2002
Vie Sociale et Traitements
Le bloc-notes
Le bloc-notes
Jacques Ladsous
Jacques Ladsous est Vice-président du Conseil supérieur du travail social
Ce sont trois boy-scouts d’un style très différent mais qui m’ont chacun marqué à leur façon, moi qui ne l’ai jamais été. Ils m’ont marqué par ce qu’ils ont fait. Ils m’ont surtout marqué par ce qu’ils étaient. En ce début d’année, ils sont partis sur la pointe des pieds. Mais il me semble avoir reconnu sur leur visage la bonne humeur, et l’accueil, ce sourire des yeux qui invitait à s’attarder.
L’un s’appelait Pierre Joubert, le dessinateur qui a enchanté des générations d’adolescents à travers ces garçons blonds et longilignes, ou ces minutieuses marines qui reflétaient sa passion pour la mer. D’aucuns ont critiqué ces personnages qu’ils trouvaient aryens. Mais moi qui l’ai eu comme voisin, je savais bien que sa maison près de la mienne ne désemplissait jamais de noirs, de jaunes, de métis de passage qui trouvaient toujours chez lui et chez Renée, sa femme, les dépannages dont ils pouvaient avoir besoin. Son sourire des yeux pétillait comme les bulles de champagne.
L’autre s’appelait Louis François, qui présida longtemps aux destinées de l’Association nationale des communautés éducatives. Son regard de géographe embrassait toujours de larges horizons. Partout chez lui, partout heureux, même s’il lui arrivait de prendre de grandes colères. Écologiste avant la lettre, mais sans a priori, et sans étroitesse. Mon Dieu ! que cet homme était enthousiasmant. Il nous entraînait à l’aventure avec un sourire large comme son regard.
Le troisième s’appelait Jean Lagarde. Son accent toulousain dont il usait en mélodie, le faisait repérer dans toutes les assemblées où il mettait les pieds… et il y en avait. Infatigable pour propager les idées de l’éducation nouvelle, infatigable pour aider les jeunes handicapés à conquérir leur égalité avec les autres. Toujours en avance d’une idée, avec un sens politique qui le forçait à réussir. Sourire malicieux et moqueur, mais aussi sourire persuasif auquel on ne pouvait résister.
C’étaient des hommes de la joie. Avec eux la morosité ne pouvait avoir gîte. Une telle confiance en l’homme, un tel pari sur les jeunes vécus comme une promesse, et non comme une menace. Tous nos bougons d’aujourd’hui engoncés dans leur peur, et leur misérable sécurité, auraient bien besoin de jeter un regard sur leur vie. Cela les aiderait sûrement à respirer.
Schéma des formations (mars 2002)
Après le schéma national, et son orientation architecturale, large, mais en même temps, rigoureuse, voici les schémas régionaux. S’ils sont tous construits avec le même sérieux qui celui d’Île-de-France, il y a fort à parier, que le chantier des formations va remuer les habitudes et les traditions. Pressés par la nécessité de ne pas laisser les places vides sans titulaire, mais aussi par celle de changer l’image des travailleurs sociaux, en sachant nous adapter à l’évolution sociale, nous allons finalement progressivement trouver des réponses, sans grandiloquentes promesses, mais de la manière la plus pragmatique possible, ce qui n’exclut pas loin de là, le souci d’une qualification dont chaque jour nous démontre qu’elle est indispensable. Aurions-nous pu faire l’économie de ces passages à vide, de ces hiatus entre formation et action, de ces hésitations entre le souci de faire face à la réussite, et celle d’éviter les disqualifications dues à l’absence d’une réflexion suffisante dans l’action. Je crains qu’il n’y ait jamais d’adéquation parfaite entre la réalité à laquelle on se confronte, et les éléments de connaissances qui permettent à cette confrontation d’être positive. La relation humaine est complexe. Il n’y a pas de recette pour l’aborder. Tout au plus une réflexion qui se construit avec la pratique quotidienne, à condition que le temps nous soit laissé.
Disons-le clairement : il n’y a pas de formation idéale et garantie. Il y a des postulats à partir desquels on prend conscience de notre propre vulnérabilité face à celle de ceux qu’on accompagne, et des échanges où le regard des autres nous aide à comprendre les difficultés auxquelles nous nous heurtons. Il n’y a pas de superman travailleur social. Il y a des équipes qui trouvent dans l’échange les raisons d’espérer et de faire espérer.
Le croisement des savoirs, le croisement des pratiques (février 2002)
Autre manière de communiquer les uns avec les autres, ces expériences d’ATD 1/4 monde, où usagers, praticiens, chercheurs mettent ensemble leurs savoirs.
Dans le film d’Almodovar Parle avec elle il y a une réplique qui m’a frappé, celle ou Julia dit à son compagnon : « Il faut que je te parle, après la corrida. » Et lui de répondre : « Mais nous venons de parler pendant une heure. » Alors qu’elle reprend : « Toi, tu as parlé. »
Combien de fois ne sommes-nous pas dans cette situation dans nos relations à l’autre, soit qu’on attende dans un silence pesant qu’il veuille bien nous parler, soit qu’on parle pour combler le vide, sans percevoir que l’autre n’a pas ouvert la bouche.
En présentant au Conseil économique et social, ce 7 février, la deuxième expérience de formation en commun professionnels et usagers, ATD a le courage de se confronter à cette incommunicabilité qui nous atteint comme une blessure, nous dont le métier paraît justement de parler et de faire parler.
Comme il est facile, lorsqu’on possède certaines certitudes de les projeter sur l’autre sans attendre ce qu’il a à en dire. Porteurs de normes, malgré nous, nous avons la prétention de réguler les rapports humains. Réguler n’est pas régler. Ce qui est règle pour nous ne va pas de soi pour l’autre. Nous l’enfermons dans nos mots avant même que ces mots aient pris pour lui une certaine résonance. Et nous n’entendons pas les siens dont la simplicité même ne retient pas notre attention.
Inclure dans la formation ces temps de partage où l’écoute et la parole se distribuent harmonieusement dans une relation où notre attitude même montre que nous espérons partager, échanger, nos mots, nos convictions, nos goûts, nos désirs. Montrer ce que l’on croit, sans jamais laisser penser que seul ce qu’on croit peut aider les autres.
1er mai : mobilisation pour la liberté
Depuis 1945, je n’avais pas vécu cette immersion dans une foule venue dire non à l’apartheid, non au conformisme petit bourgeois, au repli sur soi, sur ses petits intérêts, ses étroites convictions. C’était la fête ! La fête du peuple ! Une fête pleine d’organisation dans son absence même d’organisation par en haut. Une fête sans mot d’ordre, sans slogan obligatoire, sans marche au pas, au gré des percussions battues ici, des chansons fredonnées là, de Charles Trenet aux chansons du scoutisme, en passant par des chants révolutionnaires, mélodiés ou rapés. C’était la vie, le sentiment d’appartenir au même genre : le genre humain où nous, jaunes, blancs, métis, grands, petits, costauds, malingres, handicapés, valides, hommes, femmes, enfants, adolescents, vieillards, tous étaient là pour communier ensemble au même désir de liberté qu’un nouvel ordre moral paraissait vouloir menacer.
Bouffée d’air frais dans cette tension sécuritaire où nous nous étions laissés enfermer ! Liberté retrouvée où les mises en garde contre les violents, les frappeurs, les pickpockets, les casseurs, s’étaient effacées devant le partage de l’espace et du temps. Reprendre la rue aux voitures pour nous déplacer ensemble au rythme de chacun, s’essayant à se combiner, ou plutôt à s’interpénétrer sans forcément se fondre les uns dans les autres, les uns sur les autres.
Promenade, et non défilé. Chœur à plusieurs voix, pas forcément harmonieux, mais créant de ces accords complexes chers aux compositeurs contemporains. Pagaille ! Non. Désordre ! Non plus. Mais cette espèce d’ordre profond, fondamental, qui n’a pas besoin d’être organisé pour sceller l’unité. Moment de renaissance à l’image de l’Éloge de la folie d’Érasme qui se serait conjugué à la sagesse de Paul Verlaine : « Là, tout est grâce et beauté / Luxe, calme et volupté. »