2002
Vie Sociale et Traitements
À l'affiche
Être et avoir
Un film de Nicholas Philibert
Serge Vallon
Être et avoir risque d’être l’événement de la rentrée. Pas seulement de la rentrée scolaire ou culturelle, bien qu’il s’agisse assurément d’un film sur une école. Une classe unique, celle de Monsieur Lopez, dans un petit village d’Auvergne. Le cinéaste et son équipe y sont venus durant une année. Ils ont filmé le travail du maître avec sa douzaine d’élèves : des petits, comme l’inénarrable Jojo – 4 ans – aux prises avec des coloriages, et des grands, aux prises avec l’arithmétique, qui vont partir au collège du bourg.
Merveille d’un reportage conduit avec patience et respect, ils travaillent et vivent en présence de la caméra. Sans l’oublier car ils nous regardent aussi et parfois répondent au cinéaste ; sans modifier leurs attitudes en nous permettant d’être immergé dans leur petit monde. Parfois on rit, on pleure comme si on y était, presque gênés d’entendre une confidence chuchotée au maître ou un repentir de bagarre de récré. On se demande si le prochain devoir ne sera pas pour nous, si on ne va comme eux, s’embrouiller dans une multiplication ou pire rester sec et vide dans l’amnésie soudaine de ce qui vient d’être appris.
Ceux qui ont vécu la classe unique et la vie de village auront la nostalgie de ce microcosme, de l’instituteur, omniprésent sur le front de l’orthographe comme sur celui de la morale ou de la vie sociale. Certains comme moi, se souviendront même du poêle, jadis à charbon, autour duquel on mangeait à midi, des encriers baveurs et des cartes de géographie de l’Afrique Occidentale Française. Certes sur le tableau de Georges Lopez les phrases malhabiles s’écrivent désormais au stylo-feutre… Cette école semble ignorer la télé et l’Internet et les modernes substituts des imprimeries chères à Freinet. S’il évite les signes de la modernité, le film ne donne pas seulement cette nostalgie de l’enfance scolaire à partager. Un plan montre en incise une mappemonde qui a roulé au sol et la caméra s’attarde d’entrée sur l’évasion lente de deux tortues traversant la classe désertée. Le film nous prévient : nous ne serons pas dans cette trompeuse mondialisation visuelle qui nous gave d’une fausse proximité avec l’Ailleurs et le Global.
Dans ce petit monde, rétréci d’emblée par l’hiver – omniprésence des rythmes saisonniers dans ce monde agricole – la rencontre pédagogique doit avoir lieu. L’enfant est là pour apprendre et le maître pour l’enseigner. Celui-là le désire ; c’est toute sa vie d’enseignant promu au-dessus de son père, immigré espagnol. Celui-ci ne peut y résister, car sa société l’exige. Il essaye pourtant. La film montre bien la résistance de l’élève et ses symptômes : l’oubli, l’inhibition, le passage à l’acte, la régression, la tentative de séduction de l’adulte pour échapper aux prescriptions du savoir. Même cette résistance inédite : l’intelligence ! Quand le maître demande d’utiliser le mot « ami » ou « amie » dans une phrase décomposée en étiquettes, l’élève traduit par « copain » et utilise parfaitement le féminin en montrant sa maîtrise de la langue et du sens. Hélas pour lui et heureusement pour l’institution scolaire, le maître est impitoyable. De sa voix douce, de son regard bienveillant qui contrôle les grands comme les CP et les petits, il rectifie, contient l’insoumission ou l’évasion. Il cajole mais retient de sa main de géant cette communauté improbable. Il faut apprendre, se soumettre à la table de multiplication, à la langue commune.
Nicolas Philibert ne craint pas les univers différents. Après Patrons/Télévision (1977), jamais vu sur les écrans car censuré, le Sprinter des cimes (1985) avec l’alpiniste Christophe Profit, La Ville Louvre (1988), le Pays des sourds (1991), il avait offert La Moindre des choses tourné à la clinique de La Borde (1995) pendant la préparation d’un spectacle joué par les malades.
Dans Être et avoir, il y a la même attention tendre à la fragilité des êtres, à la vérité des moments de souffrance. Celle des élèves confrontés à leur maladresse comme à leur ignorance ; celle du maître qui annonce les séparations inéluctables (l’année prochaine…) et prévoit son prochain départ à la retraite ; celles des parents enfin. Une scène burlesque d’anthologie, qui surpasse l’ethnologie de Georges Rouquier (du film Farrebique) comme l’art de Marcel Pagnol, nous montre une famille tout entière aux prises avec le devoir d’arithmétique du fils. Elle en sera tout entière défaite ! Leçon sociale et morale du film : apprendre est une discipline toujours incertaine et inachevée. Les troupeaux de vaches dont les beuglements – un peu inquiétants - rappellent la sauvagerie, doivent êtres canalisés par les éleveurs. On se rappelle alors la scène d’ouverture du film. Dans la brume et la neige, armés de leurs bras écartés, quelques silhouettes enserrent un troupeau chaotique dans une danse étrange et magnifique. Le cinéaste n’est pas seulement un artiste qui nous transmet des émotions. Depuis la petite salle de classe, il nous pose cette question d’anthropologie : comment les hommes vivent-ils ensemble ? En soumettant leurs pulsions à une culture partagée. La rentrée scolaire est une rentrée sociale.