunérations varient d’un minimum de 84,5 heures de SMIC par enfant (22 départements dont l’Ain, la Creuse, la Marne, le Tarn-et-Garonne…) à un maximum de plus de 120 h (dont Paris, les Alpes-Maritimes, Var, Bouches-du-Rhône, Aude, Hautes-Pyrenées, Lot-et-Garonne, etc.). Le salaire est parfois intelligemment dégressif du 1er (valorisé) au 3e enfant accueilli, mais identique chez ceux qui payent le moins, évidemment ! On constatera aussi, dix ans après la loi de juillet 1992 réformant le statut des assistantes maternelles, que beaucoup de départements ignorent l’information préalable au recrutement, la médecine du travail, la formation et a fortiori les dispositifs d’accompagnement comme les groupes de parole. La cohérence, l’équité républicaine ne sont pas encore dominants dans la décentralisation franÇ¡ise de l’action sociale.
Dans ce même numéro une évolution intéressante est constatée par J.-Cl. Cébula. L’accueil des adultes montre à coté de la division habituelle entre le social et le sanitaire, une distinction entre une pratique libérale qui vend son service et une pratique intégrée d’accueil institué. L’accueil croissant des handicapés et des populations en difficulté psychique ou sociale, par exemple les personnes âgées ou les sortants de prison, va spécifier des filières d’accueil originales. Trouveront-elles des accompagnateurs reconnus et qualifiés pour leurs enjeux ?
Un rare site Internet est signalé www.famidac.net.
SERGE VALLON

Galibot parle, Thierry Maricourt, Éditions Encrage

IMGIMGIMGIMF
Une famille : Françoise, Benjamin et leurs trois enfants, se débat avec la vie. Elle se débat avec les autres et avec elle-même. Leur propre fragilité et leur sentiment d’incapacité précipitent souvent l’échec. Pourtant dans ce roman, ils sauront exprimer des désirs et même un projet pour s’en sortir d’une vie bornée dans cette ville du bassin minier qui ressemble à Arras comme à dix autres, en proie au chômage et aux régressions sociales. Des travailleurs sociaux vont les aider. Thierry Maricourt a bien observé le travail social lors de sa résidence d’écrivain à l’école d’éducateurs Ceméa du Pas-de-Calais, dont il avait témoigné dans le VST 68 spécial, consacré aux pratiques d’écriture. Ses personnages sont croqués sur le vif et l’on voit la valse-hésitation de ceux qui veulent s’en sortir et le malentendu qui les sépare des professionnels et des bénévoles de l’aide (ce portrait un peu caustique de la militante associative qui fait tout : questions comme réponses !). Le roman est optimiste, on ne vous le raconte pas. Il sort chez le même éditeur qui avait publié son utile Dictionnaire des écrivains prolétariens (Encrage). Des journées consacrées à la littérature d’expression populaire ont eu lieu avec succès récemment à Arras. Souhaitons qu’elles se pérennisent. Le populisme politique qui en est l’envers honteux et haineux, peut aussi être combattu avec des moyens culturels de cette ambition : donner la parole aux sans voix.
SERGE VALLON

Quartiers. Conflits. Acteurs, sous la direction de J.-P. Boivin, V. Peyre, A. Prigent, Éd. Érès, coll. L’éducation spécialisée au quotidien, 16 €, 146 p.

Au moment où se déchaîne une hystérie collective sécuritaire dans laquelle s’immergent de nombreux candidats parlementaires, et même les candidats-président (dont on aurait pu attendre plus de hauteur et de distanciation) ce petit livre modeste vient à point pour raison garder. À travers les histoires qu’il raconte et les situations qu’il dépeint, il montre comment naissent, se construisent, et parfois aussi se dénouent les violences dont tout un chacun craint qu’il ne soit atteint à son tour, et aussi comment la répression pure et dure, voire expéditive, comme le souhaitent quelques-uns ne peut être une réponse satisfaisante pour personne.
Dans ce domaine, comme le disait dans une boutade un de mes anciens professeurs de lycée dont l’humour noir faisait tressaillir mes angoisses d’adolescent, ou il faut tuer tous ceux qui dévient, ou il faut comprendre pourquoi ils dévient. C’est à la recherche de ces compréhensions que les auteurs de ce livre nous convient, comme ont été conviés tous ces éducateurs faisant fonction qui sont venus se former au sein du Centre de formation des personnels éducatifs et sociaux (CFPES), des Centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active (Ceméa) d’Aubervilliers.
Car tous ces comportements, ces débordements, se sont enracinés dans un climat où se sont croisés les histoires de vie avec des histoires de quartier. Louis Pergaud nous en avait déjà donné le sens dans La Guerre des boutons, mais aujourd’hui les boutons sont devenus des projectiles beaucoup plus dangereux. L’Intifada commence avec des pierres, elle se poursuit avec des bombes. Et qu’ils le veuillent ou non, ceux qui traversent le champ des combats deviennent acteurs, car nul ne peut, de sa seule volonté, rester sur la touche.
Comprendre n’est pas absoudre. Et je m’insurge contre cette confusion, savamment entretenue par ceux qui cherchent toujours des boucs-émissaires. Comprendre c’est donner conscience et prévenir. C’est donc pour ceux qui font profession d’éducation le fondement même de leur métier. Je ne suis donc pas étonné que mes collègues aient choisi cette forme de travail pour affermir les capacités et les aptitudes de ceux qui ont souhaité mieux se former. Je me prends à rêver des bienfaits que pourrait avoir un stage de cette nature pour que nos dirigeants prennent toujours la mesure des faits, et trouvent les réponses les plus adaptées.
Avec un grand à-propos, Monique Besse, la dynamique directrice de ce centre de formation, qui en partage toutes les aventures, écrit en introduction : « Le travail dans les quartiers est-il… un sport de combat ? La lecture des récits sur le vif de ce qui se trame dans les coins et recoins des cités, donnera réponse au moins en partie à cette question. Les praticiens, en bons « sociologues de gouttière » y parlent évidemment le langage des banlieues. Ils le doivent : si les coups partent vite, si les mauvais coups se montent et s’exécutent en un clin d’œil, les mots et les pensées doivent venir à la rescousse. On dit souvent que les éducateurs suivent les jeunes. Ce n’est pas assez, il faut les précéder. Bouger vite : avoir de bonnes chaussures pour arpenter et courir, mais aussi des concepts pour que la tête bouge si possible un peu plus vite que les pieds, et surprenne. Un bon mot peut dénouer une tension, déjouer une embrouille. Mais lisez, et vous vous demanderez alors : combat oui, mais entre qui, et contre qui ou contre quoi ? C’est bien la question… »
Je m’arrête là ! pour inviter tous les « y a qu’à » à prendre le temps de lire, de réfléchir et de comprendre à leur tour que ce n’est pas si simple. Éducateurs ? Une profession sociale ? Sans aucun doute. Ne tirons pas sur les pianistes !
JACQUES LADSOUS

Signes d’identité, Tatouages, piercings et autres marques corporelles, David Le Breton, Métailié, 2002

IMGIMGIMGIMF
David Le Breton poursuit son exploration systématique du statut du corps et du rôle qui lui est attribué dans notre société avec cet ouvrage, nouveau chapitre de sa recherche et rencontre heureuse avec une actualité juvénile importante.
On connaît la thèse centrale de Le Breton, développée et approfondie ouvrage après ouvrage : le corps est le lieu du pouvoir individuel, de l’expression, la carte de visite de chacun car il est ce sur quoi chacun a barre quand tous les autres pouvoirs et tous les autres signifiants semblent ne plus compter. Les prises de risques, le corps livré aux médecins, la douleur… autant de travaux qui construisent une anthropologie contemporaine du corps et qui aident à comprendre comment chacun est amené à se retourner vers lui même pour trouver du sens qui fasse sens pour lui dans la profusion de valeurs aux hiérarchies en perte de légitimité.
Signes d’identité est bien un Le Breton : profusion des références, toutes légitimes et utilisées avec finesse et pertinence ; articulations entre les données historiques, les acquis de l’ethnologie et l’observation sociologique contemporaine ; liens avec les textes précédents qui permettent de suivre l’approfondissement et l’évolution, l’affinement d’une pensée forte, originale, et utile comme clé de compréhension de certains des comportements actuels.
En même temps c’est un ouvrage d’approche et de lecture simple et agréable, qui explore ces nouveaux comportements juvéniles faits de tatouages éphémères ou définitifs, de piercings, de tout cet ensemble de marques et de modifications corporelles où chacun se bricole une identité et du signifiant à partir de bribes culturelles, pointillés maoris, anneaux de marins, signes symboliques auto proclamés et à usage personnel, preuves individuelles et affirmation d’une identité permettant de ne plus être anonyme ou du moins le laissant croire.
On pense également, versant plus psychologique qui aurait pu être plus développé dans l’ouvrage, à des manifestation de toute puissance adolescente faite de provocation, de refus des règles et des normes majoritaires, et à des quêtes identitaires pouvant parfois inquiéter.
Reste cette approche globale, totale, du fait qu’est le développement intense des marques corporelles volontaires chez les jeunes à des fins à la fois esthétiques, identitaires et identificatoires.
Un ouvrage riche, qui permet au lecteur de situer et de comprendre ces nouveaux engouements dont la profusion et l’extrême diffusion en font une banalité et un conformisme aux antipodes des motivations affirmées de leurs pratiquants, paradoxe des recherches individuelles de sens où les quêtes de chacun sont très largement semblables à celles de son voisin.
FRANÇOIS CHOBEAUX

L’Islam des banlieues, Les prédicateurs musulmans nouveaux travailleurs sociaux, Dounia Bouzar, Éd. Syros, 15 €, 182 p.

Parce que j’ai vécu en Algérie, que j’y ai côtoyé la coexistence religieuse, et que j’y ai perçu la richesse du vrai métissage, celui qui ne fond pas l’un dans l’autre, qui ne soumet pas l’un à l’autre, mais qui fait de chaque apport une valeur ajoutée, je suis rentré d’emblée dans le propos de ma collègue Dounia Bouzar. Dounia, ce prénom qui signifie la vie c’est déjà tout un programme, le métissage de Dominique prénom donné par la mère, avec Amina, prénom donné par le père, et pourtant ayant un sens en lui-même, une signification particulière qui n’est pas sans valeur.
Le propos de Dounia me touche pour plusieurs raisons. La première c’est celle de l’identité. Quand on a beaucoup voyagé, planté sa tente ici et là, posé ses valises dans des endroits divers, on sait combien la capacité de s’identifier, de se situer, de se connaître (pour se faire reconnaître) est importante, sous peine de ne pouvoir s’insérer dans la vie des gens, de se sentir tout le temps comme une pièce rapportée, quelqu’un de toléré, mais avec lequel on ne partage pas. La véritable exclusion réside dans cette impression de flottement dans lequel on se trouve, cherchant désespérément ce regard, qui va permettre d’émerger. Mais les autres passent et repassent dans une totale indifférence. Et cette ignorance nous cause à la fois, abattement et violence.
La deuxième raison c’est celle de la fierté. J’ai souffert bien souvent de cette soumission volontaire ou forcée des opprimés aux idées dominantes. Cette absence de fierté renforce une dévalorisation déjà présente, et nous met à la merci de tous ceux qui peuvent l’utiliser pour l’exploiter. C’est ainsi que l’on devient la proie de n’importe quel intégriste qui méprise notre faiblesse mais n’hésite pas à en tirer parti.
La troisième raison c’est la laïcité. Le croyant que je suis n’a jamais pu pactiser avec le triomphalisme de ceux qui se croient les meilleurs par rapport à d’autres qui n’auraient su ni entendre ni comprendre. Les religions dominantes d’un pays ont un tel pouvoir, que ceux qui n’y souscrivent pas ont peur d’affirmer leur propre croyance. La laïcité, disait Albert Bayet, est bien cette attitude qui permet à chacun de croire, de dire, de pratiquer ce qui lui convient, à condition qu’il n’y ait jamais d’atteinte au respect des autres. On dit que la religion musulmane est la deuxième en France. Mais où sont les espaces, les lieux de prière, et de rencontres, où ils peuvent en toute clarté s’affirmer, sans se cacher dans des caves, des garages, des endroits obscurs et relégués, où ils s’effacent comme des ombres pour ne pas gêner. Comment s’intégrer à cette nation, à un État qui vous considère comme de seconde zone. La citoyenneté dont on parle tant, peut-elle se vivre, si l’on est obligé de cacher quelque chose de nous-mêmes ? La tolérance n’est pas le respect. Le regard de pitié n’a rien d’un partage, la commisération même bienveillante ne permet pas l’échange vrai.
Si ces jeunes « prédicateurs musulmans » qui ne sont pas des intégristes, sont capables de rendre aux jeunes en équilibre précaire cette fierté, cette identité qui les rendra citoyens à part entière, s’ils leur permettent de découvrir cette laïcité que beaucoup ont du mal à comprendre, autrement que comme une permission d’un supérieur à un inférieur, je les remercie de tout cœur. Et je sais que si Dounia l’affirme, c’est qu’elle en est assurée.
Lisons ces pages. Arrêtons de construire des défenses à partir de clichés. Ne nous trompons certes pas sur ces intervenants, mais accueillons-les comme des personnes-ressources qui puisent dans leur propre foi travaillée la force de la communiquer aux autres en les réconciliant avec eux-mêmes, et donc avec le monde.
JACQUES LADSOUS
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis